Bavure monumentale ou routine de la machine de guerre américaine ? En préparant une frappe au Yémen, de hauts responsables de l’administration Trump ont accidentellement ajouté un journaliste à leur conversation Signal. Stupeur et tremblements. L’information la plus scandaleuse, à lire la presse ? Non pas la destruction d’un immeuble résidentiel pour tuer un seul combattant Houthi, mais l’amateurisme de ceux qui l’ont organisée. Tandis que les républicains supposément « anti-interventionnistes » se félicitaient du carnage (cinquante-trois morts), les démocrates n’ont déployé qu’une indignation procédurière, protestant contre les manquements au protocole. Le débat qui a secoué les États-Unis révèle une vérité crue : sur la guerre, tout le monde est d’accord [1].
Jeffrey Goldberg, rédacteur en chef de The Atlantic, a révélé une information pour le moins étrange : il avait été accidentellement ajouté à une conversation de groupe sur l’application de messagerie Signal, où le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, le conseiller à la sécurité nationale Michael Waltz, la directrice du renseignement national Tulsi Gabbard, le vice-président J. D. Vance et d’autres hauts responsables de l’administration Trump discutaient de leurs plans pour bombarder le Yémen. Une information hautement confidentielle, et l’essentiel des réactions a tourné autour de l’échec de l’administration en matière de « sécurité opérationnelle ».
Goldberg lui-même est un éditorialiste néoconservateur qui a rarement mentionné une guerre avec autre chose que de l’affection. Il ne semblait avoir aucune objection au contenu des discussions. Mais il a visiblement été troublé par son ajout dans la conversation.
Plutôt que d’exposer les rouages de la machine de guerre, Goldberg s’est ému d’avoir été mis dans la confidence.
Les démocrates lui ont emboîté le pas. Chuck Schumer et plusieurs présidents de commissions sénatoriales concernées ont ainsi envoyé une lettre à Donald Trump exprimant leur « extrême inquiétude » quant au choix « incroyablement mauvais » de son entourage dont témoigne l’ajout accidentel de Goldberg. En d’autres termes, les bombardements au Yémen ne posent aucun problème – il faudrait simplement qu’ils fussent plus discrets.
Cet épisode est emblématique : les démocrates aiment à s’indigner sur des questions de procédure et de « sérieux » tout en affichant leur zèle patriotique au nom de la « sécurité nationale ». Depuis que Trump a entamé sa première campagne présidentielle, leur réflexe a été de se concentrer sur des sujets leur permettant de marteler ce message. D’où leur obsession des années durant au sujet d’une prétendue « collusion » de Trump avec le Kremlin, montagne qui a accouché d’une souris, les interminables débats sur l’émeute du 6 janvier au Capitole, ou encore la stratégie surréaliste de Kamala Harris consistant à parcourir le pays aux côtés de Liz Cheney pour prouver que les républicains du camp « Country First » étaient de leur côté.
Cette stratégie a échoué à maintes reprises, mais n’a pas empêché les démocrates de refuser de s’attaquer aux véritables torts infligés par les républicains aux travailleurs américains. Par contraste, la tournée anti-oligarchique de Bernie Sanders a rencontré un succès fulgurant.
Trump n’est jamais dénoncé comme un va-t-en-guerre, car la plupart des démocrates ne s’opposent pas à ses aventures militaires. Tous les protagonistes de cette séquence, du néoconservateur Goldberg aux démocrates faussement indignés en passant par les trumpistes clamant America First, ne questionnent pas le droit des États-Unis à projeter leur hégémonie impériale sur le reste du monde.
Dans son article initial, Goldberg expliquait que les plans partagés dans la conversation « contenaient des informations précises sur les paquets d’armement, les cibles et le calendrier ». Il s’offusquait que « les dirigeants de la sécurité nationale des États-Unis puissent discuter de plans de guerre imminente sur Signal », et encore davantage qu’ils soient assez « imprudents » pour ajouter par erreur un journaliste à la conversation. Tout en citant une grande partie des échanges, il avait soigneusement omis les détails opérationnels, préoccupé par leur impact potentiel sur la « sécurité nationale ».
La question de savoir en quoi la « sécurité » de qui que ce soit aux États-Unis pourrait être menacée par la révélation de détails sur une attaque contre les Yéménites, contre laquelle ils se sont montrés si impuissants à riposter, demeure. Comme de nombreux responsables de l’administration ont nié que des informations classifiées aient été discutées dans la conversation, Goldberg est revenu à la charge avec un second article, citant précisément, cette fois, des passages sur les détails opérationnels. Après tout, si l’administration elle-même affirmait que ces informations n’étaient pas classifiées, autant les révéler. Et ce deuxième article a démontré sans équivoque que les démentis du gouvernement étaient fondés sur du vents. Les démocrates pouvaient exulter : la bourde de l’équipe Trump venait d’éclater au grand jour, dans son immensité.
Passé l’amusement, une prise de recul s’impose. Plutôt que de profiter de l’opportunité d’exposer au grand jour les rouages de la machine de guerre, Goldberg a considéré que le seul scandale était d’avoir été accidentellement mis dans la confidence. Une perspective dont de très nombreux médias se sont faits l’écho.
La réaction du prétendument isolationniste J. D. Vance face à la réduction en poussière d’un immeuble résidentiel ? « Excellent ». Tulsi Gabbard, qui a fondé sa carrière sur une posture anti-guerre, renchérit : « Beau travail ! »
L’attaque a tué des dizaines de personnes, en majorité des femmes et des enfants. Elle a frappé un pays exagérément pauvre, ravagé par des années de conflit. Le Congrès, bien sûr, n’a pas été consulté avant de déclencher une nouvelle vague de violence contre un État avec lequel les États-Unis ne sont pourtant pas en guerre. Quant aux discussions révélées par la fuite, elles montrent un mépris frappant, aussi bien pour l’illégalité de cette opération que pour ses conséquences humaines.
Le vice-président Vance, prétendument anti-interventionniste, n’a émis que les objections les plus timides. Et jamais sur le fond, mais sur le simple fondement que les attaques des Houthis touchant davantage les navires européens qu’américains, mieux valait laisser l’Europe gérer la situation. Ou que si les États-Unis devaient s’en charger eux-mêmes, il aurait été plus judicieux d’attendre quelques semaines afin d’expliquer au public pourquoi il était nécessaire d’intervenir contre les Houthis, dont la plupart des Américains n’ont jamais entendu parler. Ce furent ses seules réserves.
Quant à Tulsi Gabbard, également présente dans la conversation et dont la réputation d’anti-interventionniste dépasse encore celle de Vance (elle a pratiquement bâti toute sa carrière politique sur cette posture), elle n’a même pas pris la peine d’appuyer ces objections déjà bien timorées.
Mais ce qui aurait dû être la révélation la plus importante du deuxième article, c’est une capture d’écran dévoilée, où l’on voit Waltz se réjouir d’avoir identifié un « type à missiles » (missile guy) houthi alors que ce dernier « entrait dans l’immeuble de sa petite amie ». Cet immeuble, s’exclame fièrement Waltz, est « désormais par terre ». La réaction de J. D. Vance face à cette réduction en poussière d’un immeuble résidentiel entier pour éliminer un seul homme ? « Excellent. » Un peu plus tard, Tulsi Gabbard renchérit : « Beau travail et effets réussis ! »
Où l’on voit que les prétendus « anti-interventionnistes » MAGA ressemblent en réalité beaucoup à Jeffrey Goldberg. Les démocrates sont à l’avenant. Dès lors que l’on prend du recul par rapport à l’obsession protocolaire autour de la « sécurité opérationnelle » et que l’on s’intéresse au fond de l’affaire — la révélation d’un crime de guerre au Yémen —, il n’y a pas une grande différence entre les dirigeants des deux partis. Tout le monde se dispute pour savoir si l’incompétence révélée par cette affaire est disqualifiante. Les cinquante-trois morts, eux, sont à peine mentionnés.
Comme l’a écrit lundi l’universitaire marxiste Sam Badger, une situation équivalente serait celle où un groupe de mafieux de Las Vegas aurait ajouté accidentellement un journaliste à une conversation où ils planifiaient d’incendier au cocktail Molotov les locaux d’un gang rival… dont le siège principal se trouvait juste au-dessus d’un orphelinat. Le titre du Vegas Sun le lendemain aurait : « Des mafieux incompétents divulguent imprudemment les secrets de la pègre. »
L’incendie de l’orphelinat, bien sûr, serait relégué en fin d’article.
Note :
[1] Article initialement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Democrats Have Learned Absolutely Nothing From Defeat »