20 octobre 2019. De jeunes beyrouthins brandissent des drapeaux libanais en direction du Grand Sérail, siège du gouvernement. ©Victoria Werling
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Lundi 27 avril, Tripoli, deuxième ville du Liban. Malgré le confinement, des manifestants défilent dans la rue. Le coronavirus a ceci de particulier qu’il exacerbe les maux des régions qu’il touche. Le Liban, dont la dette atteint 170 % du PIB, ne fait pas exception. Dans ce pays en proie à une crise économique sans précédent, plus d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Ce jour-là, les rassemblements au départ pacifiques se muent en affrontements violents avec l’armée. Des manifestants clament ne plus rien avoir à perdre. Car au Liban, la peur de mourir de faim surpasse souvent celle du virus.


Beaucoup redoutaient le déconfinement, craignant une reprise de la contestation sociale dans la violence. Il est vrai que les restrictions sanitaires induites par le coronavirus ont porté le coup de grâce à des ménages déjà rongés par la précarité. Certains Libanais n’auront pas attendu la levée de ces mesures [1]. Depuis mi-avril, les manifestations reprennent avec leur lot d’actes violents, perpétrés par une minorité de protestataires. Leur cible principale : les institutions financières. Tout un symbole. Car la responsabilité de la crise économique est autant attribuée au gouvernement qu’à la banque centrale. Une situation à laquelle le peuple a répondu dès octobre dernier, par des manifestations à l’origine pacifiques.

Départ d’une classe politique jugée corrompue, fin du système confessionnel, conditions de vie décentes pour tous… les revendications se sont rapidement multipliées. Dans la rue, les slogans politiques se mêlaient aux « Silmyé » (« pacifique » en arabe), rappelant les plus agités au calme. Considérée comme une première victoire, la démission du premier ministre Saad Hariri le 29 octobre s’est néanmoins révélée insuffisante. Et après la nomination de son successeur, Hassan Diab, le 19 décembre, les manifestants ont attendu un mois durant la formation d’un gouvernement de technocrates. En vain. En l’absence de résultats, beaucoup ont laissé éclater leur frustration. Le week-end des 18 et 19 janvier, plus de 400 personnes ont ainsi été blessées à Beyrouth, lors de heurts avec la police et l’armée.

Dans ce pays où le récit de la guerre civile se lit encore sur les murs, la paix n’est pas considérée comme acquise. Chacun en connaît le prix. Les actes violents de ces derniers jours en sont d’autant plus lourds de sens. « Certains n’ont plus rien à perdre », déplore Fatma, réalisatrice et manifestante, engagée depuis le premier jour du mouvement. Si la majorité des manifestants reste pacifique, l’exaspération suscitée par l’incurie du gouvernement n’en est pas moins intense. Loin d’être l’apanage des plus pauvres, la colère, comme le virus, s’affranchit des hiérarchies sociales. Car rares sont ceux que la crise épargne.

Machination financière

En novembre dernier, une étude [2] assimilait le système financier libanais à un « Ponzi Scheme », alimenté par les capitaux en provenance de l’étranger. Une stratégie dont les bénéficiaires sont les banques et les dirigeants politiques. Pour attirer les capitaux des banques commerciales, la Banque Du Liban (banque centrale) propose des taux attrayants. Les fonds ainsi obtenus sont notamment prêtés à l’Etat libanais, lequel doit s’endetter pour couvrir ses dépenses. Or l’Etat, qui ne génère pas assez de revenus pour financer les intérêts qu’il a promis – afin d’inciter la BDL et les banques commerciales à lui octroyer des prêts -, est contraint de s’endetter davantage. Un montage financier qui structure le marché autant qu’il le fragilise : ces dernières années, la crise syrienne couplée à une perte de confiance dans le système bancaire libanais a engendré une baisse des dépôts dans les banques commerciales. Conséquences : un système fragilisé et une crise accentuée. En mars, le Liban déclarait le premier défaut de paiement de son histoire.

D’autres facteurs entrent également en jeu, dont l’exonération d’impôts de certains milieux d’affaires. C’est le cas de l’immobilier, domaine lucratif pour de nombreuses fortunes libanaises. Un système fiscal que fustigent également les manifestants.

Livre dépréciée, population asphyxiée

La pression exercée sur les citoyens est d’autant plus forte, que la pénurie de liquidités a poussé les banques à limiter les retraits en dollars. A cela s’ajoute une augmentation des prix. « La population a perdu environ 50 % de son pouvoir d’achat à cause de la crise économique », constate Nathalie, étudiante et activiste originaire de Tripoli. Car l’endettement fragilise la livre libanaise. Depuis octobre, celle-ci poursuit sa chute face au dollar, utilisé au même titre que la monnaie nationale. Alors que le taux de change officiel est fixé à 1507,5 LL pour 1 dollar depuis 1997, celui du marché informel a franchi la barre des 4000 LL le 27 avril dernier.

La mise en circulation des billets verts remonte à la fin la guerre civile (1975-1990). Objectif : attirer les déposants avec des taux d’intérêts plus qu’attractifs et encourager les échanges avec l’extérieur. Car le Liban peut notamment compter sur les importants transferts d’argent de sa diaspora. Plus de 700 000 Libanais travaillant à l’étranger envoient des fonds à leur famille. De « l’argent facile » qui a poussé le pays à importer plutôt qu’à produire localement. 85 % des denrées alimentaires et des biens d’équipements viennent ainsi de l’étranger. Des importations que les commerçants doivent régler… en dollars. Or aujourd’hui, ceux-ci sont impossibles à obtenir auprès des banques. Conséquence : les détaillants se tournent vers le marché noir. Pour compenser, ils augmentent leurs prix de vente.

Quand le confinement devient un luxe

Dans ce contexte, la crise du Coronavirus est un fardeau supplémentaire pour le Liban. L’exécutif a décrété l’état d’urgence sanitaire le 15 mars dernier. Les citoyens ont ainsi été priés de rester chez eux. Les rues de Beyrouth, connues pour leur dynamisme et leur animation nocturne se sont vidées du jour au lendemain. Les rideaux des magasins, des restaurants et des nombreux cafés sont restés baissés. Mais dans un pays où environ 45 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, le confinement est un luxe que beaucoup n’ont pu se permettre. Si les Libanais ont obtempéré les premières semaines, une partie de la population a fini par braver ces restrictions. A Tripoli, dont dont le taux de chômage avoisinerait les 60 %, la plupart des commerces du souk sont restés ouverts. Et c’est sans grande surprise que des émeutes de la faim ont éclaté début avril.

« En privant les Libanais de leurs emplois, l’arrêt de l’activité économique a aggravé les conditions de vies déjà précaires de certains ménages. »

Les signes avant-coureurs étaient nombreux. Depuis quelques mois déjà on voyait défiler sur les réseaux sociaux des publications de Libanais hors d’eux, épuisés. Mi-mars, la vidéo d’un épicier jetant ses produits par terre après que la police ait suspendu son commerce avait suscité l’émotion. Quelques jours après, un chauffeur de taxi mettait le feu à son véhicule, suite à une amende donnée par les forces de sécurité pour avoir dérogé aux règles de confinement. En privant les Libanais de leurs emplois, l’arrêt de l’activité économique a aggravé les conditions de vies déjà précaires de certains ménages. « Les mesures prises par le gouvernement pour faire face à la pandémie n’ont inclut aucune aide financière, explique Nathalie. Avec l’interdiction de travailler, les personnes les plus pauvres ont rapidement été touchées par la faim ». Selon l’ONG Human Rights Watch, des millions de Libanais sont menacés d’insécurité alimentaire. A cela s’ajoutent des coupures d’électricités quotidiennes, une gestion des déchets qui laisse à désirer et une eau courante souvent polluée.

Un lourd tribut qui explique les récents actes de violence à l’encontre des institutions financières, accusées d’avoir contribué à la dévalorisation de la livre libanaise. Ainsi depuis fin avril, plusieurs banques, notamment à Tyr, Saïda, Nabatieh (Sud), Beyrouth et Tripoli (Nord) ont été les cibles de jets de cocktails molotov. Mais le paroxysme est atteint le 27 avril, à Tripoli, lorsqu’éclatent des affrontements avec l’armée. « Les gens sont en colère. Ces derniers mois, la plupart des mesures prises par le gouvernement étaient destinées à protéger le modèle dirigeant en place et les banques », poursuit Nathalie. Si la majorité des protestataires reste pacifique, d’autres ne peuvent contenir leur colère. Aux jets de pierres et de cocktails molotov, les militaires répondent par des gaz lacrymogène et des tirs, notamment à balles réelles. Touché, Fawaz Samman, un mécanicien de 26 ans venu manifester pacifiquement, succombera à ses blessures.

Atteintes aux droits de l’Homme

Ces affrontements s’inscrivent dans un contexte de méfiance envers les forces de l’ordre, accusées de protéger le pouvoir au détriment des droits fondamentaux des citoyens. Une perte de confiance alimentée par de nombreux abus. En novembre dernier, Amnesty International dénonçait des arrestations brutales et arbitraires [3], ainsi que des traitements dégradants. Certains manifestants racontaient avoir été passés à tabac, insultés et forcés à faire des « aveux ». Des atteintes aux droits de l’Homme qui s’intensifient avec la reprise de la contestation.

Début mai, le comité des avocats pour la défense des manifestants intimait l’Armée libanaise d’ouvrir une enquête pour actes de torture. Peter Germanos, le commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire a donné suite à cette demande. A Saïda, des membres des services de renseignement auraient notamment infligé des décharges électriques pour obtenir des informations. Résultat : les militaires, que les manifestants appelaient auparavant à épargner, sont de plus en plus souvent ciblés. Le 29 avril, l’armée libanaise annonçait que 80 militaires avaient été blessés lors d’affrontements ayant eu lieu la veille à travers le pays.

Cette défiance est cependant difficile à quantifier, les Libanais ayant été nombreux, surtout au début des manifestations, à insister sur le respect des forces armées. Encore aujourd’hui défilent sur les réseaux sociaux des vidéos de manifestants exhortant les militaires à rejoindre leur cause. Nombre d’entre eux, issus des classes modestes, se sont engagés pour obtenir des conditions de vie décentes. Ainsi, ils sont souvent également perçus comme des victimes du système.

Endiguer la récession

Pour aider les plus démunis, le gouvernement a lancé un programme de solidarité sociale le 8 avril dernier. 400 000 livres libanaises ont ainsi été distribuées aux familles les plus affectées par la pandémie, soit l’équivalent de 264 dollars au taux officiel. Une somme jugée dérisoire, qui vaut en réalité moitié moins – la livre ayant perdu plus de 50 % de sa valeur – et dont ne bénéficieraient que 76 000 personnes. Or le ministre des affaires sociales, Ramzi Moucharafieh, a lui-même reconnu que plus de 70 % des Libanais auraient besoin d’une aide financière [4] – soit un peu moins de 4 millions de personnes.

Une solution temporaire qui ne peut se substituer à une stratégie sur le long terme, visant à endiguer la récession. Lors d’une réunion du Groupe international de soutien au Liban le 6 avril, le chef de l’Etat Michel Aoun a reconnu la nécessité d’une assistance internationale. Une aide conditionnée à un plan de réformes étalé sur cinq ans, adopté le 30 avril dernier. Objectifs principaux : restructurer la dette publique – et la faire passer à moins de 68,5 % du PIB en 2030 – et réduire le déficit public – estimé en 2019 à 11,3 % du PIB. En outre, il prévoit une dévaluation graduelle de la livre libanaise et une demande d’aide financière auprès du FMI, déjà formulée. Une aide externe basée sur une enveloppe de 10 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent les 11 milliards promis par des donateurs en 2018, lors de la conférence CEDRE à Paris. Si ce plan de relance est essentiel, ces effets ne seront perceptibles qu’à moyen terme-long terme. « Selon moi il va falloir beaucoup de temps avant que le pays ne revienne à la ‘normale’ », estime Fatma.

Alors que le Liban entame son déconfinement, l’heure est au bilan. Les vitrines des magasins affichent des prix exorbitants. Certains Libanais font la manche. Beaucoup sont confortés dans leur choix de quitter le pays. « Il n’y a plus d’avenir pour les jeunes », déplore la jeune femme. La crise, comme la COVID-19, touche à des degrés variables. Ses symptômes sont multiples : corruption, hyperinflation, récession… La population attend aujourd’hui du gouvernement qu’il assume ses torts. Mais s’il décide de lever le masque, il aura intérêt à prendre des gants.

 

[1] La première phase du déconfinement a débuté le 27 avril

[2] Rapport complet : http://www.thinktriangle.net/wp-content/uploads/2019/11/Extend_Pretend_Lebanons_Financial_House_of_Cards_2019.pdf

[3] https://www.amnesty.org/en/latest/news/2019/11/lebanon-military-forces-must-end-arbitrary-arrests-and-torture-of-protesters/

[4] https://www.hrw.org/news/2020/04/27/lebanons-protests-are-far-over

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