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Coralie Delaume est essayiste, co-auteur de La fin de l'Union européenne (Michalon, 2017) et animatrice du site L'arène nue.
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Le « couple franco-allemand » a été convoqué à maintes reprises au cours des commémorations de la Grande Guerre. Il est généralement admis que depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, gouvernement français et allemand auraient marché main dans la main, et se seraient réconciliés grâce à la construction européenne – promesse de paix, de démocratie et de progrès social. Coralie Delaume s’attache à déconstruire ce mythe dans son nouveau livre au titre explicite : Le couple franco-allemand n’existe pas. Dans cet essai, elle remonte aux origines de la construction européenne pour mettre à jour les forces politiques et économiques, les rapports de force et de domination, dont elle est issue. En toile de fond : la volonté d’expansion des gouvernements allemands successifs.

Le Vent Se Lève – On constate en lisant votre livre qu’il y a une trentaine d’années, la presse française et la classe politique française étaient étonnamment critiques à l’égard de la politique allemande. Vous citez un certain nombre de titres d’articles publiés dans des grands quotidiens lors de la réunification allemande (une tribune dans le Monde intitulée « la menace du IVème Reich » par exemple) qui feraient aujourd’hui pâlir nombre de médias. Comment expliquer que la classe politique et médiatique française soit devenue si germanophile ?

Coralie Delaume – Il est amusant, en effet, de se replonger dans certains articles de presse parus au moment de la réunification allemande et de voir à quelle point celle-ci faisait peur. Le Point titrait ainsi, en mars 1990 : « Le Blitzkrieg du chancelier Kohl pour unifier l’Allemagne provoque amertume en RDA et inquiétude en Europe occidentale ». Et Le Figaro magazine ajoutait : « Achtung ! La France face à la grande Allemagne ! ». Il est vrai qu’une Allemagne réunifiée avait immédiatement vocation à devenir le cœur géographique de l’Europe, le pays le plus peuplé, et à déplacer le centre de gravité de l’Europe vers l’Est. Cela impliquait une modification profonde des équilibres européens en faveur de l’Allemagne et en défaveur de la France, alors même que notre pays n’a longtemps eu en face de lui qu’une RFA provinciale et repentante, une sorte de « deuxième Autriche » faisant profil bas, et avide d’appartenance communautaire par souci de normalisation et de respectabilisation.

La perspective d’un « retour de Bismarck », pour reprendre le titre d’un livre du journaliste George Valance, c’était autre chose. Depuis son unification de 1871, la grande Allemagne ne cesse de poser problème à notre pays. Il n’y a qu’à se souvenir ce mot de Clemenceau, prononcé à la fin du Congrès de Versailles. À un journaliste qui lui demandait s’il était satisfait des négociations, le Tigre avait répondu : « Oui, mais il y a toujours 20 millions d’Allemands de trop. »

La France n’était d’ailleurs pas la seule à s’inquiéter des conséquences de la réunification. La Grande-Bretagne de Margaret Thatcher y était particulièrement hostile, et dans les mémoires de la Dame de fer, on peut lire ceci : «Une Allemagne réunifiée est simplement bien trop grande et puissante pour n’être seulement qu’un autre acteur au sein de l’Europe. En outre, l’Allemagne s’est toujours tournée vers l’Est tout autant que vers l’Ouest, bien que ce soit l’expansion économique plus que l’agression territoriale qui soit la manifestation actuelle de cette tendance. Par sa nature même, l’Allemagne est, par conséquent, une force déstabilisante plus que stabilisante en Europe. » (M. Thatcher, The Downing Street Years, 1993).

En raison de l’inquiétude qu’elle suscitait, la réunification n’aurait sans doute pas été possible – en tout cas pas au rythme effréné désiré par Kohl – sans l’appui des États-Unis, et d’un George Bush anticipant avec bonheur le retrait de l’URSS de l’ancienne RDA et l’entrée de l’Allemagne toute entière dans l’OTAN. Quant aux Russes, ils avaient alors tant de difficultés internes qu’ils n’ont guère été en mesure de peser sur la marche des choses. Au demeurant, Helmut Kohl a sorti le carnet de chèque et fait livrer à Moscou une aide alimentaire substantielle (200 millions de marks) pour obtenir leur aval, ce qui n’était encore rien quand on songe aux milliards qui seraient par la suite versés par l’Allemagne à Moscou pour prix du départ des soldats de l’armée rouge présents en RDA et du blanc-seing pour l’adhésion à l’OTAN.

Bref, l’eût-elle voulu, la France pouvait difficilement s’opposer à la réunion des deux Allemagnes. Elle a donc cherché à l’encadrer en concevant, notamment, la monnaie unique européenne, dans le but de voler à la République fédérale un instrument essentiel de son économie mais aussi de son identité, le Mark. La peur de la puissance allemande a d’ailleurs été l’un des arguments avancés par les partisans du « oui » à Maastricht durant la campagne référendaire de 1992. On peut par exemple évoquer cette sortie de Michel Rocard : « si le non [à Maastricht] l’emportait, l’Allemagne retrouverait ses penchants historiques et géographiques. Appuyée sur un Mark triomphant, elle se tournerait de nouveau vers l’Est, se désintéresserait de l’avenir du continent, sauf pour lui imposer sa volonté économique (…) C’en serait très vite fini de l’amitié scellée par Konrad Adenauer et Charles de Gaulle » (août 1992). Ou celle d’Elisabeth Guigou : « Dire non à Maastricht, ça veut dire que vous laissez l’Allemagne libre de décider. Si on a peur de l’Allemagne, il faut voter pour ce traité d’union monétaire » (août 1992).

LVSL – On entend souvent dire, pourtant, que l’euro est une monnaie allemande. N’est-ce pas le cas selon vous ?

C.D. – Il l’a été à ses débuts, oui. Il y a eu pas mal de résistance, en Allemagne, contre la création de cette monnaie unique. La Bundesbank par exemple, était vent debout contre le projet, elle qui venait déjà d’encaisser l’unification monétaire des deux Allemagnes au taux de « 1 pour 1 » (1 Ostmark pour 1 Deutschemark), ce que le patron de la Buba de l’époque, Karl Otto Pöhl, considérait comme une hérésie. Pour cet ordolibéral très soucieux de l’orthodoxie, deux expériences d’unification monétaire aussi audacieuses en un laps de temps si court, apparaissaient comme pure folie.

Des économistes se sont également opposés au projet. On peut relire, par exemple, le « manifeste des 60 économistes allemands contre Maastricht », dont certains arguments, typiques du monétarisme germanique, n’en étaient pas moins frappés au coin du bon sens. Les 60 écrivaient par exemple ceci : « une monnaie commune soumettra ceux de nos partenaires européens qui sont économiquement plus faibles à une pression plus forte de la concurrence et par là il connaîtront une croissance du chômage ». Quand on voit les taux de chômage qui touchent aujourd’hui les pays du Sud de l’eurozone, on ne peut que convenir qu’ils avaient raison.

Mais Kohl voulait faire l’euro, offrir une contrepartie à la France et dégager ainsi la voie d’une réunification au pas de charge. Pour prix de sa renonciation au Mark, l’Allemagne a en revanche obtenu que l’euro se fasse à ses conditions et sur le modèle du DM, qu’il soit géré par une Banque centrale indépendante située à Francfort et que cette Banque centrale ait en priorité pour mission de de garantir la stabilité des prix. C’est là une différence notable avec la Réserve fédérale américaine, par exemple, qui doit tout à la fois contenir l’inflation mais également et dans les mêmes proportions, œuvrer en faveur de la croissance et de l’emploi.

Aujourd’hui, la monnaie unique n’est plus du tout gérée « à l’allemande ». Suite à la crise des dettes souveraines et de l’euro survenue en 2010-2012, Mario Draghi, l’actuel patron de la BCE, a dû inventer des outils de politique monétaire hétérodoxes afin d’éviter que l’eurozone n’explose. Il a d’abord initié le programme OMT, un programme de rachat potentiellement illimité de dettes souveraines des pays en difficulté. Ce programme n’a été qu’annoncé – pour « rassurer les marchés »-, et n’a jamais été mis en œuvre dans les faits. Cela n’a pas empêché qu’il mette mal à l’aise en Allemagne, à tel point que des plaignants ont saisi le tribunal constitutionnel de Karlsruhe puis la Cour de justice de l’Union à son sujet. Aujourd’hui, la BCE met en œuvre le Quantitative easing, c’est à dire qu’elle rachète effectivement des titres de dette publique des États membres sur le marché secondaire. Du coup, rebelotte : des plaignants allemands ont à nouveau porté l’affaire devant leur Cour constitutionnelle dans l’espoir de voir celle-ci dispenser leur pays de participer au programme.

Il serait long et technique de rapporter ici les arguments respectivement invoqués par les juges de Karlsruhe puis par ceux de la CJUE au sujet de ces pratiques hétérodoxes. En revanche, le fait qu’il y ait eu deux plaintes allemandes consécutives suffit à montrer que l’euro est une monnaie extraordinairement dysfonctionnelle. Lorsque la BCE se cantonne à une application stricte des traités comme ce fut le cas sous Jean-Claude Trichet et gère l’euro de manière orthodoxe, cela ravage purement et simplement les économies des pays du Sud, fait bondir leur taux d’endettement et conduit la zone euro au bord de l’explosion. A l’inverse, lorsque la BCE fait preuve de pragmatisme et de souplesse, ce sont les Allemands et quelques autres pays du Nord qui se cabrent. Ce que l’on peut en déduire, c’est qu’il n’existe pas de bonne politique monétaire pour l’euro et qu’un « poids moyen » est impossible à trouver. En effet, des pays aux structures économiques et aux traditions monétaires aussi différentes que, par exemple, l’Espagne et la Finlande ou l’Allemagne et l’Italie, ne peuvent s’accommoder d’une seule et même devise. Il n’y aura jamais de juste milieu qui puisse satisfaire tout le monde.

En Allemagne, on le sait d’ailleurs et on commence à le dire. L’un des candidats à la succession d’Angela Merkel à la tête de l’a CDU, Friedrich Merz, l’a récemment avoué sans ambages. Il a expliqué que la monnaie unique était « trop faible » pour son propre pays et surévaluée pour la plupart des autres, et concédé que cela avait artificiellement dopé la compétitivité de l’industrie germanique, générant l’excédent commercial faramineux de l’Allemagne (plus de 260 milliards d’euros) le plus élevé du monde.

Est-ce à dire que la République fédérale consentirait à bâtir une « union de transferts » si Merz devenait un jour chancelier, et à financer la mise en place d’un budget de la zone euro qui permettrait de faire converger les différentes économies nationales ? Je suis extrêmement dubitative tant le souci est grand, dans une Allemagne qui vieillit, de protéger l’argent des épargnants âgés, et tant ces derniers sont rétifs à l’idée de « payer pour le Sud ». Or sans transferts budgétaires massifs des pays du cœur de la zone euro vers ceux de la périphérie, la monnaie unique, a terme, est condamnée.

LVSL – Votre livre envisage une dissolution prochaine de l’Union Européenne, du fait du mécontentement croissant des populations, venant aussi bien de l’Allemagne que de l’Europe de l’Est et du Sud. Le coût d’une sortie de l’UE pour les élites économiques et financières (fin des traités qui constitutionnalisent l’austérité salariale et budgétaire, hausse probable de l’inflation…) ne vous paraît-il pas trop élevé pour qu’elles se risquent à immoler une construction qui leur bénéficie tant ?

C.D. –  Si, et c’est pourquoi elles ne l’immoleront pas. Comme vous le notez, l’Europe telle qu’elle a été construite est une Europe du capital, où l’austérité tous azimuts a été érigée en principe quasi-constitutionnel. Mécaniquement et en raison des structures qui ont été choisies, cette Europe ne peut être que celle de la déflation salariale sans fin. En effet, privés de tout levier d’action économique (plus de politique monétaire ni de politique de change possibles avec l’euro, plus de relance budgétaire possible dans le cadre du nécessaire respect des « critères de convergence », plus de politique commerciale possible puisque la politique commerciale est une « compétence exclusive » de l’Union), les États membres n’ont plus d’autre possibilité d’ajustement macroéconomique que le « coût du travail », appelé à baisser indéfiniment tant que les traités demeureront ce qu’il sont.

Regardez comment fonctionne le Marché unique. Depuis l’Acte unique de 1986, funeste héritage laissé par la Commission Delors, les capitaux et les personnes circulent désormais librement sur le continent, alors que ce n’était le cas que des seules marchandises à l’époque du Marché commun. Or, comment ne pas voir à quel point cela avantage le capital, plus mobile, plus rapide que le travail, et que l’on peut déplacer un en clic de souris ? Comment ne pas voir d’autre part que la libre circulation des personnes met en concurrence les différents pays membres, ceux ayant le coût du travail le plus faible s’adonnant à un dumping social incessant au détriment de leurs « partenaires ». Faire l’Europe par le Marché et par la monnaie, c’était à l’évidence faire une Europe de classe. Nous y sommes.

Par ailleurs, le fait d’avoir opté pour une Europe supranationale alors même qu’une Europe de la coopération intergouvernementale préservant les souverainetés nationales et populaires eût été possible, a été un moyen pour les classes dirigeantes nationales de se déresponsabiliser massivement et « d’organiser leur impuissance », ainsi que lécrit Christophe Guilluy dans son dernier livre (No Society, Flamarion 2018). La capacité à faire les grands choix a été massivement transférée au niveau supranational, avec l’avantage que les entités supranationales ne rendent pas de comptes aux citoyens. La Commission de Bruxelles ne risque pas d’affronter une grève pour s’être mêlée d’un peu trop près, dans le cadre du «Semestre européen», du contenu des budgets des États membres. La Cour de justice de l’UE ne risque pas la sanction dans les urnes pour les jurisprudences de dérégulation économique qu’elle pond à la chaîne. La construction européenne a pour effet de décorréler les élections (qui ont lieu au niveau national) et la prise de décision (qui se fait à l’échelon supranational), ce qui en fait une véritable machine de défilement au service « d’élites » politiques en rupture de ban avec leur peuple d’origine. Pourquoi lesdites « élites » renonceraient-elle à cette possibilité si confortable de fuir leurs responsabilités ? Cela n’arrivera pas.

C’est pourquoi je pense plutôt que la désintégration de l’Union européenne arrivera « par accident ». Une nouvelle crise financière, dont beaucoup d’économistes disent qu’elle est désormais probable à court terme, pourrait être le « choc externe » ayant vocation à tout faire exploser, en particulier si elle entraîne la faillite de grandes banques européennes telles que les banques italiennes, actuellement très fragiles, ou la Deutschebank allemande, qui croule sous les actifs pourris et les difficultés depuis des années. Il y a dix ans, la Banque centrale européenne a pu sauver les meubles en se montrant créative, interventionniste et en créant énormément de monnaie. Il est possible qu’elle ait tiré toutes ses cartouches, et il n’est pas sûr qu’elle puisse se montrer si efficace la prochaine fois.

LVSL – La critique de la construction européenne et du « couple franco-allemand » est plus volontiers associée à la droite qu’à la gauche. Comment expliquez-vous que les partis et mouvements de gauche aient du mal à s’emparer de cette critique et à revendiquer une rupture avec la construction européenne ?

C.D. – Concernant le rapport ambigü de la gauche à la construction européenne, je pense qu’elle tient à une sorte d’internationalisme dévoyé. L’européisme idéologique a beaucoup travaillé à faire en sorte que la critique de l’Union européenne soit associée à la haine de l’Europe, et la gauche, hélas, a marché. Elle confond encore trop souvent l’UE, qui est un édifice économico-juridique, un grand marché et un ensemble de règles, avec l’Europe, qui est une réalité géographique et civilisationnelle composée d’un certain nombre de pays. L’Europe telle que nous la connaissons est une Europe de la stabilité de la monnaie, de la libre circulation du capital et de la mise en concurrence des travailleurs. Si c’est une internationale, c’est une internationale de l’argent. Il faut arriver à faire comprendre que l’Union n’est pas l’Europe et que pour sauver la seconde il faut justement tuer la première. Ce qui s’est passé en Grèce en 2015 ne laisse d’ailleurs pas place au doute. Dans cette Europe de l’austérité constitutionnalisée, un gouvernement de gauche essayant de mettre en place une politique alternative ne peut qu’être broyé.

LVSL – Quel regard portez-vous sur le mouvement Aufstehen, dirigé par Sahra Wagenknecht, qui porte une critique virulente de la domination allemande sur le reste de l’Europe ?

C.D. – La parole de Sahra Wagenknecht est intéressante. Beaucoup de ses prises de positions sur l’Europe rejoignent celles de l’un de ses compatriotes, le sociologue de l’économie Wolfgang Streek, dont la voix est atypique en Allemagne. Il gagnerait à être davantage connu en France, c’est pourquoi je conseille la lecture de cette tribune publiée dans Le Monde en 2016 et intitulée « Pour que l’Europe soit sauvée, il faut lever le tabou sur les nations ». Streeck y fait un sort au mythe de « l’Europe sociale », toujours promise et jamais réalisée, souligne le caractère antidémocratique de l’Union et plaide pour une coopération inter-gouvernementale en lieu et place de la gouvernance supra-nationale.

Pour en revenir à Wagenknecht, on lui a fait le procès de représenter une gauche « antimigrants », dans le but de la disqualifier. C’est absurde. Elle se contente de distinguer les migrants éligibles au droit d’asile (et de prôner pour ceux-ci un accueil facilité) et les migrants économiques, dont elle considère qu’ils représentent une main d’œuvre fragilisée, corvéable à l’envi et ayant vocation à faire pression à la baisse sur les salaires. Dans un pays qui a largement déréglementé son droit du travail avec les lois Hartz mises en place par Schröder en 2005, dans un pays où le salaire minimum est d’application récente et souvent contourné, elle a raison.

Le problème que risque de rencontrer Aufstehen, c’est que l’Allemagne actuelle est davantage tentée par une droitisation que par un virage à gauche, ce qui est en partie liée au fait que sa population vieillit. Le discours de ce mouvement, résolument marxiste, est attrayant. Il faut voir à l’usage s’il parvient à s’implanter.


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