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Jair Bolsonaro ©Marcelo Camargo/Agência Brasil
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Boaventura de Sousa Santos est professeur de sociologie et directeur du Centre d’études sociales de l’Université de Coimbra (Portugal), professeur émérite de l’Université de Wisconsin-Madison (États-Unis) et de divers établissements universitaires du monde. Il a participé à trois éditions du Forum Social Mondial à Porto Alegre. Article Publié en portugais sur Midianinja, et en espagnol sur Pàgina 12.

Nous nous sommes habitués à penser que les régimes politiques se partagent en deux types principaux : la démocratie et la dictature. Après la chute du mur de Berlin, en 1989, la démocratie (libérale) a fini par être considérée, de manière quasi consensuelle, comme l’unique régime politique légitime. Malgré leur diversité interne, ce sont deux types antagonistes qui ne peuvent pas coexister dans la même société et l’option pour l’un ou l’autre suppose toujours une lutte politique impliquant la rupture avec la légalité existante.

Au cours du siècle dernier, l’idée selon laquelle les démocraties ne s’effondraient que par l’interruption brusque et presque toujours violente de la légalité constitutionnelle, au moyen de coups d’État dirigés par des militaires ou des civils dans le but d’imposer une dictature, a été consolidée. Ce récit était en grande partie vrai. Il ne l’est plus. Des ruptures violentes et des coups d’État sont encore possibles, mais il est de plus en plus évident que les dangers que court aujourd’hui  la démocratie sont autres et  dérivent paradoxalement du fonctionnement normal des institutions démocratiques. Les forces politiques antidémocratiques, s’infiltrant peu à peu dans le régime démocratique, le capturent, le dénaturent, de manière plus ou moins déguisée et progressive, dans les limites de la légalité et sans modifications constitutionnelles, jusqu’à ce que, à un moment donné, le régime politique en vigueur, sans avoir formellement cessé d’être une démocratie, apparaisse totalement vide de contenu démocratique, qu’il s’agisse de la vie des personnes ou de celle des organisations politiques. L’une et l’autre en viennent à se comporter comme si elles étaient en dictature. Je mentionne ci-dessous les quatre composantes principales de ce processus.

L’élection des autocrates.

Des États-Unis aux Philippines, de la Turquie à la Russie, de la Hongrie à la Pologne, des politiques autoritaires ont été démocratiquement élus et, même s’ils sont le produit de l’establishment politique et économique, ils se présentent comme anti-système et anti-politique, insultent leurs adversaires qu’ils considèrent comme corrompus et les voient comme des ennemis à éliminer, rejettent les règles du jeu démocratique, lancent des appels intimidants à la résolution des problèmes sociaux par la violence, affichent du mépris pour la liberté de la presse et se proposent d’abroger les lois qui garantissent les droits sociaux des travailleurs et des populations discriminées pour des raisons ethniques, sexuelles ou religieuses. En bref, ils se présentent aux élections avec une idéologie anti-démocratique et, même ainsi, ils parviennent à obtenir la majorité des votes. Les politiques autocratiques ont toujours existé. Ce qui est nouveau, c’est la fréquence avec laquelle ils parviennent peu à peu au pouvoir.

Le virus ploutocratique.

La façon dont l’argent en est venu à dénaturer les processus électoraux et les délibérations démocratiques est alarmante. Au point de se demander si, dans de multiples situations, les élections sont libres et transparentes et si les dirigeants politiques agissent en fonction de leurs convictions ou de l’argent qu’ils reçoivent. La démocratie libérale repose sur l’idée selon laquelle les citoyens ont la possibilité d’accéder à une opinion publique informée et, sur cette base, élire librement les dirigeants et évaluer leurs actions. Pour que cela soit possible, il est nécessaire, a minima, que le marché des idées politiques (les valeurs qui n’ont pas de prix, car ce sont des convictions) soit totalement séparé du marché des biens économiques (les valeurs qui ont un prix et qui, sur cette base, s’achètent et se vendent). Ces derniers temps, ces deux marchés ont fusionné sous l’égide du marché économique, à tel point qu’aujourd’hui, en politique, tout s’achète et tout se vend. La corruption est devenue endémique.

Le financement des campagnes électorales des partis ou des candidats, les groupes de pression (ou lobbies) sur les parlements et les gouvernements ont, aujourd’hui, dans de nombreux pays, un pouvoir décisif dans la vie politique. En 2010, la Cour Suprême de Justice des États-Unis, dans l’arrêt Citoyens Unis vs la Commission Électorale Fédérale, a porté un coup fatal à la démocratie étasunienne en permettant un financement sans restrictions et privé des élections et des décisions politiques par de grandes entreprises et des super riches. S’est ainsi développé ce qu’on appelle le dark money qui n’est pas autre chose qu’une corruption légalisée. Ce même dark money explique, au Brésil, une composition du Congrès dominée par le groupe des bellicistes (« de la balle »), celui des ruraux (« du boeuf ») et celui des évangélistes (« de la Bible »), une caricature cruelle de la société brésilienne.

Les « fake news » et les algorithmes.

Pendant un certain temps, Internet et les réseaux sociaux qu’il a générés ont été considérés comme une possibilité sans précédent d’accroître la participation des citoyens à la démocratie. À l’heure actuelle, à la lumière de ce qui se passe aux États-Unis et au Brésil, nous pouvons dire que, s’ils ne sont pas règlementés, ils seront plutôt les sépultures de la démocratie. Je me réfère, en particulier, à deux instruments : les fausses informations et l’algorithme.

Les fausses informations ont toujours existé dans les sociétés traversées par de fortes divisions, particulièrement, dans les périodes de rivalité politique. Aujourd’hui, cependant, leur potentiel destructeur, par la désinformation et le mensonge qu’ils propagent, est alarmant. Ceci est particulièrement grave dans des pays comme l’Inde et le Brésil, dans lesquels les réseaux sociaux, notamment WhatsApp (dont le contenu est le moins contrôlable, car crypté), sont largement utilisés, au point d’être la source d’informations citoyenne la plus importante, et même unique (au Brésil, 120 millions de personnes utilisent WhatsApp). Des groupes de recherche brésiliens ont dénoncé dans le New York Times (17 octobre) le fait que, sur les 50 images (virales) les plus publiées des 347 groupes publics de WhatsApp en faveur de Bolsonaro, seules quatre étaient vraies. L’une de ces images était une photo de Dilma Rousseff, candidate au Sénat, avec Fidel Castro lors de la Révolution cubaine. Il s’agissait, en fait, d’un montage réalisé à partir de l’archive de John Duprey pour le NY Daily News en 1959. Cette année-là, Dilma Rousseff était une fillette de onze ans. Soutenue par de grandes entreprises internationales et par des services de contre-espionnage militaires nationaux et étrangers, la campagne de Bolsonaro a constitué un montage monstrueux de mensonges auxquels la démocratie brésilienne survivra difficilement.

Cet effet destructeur est renforcé par un autre instrument : l’algorithme. Ce terme, d’origine arabe, désigne le calcul mathématique permettant de définir des priorités et de prendre des décisions rapides à partir de grandes séries de données (big data) et de variables, en prenant en compte certains résultats (la réussite d’une entreprise ou d’une élection). Malgré son apparence neutre et objective, l’algorithme contient des opinions subjectives (qu’est-ce que réussir ? Comment définit-on le meilleur candidat ?) qui restent cachées dans les calculs. Lorsque les entreprises se voient obligées de révéler les critères, elles se défendent avec l’argument du secret commercial. Dans le champ politique, l’algorithme permet la rétroaction et l’amplification de la diffusion d’un sujet en vogue dans les réseaux et qui, par conséquent, étant populaire, est considéré comme pertinent par l’algorithme. Il arrive que ce qui est viral  dans les réseaux sociaux puisse être le produit d’une gigantesque manipulation informative, réalisée par des réseaux de robots et de profils automatisés qui répandent, parmi des millions de personnes, des fausses nouvelles et des commentaires « pour » ou « contre » un candidat, transformant le sujet en artificiellement populaire et gagnant, ainsi, encore plus d’impact grâce à l’algorithme. Il n’y a pas de conditions pour distinguer le vrai du faux et l’effet est d’autant plus destructeur que la population est vulnérable au mensonge. Ainsi, dans 17 pays, notamment aux États-Unis (en faveur de Trump) et, à présent, au Brésil (en faveur de Bolsonaro), les préférences électorales ont, récemment, été manipulées, dans une proportion qui peut être fatale pour la démocratie.

L’opinion publique survivra-t-elle à cet empoisonnement informatif ? Une information véritable aura-t-elle une quelconque possibilité de résister à une telle avalanche de tromperies ? J’ai défendu le fait que, dans les situations d’inondation, ce qui manque le plus, c’est de l’eau potable. Avec une préoccupation parallèle, eu égard à l’ampleur de la manipulation informatique de nos opinions, de nos goûts et de nos décisions, la chercheuse en informatique Cathy O’ Neil caractérise les Big Data et les algorithmes comme des armes de destruction mathématique (Weapons of Math Destruction, 2016).

La capture des institutions.

L’impact des pratiques autoritaires et anti-démocratiques sur les institutions se produit progressivement. Les présidents et les parlements élus par le biais des nouveaux types de fraude (fraude 2.0) auxquels je viens de faire allusion, ont la voie ouverte pour instrumentaliser les institutions démocratiques ; et ils peuvent le faire prétendument dans le cadre de la légalité, aussi évidents que soient les détournements et les interprétations biaisées de la loi ou de la Constitution. Le Brésil est devenu, ces derniers temps, un immense laboratoire de manipulation autoritaire de la légalité. Cette capture a rendu possible l’arrivée au second tour du néo-fasciste Bolsonaro et son éventuelle élection. Comme dans d’autres pays, la première institution saisie est le système judiciaire. Pour deux raisons : parce qu’il s’agit de l’institution ayant le pouvoir politique le plus distant de la politique électorale et parce que c’est constitutionnellement l’organe de la souveraineté conçu comme un « arbitre neutre ». J’analyserai, à une autre occasion, ce processus de capture. Qu’adviendra-t-il de la démocratie brésilienne si cette capture se concrétise, suivie des autres captures qu’elle rendra possible ? S’agira-t-’il toujours d’une démocratie ?

  

Traduction de Martine Chantecaille et Nohora Gomez.

 

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