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Manama, capitale de Bahreïn, en décembre 2014. © image libre de droits
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Alors que l’Arabie Saoudite a lancé une guerre du prix de l’or noir dimanche 8 mars, affolant les marchés financiers mondiaux, les pétromonarchies du Golfe pourraient bien prochainement être confrontées au retour de flamme de cette ambitieuse stratégie. L’accroissement de la production pétrolière de l’Arabie Saoudite à 12,3 millions de barils par jour risque de bouleverser les équilibres économiques de la région. Le discret royaume sunnite du Bahreïn n’est pas en reste face aux événements. Cette crainte cache une autre réalité : l’inféodation de Bahreïn à l’Arabie Saoudite. 


« Politiquement, le Bahreïn apparaît comme le poisson pilote de l’Arabie » analyse Claire Beaugrand, chercheuse au centre d’études du Golfe de l’université d’Exeter. Le royaume de Bahreïn est dépendant économiquement de celle-ci, et ce lien complexe mène aujourd’hui le pays dans une impasse.

Une économie indexée sur la puissance saoudienne

Petit royaume de 760 kilomètres au cœur de la région du Golfe, stratégiquement situé entre l’Arabie Saoudite et le Qatar, l’histoire de Bahreïn est profondément liée à la donne énergétique régionale. Le secteur pétrolier est entièrement détenu par l’État à Bahreïn. L’augmentation rapide de la dette publique, qui représentait 93 % du PIB en 2018, met en évidence la fragilité de l’économie du pays. L’Arabie Saoudite s’impose comme le garant de sa stabilité. Ainsi, en octobre 2018, l’Arabie Saoudite débloque une aide conjointe avec les Émirats et le Koweït à hauteur de 10 milliards de dollars à destination de Bahreïn et sous réserve de réformes structurelles qui l’engage jusqu’en 2022. Bahreïn dispose paradoxalement de peu de réserves pétrolières, et s’est même retrouvé contraint de céder pour exploitation à l’Arabie Saoudite un champ pétrolier du royaume : le champ Abu Saafa. Plus de la moitié des revenus pétroliers du royaume proviennent pourtant de ce champ, ce qui souligne la relation de dépendance au royaume saoudien. Le royaume de Bahreïn, comme l’ensemble des pétromonarchies du Golfe, est aujourd’hui confronté à un tournant majeur du fait de l’épuisement du modèle de la rente pétrolière. Le pays se trouve face à la nécessité de diversifier structurellement son économie au plus vite afin de stabiliser celle-ci.

La politique de diversification nécessite une aide financière, voir un appui politique de l’Arabie Saoudite. Si les deux pays ont le qualificatif de « pétromonarchie » (monarchie dont les ressources financières proviennent de l’exportation de pétrole), les marges manœuvres entre les deux États sont clairement différenciées. Les revenus du pétrole représentaient 18,5 % du PIB du Bahreïn en 2018 d’après les chiffres du FMI (il produit environ 8 millions de tonnes de pétrole par an), alors que ceux-ci sont de 44 % en Arabie Saoudite. Il apparaît d’un côté plus facile pour le Bahreïn, puisqu’étant moins dépendant des hydrocarbures, de réduire ses subventions publiques dans ce secteur. Mais les investissements considérables que nécessitent cette profonde restructuration sont permis en grande partie par le soutien financier de l’Arabie Saoudite.

Le royaume de Bahreïn mise sur divers secteurs de diversification. L’industrie de l’aluminium est ainsi devenue un secteur fort du Bahreïn grâce à d’investissements précoces de l’Arabie Saoudite, qui a notamment permis l’émergence de l’entreprise Alba, détenue à 20 % par l’Arabie Saoudite. 15 % de sa production d’aluminium est aujourd’hui exportée vers le royaume saoudien. Le secteur du tourisme est également un nouveau secteur clef, en plein essor avec plus de 11 millions de visiteurs en 2017. Une politique de grands travaux via des projets immobiliers et culturels a été amorcée, visant à conférer un rayonnement à l’international à Bahreïn. Le royaume saoudien a été à l’initiative en 1986 d’un pont de 25 km entre les deux pays, la chaussée du roi Fadh et 80 % des touristes à Bahreïn sont des saoudiens. Pour cause : plus libéral que ses voisins du Golfe, le pays attire du tourisme régional venant profiter des loisirs, mais aussi d’activités illicites comme la consommation d’alcool, ou la prostitution.

La finance « islamique » est un autre axe de diversification de Bahreïn, où le secteur financier 16,5 % de l’économie. Le royaume devient la première place financière dès 1975, ce qui lui permet d’accueillir un important afflux de pétrodollars. La finance islamique consiste en « l’absence d’intérêts, le fait que les profits et pertes doivent être partagés entre créanciers et débiteurs, et que les transactions financières doivent être adossées à des biens tangibles et identifiables » d’après la définition qu’en donne la chercheuse Lila Guermas-Sayegh. En cela, elle partage des caractéristiques communes avec la finance éthique. Jouer la carte de la finance islamique permet dès lors au Bahreïn d’investir un secteur stratégique qui ne nécessite pas l’appui de l’Arabie Saoudite. Cela permet au royaume d’attirer des investissements privés, même si la part de ceux-ci dans l’économie bahreïni reste aujourd’hui modeste. S’inspirant des politiques saoudiennes, c’est donc sur le secteur privé qu’essaie de miser le Bahreïn en faisant ce celui-ci un véritable moteur de croissance via de massifs investissements.

Jeux de pouvoir entre familles royales

Arrivé à la tête du Bahreïn en 1999, Hamad bin Isa Al Khalifa entame d’importantes réformes économiques dans le sens de la libéralisation du pays. Pour ce faire, il va chercher un équilibre entre ces politiques de libéralisation qui comprennent intrinsèquement l’ouverture du pays, tout en maintenant verrouillé le pouvoir politique. La libéralisation économique se doit d’être accompagnée d’une progressive ouverture politique, dont la marge doit rester strictement contrôlée par la famille régnante. À Bahreïn, la famille royale est particulièrement proche des grandes familles sunnites du Golfe. Si la famille Al Khalifa contrôle le pays depuis 1783, le pouvoir clanique n’est pas sans dissensions et conflits d’intérêts. Le pouvoir clanique est divisé entre le Roi, le prince héritier et le Premier ministre.

Depuis l’arrivée au pouvoir du roi Hamad bin Isa Al Khalifa et la mise en place de son projet de réformes économiques libérales, la famille royale Al Khalifa a été profondément divisée selon deux courants : réformiste et conservateur. Le roi a cherché à légitimer son pouvoir personnel en répondant à la crise sociale en axant ses réformes sur l’augmentation du niveau de vie de la population. Ces améliorations économiques, pilotées par son fils, permettent au roi d’asseoir son autorité politique. À contre-courant, le premier ministre, le cheikh Khalifa s’inscrit dans le courant conservateur. Réformer économiquement Bahreïn et libéraliser quelque peu sa politique apparaît pour cette frange comme une mise en danger des intérêts et relations clientélistes que cette vieille garde entretient étroitement avec les réseaux de pouvoir saoudien. Les réformes économiques s’inscrivent dans une perspective de réduction de la dépendance de l’économie de l’hydrocarbure vis-à-vis de l’Arabie saoudite et de rationalisation de la dépense publique qui mettent en péril les schémas et circuits de corruption et d’intérêts entre ces pays. La structure du clivage de la dépendance vis-à-vis de l’Arabie Saoudite est corrélée à des dynamiques de pouvoir politique et d’intérêts antagonistes qui traverse le pouvoir bahreïni. Ces antagonismes bloquent toute effectivité des réformes, qui restent pour la plupart des effets d’annonce ou des processus inachevés.

Bâillonner l’opposition politique pour préserver les intérêts

Le royaume de Bahreïn a été le seul pays du Golfe touché par la vague des printemps arabes de 2011. Les bahreïnis revendiquaient notamment l’établissement d’un régime démocratique. Cette revendication phare était accentuée par le fait que le lancement de la mobilisation coïncidait avec l’anniversaire de la Charte d’action nationale de 2001, qui entérine le processus de libéralisation politique du royaume. Il était essentiel pour le pouvoir royal que la crise politique n’affecte le secteur énergétique, sans quoi la crise aurait touché l’ensemble de la région du Golfe, menaçant alors la stabilité des relations d’interdépendances de ces pétromonarchies.

L’instrumentalisation du clivage entre sunnites et chiites a ainsi été activée et réactivée stratégiquement par le pouvoir politique. Traditionnellement, le royaume a toujours bâillonné l’opposition chiite. Le chef de l’opposition chiite Cheick Salmane a ainsi été condamné à la prison à vie début 2019. Les chiites sont totalement neutralisés politiquement par une ingénierie politique huilée. À titre d’exemple, l’octroi de la nationalité à des sunnites étrangers dans le but de leur donner un plus gros poids politique. L’activation du clivage confessionnel permet de polariser les tensions politiques en dehors de la lutte clanique qui divise profondément le pouvoir bahreïni et porte le risque d’un éclatement de la dynastie. Encore une fois, l’alliance avec l’Arabie Saoudite s’avère incontournable puisque c’est l’intervention des troupes saoudiennes qui permet de réprimer violemment le mouvement, en envoyant en mars 2014 plus d’un millier de soldats, pendant que dans le même temps l’état d’urgence est déclaré.

Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite et le Bahreïn sont confrontés au même défi : faire face au fait que les États-Unis sont devenus le plus grand producteur d’hydrocarbures grâce à l’extraction de gaz et de pétrole de schiste. Ils font également face à une consommation excessive d’énergie à cause des subventions qui engendrent un prix faible de celle-ci. Pour ce faire, le Bahreïn vise 5 % d’électricité renouvelable d’ici 2020 et les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont développé parallèlement un plan de réforme du secteur électrique. Réduire la production et diversifier l’économie comporte un risque pour les revenus et l’équilibre de ces pays. Les pays du CCG sont très dépendants des fluctuations des prix du pétrole, en termes économique mais aussi en termes de société (puisque l’équilibre de la société repose sur une politique de prix énergétiques bradés).

Le royaume bahreïni demeure lié aux orientations politico-économiques de l’Arabie Saoudite, notamment en ce qui concerne l’investissement. Les intérêts clientélistes et rentiers d’une certaine élite bahreïnis nuancent l’idée d’une dépendance passive à l’Arabie Saoudite. L’effondrement des prix du pétrole risque cependant de mettre à mal la « vision 2030 » de l’Arabie Saoudite, au risque de creuser son déficit budgétaire. La guerre des prix du pétrole qui se joue actuellement intronise une nouvelle phase test décisive pour le futur des pétromonarchies du Golfe, en particulier celles comme Bahreïn qui sont liés aux orientations stratégiques du puissant royaume.

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