Crise sanitaire : Pour un nouvel imaginaire politique commun

https://health.mil/News/Articles/2020/02/06/MHS-prepared-to-support-interagency-coronavirus-response

À la suite de l’allocution présidentielle du 16 mars dernier, et plus globalement dans le contexte sanitaire imposé par l’épidémie de Coronavirus, un nouveau discours national est installé au plus haut niveau de l’État. Ce discours, teinté d’urgence et de consignes de confinement, n’a pourtant de sens que s’il dépasse le temps présent et installe une nouvelle réalité politique en France et en Europe.


 

Pas de nouveau discours sans nouvel imaginaire

Il n’est pas d’aliénation de liberté qui ne fasse naître de nouvelles formes de résistance. Les mouvements sociaux récents pour l’égalité femme / homme sont le parfait exemple d’une prise de conscience sociale qui précède souvent un discours politique dont l’aveuglement conduit à n’opposer en dernière instance que des formes de violence verbale ou physique.

À ce titre, les interdits à la liberté de déplacement, bien que nécessaires face au risque de propagation, doivent ouvrir la voie à une réflexion plus globale de chacun sur les causes et plus précisément sur l’indifférence politique face à un système à la dérive.

Il ne s’agit pas là de la résistance de ceux qui, égoïstement, ne respectent pas les règles de confinement, mais d’une résistance face à un discours politique de gestion de crise qui avoue les limites du système libéral sans en remettre en cause l’existence.

 

Ne pas céder au discours d’urgence

Les interventions médiatiques de la classe politique placent des dizaines de millions de Français en position de spectateurs passifs d’injustices sociales, qui se veulent plus saillantes en temps de crise. Beaucoup se satisfont des mesures d’autorité pourtant prises de façon tardive et dans un moment où l’accumulation des morts ne rend plus soutenable le déni de réalité.

Néanmoins, la qualité de notre modèle et de nos dirigeants doit être jugée à travers la capacité à anticiper ces risques en projetant un modèle de société. Le manque de vision et d’empathie humaine conduit notre classe politique actuelle à rendre caduque toute capacité à porter un projet politique partagé et annihile le pouvoir d’action de chaque membre du corps social.

Si la vitesse dévastatrice de cette crise était difficile à prévoir, il faut s’inquiéter de la réponse que notre système est à même de lui opposer.

Étrangler les finances de l’hôpital public pendant des années pour ensuite ériger ses soignants en héros de la nation est signe de contradictions aussi insoutenables que dangereuses entre discours et action politique.

Réforme du travail, des retraites, de l’école, de la santé, etc. – les attaques à l’encontre de l’État-providence sont légions depuis le tournant néolibéral des années 1980. Le politique a laissé le marché s’introduire dans les moindres interstices des politiques régaliennes au cœur de la régulation de la vie des citoyens.

Il est indispensable de changer le rapport au temps de l’action politique et ne pas céder aux discours d’urgence qui obstruent la projection sur un nouveau modèle économique et social. Replacer la situation dans le temps long pour mieux appréhender le réel, c’est refuser l’indifférence face à un discours d’urgence qui oublie les causes de la crise pour se concentrer sur ses conséquences.

C’est le démantèlement de l’hôpital public qui a créé le chaos, bien plus que les réfractaires au confinement ou encore les routiers qui, s’ils ne circulent pas, ne peuvent livrer les denrées aux citoyens.

La manipulation du discours appelle à la lucidité car elle fausse le rapport au réel et empêche la prise de conscience indispensable, à savoir que cette crise sanitaire n’est que l’expression d’un libéralisme qui tue le corps social à petit feu depuis des années.

 

La réalité au-delà des commentaires

La crise sanitaire est un miroir d’une implacable vérité pour les inégalités sociales qui traversent une société de plus en plus morcelée. Ces inégalités sont saillantes face aux conditions de confinement, à l’accès au chômage partiel ou même au télétravail, essentiellement réservé aux professions intellectuelles.

La plupart des médias rendent aujourd’hui visibles ces discriminations qui exposent plus que jamais les précaires à des dangers mortels. Elles ne sont pourtant pas nouvelles et sont inhérentes au modèle libéral qui détruit les modèles de solidarité entre les individus.

Lors de ses dernières allocutions, le président de la République a adopté une posture nouvelle en se plaçant en défenseur d’un État-providence à la française, qu’il participe pourtant depuis des années à démanteler. Cette transformation linguistique brutale ne doit pourtant pas laisser présager un changement de paradigme politique et économique réel.

Le peu de prise de conscience face aux dangers de la financiarisation de l’économie, à laquelle avait conduit la crise financière de 2008, est un souvenir à garder en tête.

Cibler la finance comme ennemi du commun n’avait alors essentiellement servi que le discours du futur président, lequel s’était emparé de la détresse sociale créée par la crise pour en faire un argument de campagne et l’abandonner aussitôt une fois élu.

Cet épisode témoigne parfaitement du danger d’abandonner aux élites le discours d’indignation quand ils ne prétendent l’incarner que pour assouvir une volonté de pouvoir.

Si le coronavirus est inédit, la force latente de la crise écologique, que préfère ignorer la classe politique européenne, témoigne de son aveuglement et du peu de sympathie qu’elle témoigne envers l’humanité. Et il est plus que jamais nécessaire d’écrire le destin de notre époque sans prendre le risque de l’abandonner une fois de plus à des stratèges politiques qui ne connaissent de sympathie que pour le pouvoir.

 

S’emparer du récit pour la construction d’un nouvel imaginaire commun

Les multiples balbutiements du modèle néolibéral depuis des années montrent que les continuités sont très fortes, même en période de crise.

Ainsi, l’indignation est stérile si elle n’est que pur rejet. Un travail fécond doit nous mener à une réflexion collective sur la compréhension de la réalité de ce système et du discours de ses porte-paroles. Dire la vérité des effets du néolibéralisme sur notre modèle de société est une façon de lui résister et de s’indigner de la façon dont nos gouvernants font face à ce qui se joue bien au-delà de la crise sanitaire.

L’après-crise sera un moment décisif et les prises de paroles politiques se multiplient dès aujourd’hui pour expliquer que rien ne sera jamais plus comme avant. Abandonner le discours au personnel politique comporte pourtant le risque que, précisément, tout continue toujours comme avant.

La société dans son ensemble doit donc se saisir d’un nouveau projet et résister à l’indifférence face au monopole de la parole politique. Développer un discours d’indignation collectif doit permettre à chacun de retrouver sa capacité d’exercer son pouvoir politique.

Les applaudissements tous les soirs aux fenêtres témoignent de notre sensibilité collective face à la souffrance des malades et au courage de nos soignants. Émergent ainsi de nouvelles formes de solidarité, nourries par une empathie partagée.

Appuyons-nous sur ces nouvelles sensibilités pour envisager l’action de long-terme. La politisation des individus passe par la libération de toutes les paroles, unique moyen de remettre du commun dans notre modèle.
Les canaux de communication modernes et les nouveaux médias peuvent devenir durant le confinement les moyens de la création d’un nouvel imaginaire collectif.

Le confinement, par les renoncements auquel il oblige, est un moment idéal pour que chacun s’interroge sur ses réels besoins afin de s’accomplir dans la sphère privée, celle du travail, l’espace social. Le ralentissement imposé de la vie est une formidable opportunité pour revenir à une forme de mesure de l’essentiel et ainsi d’exiger sans transiger un nouvel idéal de société.

Ce travail de chacun, son expression et son partage, annoncent les prémices permettant de faire émerger les nouveaux fondements de notre modèle de société et d’asseoir son discours.

L’heure n’est pas à la polémique face à l’ampleur de la crise, mais au soutien à ceux qui font face à ses effets les plus meurtriers. Toutefois, le temps est offert à chacun pour s’interroger sur notre système afin d’empêcher que l’exception ne devienne la règle.