https://www.youtube.com/watch?v=a0zNBJHeE9c
© Réseau d'agroforesterie de la région de Ribeirão Preto
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Alors que les plus précaires sont abandonnés à leur « isolement social » par l’État brésilien, à Ribeirão Preto, dans la province de São Paulo, des réseaux d’entraide se structurent et promeuvent la distribution des productions de paysans agroécologiques locaux vers la ville et ses favelas. Ils s’inscrivent à contre-courant des réformes du gouvernement actuel, qui remet en cause les politiques publiques mises en place sous la présidence de Lula Da Silva, visant à concrétiser le droit à l’alimentation des plus pauvres.


Aidant à décharger les aliments des véhicules venus livrer une tonne d’aliments agroécologique à la favela de Vila Nova União, Wallace Bill résume : « Nous cherchons à trouver des réponses, là où les pouvoirs publics abandonnent ». Le jeune leader du Mouvement social pour le Logement ajoute que ce projet du Réseau d’agroforesterie « est très important en cette période de confinement, il apporte un grand soulagement aux familles de la favela qui vivent ce moment difficile dans la précarité ».

En effet, si le président Bolsonaro continue de considérer le Covid–19 comme une « gripette », le virus a déjà contaminé plus de 4,4 millions de personnes et fait plus de 135 000 victimes au Brésil. Le pays est ainsi le deuxième État le plus touché au monde par la pandémie derrière les États-Unis. Face à l’inaction présidentielle, la plupart des provinces brésiliennes ont décrété leurs mesures de confinement.

L’État de São Paulo – le plus peuplé et le plus touché du pays – entre ainsi dans son sixième mois de confinement. Mais sans stratégie nationale et face à la cacophonie d’un gouvernement ayant changé deux fois de ministre de la Santé en pleine pandémie, ces mesures d’exception ont un effet limité sur la propagation du virus.

À l’inverse, leurs conséquences sur les populations les plus vulnérables sont, elles, catastrophiques. Ainsi, à São Paulo, les vingt quartiers les plus touchés par le virus se trouvent dans les périphéries.

Quand « l’isolement social » s’additionne aux inégalités structurelles

Le Brésil est connu pour être l’un des États les plus inégalitaires au monde1. Il suffit de marcher dans les rues de Porto Alegre, Rio, São Paulo, Salvador ou Manaus pour se rendre compte de la violence de cette réalité. Celle des favelas, bien sûr. Mais aussi celle de ceux qui n’ont pas même accès à ces habitats précaires et survivent au jour le jour sur des cartons ou de vieux matelas, entassés sur les trottoirs de ses grandes villes.

Autant d’existences d’une vulnérabilité inimaginable. Autant de vies pour lesquelles le coronavirus vient s’ajouter à une liste interminable d’épreuves. Dans les favelas ou comunidades (communautés), comme les appellent plus respectueusement les Brésiliens, la promiscuité et le caractère aléatoire des réseaux d’eau, d’électricité et des commerces d’alimentation viennent s’ajouter aux inconvénients propres au confinement. Difficultés à se maintenir dans des conditions « d’isolement social » saines, difficultés à réaliser les mesures sanitaires de base, difficultés, enfin, pour se ravitailler en biens de première nécessité.

Cette dernière question n’est pas la plus problématique pour les petits paysans brésiliens. Comme l’explique Hemes Lopes, petit producteur agroforestier de la région de Ribeirão Preto, dans l’État de São Paulo, « Les gens ont réussi à survivre durant cette époque, parce que nous avons une certaine quantité d’aliments ici ». Toutefois, « nous avons aussi besoin de vendre notre production, ajoute-t-il, parce que nous avons d’autres nécessités d’achats. Et nous devons aller acheter ces choses en ville ».

Mais ayant lui-même vécu dans les favelas de Rio avant d’intégrer le Mouvement des travailleurs Sans Terre (MST), Hemes se rappelle « n’avoir pas tous les jours mangé trois repas par jour » dans sa vie passée. En 2005, le MST gagne au terme d’une lutte de plusieurs années, l’espace où il vit et cultive aujourd’hui, diverses espèces d’arbres, buissons et plantes basses, autour de Ribeirão Preto. Et c’est aujourd’hui avec le sourire du soulagement de celui qui se sait à l’abri de la faim, que le paysan se remémore cette époque. Mais c’est aussi avec la préoccupation du militant qui connaît la violence de cette réalité à laquelle sont encore confrontés trop de Brésiliens.

Des programmes sociaux ayant fait la renommée du Brésil

Pour répondre à ces difficultés structurelles, le Parti des travailleurs (PT) de Lula Da Silva avait mis en place le PAA (Programa de Aquisição de Alimentos, Programme d’acquisition d’aliments) dans le cadre du plan Fome Zero (Faim Zéro). Avant la pandémie, Hemes vendait ainsi sa production à travers des marchés et foires agroécologiques, mais la majorité était acquise par ce PAA et le PNAE (Programa Nacional de Alimentação Escolar, Programme national d’alimentation scolaire), créé lui en 1955. Deux « filets sociaux » qui avaient valu au pays la qualification de « champion mondial dans la lutte contre la faim » de la part du Programme alimentaire mondial de l’ONU.

Selon le site du gouvernement, le PAA a pour objectif de « promouvoir l’accès à l’alimentation et encourager l’agriculture familiale », en achetant « des aliments produits par l’agriculture familiale, pour les destiner aux personnes en situation d’insécurité alimentaire et nutritionnelle ». Il repose pour cela sur un « modèle d’achats simplifiés favorables aux petits producteurs », comme l’explique un document de la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’Agriculture et l’alimentation.

Le PNAE, lui, vise à « satisfaire les nécessités nutritionnelles des étudiants pendant le temps qu’ils passent à l’école. C’est le programme alimentaire le plus ancien du Brésil et l’un des systèmes d’alimentation scolaire les plus importants au monde » selon Chmielewska et Souza, cités dans ce même document de la FAO. Comme le PAA, le PNAE a été pensé pour bénéficier autant aux consommateurs qu’aux producteurs. Les produits achetés étant ceux issus de l’agriculture familiale.

Ces deux programmes avaient pu bénéficier d’importants moyens dans les années 2000, suite à l’explosion mondiale du cours des matières premières, sous l’effet de la demande chinoise. Cette conjoncture économique internationale avait en effet été très favorable au Brésil, en dopant sa croissance, et permettant  ainsi de financer les politiques sociales de Lula Da Silva, telles que la « Bolsa Familial » et le plan « Fome Zero ». Elle avait également permis d’acheter la paix sociale en conciliant les intérêts des paysans pauvres, regroupés au sein du MST, et des grands propriétaires terriens dont les bénéfices ont continué de croître. Ces derniers ont cependant activement milité pour le démantèlement de ces politiques publiques, sitôt que le prix des matières premières a commencé à stagner, lors des dernières années de la présidence de Dilma Rousseff.

« L’abandon des plus pauvres »

« Le gouvernement Bolsonaro est arrivé avec cette intention d’en finir avec toutes ces conquêtes. Mais aussi d’en finir avec le MST. Il en avait clairement parlé dans sa campagne », explique Hemes. « Et ça s’est concrétisé par la création de toujours plus de bureaucratie, pour que les paysans n’arrivent plus à accéder à ces ressources », poursuit-il. Jair Bolsonaro n’a ainsi pas purement et simplement supprimé des programmes sociaux d’aide alimentaire salués à l’échelle internationale. La communication officielle continue même de vanter l’utilité de ces aides pour les plus nécessiteux. Mais il les a rendu beaucoup plus difficiles d’accès pour les paysans et en a considérablement baissé le budget.

La première modification s’est d’abord faite à travers une réforme à première vue anodine, décrétée par Dilma Rousseff : la possibilité « d’achats institutionnels » au sein du PAA. Cette révision a réduit la participation de la Conab (Companhia Nacional de Abstecimento, Campagne nationale d’approvisionnement), l’agence nationale qui réalisait les achats aux petits producteurs, en laissant plus de places aux diverses institutions publiques fédérales, provinciales ou municipales. Silvio Porto (directeur de la Conab de 2003 à 2014) considère que ce nouveau type d’achats a favorisé les moyennes et grandes coopératives, capables de produire de grands volumes de peu de produits différents, là où la Conab achetait tout type de produit, même en très petite quantité. Se sont ajoutées à cela, dans les années qui ont suivi, diverses procédures, licences, registres, ayant encore éloigné les plus petits producteurs de ces programmes nationaux, au bénéfice des structures plus organisées.

Michel Temer puis Jair Boslonaro ont finalement dissipé le rôle de la Conab, en la transformant en une agence d’information des acteurs du marché agricoles. Parallèlement, les stocks que permettait de réaliser le PAA, pour maîtriser les prix, ont commencé à être vendus. Au premier semestre 2019, ce sont ainsi 27, des 92 structures de stockage qui ont été cédées, avec pour objectif de « réduire leur présence dans les domaines d’activités de l’agro-industrie », comme le souligne le journal Brasil de Fato.

Ainsi, « quand il était possible d’accéder à ces ressources [PAA et PNAE], c’était pour des quantités très faibles ». Les financements du PAA qui avaient continuellement augmentés entre 2003 et 2012, jusqu’à atteindre le montant maximal de 1,2 milliard de réais (soit 450 millions d’euros), ne représentent aujourd’hui, plus que 101 millions de réais (soit 15 millions d’euros). Initiée sous Dilma Rousseff, la diminution des ressources fédérales s’est accentuée sous Michel Temer, puis Jaïr Bolsonaro. Le second n’ayant pas caché sa volonté de « mettre un terme à ces politiques qui bénéficiaient aux populations les plus pauvres », comme le raconte Hemes.

La désorganisation née de la pandémie n’a bien entendue pas aidé. Au contraire, « aujourd’hui, ajoute le paysan, les petits paysans vivent avec beaucoup plus de difficultés pour écouler leur production ». À l’autre bout de la chaîne, Wallace Bill insiste lui aussi sur l’abandon des Brésiliens des favelas par « les pouvoirs publics ». Déjà avant la crise sanitaire, ceux-ci étaient livrés à eux-mêmes, ils s’auto-organisaient « en créant divers projets internes à la communauté tels que des jardins communautaires, la création d’une cuisine communautaire et des projets futurs, comme la construction du premier Centre social, à l’intérieur d’une favela de Ribeirão Preto », poursuit l’habitant de Vila Nova União.

« Nourriture agroécologique pour tous »

C’est ainsi que via leurs divers réseaux militants et humains, ces différents acteurs (Réseau d’Agroforesterie de la région de Ribeirão Preto, MST, Groupement de consommateurs, militants associatifs, universitaires, étudiants, etc.) sont entrés en contacts et ont mis en commun leurs besoins et savoir–faire. Avec comme objectif de répondre au triple problème « d’isolement social nécessaire », de délaissement des populations les plus précaires et de pertes de débouchés des petites productions agroforestières de la région.

Suite à une première récolte de fonds, six premières livraisons ont eu lieu courant juillet, dans diverses favelas de Ribeirão Preto. Face à ce succès, les acteurs se sont engagés dans une seconde étape, à plus grande échelle. Ils ont ainsi lancé une campagne de crowfunding sur internet, pour réunir 30 000 réais (soit environ 5 000 €), afin d’acheter neuf tonnes d’aliments aux petits producteurs agroforestiers ayant perdu leurs moyens de commercialisation avec la pandémie, et les distribuer, durant les neuf dernières semaines de l’année (à raison d’une tonne par semaine) dans les différentes favelas de Ribeirão Preto.

Ces denrées sont réparties entre les cuisines communautaires existantes et les familles des favelas. Ces dernières reçoivent des paniers de 5 kg de nourriture agroécologique. Ce sont ainsi 200 familles qui seront aidées chaque semaine, soit près de 1 800 sur l’ensemble de la durée du projet. « Je pense que ça représente tout ce que le Mouvement attendait, une aide de ce genre devrait arriver toute l’année, pas seulement en cette période d’isolement » ajoute Wallace. C’est en effet là une question qui mérite d’être posée. Si intéressante que soit cette action, comment une initiative si localisée et périphérique pourrait remplacer des programmes nationaux ?

De l’auto-organisation à la politique publique ?

Des pistes sont en discussions en ce sens. Lors d’une réunion en visioconférence réalisée fin août, Wallace a tout d’abord invité les membres du Réseau d’agroforesterie à venir partager leurs savoirs agricoles, avec les habitants de la favela Vila Nova União, autour du jardin communautaire créé il y a quelques années. Une proposition qui a reçu un très bon accueil. « Puisque les pouvoirs publics ne s’occupent pas de nous, nous allons leur montrer que nous sommes meilleurs qu’eux ! » ajoute Wallace.

Parallèlement, les producteurs s’organisent aussi avec des Groupes de consommateurs de produits agroécologiques (GCA), des « groupes de personnes se réunissant pour acheter directement aux producteurs des aliments à un « prix juste ». L’absence d’intermédiaire permettant un prix qui soit aussi intéressant pour les consommateurs que pour les producteurs », explique Hemes. Un nouveau GCA s’est ainsi créé pendant la pandémie. L’auto-organisation des consommateurs remplaçant des réseaux de commercialisation abandonnés.

Et de nouveaux réseaux sont en formation à destination de São Paulo et Campinas (autre ville de la province de São Paulo). Le but, explique Hemes, est aussi « d’amplifier les réseaux existants, en y intégrant des produits naturels, mais aussi des produits transformés artisanalement, en les échangeant en dehors du marchés et de la bureaucratie qui l’accompagne ».

Des initiatives citoyennes qui demandent à être encouragées, mais qui risquent d’être insuffisantes, en absence de politiques publiques d’envergures nationales, pour contrecarrer la violence des réformes économiques et sociales de l’État brésilien. Ces actions peuvent en effet être rapprochées de celles mises en œuvre par des ONG et mouvements citoyens, en Amérique latine, dans les années 80. En pleine vague néolibérale, ces dernières avaient permis d’atténuer localement la douleur des réformes gouvernementales. Mais elles s’étaient avérées insuffisantes pour endiguer la pauvreté et la misère à une échelle plus globale. Quoi qu’il en soit, l’issue aux problèmes alimentaires et écologiques ne pourra qu’être politique. Et ces actions esquissent d’autres relations possibles entre les villes et leurs campagnes.

1Avec un coefficient Gini de 0,539, selon les données de la Banque mondiale, le Brésil est le 9ème État le plus inégalitaire au monde.

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