© Tom Scholl via Flickr
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Le mouvement #MeToo apparu en janvier 2018 a libéré une parole féminine. Ces témoignages poignants ont provoqué un raz-de-marée médiatique qui s’est, entre autre, heurté à une méfiance masculine. Les hommes se sentent soudainement en danger, attaqués dans leur nature profonde. La question est cependant de savoir comment les hommes peuvent participer à l’action féministe et s’ils peuvent bénéficier. Question qui se pose d’autant plus que le caractère systémique du patriarcat pourrait conduire à penser que les hommes portent en eux une forme de culpabilité intrinsèque.C’est ce à quoi tente répondre une nouvelle vague féministe masculine. En France, cette dernière s’est en partie exprimée via les réseaux sociaux.


Le compte Instagram «  @Tasjoui  », créé par la journaliste Dora Moutot, est aujourd’hui, après #MeToo, un emblème d’une prise de parole féminine française. On ne compte plus les témoignages anonymes qui se bousculent dans la boîte de messagerie du compte. Le sujet  ? La sexualité. Ces femmes parlent librement, et souvent avec feu, de leurs expériences et mettent en évidence la domination masculine ancrée dans les rapports sexuels. Des hommes – et des femmes – ont répondu par centaines aux revendications et dénonciations de la jeune femme, la traitant parfois d’hystérique(1). Les accusateurs s’indignent à l’unisson : «  Tu vas trop loin, tous les hommes ne sont pas comme ça  !  ». Parmi ces individus certains tentent de clore le débat, d’autres tentent de se justifier. Chez ces derniers, on perçoit une forme de malaise. Le tiraillement intérieur des sensations oxymores de coupable/victime est palpable.

« Les hommes ont aussi beaucoup de pression sur cette notion de virilité »

La journaliste répond à ces attaques. Elle affirme que ce discours constitue un hors sujet et qu’elle «  n’est pas là  » pour soigner les consciences ou porter le discours masculin. Son sujet, c’est la sexualité féminine au sein d’une société patriarcale. C’est donner la parole aux femmes. Elle invite donc ces personnes à créer leur propre espace de parole s’ils souhaitent dénoncer d’autres dysfonctionnements sociétaux. Dora Moutot ajoute que «  son combat  » n’est pas contre les hommes mais bien avec eux  : «  Les hommes ont aussi beaucoup de pression sur cette notion de virilité. (…) S’il y a un mouvement féministe, il faudrait aussi qu’il y ait un mouvement ou une nouvelle forme de masculinité qui émerge, avec des nouveaux leaders de ce nouveau masculin. Pour l’instant les femmes parlent mais les hommes ne se sont pas encore vraiment lancés là-dedans  »(2).

Un nouveau compte, sur le modèle de @Tasjoui, voit le jour en septembre sous le pseudonyme @Tubandes. Comment des hommes qui dominent socialement, et notamment sexuellement, les femmes depuis des millénaires peuvent-ils se sentir victimes  ? C’est une des questions auxquelles Guillaume, 25 ans, tente de répondre en créant ce havre d’expression masculine. Il s’attèle à la tâche ambitieuse de déconstruction du «  mythe de la virilité »(3). Des témoignages anonymes expriment comment ces stéréotypes sont vécus au quotidien par des hommes. Comment, en ne correspondant pas à ces critères «  universels  », ils ne se sentent pas «  homme  ». Ceci engendre des réactions diverses variant selon les personnalités. Certains perdent confiance et se replient sur eux-mêmes, d’autres renforcent leur mainmise sur la femme, d’autres tirent sur leurs camarades dans les couloirs de lycées américains(4). Le film Billy Elliot de S. Daldry illustre parfaitement ces propos. Le personnage éponyme se rêve danseur étoile alors que son père, figure masculine par excellence, le pousse à faire de la boxe. Dans le premier quart d’heure du film lorsque Billy est sur le ring, le coach vocifère  : «  C’est un combat d’homme à homme, pas un cours de danse  !  », «  On dirait une gonzesse en pleine crise  », «  Tu fais honte à ton père  ». A l’évidence Billy souffre d’une masculinité et d’une virilité qu’on veut lui imposer. Le cas de Billy n’est pas isolé et est toujours d’actualité. Ce phénomène de pressurisation est ancré dans les codes d’une société patriarcale qui fonde le mythe de la virilité. Un homme, ça ne pleure pas, ça ne crie pas à l’aide, ça n’est pas gay, ça a des muscles gonflés, ça domine les femmes. Un homme ça fait de la boxe, pas de la danse classique.

«  Le féminisme n’est pas une lutte contre les hommes mais contre le patriarcat  »

Les témoignages du compte @Tubandes induisent l’idée que le combat féministe offre une porte de sortie à cette condition masculine plutôt que d’y ajouter un problème. Les hommes se sentent en général attaqués dans leur nature par le féminisme, même lorsqu’ils considèrent prôner l’égalité hommes/femmes. Comme si les activistes féministes prévoyaient dans le meilleur des cas de toutes devenir lesbiennes, dans le pire des cas d’exterminer le genre masculin. Or «  Le féminisme n’est pas une lutte contre les hommes mais contre le patriarcat  », poste Guillaume. L’abolition du patriarcat libérerait les hommes de l’image oppressante à laquelle ils pensent devoir se conformer. Le féminisme peut de fait permettre une meilleure compréhension entre les sexes en débarrassant les esprits et les rapports sociaux des préjugés et des stéréotypes.

Le combat masculin de déconstruction du mythe de la virilité apparaît doucement mais sûrement sur la scène médiatique française. Aux Etats-Unis, des mouvements semblables ont pris corps sur les réseaux sociaux. « Man enough  » est un mouvement social, créé par l’acteur et réalisateur américain Justin Baldoni, qui s’illustre par une série de conversations filmées autour d’un dîner et explore les fondements de la masculinité traditionnelle. Le réalisateur accueille des personnalités, principalement masculines, d’Hollywood ou activistes afin d’échanger librement sur le sujet. Le mouvement Man Enough invite les hommes à repenser une masculinité qui a «  éloigné les individus les uns des autres et généré les fondements des violences faites aux femmes  »(5). Le volet #MeToo de cette série, comme son nom l’indique, s’intéresse au rôle des hommes dans ce mouvement. L’épisode a atteint les 2,8 millions de vues sur la page Facebook de Man Enough.

À travers le féminisme, de nouveaux questionnements sociétaux émergent, y compris parmi les hommes. Peu à peu les jeunes générations apprennent à déconstruire des aprioris qui leur ont été inculqués dès la naissance. Ces derniers sont source de frustrations et mal-êtres profonds sur lesquels il est difficile de poser des mots. La libération de la parole, féminine ou masculine, permet de réaliser les effets globaux que ces stéréotypes ont engendrés. La compréhension de ces phénomènes est primordiale pour envisager passer de la parole aux actes et reconstruire une image homme/femme en cohérence avec les aspirations générales.


 

(1) hystérie  : Aujourd’hui, son sens commun désigne une personne démesurément agressive, de manière tout à fait importune. Il est amusant de constater que l’hystérie est, en fait, une pathologie considérée comme féminine, le terme signifiant en grec «  qui relève de l’utérus  ». C’est le corps qui s’exprime de façon théâtrale  : convulsions, tremblements, cécité hystérique… Freud, au XIXème siècle, fait pour la première fois le lien entre l’inconscient et l’expression du corps. La femme, dans ce cas, refoule son désir, qui subit une véritable chasse aux sorcières, et le somatise. Il est commun, donc, de penser que l’hystérie est une pathologie uniquement féminine. Or, Freud l’affirmait déjà  : l’hystérie intervient également chez les hommes.

(2) Dora Moutot pour Simone Média le 9 septembre.

(3) «  Le mythe de la Virilité  »  : Livre de la philosophe Olivia Gazalé.

(4) Cf article The Boys Are Not Alright de Michael Ian Black pour le New York Times, le 21 février 2018 : https://www.nytimes.com/2018/02/21/opinion/boys-violence-shootings-guns.html

(5) Citation traduite du site Man Enough, rubrique «  About  » : http://www.wearemanenough.com/

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