Manifestation dans la capitale chilienne © Carolina Guimaraes pour Le Vent Se Lève
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Les mouvements sociaux impressionnants qui ont émergé presque simultanément au Chili et au Liban il y a maintenant trois semaines ont rappelé les très nombreuses secousses qui ont marqué le néolibéralisme depuis le début des années 2010. La concordance extrême de ces deux mouvements, remplissant spontanément les rues à 14 000 km de distance, interpelle. Au Chili, c’est la hausse du prix des transports qui a fait exploser la colère sociale. Au Liban, c’est une taxe sur les appels via l’application Whatsapp qui a mis le feu aux poudres. Cela rappelle évidemment, toutes proportions gardées, la naissance du mouvement des Gilets Jaunes dans la foulée de l’augmentation des prix de l’essence. Mais on pense surtout à ce qui se passe depuis des mois en Algérie, et à la révolution tunisienne il y a 8 ans, aux printemps qui puisaient leur confiance dans ce qui se passait, simultanément, ailleurs… Une tribune d’Ulysse Rabaté, Président de l’association Quidam, Conseiller municipal de Corbeil-Essonnes (91).


Ces phénomènes, qui interviennent dans des contextes a priori entièrement différents, révèlent des dynamiques structurelles du capitalisme contemporain. Partout, ce sont d’abord les inégalités de répartition des richesses de plus en plus criantes qui fragilisent l’équilibre social et politique, en même temps que celui-ci ne paraît plus en mesure d’’être garanti par l’ordre politique traditionnel, complètement discrédité. Le mot « dégage » est encore là, mais présente quelques évolutions que l’on peut ici commenter, sans prétendre aller au-delà de premières observations et intuitions.

Un des éléments passionnants qui marque à notre sens ce cru 2019 des mouvements sociaux à l’échelle mondiale est la capacité qu’ont ces mouvements à établir et affirmer un discours sur eux-mêmes, notamment en inscrivant ce qu’ils sont en train de réaliser dans un historique et une expérience. Cet élément de réflexivité peut paraître anodin ou superflu, mais il semble au contraire déterminer une forme d’autonomie, voire de protection, de ces mouvements populaires à l’égard du pouvoir politique auquel ils s’opposent. En effet, ce recul des mouvements sur leur propre action se caractérise par une charge critique et lucide à l’encontre du monde politique dans son ensemble, dont les tentatives de réponse sont toujours prévenues et déconstruites par le mouvement social en cours.

Le lieu privilégié pour observer ce phénomène réjouissant est sans aucun doute la « révolution du sourire » en Algérie. Aucune diversion du pouvoir n’a entamé l’enthousiasme du mouvement, qui tourne chaque semaine en dérision les mesures démagogiques sorties du chapeau du pouvoir, ou encore les tentatives de division, comme l’a bien montré l’épisode du drapeau amazigh. Celui-ci avait été interdit par le pouvoir dans les cortèges, au prétexte qu’il mettait en cause l’unité nationale. Le Hirak, en revendiquant la possibilité de faire coexister ce drapeau et le drapeau national dans les rues du pays, impose en pratique une nouvelle définition de l’unité nationale.

Cette force d’anticipation et de résistance ne sort pas de nulle part et dépasse toute perspective dégagiste. Le mouvement algérien revendique explicitement son expérience historique et notamment l’héritage de la décennie noire et la guerre civile des années 90, pour se poser en passeur et protecteur de sa propre histoire. Se protégeant ainsi lui-même, de façon inédite, à l’égard du pouvoir. Ici, connaissance et réflexivité font office en pratique d’une self-defense politique qui repousse très concrètement les limites du possible.

Au Chili, on retrouve l’expression de cette maturité politique dans la manière dont les premières saillies répressives du pouvoir de Sebastien Pinera ont d’emblée été dénoncées, en lien avec les pratiques de la dictature. Ici encore, l’expérience historique et le discours sur cette expérience fait pleinement partie du mouvement. En tant que corps social, celui-ci ne s’oppose pas seulement au pouvoir en place, mais se dresse en meilleur garant d’un « plus jamais ça » très majoritaire au Chili, remettant délibérément en cause l’image de bon élève du libéralisme accolée au pays depuis deux décennies. Au sein du mouvement, nombreux sont les slogans qui remettent en cause cette fausse neutralité chilienne, véritable réécriture libérale de l’histoire de l’Amérique du Sud contemporaine. On pouvait ainsi lire la semaine dernière ces mots, projetés sur un mur immense dans la nuit de Santiago : « On ne retournera pas à la normalité, car la normalité c’était le problème ».

Ici aussi, il est saisissant de voir à quel point le mouvement social s’approprie et entretient spontanément un discours sur lui-même et sa place dans l’histoire, au pays d’Allende. Au Liban, le mouvement social revendique la lucidité quant à « l’entremêlement de plusieurs échelles de conflits dans ce pays réputé être la caisse de résonance des antagonismes régionaux »[1], et surjoue la dimension festive de la mobilisation comme pour s’opposer à toute instrumentalisation de la violence visant à discréditer le mouvement. Cette mise en scène a pris des allures assumées, par exemple lorsque des centaines de chichas sont installées sur les places pour apprécier le spectacle d’un peuple en révolution. Ce phénomène constitue une sorte de méta-discours qui s’oppose de manière instantanée aux tentatives de division et de détournement des revendications premières du mouvement autour de la question sociale. L’intéressant slogan libanais « Tous, c’est tous » exprime quant à lui toute la finesse d’une revendication à plusieurs niveaux de lecture, en forme de message lancé au corps politique dans son entier.

Et en France ? Si le mouvement des gilets jaunes a marqué l’actualité politique et sociale pendant des mois, il est à première vue difficile de lui accorder une portée comparable, tant en terme d’envergure de la mobilisation que de potentiel critique. Ceci explique sans doute une certaine difficulté du mouvement à faire entendre un discours réflexif autonome. Comme dirait Bourdieu, les gilets jaunes ont beaucoup « été parlés » et il est difficile d’appréhender la signification politique du mouvement, presque un an après l’Acte 1.

Contrairement aux mouvements que l’on vient d’évoquer, les gilets jaunes se sont finalement peu inscrits et décrits dans l’histoire politique récente de leur pays. N’est-ce pas ce qui les a rendus plus aisément contournables par le pouvoir en place, et aisés à déconsidérer par une bonne part des médias et intellectuels ? Certes, sur la question des violences policières, phénomène le plus marquant dans la réponse gouvernementale au mouvement, un lien s’est explicitement établi avec les combats contemporains menés notamment par les militants des quartiers populaires depuis de nombreuses années. Ces combats, que le champ politique s’attachait à circonscrire aux quartiers populaires, ont gagné en centralité dans le débat politique par un travail d’alliance, et de médiatisation salutaire des violences perpétrées par les forces de l’ordre lors des manifestations.

Sur ce sujet, le mouvement s’est rendu incontournable en même temps qu’il a contribué à révéler le caractère central de la question politique des violences policières. Car les gilets jaunes nous ont aidés à penser cette idée simple et à l’affirmer dans le champ politique : l’ambition de la non-violence n’est pas la promesse de ne pas insulter les forces de l’ordre ou des membres du gouvernement, comme on a pu le lire dans des chartes absurdes, mais plutôt une forme d’action qui rende immédiatement insupportable (et dans la réalité, infaisable) l’usage de la violence par le pouvoir qui s’y trouve confronté. On peut dès lors considérer que la société française, pour des raisons nombreuses et parfois délibérément, a sous-estimé depuis des mois ce qui se passait, les dynamiques structurelles à l’œuvre, les leçons à tirer d’un mouvement comme celui des gilets jaunes.

Le rappeur Kery James, sur le plateau de Clique TV, déclarait récemment, sans même citer les gilets jaunes : « A toutes ces femmes qui portent le voile par choix, je veux leur dire que je les aime (…) Je pense à ce milliers de gens qui sont descendus dans les rues en France, et qui avaient des revendications claires, nettes et précises. Et dans leurs revendications, il n’y avait pas l’interdiction du port du voile dans l’espace public. A tous ces Français-là, je veux leur dire merci ». Cette réponse magnifique aux dérives racistes d’Emmanuel Macron et son gouvernement a été partagée plus de 150 000 fois sur les réseaux sociaux à l’heure où nous écrivons ces lignes. Ce phénomène (qui n’est qu’un parmi d’autres) fonctionne comme un révélateur d’une lucidité massive et partagée à l’égard des manœuvres du pouvoir en place.

Il montre aussi que le mouvement des gilets jaunes constitue bien une expérience partagée, ancrée dans les représentations politiques ordinaires et agissant encore sur le réel. La suite des événements demeure incertaine. Il y a quelques années encore, la critique du néolibéralisme ou les actions de désobéissance étaient considérées comme un privilège de riche, donc de pays riche : pour les autres, le rattrapage économique sur les pays développés, la sortie de la dictature militaire, le spectre de la guerre civile constituaient des sortes de justifications du rouleau compresseur néolibéral.

À la fois laboratoires et arguments vivants, les pays du Sud justifiaient la dynamique du capitalisme et la fin de l’histoire. L’émergence d’une classe moyenne conformiste était le rempart contre les inégalités, la garantie de la disparition des turbulences sociales. Or aujourd’hui c’est précisément dans ces pays qu’émergent des mouvements sociaux originaux, alliant spontanément classes populaires et classes moyennes. Ces mouvements sans représentants ni partis déconstruisent des équilibres politiques qui se révèlent extrêmement fragiles, pour y opposer un pacte démocratique nouveau, nourri d’une expérience vécue revendiquée.

Leçon singulière des potentiels politiques de la démocratie. Lorsque les manifestants ironisent comme en Algérie sur les tentatives d’instrumentalisation, lorsqu’ils prennent soin les uns des autres et mêmes des rues dans lesquelles ils marchent (au Chili, en Algérie, à Hong Kong), lorsqu’ils osent revendiquer leur mobilisation comme un combat contre le traumatisme de leur propre histoire, ils révèlent comment la construction d’une expérience critique ordinaire ouvre la voie à une proposition politique irrésistible. Elle crée des conditions telles qu’un pouvoir politique, même à tendance autoritaire, ne peut s’y opposer sans se contredire. Pour prendre une métaphore issue du monde de la boxe, le pouvoir est ainsi dans le coin. Cela ne veut pas dire que la répression sanglante est évitée à tous les coups, comme les exemples égyptien ou irakien le montrent. Cette situation assez exceptionnelle vue sous cet angle illustre les mots de la psychologue féministe Carol Gilligan dans son nouvel ouvrage sur la société patriarcale : « L’injonction morale de ne pas opprimer […] coexiste avec l’injonction morale de ne pas abandonner – ne pas agir de façon inconsidérée et négligente (carelessly), ne pas trahir, y compris vous-même »[2]. Ces révolutions inédites sont aussi passionnantes qu’incertaines.

Sans naïveté aucune à l’égard des configurations complexes dans lesquelles elles s’inscrivent, nous y repérons un nouveau rapport à la politique qui combine le rejet de la politique instituée et un travail collectif d’auto-protection par la revendication d’une expertise politique ordinaire et partagée, opposable désormais aux combines politiciennes, aux abus de pouvoir et plus largement à l’autoritarisme. Dans cette perspective, la dialectique de l’endurance et de la réactivation de la violence subie et incorporée, révélée par Elsa Dorlin dans Se défendre.

Cette philosophie de la violence apparaît comme une puissante grille de lecture pour analyser ce que nous appellerons ici des phénomènes de self-defense politique. Ce n’est pas un hasard si dans ce contexte, les femmes jouent un rôle important dans les mouvements en cours. Outre sa légitimité revendiquée à s’élever contre des politiques qui, s’attaquant aux plus vulnérables, la touche en priorité, cette avant-garde féminine recompose les mouvements sociaux en y donnant une place nouvelle aux émotions et aux enjeux de la prise de parole et de l’occupation de l’espace. En Algérie, au Liban, en Amérique, elle rappelle avec force la place occupée dans l’espace des mobilisations depuis les années 90, par les mouvements de femmes, qui ont exigé la vérité pour les morts et disparus sous les guerres et les dictatures et ont été toujours en première ligne dans les luttes environnementales. En France, elle nous incite à donner toute leur place politique aux combats des familles de victimes de violences policières (presque toujours menés par des femmes) ou encore aux mobilisations de « mamans », pour lutter en lieu et place des pouvoirs publics contre les violences entre jeunes dans les quartiers populaires.[3]

Ces expériences qui nous viennent des Suds nous inspirent quant aux formes multiples et originales de désobéissance et de self-défense qu’elles proposent. Il s’agira forcément de décliner celles-ci demain pour sauver la planète de ses dirigeants irresponsables. Soyons donc sensibles à cette nouvelle leçon politique.

Notes :

[1] Khalil, Aya, « Liban, un soulèvement populaire qui remet tout (ou presque) à plat », Contretemps, 2019.

[2] Gilligan, Carol, Le Patricarcat, Climats, 2019

[3] Voir notamment l’engagement, largement relayé ces dernières semaines, des mères de famille contre les violences à Villeneuve-Saint-Georges (94) ou le trafic à Saint-Denis (93).

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