« De l’acteur au président » : Zelensky, l’as de la communication

© Bastien Mazouyer pour LVSL

Serviteur du peuple est en premier lieu le titre d’une série télévisée ukrainienne, dans laquelle a figuré l’actuel président Volodymyr Zelensky. Serviteur du peuple est également le nom du parti politique fondé par le même Zelensky. Élu à la magistrature suprême en 2019, la série a été un véritable marchepied pour sa victoire électorale. Elle dépeint le personnage de Vassili Goloborodko, un anti-héros fantasque élu président, qui place le combat contre la corruption au cœur de son mandat. Dans sa stratégie de communication bien rodée, le président ukrainien a su jouer de cette mise en abîme. Le mythe de « l’acteur devenu président » a permis d’imposer en Europe un récit hagiographique du parcours de Volodymyr Zelensky. L’accession au pouvoir de ce dernier n’a pourtant rien du conte de fée auquel on assiste dans la série…

Vassili Goloborodko contre la corruption

Le personnage de fiction qu’incarne Zelensky est un homme normal si ce n’est banal : Vassili Goloborodko. C’est un professeur (d’histoire) avoisinant la quarantaine, père de famille divorcé il retourne chez ses parents le temps de rebondir. Un destin que peu envient, pourtant si commun. Vassili retourne dans sa maison familiale de Kiev ; une fade errance se profile. Son indépendance rappelle l’adulte qu’est Tanguy, un mélange de vieux garçon et d’éternel adolescent de 37 ans. Ce personnage passif n’excelle pas non plus dans son métier. Tout du moins aux yeux de sa supérieure. C’est un professeur hors des cadres imposés, un idéaliste qui n’a pas sa langue dans sa poche. On pourrait le qualifier de marginal. Pourtant, il sait mettre des mots sur un phénomène tabou en Ukraine : la corruption.

Celle-ci constitue un des thèmes centraux de la série. La corruption est un problème majeur du pays. Véritable frein pour son économie, la gestion des richesses ukrainiennes par une poignée d’oligarques a plongé la majorité de la population dans une grande pauvreté. Rappelons qu’en Ukraine, le revenu mensuel moyen est de 281 $ (source : Banque Mondiale, 2019). Les Ukrainiens voient les aides sociales diminuer au fur et à mesure que la corruption s’installe. Face à cette situation, de nombreux habitants quittent le pays pour travailler à l’étranger. C’est donc contre ces inégalités que Goloborodko proteste. La salle de classe du professeur Goloborodko est un lieu de libre parole, d’humanisme et d’espoir. Ce professeur en action marque le tournant de la série.

Président malgré lui

Le rêveur a ses admirateurs, ses paroles sont bues par ses élèves. Une caméra dissimulée, la séquence partagée sur les réseaux sociaux : le voici au cœur des polémiques. Pourquoi ne pas se lancer dans la quête du pouvoir pour donner vie à ses idéaux souvent refoulés ? C’est le choix que prend le professeur Goloborodko. Tout s’enchaîne à la vitesse du buzz, les levées de fonds sont instantanées, sa notoriété devient en quelques jours évidente : tout le pousse à être président. Du jour au lendemain, le destin de cette personne lambda est renversé par les évidences illusoires que nous offre internet. Vassili est élu sur un claquement de doigts et arrive au pouvoir avec des idées sorties de leur sommeil.

Lors des élections présidentielles de 2019, Zelensky a pris appui sur cette série pour véritablement s’envoler dans les sondages, puis les suffrages. À l’image des idéaux du professeur d’histoire qu’il incarnait dans cette série, l’actuel président ukrainien s’est montré comme dépassant les clivages internes au pays. Résolument réformateur, voulant sortir des cadres et affronter directement la corruption, Zelensky s’est affiché comme le candidat du renouveau de l’Ukraine.

Une fois arrivé au pouvoir, Goloborodko doit composer son gouvernement. Ne faisant confiance à aucun, le président élu va s’appuyer seulement sur ses proches. Il craint que des personnes extérieures à son cercle familial soient elles-mêmes corrompues. Ce gouvernement est assez discutable vis-à-vis des combats qu’il entend mener pour l’Ukraine. Très vite la situation se dégrade au sein même du gouvernement nommé par Goloborodko. Ses ministres reçoivent des luxueux présents offerts de manière intéressée. Les membres de sa famille tirent profit de leur position. La corruption s’installe donc rapidement au sein du gouvernement la combattant.

Un président entre les mains des oligarques ?

Qui dit pouvoir dit mallette remplie de billets et autres jouets des mafieux des pays limitrophes. Les oligarques se frottent les mains : voici un pantin porté sur un plateau d’argent. Un benêt au service de l’argent sale. Le problème étant que Vassili Goloborodko arrive au pouvoir avec les opinions de sa campagne éclair. Il est alors en opposition avec les vautours qui souhaitaient le dépecer. Les mots sont remplacés par les faits, les oligarques véreux voient leurs projets de manipulation s’effondrer. Le nouveau président ukrainien garde la tête haute. Une chose est certaine : il marque une rupture avec le faste présidentiel. Une fois au pouvoir, ce président antisystème doit tenir ses promesses. Ses objectifs sont assez classiques pour l’Ukraine : mettre un terme à la corruption et instaurer un climat de paix avec la Russie. Le dernier point s’avère complexe compte tenu de la récente l’invasion de la Crimée (toujours dans la série).

Les ressemblances entre Goloborodko et Zelensky sont nombreuses. Ces deux candidats ont tiré leur popularité par les idées principales qui résument leur campagne. Mais Zelensky n’a rien de l’ingénuité de Goloborodko.

Pourtant, tout ne se passe pas comme prévu. Six mois après son investiture, il doit faire face à une dégradation de la situation économique de l’Ukraine. La monnaie nationale perd de sa valeur, les prix augmentent, la dette du pays atteint des sommets, les impôts ne rentrent plus dans les caisses de l’État… Une crise financière se profile. C’est alors que le dirigeant se tourne vers le FMI en espérant une aide internationale. S’il veut redresser son pays, il devra répondre aux attentes du Fonds Monétaire International. Pour obtenir une potentielle subvention de 15 milliards d’euros, Goloborodko doit poursuivre sa campagne contre la corruption. On lui demande également de mener des réformes impopulaires dans son pays, dictées par le FMI (on notera le faible regard critique que la série porte sur cette institution).

Le président doit en particulier privatiser des entreprises et des services d’État. Ces décisions doivent être acceptées par le pouvoir législatif. C’est à ce moment-là que le serviteur du peuple se heurte au mur de l’oligarchie. Les réformes qu’il souhaite entreprendre doivent être acceptées par le parlement ukrainien : la Rada suprême. Celle-ci est officieusement entre les mains de l’oligarchie du pays. Les prémices de l’échec de Goloborodko se profilent. Rapidement, il démissionne.

Ces événements de la série sont à mettre en relation avec la réalité que connaissait l’Ukraine avant son entrée en guerre contre la Russie. Ce pays souffre de pauvreté depuis sa sortie de l’URSS. Pour se redresser de ses difficultés financières, le pays a dû faire appel au FMI à plusieurs reprises. Celui-ci a imposé à l’Ukraine un programme néolibéral on ne peut plus classique, qui s’est traduit par des conséquences sociales dramatiques. Une tradition avec laquelle Zelensky n’a pas rompu.

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En filigrane, cette fiction illustre les difficultés que traverse un État à qui l’on a dénié sa souveraineté, pris en étau entre les ambitions expansionnistes de la Russie et l’empire libre-échangiste de l’Union Européenne. Cette série montre que la bonne volonté du président Goloborodko, voulant agir pour l’intérêt général, se heurte à celle de l’oligarchie. On découvre également l’impuissance d’un président face à la corruption installée depuis des décennies.

Les ressemblances entre Goloborodko et Zelensky sont nombreuses. Ces deux candidats ont tiré leur popularité par deux idées principales qui résument leur campagne : combattre la corruption et trouver un accord avec la Russie voisine. Ces deux présidents peinent à y parvenir et se trouvent dans une double situation d’impuissance : celle de la situation internationale de l’Ukraine et celle de la corruption qui gangrène le pays.

Volodymyr Zelensky n’a cependant rien de l’ingénuité de Vassili Goloborodko. Il a certes mis en place des mesures anti-corruption, mais le président ukrainien est lui-même impliqué dans des affaires qui ont éclaté lors des Pandora Papers – en plus de nombreux scandales qui ont émergé quelque temps après son élection. On notera également que, comme ses prédécesseurs et contrairement au personnage de fiction, Zelensky est arrivé au pouvoir en Ukraine avec le soutien d’une partie de l’oligarchie – en témoignent ses liens avec le milliardaire Ihor Kolomoisky. Ces faits montrent à quel point les envolées anti-corruption de Zelensky peinent à dépasser le stade du discours. L’Ukraine demeure aujourd’hui le 32e pays le plus corrompu au monde selon l’ONG Transparency International.

Immense succès national, le régime russe a décidé d’interdire cette série dans son pays.

Serviteur du peuple est une série satirique qui semble sortie de L’Anomalie de Le Tellier. L’Ukraine se fait face à elle-même, tout comme Zelensky qui, du rôle d’acteur à la fonction présidentielle, devient président de son pays. Cette mise en abîme de l’élection a propulsé Zelensky aux manettes d’un pays victime de plusieurs crises. Immense succès national, le régime russe a décidé d’interdire cette série dans son pays.