Daniel Schneidermann © Clément Tissot pour Le Vent Se Lève
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Daniel Schneidermann signe avec « Pouvoir dire stop » (septembre 2019, éditions Les Arènes) un plaidoyer en faveur du référendum autour de la privatisation d’Aéroports de Paris (ADP), un sujet brûlant pour le gouvernement pourtant peu relayé dans les médias. Le cap symbolique du million de signataires favorables au déclenchement d’un référendum d’initiative partagée ayant été franchi au début du mois de décembre 2019, ce fut l’occasion de revenir sur les enjeux de la campagne pour le référendum ADP à travers ce livre. Entretien réalisé par Eugène Favier-Baron et retranscrit par Dany Meyniel.


LVSL – À la lecture de votre livre, on a l’impression que ce référendum cristallise bon nombre de problématiques actuelles, que ce soit sur la préoccupation environnementale, sur la démocratie représentative et ses vices monarchiques, sur la question de la souveraineté et de la dépossession de l’État ou encore de la transparence parlementaire autour des affaires de l’État avec le secteur privé. Pourquoi autant de crispation sur ce qui pourrait être vu par le Français résigné comme, finalement, une énième privatisation de ce que vous appelez affectueusement les « bijoux de famille » du pays ? Est-ce la goutte d’eau qui fera déborder le vase ?

DS – C’est ce que j’explique dans le livre. Si vous comparez l’affaire du Groupe ADP par exemple aux autoroutes, au moment de leur privatisation il y avait un même aspect économique. C’est à dire qu’il y a eu privatisation de ce qui pouvait apparaître comme un bien commun et qui était une ressource de revenus pour l’État. Il n’y a pas de différence dans le cas d’ADP. La spécificité de l’affaire d’ADP, c’est d’abord la dimension écologique car qui dit aéroport dit transport aérien et aujourd’hui la responsabilité du transport aérien dans le réchauffement climatique est plus évidente qu’elle ne l’était à l’époque. Un aéroport a davantage de leviers d’action sur la réduction du transport aérien et de ses émissions qu’un gestionnaire d’autoroutes n’a de leviers d’action sur les émissions de CO2. 

LVSL – Au-delà de l’enjeu effectif, y a-t-il un enjeu symbolique ?

DS – Il y a un enjeu grandement symbolique mais aussi effectif. Un des points importants que je soulève dans le livre et que personne ne soulève, c’est le rôle de l’aéroport dans la perception des redevances demandées aux compagnies aériennes. Vous savez que l’aéroport se finance avec les redevances des compagnies, elles payent pour atterrir, pour décoller, pour stationner, elles payent beaucoup de services. L’aéroport a la possibilité de moduler ces redevances, par exemple à Roissy, ADP module ces redevances – c’est quelque chose que j’ai découvert en épluchant les documents – en fonction du degré de nuisance sonore des avions. C’est à dire que les avions qui font moins de bruit ont une réduction sur les redevances. 

Il existe donc des moyens d’action et nous pourrions très bien nous doter d’une marge de manœuvre à l’encontre des compagnies aériennes qui utilisent plus ou moins de bio-carburant. Un ADP qui mènerait une vraie politique de réduction des émissions pourrait parfaitement dire : telle compagnie aérienne a augmenté la part de bio-carburant dans ses carburants, nous allons donc indexer ses redevances en fonction de ce nouveau résultat. Vous avez raison, l’enjeu est grandement symbolique d’un point de vue écologique mais il comporte aussi des leviers pratiques…

Le référendum permet de dire stop à tout ça, et ce n’est pas juste dire stop à la privatisation d’ADP, c’est dire stop à ce qu’on appelle Macron et son monde.

Un troisième élément important, c’est l’aspect démocratique. De fait, et d’où le titre de mon ouvrage, il y a la possibilité  de dire stop à tous ces processus de privatisation rampante, parfois inavoués comme La Poste ou EDF qui théoriquement restent des entreprises « publiques ». Lorsque l’on y regarde de plus près, La Poste a une multitude de services rendus par des sous-traitants en cascade, des sous-traitants de sous-traitants etc. allant même jusqu’au point de lancer des services d’assistance aux isolés. Nous sommes là typiquement dans une démarche privée. Le référendum permet de dire stop à tout ça, et ce n’est pas juste dire stop à la privatisation d’ADP, c’est dire stop à ce qu’on appelle Macron et son monde.

LVSL – On a pu entendre çà et là qu’il serait possible de se contenter d’un million d’électeurs (la barre des un million ayant été atteinte début décembre) pour négocier un référendum, au prétexte qu’Emmanuel Macron lui-même voulait abaisser ce seuil à un million, le jugeant trop élevé. Pensez-vous que cela puisse avoir un impact quelconque sur le déroulement du processus constitutionnel au cas où le seuil des 4,7 millions d’électeurs ne serait pas atteint ?

DS – Il a dit qu’il voulait assouplir le seuil électoral nécessaire à la mise en place d’un référendum. La campagne n’avait pas encore bien démarré et il a laissé entendre imprudemment qu’on pourrait rabaisser le seuil à un million de signataires. Le million ayant été dépassé, c’est l’occasion de le lui rappeler, ce que certains députés ont d’ailleurs commencé à faire.

Daniel Schneidermann © Clément Tissot pour Le Vent Se Lève

LVSL – Dans votre livre, vous évoquez le relatif silence médiatique qui règne autour de la campagne pour le référendum ADP. France Inter a notamment refusé de diffuser des spots publicitaires en faveur du référendum sous le motif que « Les messages publicitaires ne doivent contenir aucun élément de nature à choquer les convictions politiques des auditeurs » (tout en diffusant des spots publicitaires incitant à investir dans la Française des jeux, FDJ). Vous qui êtes un observateur attentif des médias, comment expliquez-vous cela ?

DS – Ce que j’en pense : cela me paraît scandaleux. Moi ça me choque énormément qu’on privatise la Française des jeux. Je pense que cette dernière devrait rester un bien public, je suis extrêmement choqué en tant qu’auditeur. Voyez-vous, ce qui serait susceptible de choquer les uns et les autres constitue une donnée subjective et variable. Cela étant dit, il faut bien comprendre que la PDG de Radio France est une camarade de promotion d’Emmanuel Macron à l’ENA (l’École nationale d’administration). De l’étranger, cette situation serait regardée pour le moins avec curiosité. En France nous sommes habitués, c’est normal, les énarques ont tous les postes. Mais ce même constat de l’étranger pourrait tout à fait se résumer de la façon suivante : « la radio d’État aux mains d’une camarade de promotion du Président français à l’école des fonctionnaires refuse de faire de l’information sur un référendum impulsé par l’opposition ». En posant les choses de la sorte on comprend mieux ce qu’il se joue réellement ici. Alors ceci dit, de ce que j’ai pu comprendre ce n’est pas encore définitif et les parlementaires ont écrit à Sibyle Veil pour qu’elle revienne sur sa décision. Attendons…Effectivement si Radio France devait persister dans cette position, ce serait inconscient voire scandaleux.

Il n’y a pas encore eu un seul débat d’importance à la télévision publique française sur le sujet.

LVSL – Delphine Batho affirme ne pas soutenir la campagne de soutien au référendum sur la privatisation d’ADP au prétexte que les arguments avancés par ses défenseurs font état de la manne économique qu’ADP représente pour l’État nous maintenant dans un paradigme de croissance du trafic, que l’enjeu environnemental n’était pas de savoir si la pollution allait être privée ou publique. Que répondez-vous à cela ?

DS – Je ne connaissais pas cette position. Il est certain, et d’ailleurs je le relève dans le livre, que dans le texte des parlementaires la dimension écologique est totalement absente. Ils ont tort, ils ne semblent voir que la dimension économique et citoyenne, alors qu’à mon sens la dimension écologique est aussi une des trois dimensions importantes…

LVSL – Quid de la dimension stratégique quand on sait qu’ADP possède pas moins de 14 plateformes à l’étranger ?

DS – Elle me semble moins importante parce qu’effectivement du point de vue de la PAF (Police aux frontières) ou de la douane, ça ne changera pas grand-chose. Ça reste mon opinion mais je n’y vois pas de problème on ne peut pas faire la fine bouche et même si effectivement je reconnais qu’ici ou là le texte n’est pas parfait, c’est amplement suffisant.

LVSL – Vous voulez dire que c’est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre actuellement ?

DS – Évidemment, il y a une occasion constitutionnelle historique de donner un coup d’arrêt à la politique de Macron et de tous ceux qui l’ont précédé. C’est une occasion inespérée et légale. Alors oui, on peut toujours pinailler, trouver que ce pourrait être mieux formulé… Il y a un vers d’Aragon que j’aime beaucoup : « Fou qui songe à ses querelles, au cœur du commun combat » extrait d’un poème qui s’appelle « La Rose et le Réséda ». Mais je ne critique pas Delphine Batho et je l’invite chaleureusement à nous rejoindre.

Daniel Schneidermann © Clément Tissot pour Le Vent Se Lève

LVSL – Ne craignez-vous pas, en cas d’échec à réunir les 10 % du corps législatif pour déclencher le référendum sur la privatisation d’ADP, que le gouvernement se sente d’autant plus conforté dans sa légitimité, que cela puisse renforcer l’idée que, finalement, il ne s’agit là que d’une histoire de « macaron » qui n’intéresse guère les Français ?

DS – C’est certain que c’est ce qu’ils diront. Si nous n’arrivons pas aux 4,7 millions c’est ce qu’ils diront. À ce moment-là, il faudra peut-être leur rappeler quand même qu’il y a eu une omerta médiatique scandaleuse sur ce référendum avec cette histoire de Radio France et pas seulement. De fait il n’y a pas encore eu un seul débat d’importance à la télévision publique française sur le sujet. Pour ma part, les deux seuls débats un peu consistants auxquels j’ai participé ont eu lieu sur Le Média et RT France chez Frédéric Taddeï.

LVSL – Le gouvernement est-il mauvais joueur ?

DS – Bien sûr, ils ont été obligés d’accepter ce référendum parce que la procédure était constitutionnelle. Or dès le début, ils ont traîné des pieds en matière de propagande, en refusant absolument de perfectionner le site – je ne dis pas que le site a pour but de saboter l’initiative – mais il aurait fallu l’améliorer tout en maintenant les garanties de sécurité des signatures. Il ne s’agit pas de faire en sorte qu’un internaute puisse signer vingt fois de suite, mais pour mon cas personnel, je n’ai pas réussi à signer en ligne ! Je n’étais pas sur les listes électorales alors que je suis inscrit dans le même bureau depuis douze ans, j’ai donc dû me rendre à la mairie. D’ailleurs il faudrait enquêter là-dessus, il y a toute une flopée de mairies qui n’ont pas mis en place de bureau d’aide pour que les citoyens puissent signer alors qu’elles y sont obligées par la loi. Je vis à mi-temps entre Paris et Tours, la mairie de Tours n’a encore rien mis en place. Pour terminer, je ne peux que rajouter qu’il faut insister sur les médias, sur l’omerta. Pendant les vacances, je me suis baladé en France et j’ai rencontré plein de gens, il y a beaucoup trop de personnes qui ne sont pas au courant « Ah oui, il y a ça, j’en ai vaguement entendu parler » et donc n’ont pas encore participé. Certain n’ont pas encore d’opinion arrêtée et disent « Oui, il faut s’opposer à la privatisation de l’aéroport » mais ne connaissent pas la démarche à effectuer.

LVSL – On voit tout de même beaucoup de campagnes citoyennes, de bus, de stands…

DSPas assez… Je n’ai pas envie de taper sur le Parlement mais la mobilisation des parlementaires est quand même, y compris des signataires, faible. Ils ont joué le coup politique dans un premier temps mais combien ont ensuite tenu des tables dans leur circonscription avec des ordinateurs pour permettre aux gens de s’inscrire, combien ?

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