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Coquelicots du peintre Robert Vonnoh, photographe ©Exhibition Catalogue Americans in Paris, Metropolitan Museum
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De la démission de Nicolas Hulot aux marches pour le climat organisées dans de nombreuses villes de France, les voix portant l’impérieuse nécessité d’une transition écologique de grande ampleur semblent ces jours-ci plus nombreuses et plus audibles. Dernières en date, celles des signataires de la pétition « Nous Voulons des Coquelicots ». Porté par des personnalités de tous horizons et présenté dans plusieurs médias par le journaliste Fabrice Nicolino, l’Appel des Coquelicots se donne un objectif simple et ambitieux : débarrasser les sols et les assiettes françaises des pesticides de synthèse. Un combat qui a vocation à s’inscrire dans le temps, puisqu’un changement de modèle agricole ne saurait se faire en quelques jours, mais pour lequel on peut déjà identifier de sérieux défis à relever.


Depuis dix ans l’échec des petits pas

Interdire tous les pesticides : pourquoi un tel impératif catégorique ? Sans doute l’urgence de la situation le commande. Mais plus encore, c’est à notre impuissance collective et plus précisément à l’échec des politiques publiques environnementales que s’adresse l’appel. Comment en effet ne pas faire le constat d’un problème récurent de méthode dans la manière qu’ont les gouvernements d’envisager la question environnementale ?

Chiffres désormais répétés partout, les conclusions des dernières études sur la biodiversité sont radicales [1]. En quinze ans, un tiers des espèces d’oiseaux ont disparus en France. Sur les trente dernières années, ce sont près de trois quarts des espèces d’insectes volants qui se sont éteintes en Europe. Les sols français n’ont jamais été aussi dégradés et la surface de terre arable en France ne cesse de diminuer. Soit, en bref, le bilan écologique de notre modèle agricole.

Et la transition vers une agriculture durable se fait toujours attendre. Malgré une vraie progression, l’agriculture biologique reste marginale [2] et ne parvient pas à répondre à la totalité de la demande des consommateurs, pourtant enclins à acheter local. Dix ans après le Grenelle Environnement du quinquennat Sarkozy, nous en sommes peu ou prou au même point. L’inefficacité et l’inadéquation de la méthode dite des « petits pas » est aujourd’hui criante. Proposer un bouquet de mesures et d’objectifs – bien souvent inatteignables aux vues des moyens qu’on leur consacre – ponctuels et sporadiques, sans vision d’ensemble et sans réflexion structurelle est une attitude politique qui a perdu toute crédibilité. Les capacités d’adaptation des filières – éventuellement aidées par un peu de réglementation – et les mécanismes commerciaux usuels ne sont guère plus convaincants. Si les marchés étaient réellement capables d’intégrer la contrainte climatique dans leurs fonctionnements, qu’ont-ils attendu et qu’attendent-ils encore ? L’agriculture productiviste et mondialisée, pourtant en première ligne sur la question puisqu’elle voit ses rendements menacés par l’augmentation des températures [3], ne semble pas particulièrement pressée d’engager une transition.

« Dix ans après le Grenelle Environnement du quinquennat Sarkozy, nous en sommes peu ou prou au même point, l’inefficacité et l’inadéquation de la méthode dite des « petits pas » est aujourd’hui criante »

L’inertie et le ridicule dont est frappée la dernière décennie d’action climatique dans les sociétés occidentales achève ainsi de nous convaincre d’une chose : si ce n’est le marché, ce sera donc l’État qui fera la transition. Seule une intervention conséquente, coordonnée et intelligente de la puissance publique est susceptible d’inverser la tendance, en matière climatique comme en matière de biodiversité. L’invention d’un modèle d’agriculture durable est avant toute chose une question de volonté politique. Plutôt qu’une énième compilation d’articles scientifiques, l’Appel des Coquelicots adopte un ton résolument lyrique, taillé pour l’action et le rêve d’un « soulèvement pacifique de la société française » contre l’extraordinaire puissance de blocage que représentent aujourd’hui les lobbies pro-pesticides – en témoignent les récentes péripéties parlementaires du glyphosate, pour ne donner qu’un exemple. Le cadre explicitement national de la mobilisation annoncée contre les pesticides participe également à ce souci d’efficacité politique : ne pas disperser ses forces dans des batailles trop vastes et identifier clairement un responsable politique principal à travers le gouvernement français actuel.

Que l’on parte à la conquête du pouvoir ou que l’on ambitionne de contraindre l’actuel à agir selon les exigences d’un puissant mouvement social, gageons que la lutte sera âpre, longue et que ses éventuelles victoires ne se feront pas sentir avant plusieurs années. Il parait alors d’autant plus utile de prendre la mesure des changements que supposent une agriculture débarrassée des intrants dérivés du pétrole. L’ampleur de la tâche est immense et les points de résistance nombreux. La colossale quantité d’énergie politique qu’il faudrait y déployer incite de fait à identifier au préalable les principaux freins à la transformation qu’il s’agit de faire sauter. Et sans grande surprise, ceux-ci ne sont pas tant techniques que socio-économiques.

Le défi commercial

Parler d’agriculture en France, c’est parler de commerce et d’échanges internationaux. D’abord pensé comme un remède à la dépendance européenne aux importations alimentaires, la lente conversion de l’agriculture française au productivisme d’après guerre débouche dans les années 1970 sur un excédent de production qui – associé aux débuts de mondialisation des échanges et appuyé par la Politique agricole commune (PAC) – amorce la réorientation de la production vers le commerce international. Ainsi, pour l’année 2017, la France exporte pour 58 milliards d’euros de produits agro-alimentaires, pour une production avoisinant les 78 milliards d’euros, soit près des trois quart de la production tournés vers l’exportation ! [4] Réciproquement le marché français importe pour près de 52 milliards de produits agro-alimentaires, soit plus des deux tiers de la valeur de la production nationale. Cas emblématique, la production céréalière – qui occupe en France 52% des terres arables – exporte la moitié de ses récoltes [5] notamment vers le Maghreb et l’Afrique. C’est donc une agriculture taillée pour la concurrence internationale qu’organise le modèle français. Or, si les promesses des marchés internationaux peuvent séduire à court terme (la consommation de viande baisse en Europe mais elle augmente en Chine), elles s’appuient sur une organisation de la production à l’opposée de ce que pourrait être une agriculture raisonnable. Favorisant les grandes exploitations en monoculture intensives en pétrolifères, l’hyper-industrialisation d’élevage et la multiplication des trajets d’acheminement et de distribution, l’agriculture d’exportation constitue bien plus un accélérateur qu’une solution à l’effondrement de la biodiversité. D’autre part, une telle organisation commerciale complique la perspective d’un contrôle stricte de la diffusion des pesticides puisqu’elle découple la question de la consommation de celle de la production. Le consommateur français achetant en effet un grand nombre de produits alimentaires étrangers, il faudrait pouvoir en contrôler les conditions de productions pour chaque pays producteur ! Tandis qu’une amélioration sensible des pratiques productives des agriculteurs français serait sans impact sur le consommateur si les récoltes partent à l’autre bout du monde.

« Favorisant les grandes exploitations en monoculture intensive en pétrolifères, l’hyper-industrialisation d’élevage et la multiplication des trajets d’acheminement et de distribution, l’agriculture d’exportation constitue bien plus un accélérateur qu’une solution à l’effondrement de la biodiversité »

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Silos à grain

La réduction drastique des pesticides dans les sols et les assiettes appelle donc un régime commercial différent où la puissance publique – qu’elle soit ici française ou, rêvons un peu, européenne – puisse encadrer à la fois les pratiques de production et de consommation sur un même territoire. Il s’agirait alors de réorganiser en profondeur la production pour la réorienter vers le marché intérieur. Pour cela, il sera difficile d’échapper à une certaine dose de protectionnisme visant, soit par taxe prohibitive soit par interdiction pure et simple, les produits externes issus d’agricultures intensives en produits de synthèses.

La nécessité d’une réorientation de la production vers un marché intérieur n’aurait pas lieu d’être dans un monde idéal où tous les acteurs se lanceraient au même moment et d’un commun accord dans une transition agricole. Toutefois l’organisation de notre monde actuel fait peser une partie importante du coût du changement sur le premier qui en a l’initiative. Le coût d’une transition aussi complexe ne pouvant être déterminé avec certitude, celle-ci représente, pour l’économie du pays qui s’y engage, un risque important d’y laisser quelques plumes. Aussi existe-il une chance non négligeable, pour le pays candidat à la transition, de se retrouver un moment seul dans la compétition mondiale à appliquer ses nouveaux standards de production, ne pouvant compter dans un premier temps que sur lui-même. C’est la raison pour laquelle il n’aurait que sa production intérieure pour y appliquer une interdiction des pesticides et assurer à ses citoyens une nourriture plus saine. Un minimum de protectionnisme serait ainsi indispensable pour réduire les importations de denrées traitées chimiquement mais surtout pour soutenir nos agriculteurs contre la concurrence désormais déloyale – car obéissant à des critères de production moins strictes – de l’agriculture conventionnelle.

Le défi géopolitique

Se pose également la question de l’échelle du territoire que l’on se proposerait de mettre en transition par la mobilisation politique. Si l’échelle de la planète, ou même du monde occidental, est à exclure pour l’instant, le niveau européen serait évidement le levier idéal pour amorcer un mouvement capable de produire un réel impact sur le monde. D’autant qu’à travers la PAC, l’ancienne CEE avait dans un premier temps joué la carte de l’autosuffisance alimentaire à travers la préférence communautaire. Toutefois, les récents déboires historiques de l’Union Européenne ne peuvent qu’inciter à la prudence, voire au scepticisme sur le sujet. D’abord en raison du profond attachement des institutions européennes au libre-échange qui laisse présager une résistance à tout type de taxations, même minimes, des produits des agricultures conventionnelles étrangères [6]. Ensuite, par la lenteur et la complexité du processus de décision européen qui, à l’évidence, se marie très mal avec l’urgence écologique. Le combat le plus logique à mener dans le cadre européen serait alors la demande vive et insistante de redirection massive des subventions de la PAC vers les exploitations développants des techniques de culture écologique.

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Agriculture in Volgograd – CC-BY-SA 3.0 Unported and GNU Free Documentation License 1.3

« Il y a sans doute une diplomatie agricole à inventer, un jeu subtil d’inclusion et de contournement des institutions européennes, un équilibre à trouver entre relations bilatérales et vision continentale »

Reste le cadre national choisi par les partisans du coquelicot. Plus naturel et politiquement plus réceptif, celui-ci ne saurait cependant se passer d’une réflexion géopolitique. En particulier sur la question européenne puisqu’une transformation de grande ampleur se heurterait aux dispositions des traités européens. L’importance des investissements publics à engager risque en effet de porter bien au-delà des fameux 3% les déficits budgétaires. De plus un protectionnisme écologique remettrait en cause le principe du marché unique et les accords de libre échange signés avec des pays tiers. En même temps, le poids de la France dans la production agricole européenne lui laisse peut-être une chance de susciter un effet d’entrainement sur les autres pays d’Europe, ce qui lui éviterait la solitude des pionniers. Il y a sans doute une diplomatie agricole à inventer, un jeu subtil d’inclusion et de contournement des institutions européennes, un équilibre à trouver entre relations bilatérales et vision continentale. Si le libre-échangisme pur jus n’a pas d’avenir, sans doute les relations commerciales intenses sont elles possibles avec des partenaires privilégiés – des voisins géographiques, par exemple, dont la proximité rend bien plus crédible une garantie mutuelle sur la qualité des produits échangés.

Le retour à une agriculture « localiste » peut enfin avoir des conséquences vis à vis des pays les plus dépendants des exportations françaises – comme l’Algérie dont c’est le cas pour le blé bien qu’elle ne manque pas d’offre de substitution. Conséquences dont les effets géopolitiques et humanitaires ne manqueraient pas de se faire sentir s’ils étaient mal anticipés.

Le défi économique

Le productivisme d’après guerre puis la mondialisation des échanges agricoles ont ainsi fait émerger un modèle économique spécifique, dont le fonctionnement est aujourd’hui l’une des causes du désastre écologique. Pourtant régulièrement pointés du doigt dans les opinions européennes, beaucoup d’agriculteurs semblent encore attachés à leur modèle économique productiviste et n’y voient pas forcément d’alternative. C’est qu’il existe comme partout ailleurs une certaine inertie des structures et des hommes qui les rendent partiellement réfractaires aux ruptures historiques. Même protégé par un régime commercial adéquat, l’appareil de production agricole français n’en serait pas forcément adapté aux nouvelles contraintes écologiques. Privées de pesticides, les exploitations organisées pour la monoculture intensive pourraient perdre leur viabilité économique. Le modèle dominant étant imposé par la concurrence mondiale et reposant sur l’écrasement maximum des coûts de productions fait que tout changement de pratique risque de les augmenter. En d’autre termes : l’agriculture conventionnelle étant pensée pour produire pour le moins cher possible, une agriculture sans pesticides couterait sans doute plus cher à la production. Ainsi les mérites de l’agroécologie en matière de créations d’emplois [7] sont aussi synonymes de charge financière supplémentaire : remplacer les désherbants de synthèse par des ouvriers agricoles payés au smic – ou plus – à organisation de production constante coûte plus cher. A cet égard, le récent débat sur l’utilisation du glyphosate – désherbant plébiscité par les agriculteurs français [8] – est caractéristique. Substance très efficace pour la destruction des « mauvaises herbes » (et le reste de l’écosystème qui va avec), c’est surtout son prix bon marché, au regard du service rendu, qui a été mis en avant par ses utilisateurs. Car les différentes alternatives existantes à ce jour supposent toutes un renchérissement du service de désherbage et/ou une réorganisation importante de l’exploitation agricole.

« Un grand nombre d’exploitations biologiques survivent en France dans un marché pourtant concurrentiel, [ce qui] se traduit cependant par des prix à la consommation sensiblement plus élevés que la moyenne qui empêchent pour l’instant sa généralisation »

La transition vers une agriculture massivement biologique suppose donc l’invention d’un nouveau modèle économique de production et de distribution agricole où l’essentiel des paramètres de production actuels sont à revoir (taille et diversité d’exploitation, niveau de mécanisation, intensité en emplois, prix à la production, prix à la consommation etc. ). On tiendrait ainsi compte tant des coûts structurels de production que du coût de transformation des exploitations conventionnelles en cultures écologiques. Un tel modèle existe certes déjà partiellement : un grand nombre d’exploitations biologiques survivent en France dans un marché pourtant concurrentiel. Ce modèle se traduit cependant par des prix à la consommation sensiblement plus élevés que la moyenne qui empêchent pour l’instant sa généralisation. On voit mal comment un tel processus pourrait se faire rapidement et efficacement sans un solide système de subventions soutenant le coût d’une transition que ni les agriculteurs ni les consommateurs semblent vouloir assumer. Le redéploiement massif des aides existantes vers les secteurs bio ou agroécologique et l’invention d’une fiscalité taillée à leur mesure – comme le demandait récemment le professeur Claude Henry [9] dans une tribune dans « Le Monde » – représentent à cet égard un impératif.

Le défi social

De même que la révolution agricole productiviste, fortement subventionnée en Europe lors de ses débuts, la nouvelle révolution agroécologique ne se fera pas sans intervention publique sur le niveau des prix. Car dans les conditions actuelles, la situation sociale des agriculteurs français laisse imaginer une marge de manœuvre quasi nulle, sans capacité aucune d’intégration de quelconques nouveaux coûts. De moins en moins nombreuses et de plus en plus endettées, les exploitations agricoles françaises font face ces dernières années à une multiplication des faillites. Les menaces que font peser le réchauffement climatique et la surexploitation des sols sur les rendements achèvent de fragiliser un contexte déjà très tendu. En dehors de quelques champions de l’export – peu portés à l’abandon du régime pétrolifère – les agriculteurs français vivent de moins en moins bien et s’enfoncent toujours plus dans une crise sociale durable, tant économique que métaphysique, en attestent le niveaux des suicides enregistrés pour la profession [10].

« La nouvelle révolution agroécologique ne se fera pas sans intervention publique sur le niveau des prix »

Côté consommateurs, les débats récurrents sur le pouvoir d’achat et la place fondamentale qu’ils prennent à chaque échéance électorale montrent assez l’incapacité de la majorité des citoyens à encaisser une augmentation significative des prix alimentaires. Sans doute existe-t-il des solutions du côté de la distribution, notamment par un meilleur encadrement des marges des grandes enseignes. Mais on doute que cela suffise pour atteindre le niveau des premiers prix de supermarchés, déjà très tirés vers le bas et dont un nombre croissant de Français sont aujourd’hui dépendants.

Une transition agricole ne serait donc socialement viable que par la mise en place d’un système social à double objectif. Un soutien aux agriculteurs, en leur garantissant des prix planchers de ventes, des solutions de financement de transition (prêts à taux zéro, rachat de dettes etc.) et une priorité d’accès aux marchés publics pour la production biologique. Cette dernière idée est souvent évoquée pour les cantines scolaire, mais pour l’instant que très marginalement mise en œuvre. Et un soutien aux consommateurs les plus pauvres, par la distribution d’allocations alimentaires ciblées via des chèques alimentaires réservés à l’achat de produits biologiques, entre autres.

Un tel programme social nécessiterait sans doute d’importantes sommes d’argent public, qui ne manquerait pas de nous mettre en porte-à-faux à l’égard des règles européennes et qui plus largement ne peut que nous inciter à repenser nos outils de financement publics. Sujet tout aussi kafkaïen.

Le défi technique

Confrontés depuis des décennies aux nécessités de l’expérimentation, les agriculteurs non conventionnels du monde entier ont inventé une grande diversité de solutions dont un certain nombre sont sans doute applicables dès aujourd’hui sur le sol français. Au centre des débats, la question de la productivité de ces nouvelles agricultures qui accuseraient, selon certaines études, des rendements moindres que ceux de l’agriculture intensive et qui, à production égale, demanderait ainsi plus de surface cultivable [11]. Or, si la question productive ne peut être complètement écartée, elle est cependant beaucoup moins centrale qu’elle a pu l’être au début des années 1950. Compte tenu de la forte évolution de nos pratiques de consommation, celles-ci nous offrent – pour peu qu’on en pense la transformation – de sérieuses marges de manœuvres. Les modes d’alimentation pratiqués dans les pays dits « développés » n’ont ainsi plus grand chose avec nos besoins caloriques réels. Le développement de maladies liées à la « malbouffe », obésité, diabète pour ne citer qu’elles étant en forte hausse.

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Maraîchages biologiques

Au-delà du cas de l’industrie agro-alimentaire et de son impact sur la santé publique, deux leviers de réduction de la consommation alimentaire française sont à notre portée : la lutte contre le gaspillage alimentaire et la raréfaction de la consommation de viande. Création du quinquennat Hollande, la loi relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire du 11 février 2016 semble apporter un début de résultat. Dans un pays où le gaspillage est évalué à près du quart des produits alimentaires vendus, les conditions de sa diminution restent toutefois encore largement à inventer. De même, une éventuelle limitation de la production de viande libérait mécaniquement une partie des surfaces cultivées pour la nourriture des animaux d’élevage.

« Le principal défi technique de la nouvelle agriculture ne consiste donc à pas rechercher la productivité à tout prix, mais plutôt à trouver les configurations d’exploitation qui permettront d’assurer des rendements relativement stables et avec eux une sécurité alimentaire »

Par ailleurs, la Food and Agriculture Organisation qui est l’organisme en charge de la question agricole au sein des Nations Unies estime que l’agriculture mondiale pourrait nourrir à ce jour 12 milliards d’individus, soit presque le double de la population planétaire actuelle [12]. Les sociétés humaines contemporaines sont ainsi capables de supporter une certaines baisse des rendements agricoles – baisse que l’on finira par subir d’une manière ou d’une autre dans le siècle à cause du changement climatique et dont il faudra bien s’accommoder.

Le principal défi technique de la nouvelle agriculture ne consiste donc pas  à rechercher la productivité à tout prix, mais plutôt à trouver les configurations d’exploitation qui permettront d’assurer des rendements relativement stables et avec eux une sécurité alimentaire. Il s’agit en effet de faire face à la multiplication des événements météorologiques extrêmes et aux grandes variations de températures que nous promettent les scientifiques du GIEC tout en maintenant la longévité biologique de sols. L’équation de la production agricole est donc aujourd’hui différente. A l’opposé du colosse aux pieds d’argile qu’est l’agriculture productiviste, les nouveaux modèles agricoles devront se tourner davantage vers la solidité et la résilience. Les ressorts d’une telle invention résident sans doute pour partie dans les savoirs de plus en plus précis des agronomes et des biologistes sur les propriétés agricoles des écosystèmes : complémentarités des cultures, utilisation de la biodiversité comme moyen de luttes contre les prédateurs etc., mais sont peut-être également dans la combinaison des différents modèles de productions eux-mêmes.

À ce titre, une réflexion systémique sur l’organisation du territoire agricole à grande échelle devient nécessaire. Compte tenu de la vitesse et de l’ampleur de la transition à mener, un minimum de coordination publique s’impose. Recenser et diffuser les nouveaux savoirs agricoles, penser leurs articulations avec les savoirs existants, identifier les territoires capables d’amorcer la transition, choisir ceux qui serviront au contraire de « pivots », évaluer régulièrement la trajectoire de transition, trouver les moyens de la corriger si besoin etc. Autant de tâches nécessitant la réunion et la coopération de tous les acteurs du secteur (agriculteurs, filières de distributions, ingénieurs-agronomes, biologistes, météorologues, consommateurs), ce qui à coup sûr posera d’inévitables questions politiques : sincérité de l’institution, mise à l’écart des lobbies, fidélité de la représentation des acteurs… soit une profonde transformation du Ministère de l’agriculture actuel.

Le défi politique

L’impérieuse et incontestable nécessité de stopper l’utilisation des pesticides dans nos champs se révèle ainsi être une boite de Pandore d’où s’échappent tous les autres problèmes auxquels font face aujourd’hui les agriculteurs. La complexité de la situation agricole exige, lorsque l’on projette d’en modifier un paramètre, que l’on repense également tous les autres. Ceux-ci tiennent bien plus à l’organisation du commerce mondial qu’aux questions de productivité à proprement parler. A cet égard, tous les projets de transition qui se proposent de « raisonner » l’agriculture « et en même temps » d’améliorer la compétitivité de l’agriculture biologique font fausse route [13]. La compétition internationale n’est plus un moyen de stimulation du développement agricole. Elle est devenue au contraire un facteur d’immobilisme et le plus sérieux frein à une transition dont le besoin fait aujourd’hui consensus. Celle-ci passera donc par la réinvention d’un modèle commercial qui sache redonner aux agriculteurs souplesse et indépendance, tant sur le plan international (protectionnisme écologique) que national ou européen (garanties de financement, prix planchers etc.).

https://nousvoulonsdescoquelicots.org/les-outils/
Bannière du mouvement des Coquelicots

 

D’autre part, si elle doit se faire rapidement à l’échelle de l’histoire humaine, la nouvelle révolution agricole ne se fera pas en quelques mois. À titre d’exemple de transition crédible, Fabrice Nicolino évoquait ainsi « un plan de sortie en quinze ans », soit une temporalité dont ni le marché, ni la « société civile » ne sont objectivement capables [14]. Malgré des défauts régulièrement décriés (bureaucratie, potentiel autoritarisme, hermétisme structurel aux « réalités de terrain »), l’État parait être la seule force collective pouvant assurer le coût et la durée d’une transition via un type de planification publique. La nature et le volume des investissements à engager impose également une clarification collective de nos priorités politiques. Désobéir frontalement aux engagements européens de maîtrise budgétaire et amorcer un contrôle strict des importations des denrées « à pesticides », c’est prendre le risque d’un conflit avec l’Union Européenne déjà bien fragile. C’est aussi mettre une sacré quantité d’eau dans le gaz du couple franco-allemand, un risque pas forcément compensé par l’éventuel effet d’entrainement sur les autres États membres que pourrait produire une telle rupture. De même, si une certaine « neutralité partisane » peut se justifier par la recherche d’une transversalité la plus grande possible, un mouvement citoyen d’une telle nature – a fortiori s’il imagine infléchir la politique d’un gouvernement de manière aussi frontale – ne peut faire l’économie d’une forme dialogue ou de coordination avec tous ceux qui partagent ses ambitions : partis politiques, syndicats, associations, ONG, médias etc. Autant dire un vrai panier à crabes de récupérations politiciennes et autres rivalités institutionnelles, dans lequel on devra bien, pourtant, se résoudre à mettre quelque fois la main. Après tout, si l’on rêve d’un début d’union nationale sur le sujet, il faut d’abord que ses éventuels membres se parlent (et s’écoutent).

« Le succès d’une transition se fera autant sur le contenu que sur la manière (rythme, relations entre les acteurs, valeurs sociales mobilisées…) »

Évidemment la simple analyse des conditions actuelles d’une transition agricole ne saurait suffire à déterminer un futur (celles-ci pouvant évoluer de bien des manières), ni surtout remplacer un discours politique et l’énergie humaine qu’il se propose de rassembler. Le succès d’une transition se fera autant sur le contenu que sur la manière (rythme, relations entre les acteurs, valeurs sociales mobilisées…). On peut penser que l’interdiction effective des pesticides constituera un moteur de créativité agricole bien plus puissant que toutes les compilations et soporifiques recensements d’alternatives potentielles. Et l’on aura bien raison. Mis au pied du mur, les sociétés humaines se montrent sensiblement plus dynamiques qu’à l’écoute de dissertations pleines de conditionnel. De surcroit, les grandes ruptures historiques demandent parfois un « saut dans le vide » qu’aucune intellectualisation ne saurait définitivement éclairer.

Mais l’enjeu essentiel d’un mouvement politique n’est-il pas justement d’articuler connaissance et transformation du monde, de manière à ce que chacune se nourrisse l’une de l’autre ? En fixant un objectif simple, concret et poétique (le retour des fleurs sauvages dans nos campagnes), en s’inscrivant dans le temps long – deux ans c’est très long en politique – , le mouvement des Coquelicots s’est donné les moyens d’une mobilisation du corps social que l’on espère la plus large possible. Reste à en faire le catalyseur d’une volonté de transition bien plus large dont nous pourrions, au fil des mois et des semaines, nous faire une idée de plus en plus précise.


[1] Sur la disparition des oiseaux, l’étude du Muséum d’Histoire Naturelle : https://www.mnhn.fr/fr/recherche-expertise/actualites/printemps-2018-s-annonce-silencieux-campagnes-francaises

Sur la disparition des insectes, une sur les zones protégées européennes : https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0185809

[2] Autour de 6,5% de la surface agricole utile française : http://www.agencebio.org/le-marche-de-la-bio-en-france

[3] Désertifications, multiplications des événements extrêmes   …  Sur la baisse des rendements due au réchauffement : http://www.pnas.org/content/114/35/9326

[4] Sur le niveau des exportations agricoles françaises : http://agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/Gaf2017p110-116.pdf

[5] Quelques chiffres sur la filière filière céréalière française : https://www.passioncereales.fr/la-filiere/la-filiere-en-chiffres

[6] l’UE a d’ailleurs fait tout l’inverse en signant le CETA : https://www.france24.com/fr/20170921-ceta-traite-conteste-ong-application-provisoire-canada-europe-ue

[7] Que l’on décrit souvent comme plus intensive en main d’œuvre : https://www.cairn.info/revue-projet-2013-4-page-76.htm

[8] Sur un certain attachement des agriculteurs au glyphosate https://www.francebleu.fr/infos/agriculture-peche/glyphosate-les-agriculteurs-du-puy-de-dome-ne-comprennent-pas-1527596758 ; et sur les éventuelles alternatives : https://reporterre.net/Se-passer-du-glyphosate-C-est-possible

[9] La tribune en question : https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/09/05/claude-henry-trois-mesures-pour-sortir-du-desastre-ecologique_5350348_3232.html

[10] Sur la situation sociale des agriculteurs : https://www.lemonde.fr/economie/article/2016/10/14/baisse-des-revenus-suicides-la-crise-des-agriculteurs-fait-beaucoup-moins-de-bruit-que-l-affaire-alstom_5013945_3234.html

[11] Sur l’état du débat sur la productivité du bio : https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/le-bio-peut-il-nourrir-le-monde_17672

[12] Sur les capacités productives agricoles de la planète, l’émission d’Arte Le Dessous des Cartes :  https://www.youtube.com/watch?v=jt0jWmJopE0

[13] Notamment le rapport de l’INRA : http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/archives/rapport-INRA-pour-CGSP-VOLUME-1-web07102013.pdf

[14] Voir l’entretien de Fabrice Nicolino lors d’une matinale de France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/environnement-lheure-de-la-mobilisation-generale


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