Photo transmise par Marine Tondelier
  • 82
  •  
  •  
  •  
  •  

Membre d’Europe-Écologie-Les-Verts (EELV), Marine Tondelier est élue d’opposition depuis mars 2014 au conseil municipal d’Hénin-Beaumont, dirigé par un maire frontiste Steeve Briois, et terre de prédilection de Marine Le Pen. Elle a écrit en 2017 Nouvelles du Front, livre dans lequel elle dénonce la gestion municipale par le Front national. Présente à notre Université d’été pour un débat sur l’état des lieux de l’extrême-droite en France, elle a accepté de répondre à quelques questions plus précises sur son parcours et son expérience d’élue d’opposition dans une ville tenue par l’extrême-droite.


LVSL – Lors des élections municipales de 2014, vous figuriez donc dans la liste d’union soutenue par le PS, EELV, le PRG et le PCF-Front de gauche. Malgré cette large union des forces de gauche, vous n’avez récolté que 32 % des voix, de telle sorte que le FN a été élu dès le premier tour, avec 50,25 %. Qu’avez-vous ressenti à l’annonce de ces résultats ?

Marine Tondelier – Cette élection a été un coup de massue énorme car nous savions qu’il était probable que l’on perde, mais nous ne nous attendions pas à ce que ça soit dès le premier tour. Il faut d’ailleurs rappeler que lors de ces élections, une liste concurrente à gauche était menée par Gérard Dalongeville, le maire qui avait été condamné en première instance [pour détournement de fonds publics, corruption, faux en écriture privée et usage de faux, favoritisme et recel de favoritisme NDLR], mais qui avait fait appel de cette décision, ce qui lui avait permis d’être de nouveau éligible. Cette liste divers-gauche a fait 10%. Avec un score du FN qui atteint 50,25, le second tour se joue à 35 voix et on se demande toujours si des gens ne sont pas restés chez eux parce que la présence de Gérard Dalongeville les choquait. Et on se refait le film pendant longtemps.

Mais le plus dur, c’était le lendemain matin, quand on marchait dans la rue et qu’on se demandait ce qui allait se passer, alors qu’il ne se passait rien : les gens vont chercher leur pain, emmènent leurs enfants à l’école et la vie suit son cours. Donc ce n’était pas le matin brun, comme on aurait pu le penser. Il y a eu des matins bruns, ça s’est fait assez progressivement, et c’était d’ailleurs assez surréaliste à cet égard.

« Ça va être long six ans … »

Surtout, lorsque le reste du pays suit l’entre-deux-tours, avec des batailles pour gagner des mairies comme c’était le cas pour les copains de Grenoble. Et toi, tu es là, le match est déjà fini, et quand le samedi, tout le monde est à la veille du second tour, tu es en conseil municipal pour élire Steeve Briois maire d’Hénin-Beaumont, avec Marine Le Pen tout sourire au premier rang en train de faire des photos, avec le service d’ordre du FN qui jette les opposants du public. Et tu te dis : ça va être long six ans.

LVSL – A posteriori, quels principaux enseignements tirez-vous de ces élections sur le plan politique ? Comment expliquez-vous cette prise de pouvoir de l’extrême-droite dans votre ville ?

Marine Tondelier – Tout d’abord, je constate que cette histoire de digue ne marchait pas et que ce n’était d’ailleurs pas une raison pour ne pas la faire. Mais que si malgré cette digue, il y a eu un tel score, c’est qu’il n’y avait peut-être pas d’autre solution, que le match était sûrement déjà perdu depuis longtemps. Ce n’est pas pour ça qu’il ne fallait pas se battre, mais c’est bien de l’avoir en tête.

Et puis, ce sentiment de frustration. Il faut à la fois comprendre ces gens, qui ne veulent plus voter pour certaines étiquettes, pour le passé, et veulent autre chose, et je ne peux m’empêcher de penser que j’ai 30 ans, que je n’ai pas participé aux affaires mais que je prends le même tarif, ce qui est assez violent. Je me disais que ce n’était pas grave de ne pas être adjointe, que j’allais me battre au moins pendant six ans, et que quand ta première expérience de la politique, c’est ça, tu as commencé par le plus dur.

Pour autant, c’est un territoire où il n’y a pas de droite, ce qui est d’ailleurs la seule bonne nouvelle. En 2011, aux cantonales, l’UMP avait fait moins de 5%, alors que le président de la République était Nicolas Sarkozy. Les gens étaient profondément de gauche, d’ailleurs je pense qu’ils le sont encore. Mais, déceptions allant, ils s’en sont progressivement détournés. Je tiens d’ailleurs sur ce point à défendre ma ville, car je n’aime pas que l’on me dise : « ta ville de fachos ». Tout simplement parce que ces gens ne sont pas fachos mais « fâchés ».

Ils ont tout donné pour les mines, dans un contexte de paternalisme patronal. Puis on est passés à un paternalisme communiste, et ensuite socialiste. Mais quand votre papa socialiste vole 12 000€ et termine devant le tribunal pour dix-huit chefs d’inculpation, on peut comprendre la déception. À l’époque, les seuls élus d’opposition étaient FN et dénonçaient ces actes. Ce n’est donc pas une victoire qui s’est faite sur le racisme ou sur le rejet des migrants, mais sur la corruption.

Lorsque les premiers articles de La Voix du Nord qui alertaient sur cette affaire sont sortis, les conseillers municipaux ont acheté tous les journaux de la ville sur ordre du maire. Comment les habitants ont-ils été mis au courant ? C’est par l’intermédiaire de Marine Le Pen, qui photocopie l’article et qui le distribue dans les boîtes aux lettres et sur le marché de la ville. Marine Le Pen, c’était la transparence, la fiabilité. L’électorat a donc basculé radicalement d’un vote PC ou PS bien de gauche, à l’extrême-droite, dont ils ne sont pas conscients forcément que c’est de l’extrême-droite. Les anciennes cités minières sont aujourd’hui à 80% Front national.

LVSL – Dans Nouvelles du Front, vous décrivez de l’intérieur ce Front national « dédiabolisé », confronté à l’exercice du pouvoir et à la gestion municipale. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Marine Tondelier – C’est un livre que j’ai écrit parce que je peux personnellement raconter ce que je veux quand je veux, mais dans cette ville, il y a aussi des « sans-voix » ou des personnes qui ont un devoir de réserve parce qu’ils sont employés municipaux ou associatifs, et qu’ils ont besoin de financements municipaux. Cela participe beaucoup à la chape de plomb et à la loi du silence dans cette ville.

Du coup, je me suis dit que le plus intéressant n’était pas de raconter ma vie d’opposante à l’extrême-droite, mais plutôt ce que c’est que de vivre dans une mairie FN, aussi bien quand on est associatif qu’employé municipal, journaliste ou simple administré. Et je me suis dit que comme j’habitais là-bas et que je suivais ces affaires, il y avait quelque chose à raconter.

« C’est un parti qui a beaucoup d’emprise sur les gens. C’est une guerre de nerfs permanente. »

Mais aussi pour l’histoire : je commence le livre par la première séance du conseil municipal, avec Marine Le Pen qui prend ses photos, je raconte tout cela. Et j’ai dû faire appel à de nombreuses personnes pour reconstituer ce moment qui s’était en fait peu à peu effacé de ma mémoire. Quand tu es pris dans une telle scène, tu n’écris pas puisque tu te dis que tu n’oublieras pas, mais trois ans après c’est déjà flou et tes souvenirs sont tellement surréalistes que tu ne sais pas si c’est vrai ou si c’est toi qui l’as construit. Donc le mettre par écrit reste pour la postérité et me sert aussi pour me souvenir.

Et enfin, ce livre a une dimension un peu plus psychanalytique, car c’est un mandat assez dur. Écrire, reprendre les stratégies et les analyser avec un peu de recul m’aide beaucoup. Cela me permet, quand cela se reproduit dans les conseils municipaux, de mieux comprendre ce qui est à l’œuvre, quels mécanismes et quelles stratégies sont mobilisés. Cela limite considérablement l’emprise qu’ils peuvent avoir sur nous. C’est un parti qui a beaucoup d’emprise sur les gens. C’est une guerre de nerfs permanente. Et s’extraire de ce contexte, en écrivant ou pour en parler avec d’autres gens, donne beaucoup d’énergie et de sérénité.

LVSL – Pouvez-vous nous décrire un peu votre lutte au quotidien dans cette ville, et plus précisément les méthodes de gestion de la ville par l’équipe de Steeve Briois ?

Marine Tondelier – D’abord, il faut rappeler que beaucoup de gens sont contents, pas tant d’avoir le Front national, mais que la ville aille mieux, que les finances soient à l’équilibre, que la ville ait repris une étoile aux villes fleuries. Leur récit selon lequel un an plus tôt c’était l’austérité, et que depuis leur victoire tout va mieux, fonctionne très bien. Pourtant, il repose sur un assainissement des finances antérieur, qui leur a permis de baisser les impôts à leur arrivée, et d’avoir les moyens d’organiser de nombreux événements populaires, comme des fêtes et des concerts. En fait, ils mènent une politique populiste pour le coup, qui vise à ce que 90% de la population soit contente.

« La gestion municipale par l’équipe de Steeve Briois repose sur l’intimidation des opposants et sur des séries d’humiliations »

À côté, il reste 5-10% de la population sur laquelle ils tapent à bras raccourcis, car de toute façon ils n’ont pas besoin de ces gens qui ne voteront jamais pour eux. En plus, ce sont des gens qui suscitent la défiance d’une grande partie de la population : à savoir l’opposition, les journalistes de La Voix du Nord, les Roms et les migrants, ce qui les rend encore plus populaires auprès des leurs.

À partir de là, la gestion municipale par l’équipe de Steeve Briois repose sur l’intimidation des opposants et sur des séries d’humiliations qui se manifestent par des plaintes régulières en diffamation, à des insultes sur la page Facebook de la ville ou celle du maire, ou encore à des double-pages dans le journal municipal. Au début, c’est vertigineux, mais à la fin on s’y habitue, et on comprend que ce n’est pas tant nous que ça vise, puisqu’ils peuvent toujours faire ça cinquante fois. Cela ne changera rien à ma motivation, au contraire. C’est surtout un message envoyé aux autres gens, si l’idée leur vient un jour de se mettre dans notre chemin.

Par exemple, j’ai été beaucoup épinglée sur les questions de solidarité aux migrants. Une fois, j’ai fait des repas pour les migrants, et en rentrant chez moi, je vois que Steeve Briois a partagé une de mes photos, en commentant : « Marine Tondelier est une honte pour notre ville. Elle pratique la préférence étrangère systématique. » Un maire qui dit ça de quelqu’un, c’est d’une violence inouïe.

On a donc en face une machine de guerre composée de professionnels de la politique, qui ont sept cents employés municipaux et un budget important pour faire de nombreuses choses. Ils ont des équipes parlementaires, accès aux médias avec Marine Le Pen ou Florian Philippot (quand il était encore au Front national) quand nous ne faisons que du porte-à-porte. C’est donc une guerre déséquilibrée. En plus, les élus d’opposition doivent travailler à plein temps car nous n’avons pas de quoi vivre de notre mandat. Ce n’est pas comme si nous n’avions que ça à faire pendant six ans. Donc dans un tel contexte, lutter contre l’extrême-droite est un combat à armes inégales.

Après, ils ont sous-estimé notre détermination et notre acharnement, ainsi que la solidarité des forces d’opposition, car l’adversité rapproche, y compris avec des journalistes et des gens avec qui on ne serait pas forcément en contact. Mais puisque l’on vit la même chose, se forme une sorte de communauté d’expérience. Vous croisez les regards des gens et vous comprenez qu’ils ont connu la même chose.

Notre devoir, c’est avant tout de déconstruire le récit du Front national, et de raconter la vraie histoire. Ne pas les laisser dérouler leur récit idyllique, où tout est merveilleux. C’est pour cela qu’on parle souvent d’Hénin-Beaumont comme « la vitrine du Front national ». Quand vous visitez un appartement-témoin, tout est toujours parfait. Vous arrivez dans le vôtre et ça sent les égouts, les finitions sont mal faites. Hénin-Beaumont, c’est pareil. C’est bien pour visiter, mais pas pour y vivre au quotidien.

LVSL – Lors d’un débat organisé durant notre Université d’été, vous vous êtes notamment opposée à Ugo Bernalicis, député insoumis du Nord, sur la question du populisme. Comment envisagez-vous ce concept, qui fait justement de la mise en récit un axe majeur ? Est-il selon vous un danger, ou une nouvelle façon inspirante de faire de la politique ?

Marine Tondelier – Sur le constat, je reconnais que le populisme marche, je le vois chaque jour, mais ce n’est pas parce que ça marche que c’est bien pour autant. Je trouve cela même dangereux. Quand Ugo [Bernalicis] décrit qu’il n’y aura plus que trois pôles dans le champ politique français, à savoir un populisme de gauche incarné par la France insoumise, Macron et les libéraux centristes dont il explique qu’ils sont populistes – et je pense qu’il a raison –, et le populisme d’extrême-droite, cela veut dire qu’à terme il n’y a plus que le populisme, que les autres partis n’existeront plus, et je trouve assez déprimant de voir la réalité comme ça. Le populisme reste avant tout de la manipulation, et je préfère que les gens apprennent à penser par eux-mêmes.

« Je ne vais pas changer d’idées car elles ne font pas de voix. D’ailleurs, si j’étais là pour que ce soit facile, je ne serais pas chez les Verts et surtout à Hénin-Beaumont. »

C’est une solution de facilité, et la politique ne peut pas être ça. Il y a des sujets qui ne sont pas vendeurs mais qu’il faut traiter quand même. Il y a des causes qui valent d’être portées même si elles ne rapportent pas de voix et en tant qu’écologiste je sais de quoi je parle. On n’est pas là que pour gagner des voix. C’est d’ailleurs un débat que j’ai de temps en temps avec le FN, quand ils disent : « Quelle est la différence entre Marine Tondelier et une bière ? La bière fait plus de 5% », et ils se marrent comme des baleines au conseil municipal. Et je leur réponds que ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que je ne vais pas changer d’idées car elles ne font pas de voix. D’ailleurs, si j’étais là pour que ce soit facile, je ne serais pas chez les Verts et surtout à Hénin-Beaumont. C’est dit.

Je pense vraiment qu’il y a le fond et la forme. Quand on est au FN, ça ne pose pas de problème selon moi de se revendiquer populiste et démagogue, et de l’assumer, mais quand on porte les valeurs que je porte, ce n’est pas possible, par souci de cohérence. Même si populisme et démagogie ne vont pas nécessairement ensemble, mais c’est un risque, car Ugo avait l’air de dire que « le populisme n’est pas de la démagogie donc c’est bon ». Mais ce n’est pas parce que c’est du populisme qu’il n’y a pas de problème du tout.

LVSL – Dans ce cas, quelle stratégie électorale défendez-vous pour combattre le Front national dans les urnes ?

Marine Tondelier – Je disais dans le débat que ce qui est le plus frustrant, c’est que lorsqu’ils sont affaiblis, ce n’est pas parce que notre stratégie marche mais parce qu’ils prennent eux-mêmes les pieds dans le tapis. Parce qu’ils s’embrouillent entre eux, parce que Le Pen fait un mauvais débat, parce qu’ils sont pris dans tout un tas d’affaires qu’ils ont suscitées tous seuls. Mais ce qui est flagrant en tout cas, c’est notre impuissance à les faire reculer. Ce ne sont pas nous qui les mettons en échec.

Toutefois, je n’ai pas de solution miracle, sinon je ne serais plus élue d’opposition, et je mets un point d’honneur sur mes valeurs à ne pas aller courir après un sujet parce qu’il est populaire. Si vous estimez que c’est l’inverse qui est juste, il faut le faire. À court terme c’est peut-être plus compliqué, mais à long terme, ça se voit.

Et c’est ce qui fait que EELV ne fait pas forcément beaucoup de voix, mais que ça a longtemps été le parti préféré des Français, mais les gens ne se trompent pas et voient le long terme. Ils reconnaissent la stabilité de partis qui sont peut-être des refuges, qui ont moins de paillettes, qui sont moins sur les plateaux télé, mais dont la constance peut rassurer.

« Il faut vraiment communiquer plus simple en langage écolo. Il suffit de comparer un tract écolo et un tract du FN. »

Pendant longtemps, il y avait les mêmes partis qui se succédaient, qui prônaient les mêmes solutions dont on savait d’ailleurs qu’elles ne marchaient pas, et il y avait deux partis anti-système, le Front national et les Verts. Le FN avec des pratiques populistes a rassemblé plus d’électeurs. Les Verts avaient des pratiques qui parlaient plus aux bac+2 et au-delà, ce qui était d’ailleurs un problème, et ce qui montre que les Verts ne sont peut-être pas assez populistes. Il y a un travail à faire sur le langage. Cécile Alduy a étudié les mots du FN et les mots écolos et s’est rendue compte que pour dire les mêmes choses, ils n’utilisent pas le même langage.

Il faut vraiment communiquer plus simple en langage écolo. Il suffit de comparer un tract écolo et un tract du FN. De même pendant les européennes de 2014 : le slogan du FN était « Oui à la France, non à l’Europe », tandis que le nôtre était « Donnons vie à l’Europe ». Quand t’es écolo, c’est super, c’est positif, mais on ne comprend pas si on est pour l’Europe, ce que l’on veut en faire. C’est moins binaire, donc moins clair. Nos idées sont peut-être plus compliquées à expliquer mais tu ne peux pas faire passer un même message à la télé en 12 minutes et dans un tweet de la même façon. Il faut trouver des manières accessibles de présenter nos idées et de façon non-anxiogène.

« Il faut qu’on parte des besoins de la planète, c’est une chose, mais il faut aussi que l’on parte des besoins des gens. »

Longtemps, la transition énergétique a été présentée de façon anxiogène. On disait aux gens : « Ton usine automobile va fermer, mais ne t’inquiète pas car dans dix ans, grâce à un grand programme d’emplois verts, tu pourras fabriquer des éoliennes. Même si tu sais pas faire, tu vas faire une formation, qui n’existe pas encore, mais si tu votes pour moi aux régionales, nous aurons un vice-président à la formation, et ensuite, etc. » Mais la personne veut du travail tout de suite, ce qui est normal d’ailleurs.

C’est pourquoi il ne faut pas se contenter de dire aux gens où on veut aller, mais aussi comment on y va. Il faut qu’on parte des besoins de la planète, c’est une chose, mais il faut aussi que l’on parte des besoins des gens. Comment les y faire s’identifier.

LVSL – Pour en revenir au Rassemblement national, faites-vous comme certains le constat de l’affaiblissement de la formation de Marine Le Pen depuis la dernière séquence électorale, ou pensez-vous au contraire qu’elle peut encore gagner des électeurs, voire briser le fameux « plafond de verre » si cher aux commentateurs ?

Marine Tondelier – Sur cette question de l’affaiblissement, tout est relatif, car même affaibli, le FN reste en meilleure forme que beaucoup de partis, qui sont véritablement en crise. Certes, il y a une crise au FN, mais il y a une crise d’à peu près toutes les formations politiques, car la politique est devenue quelque chose d’un peu plus compliquée qu’elle l’était ces dernières années, et peut-être d’ailleurs à cause de ceux qui l’ont faite durant ce laps de temps, de manière un peu spéciale.

En 2013, quelques mois avant que le FN ne gagne cette ville, on entendait : « ils ne gagneront jamais ». Et puis quand on s’est rendus compte qu’ils allaient gagner, on entendait des personnes comme Daniel Percheron, président de l’ancienne région Nord Pas-de-Calais qui disait : « Il faut sacrifier cette ville, cela va être comme un vaccin ». Résultat en 2015, aux départementales, ils ont gagné les cinq cantons, aux législatives six circonscriptions, et aux régionales, ils ne sont pas passés loin de remporter la région Hauts-de-France. C’est pourquoi je ne crois plus à cette histoire de vaccin.

« Il s’agit d’un parti vautour, qui se sert de tout ce qui va mal, mais aussi d’un parti caméléon, capable de raconter des discours complètement différents selon son électorat. »

Par ailleurs, ce qu’il y a de frustrant lorsque l’on a 31 ans et que l’on est bénévole comme moi, c’est que l’on subit le discours du « tous pourris ». Que l’on se batte pour l’intérêt général ou les lobbys, depuis 40 ou 3 ans, c’est le même tarif. Il y a une seule formation qui échappe à cela, c’est le Front national. Ils peuvent faire des emplois fictifs, être mis en examen pour toutes leurs campagnes depuis 2012, faire des micro-partis ou des emprunts chez Poutine, il n’y a pas de problème, ce ne sont que des complots. Il faut savoir qu’à chaque fois que l’on gagne un procès contre le Front national, c’est grâce aux « juges gauchistes ». Ce qui est dingue, c’est que ça marche ! Et l’on se rend d’autant plus compte des mécanismes à l’œuvre quand on les étudie à l’échelle locale.

J’ai donc du mal à dire : « ils ne gagneront jamais la France ». Franchement, on n’en sait rien, et même trois mois avant, il est difficile de prévoir une élection. Il ne faut jamais oublier les deux caractéristiques du FN liées au fait que c’est un parti populiste : il s’agit d’un parti vautour, qui se sert de tout ce qui va mal, mais aussi d’un parti caméléon, capable de raconter des discours complètement différents selon son électorat, en s’adaptant à la couleur locale. Ils osent par exemple se revendiquer de Jaurès, et un ouvrier peut même penser que sa situation s’améliorera si Marine Le Pen est élue. Sauf que la mamie quasi-fasciste de Nice, qui pense qu’elle paye trop d’impôts pour les étrangers, pense aussi que ça ira mieux avec Marine Le Pen. Le FN est une boule à facette qui renvoie à chacun son rayon de lumière. Ce qui est très fort. Et tant qu’ils réussiront à le faire, ils auront de beaux jours devant eux.


  • 82
  •  
  •  
  •  
  •