Don’t look up : déni politico-médiatique

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Léonado Di Caprio qui tient un des rôles principaux, Capture d’écran © NETFLIX / DR

Propulsé par un casting impressionnant, le film Don’t look up : déni cosmique propose une critique radicale de notre société, en forme d’allégorie de notre réponse au changement climatique. De nombreuses critiques publiées à ce jour semblent pourtant tomber dans le travers dénoncé par le film : elles se détournent de l’essentiel et ratent le principal message de cette satire extrêmement dense. 

Véritable ovni cinématographique, Don’t look up emprunte au genre satirique et aux films catastrophes pour aborder un sujet réputé impossible à traiter au cinéma : la crise climatique. Il s’agit d’un véritable tour de force, dont le succès commercial s’annonce tonitruant. À en juger par les réactions qu’il suscite et l’explosion du mot dièse #Dontlookup sur les réseaux sociaux, cette production Netflix pourrait rapidement atteindre le statut de phénomène culturel. 

Aux origines du projet, nous retrouvons David Sirota, journaliste et écrivain américain, ancienne plume et conseiller de Bernie Sanders. Lors d’une conversation avec son ami réalisateur Adam McKay, Sirota encourageait ce dernier à « utiliser son talent comique au service de la cause climatique ». McKay s’est rendu célèbre en signant les comédies cultes Anchorman (1 et 2), Talladega Nights et Step brothers (Frangins malgré eux). Il a longtemps été l’un des principaux auteurs de l’émission satirique Saturday Night Live, véritable institution aux États-Unis, avant de se mettre derrière la caméra pour des films plus engagés. Parmi ces films, le très remarqué The Big Short (Le casse du siècle) sur la crise des subprimes de 2008, puis Vice, portrait au vitriol de Dick Cheney, le vice-président de Georges Bush. Un prétexte pour livrer un réquisitoire contre le système politique américain. 

Malgré les encouragements de Sirota, McKay rechignait à faire un film sur le réchauffement climatique. Le genre post-apocalyptique à la Mad Max ne le séduisait guère. Alors qu’ils continuaient de tester des idées de scénario, David Sirota se plaint du manque de couverture médiatique sérieuse sur la crise climatique : « tu sais, c’est comme si une comète géante fonçait sur la Terre et que tout le monde s’en foutait ». McKay lui répond alors : « attend, peut être que c’est ça, notre film ». Quelques sessions de travail plus tard, la base du scénario est posée.

Allégorie climatique

L’intrigue de Don’t look up (à traduire comme « ne regardez pas en haut ») est assez simple. Deux scientifiques de second rang, Randall Mindy et Kate Dibiasky, superbement joués par Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence, découvrent une comète de 10 km de diamètre se dirigeant vers la Terre. L’impact, prévu dans 6 mois et 14 jours, anéantira l’espèce humaine. Si la NASA  confirme leurs calculs, les pouvoirs politiques et médiatiques choisissent d’ignorer le problème. Que ce soit la Maison-Blanche, dirigée par la  présidente Janie Orlean (Merryl Streep) et son fils, directeur de cabinet (Johan Hill), les journalistes du premier talk-show du pays (Kate Blanchet et Tyler Perry ), les deux principaux influenceurs/ pop star du moment (Adriana Grande et Kid Cudi) ou même le prestigieux New York Herald, personne ne juge l’information suffisamment urgente, certaine ou vendeuse pour être prise au sérieux. Les deux scientifiques vont, avec l’aide du directeur du centre de Défense planétaire de la NASA, Dr. Teddy Oglethorpe (remarquable Rob Morgan), partir en croisade pour tenter d’alerter l’humanité. Ils vont se heurter à tous les verrous institutionnels et absurdités que notre société néolibérale est capable de produire. Des cométo-sceptiques qui refusent de « regarder en haut » l’astre bientôt visible à l’œil nu jusqu’aux milliardaires de la Silicon Valley (symbolisés par le PDG de la société « BASH », personnage issu d’un savant mélange entre Steve Jobs, Elon Musk et Mark Zuckerberg), personne ne semble capable de se hisser à la hauteur de l’enjeu. 

Si la taille des ficelles frise par moment le grotesque, le propos reste d’une intelligence rare. Les parallèles avec notre monde contemporain sont innombrables et les problématiques abordées d’une extrême densité. L’évolution de certains personnages, qui font face au risque de cooptation par le système, rappelle furieusement le dilemme qui se pose aux opposants de gauche souhaitant changer les institutions de l’intérieur. Faut-il avaler toutes les couleuvres pour conserver un siège à la table des négociations, ou mieux vaut-il se révolter ?

Loin d’être une satire nihiliste où tout le monde en prend pour son grade, comme le résument la plupart des critiques, Don’t look up est avant tout une dénonciation des dominants, des ultras riches et du pouvoir capitaliste. Et une invitation à regarder la comète en face pour agir enfin.

Déni médiatique (spoiler alerte)

En réalité, la société dépeinte par Adam McKay ne se contente pas d’être abrutie par les « challenges » qui fleurissent sur les réseaux sociaux et par les politiciens qui font des campagnes sur le thème Don’t look up pour convaincre la population de faire confiance au système. De manière assez notable, le film montre à quel point, lorsqu’elle dispose des bonnes informations et d’une classe dirigeante un minimum à la hauteur, l’humanité se comporte rationnellement. Elle s’unit derrière le projet de détruire la comète, annulé au dernier moment par la Maison-Blanche sur injonction du milliardaire-PDG de BASH. Les personnes qui apprennent la cause de cette volte-face (exploiter les terres rares contenues dans la comète afin d’enrichir quelques industriels) déclenchent une émeute parfaitement appropriée. De nombreux individus et collectifs entrent en lutte. Les pop stars, décriées au début du film, se rallient à la cause.

Par contre, les puissants de notre monde s’avèrent en dessous de tout. La classe politique américaine, bien sûr. Mais au-delà, les élites économiques (la bourse atteint des sommets alors que la comète devient visible à l’œil nu), le système médiatique motivé par le profit (le New York Times compris), les milliardaires de la Silicon Valley et autres partisans de la solution technologique au réchauffement climatique. Chaque scène, ou presque, contient une critique d’un de ces pouvoirs. 

Le FBI et l’appareil d’État musèlent les différents lanceurs d’alertes manu militari puis à coup d’avocats et de procès, en invoquant le secret défense. Un triste rappel des agissements  de l’administration Obama, Trump puis Biden contre les lanceurs d’alertes poursuivis, voire torturés, quel que soit le parti au pouvoir.  

Le PDG de BASH dispose d’un accès privilégié à la Maison-Blanche malgré son absence de légitimité démocratique ou d’expertise, car il est « le principal donateur » de la campagne de la présidente. Un exemple chimiquement pur de la corruption des politiques par le pouvoir économique et de la fascination qu’exercent les pontes de la Silicon Valley sur les classes dirigeantes. Ici, pour vendre son projet d’exploitation de la comète, le fondateur de BASH invoque la possibilité d’éradiquer la faim dans le monde. « C’est avec ce joli ruban qu’ils comptent enrober leur tissu de mensonges », rétorquent Dr. Teddy Oglethorpe et Kate Dibiasky. Cette dernière finira par rentrer chez ses parents, pour découvrir qu’ils ont gobé la propagande du système : « Avec ton père, on est pour les emplois que la comète va apporter ». Cruel rappel du discours opposant lutte contre la crise climatique et emploi, utilisé par le capitalisme pour justifier la fuite en avant.

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Dans Don’t look up, l’humanité n’est pas responsable de l’inaction qui conduit à la catastrophe. Les coupables sont les élites dirigeantes, leurs relais médiatiques et le pouvoir économique. Si le parallèle avec la crise climatique n’était pas assez complet, le film en remet une couche avec son coup de génie final : les dirigeants responsables du désastre n’en payent pas les conséquences. Ils s’échappent à l’aide d’un vaisseau spatial affrété clandestinement. 

Appel à l’action

Les scientifiques lanceurs d’alertes se heurtent également à leur classe sociale. Leur découverte est mise en cause par les dirigeants car ils ne viennent pas des universités privées (Ivy League) les plus prestigieuses du pays. Ou bien ils n’occupent pas de postes suffisamment élevés dans la haute administration. Lorsqu’ils s’énervent et montrent leurs émotions à la télévision, leurs propos sont disqualifiés par les tenant de la bienséance. À ce titre, le film revêt également une critique de classe qui fait surface à de nombreuses reprises. En temps de Covid et face à la catastrophe écologique en cours, nous nous identifions facilement à la frustration causée par les élites qui prétendent que la comète est sous contrôle et qu’il faut continuer de suivre une vie normale. Surtout, don’t look up !

Même à travers l’arc des personnages, nous ressentons une mise au banc du système néolibéral. La vedette de télévision jouée par Cate Blanchett n’est pas arrivée à son poste par hasard. Elle concède être la fille d’un richissime homme d’affaires. Si elle est bardée de diplômes, elle accepte de jouer le rôle d’une dinde écervelée sur le petit écran, comme de nombreux journalistes de Fox News dans la vraie vie. Cynique, mais animée par un certain dégoût d’elle-même, elle en devient presque attachante, apparaissant également comme une victime – à un certain niveau. 

L’arc narratif du professeur Mindy (DiCaprio) permet à McKay et Sirota de délivrer la morale du film. D’abord rationnel et déterminé à sauver l’humanité, il est un temps coopté par le système. Au point de renier ses collègues, de se couper de sa famille et d’accepter de faire la propagande du gouvernement. Les doutes qu’ils expriment sont ridiculisés par le PDG de BASH, dont les algorithmes surpuissants peuvent prédire la mort des individus : pour lui, ce sera « seul, complètement seul ». Quant à la présidente, elle sera « dévorée par un brontéroc ». De ces deux destins, le premier semble le plus probable. Mindy parvient pourtant à échapper à la prédiction, en se révoltant contre le système puis en regagnant la confiance de ses proches, par l’action. Lorsque la fin arrive, il peut se féliciter d’avoir « tout essayé » et meurt dans la joie, entouré de sa famille, tout en lâchant cette phrase à destination du public « on avait vraiment tout, n’est-ce pas ? Franchement, quand on y pense ». La présidente des États-Unis, elle, n’évitera pas sa mort violente, liée à sa condition de défenseuse absolue du système. 

Si la fin relève un caractère très touchant, dramatique, voire déprimant pour une comédie inspirée des films catastrophes, on peut la voir comme un appel à l’action. À commencer par le discours tenu vis-à-vis du film. Plutôt que de débattre de la qualité de l’humour et de la prestation de Meryl Streep, il serait grand temps de regarder la comète en face et de prendre la crise climatique au sérieux…