Femmes et sport : Histoire d’une exclusion institutionnelle et culturelle

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Athlètes du Golf Club effectuant des mouvements d’ensemble © Gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Si l’Histoire du sport s’étend sur plus de trois millénaires, les femmes n’en font pourtant réellement partie que depuis moins d’un siècle. Souvent associée aux droits civiques, utilisée à des fins militaires, la pratique sportive a toujours, depuis la Grèce Antique, été développée, encadrée et légitimée par et pour les hommes. De cette Histoire androcentrique ont été construits sur le temps long des modèles de masculinité et de féminité nourris par l’imaginaire sportif et valorisés différemment. Des concepts mythifiés encore prégnants aujourd’hui, sur lesquels se fondent les discriminations de genre et les violences qui gangrènent l’espace sportif moderne. Proposer une autre version de l’Histoire s’avère alors nécessaire pour déconstruire les fondations d’un modèle sportif archaïque.

Les valeurs associées de manière contemporaine au sport dans la Grèce Antique représentent un formidable enjeu mémoriel et politique. Si Coubertin et les pionniers de la fin du XIXe siècle ont préféré mettre en avant l’universalisme et le pacifisme qu’incarnaient les Jeux Olympiques lors de leur restauration, il faut souligner un autre aspect du sport grec antique – repris lui aussi lors des premiers JO modernes en 1896 : l’exclusion des femmes. À Olympie, comme ailleurs au VIIIe siècle av. J.C, les concours sont strictement réservés aux hommes tandis qu’une femme entrant dans le Stade Olympique se voit condamnée à mort. Seule la cité de Sparte se démarque à cette époque en incitant les femmes à pratiquer au même rythme que les hommes le sport. Loin pourtant d’être une forme d’émancipation des femmes, c’est avant tout un stratagème militaire : on imagine à l’époque que les mères fortifiées par la pratique sportive mettent au monde des hommes puissants pouvant garnir les rangs des armées spartiates. 

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Edgar Degas, Jeunes Spartiates s’exerçant à la lutte, 1860 © Fogg Museum (Harvard Art Museums), Cambridge, MA, US, National Gallery.

MASCULINITÉ CONQUÉRANTE ET ENJEUX MILITAIRES

Lorsque les sports modernes émergent en Europe au XIXe siècle, ils sont vecteurs d’idéologies mêlant intérêts politiques, militaires, géopolitiques et hygiénistes. Dès les années 1840, en Angleterre, les jeux sportifs de la jeunesse masculine des public schools sont encadrés dans le but de forger une masculinité bâtie sur l’esprit de conquête. Sont mis en avant dans ces établissements des idéaux de virilité impérative, de domination physique et de résistance, tant en métropole britannique que dans les colonies, dans lesquelles on diffuse cette vision masculinisée des activités sportives européennes. Surtout, sont moqués et tournés en ridicule tous les signes associés à la féminité, opposés à la doctrine naissante de la « chrétienté musculaire ». C’est le retour en Angleterre, au milieu du XIXe siècle, à une morale protestante qui utilise le sport pour apporter des valeurs dites essentielles – et toutes communément associées à la masculinité : la force, l’honneur, le respect, le fair-play, ou encore le contrôle de soi des « gentlemen sportifs ».

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Match de football entre soldats britanniques, Afghanistan, 1878 © National Army Museum

En France, si les signes de masculinité que l’on impose au sport sont sensiblement les mêmes qu’Outre-Manche à la même époque, ils servent une autre cause, comme l’écrit Le Petit Journal dans son édition du 27 juin 1879 : « La gymnastique est apparue comme un élément essentiel [du] relèvement [moral et matériel] » de la France après le désastre militaire de 1870.

La gymnastique est apparue comme un élément essentiel du relèvement moral et matériel de la France après le désastre militaire de 1870.

De fait, dans l’Hexagone comme dans l’Angleterre victorienne, la pratique sportive est toujours réservée aux hommes. Mais voyant leur hégémonie remise en cause par certains rares évènements sportifs féminins, ils créent des institutions sportives chargées de conserver les ordres inégaux établis – tant du point de vue d’une domination de classe que de sexe. C’est notamment le cas du Comité international olympique (CIO) qui naît en 1894, ou des Fédérations telles la conservatrice Fédération anglaise de football. Exemple marquant en Angleterre, les novatrices « Cambridge Rules », qui interdisent coups et plaquages, sont adoptées à la fin du XIXe siècle par une nouvelle fédération et ce malgré de fortes oppositions internes, par crainte qu’elles « émasculent » le jeu. Les Fédérations font ainsi démonstration de leur conservatisme, perpétuant stéréotypes de genre et renforçant donc les barrières à la pratique sportive féminine.

NAISSANCE DE LA PRATIQUE FÉMININE ET RÉACTIONS

Il faut ainsi attendre le début du XXe siècle pour que les femmes commencent librement à pratiquer certains sports, dont les « sports rois » comme l’athlétisme ou le football. Le premier match officiel joué par des femmes se tient en France en 1917. Surtout, les « années folles » qui arrivent sont le théâtre d’une effervescence politique qui consacre l’émancipation des femmes et qui permet le développement du sport par et pour les femmes. Le roman La Garçonne publié en 1922 par Victor Margueritte, symbole de la fièvre des années 1920, donne une grande place à la figure de la sportive qui entre dans l’imaginaire collectif.

Et parce qu’elles essuient nombre de refus de la part des institutions, le CIO et Coubertin en tête, les sportives créent leurs propres institutions et événements sportifs sous la houlette d’une pionnière du sport pour les femmes : Alice Milliat. Anonyme à sa mort en 1957, oubliée de l’Histoire, méconnue aujourd’hui, elle est pourtant sans aucun doute une des personnalités qui a le plus contribué au développement de la pratique sportive dans l’Histoire de France. A. Milliat et la Fédération sportive internationale féminine inaugurent ainsi les Jeux mondiaux féminins en 1922 à Paris, qui se tiennent également lors de trois autres éditions avant leur disparition en 1934.

Car déjà, au crépuscule des années 1920, recule la condition des sportives : alors que plusieurs concurrentes du 800 mètres des Jeux Olympiques d’Amsterdam en 1928 s’effondrent de fatigue à l’arrivée, les commentaires discriminants questionnant les capacités physiques des jeunes athlètes femme pleuvent dans l’espace médiatique. John Tunis, célèbre commentateur, décrit – et déforme – la course ainsi : « Sous nos yeux […] se trouvaient onze pauvre femmes, cinq ont abandonné avant la fin de la course ». Elles n’étaient pourtant que neuf athlètes ce jour-là, et ont toutes terminé la course.

À la suite de ces pressions médiatiques et politiques, toutes les courses de plus de 200 mètres sont interdites aux femmes aux Jeux, et ce pour plus de trente années. Les années 1930 et la Seconde Guerre mondiale ne font que réprimer plus encore cet élan sportif féminin né durant le premier conflit mondial. La France de Vichy interdit les compétitions féminines de football, qui ne seront de nouveau reconnues qu’en 1969 par la Fédération française de football. Le modèle prôné par le pétainisme diffuse lui aussi le sport mais l’utilise comme moyen de contrôle des corps et mise à distance des femmes.

LES RÉCITS MODERNES DE LÉGITIMATION DU SEXISME DANS LE SPORT

Les Trente Glorieuses sont, dans leur ensemble, une période où survivent les préjugés sexistes et les discriminations dans la pratique sportive. Le docteur Éric Alberg, référence nationale et champion de France de marathon, explique ainsi en 1965 au journaliste d’ORTF qui l’interroge, qu’il voudrait réserver la pratique de l’athlétisme à « une élite [des femmes], car c’est vraiment très laid de voir une femme qui n’est pas douée courir sur une piste ». Surtout, ces discriminations fondées sur le genre dans le sport se transforment, adoptant moins une forme institutionnelle, au profit d’une forme culturelle plus intériorisée. Le sexisme persiste ainsi dans le sport en parallèle d’un lent mouvement de démocratisation de la pratique sportive pour tous, imagée dans la conscience collective par des émissions comme Gym Tonic dans les années 1980. Désormais, l’image de la sportive est diffusée mais fortement codifiée et influencée par le marketing, ce qui mène à une sectorisation massive de la pratique sportive féminine.

Le sexisme persiste ainsi dans le sport en parallèle d’un lent mouvement de démocratisation de la pratique sportive.

En résultent aujourd’hui, comme héritages de cette construction historique, de fortes disparités de pratique des femmes en fonction des sports. Si 32 % des licences tous sports confondus sont détenues par des femmes en 2018, l’équitation, la gymnastique ou les sports de glace en comptent plus de 80 %. À l’inverse, les deux sports les plus ancrés dans la culture française, à savoir le football et le rugby, restent les deux seuls sports olympiques possédant moins de 10 % de licenciées femmes.

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Surtout, les récits de légitimation de l’exclusion des femmes qui ont existé à travers les siècles survivent au cœur du modèle sportif actuel sous de nouvelles formes. Le contrôle des corps ne provient plus de l’argumentaire militaire ou médical mais d’une image irréelle de la féminité dictée par le marketing. Les barrières structurelles deviennent des barrières d’ordre économique, alors que celles institutionnelles et culturelles commencent tout juste à s’éroder.

Ainsi, le plus répandu des récits modernes de légitimation du sexisme dans le sport se développe : le sous-développement de la pratique sportive féminine vient se heurter à l’absence d’investissements publics dans ces pratiques. La logique de marché reprend partout ses droits : les femmes ne génèrent pas d’argent, elles ne doivent donc pas être financées. Un argumentaire, qui cache néanmoins le cœur du problème : la persistance d’un sexisme, historiquement construit, véritable fondation de la sous-médiatisation des athlètes femmes dans l’espace public. Par voie de conséquence, les sportives sont moins payées que leurs homologues masculins lorsqu’elles pratiquent professionnellement leurs disciplines, et bénéficient d’investissements publics inférieurs ou sinon encore trop ciblés sur les sports considérés comme « féminins ». Un rapide détour par l’hégémonie des droits de diffusion télévisuelle dans les sources de revenus des institutions sportives explique également ce cercle vicieux liant sous-médiatisation et sous-financement.

À titre d’exemple, les athlètes femmes ne reçoivent aujourd’hui que 4 % de la couverture médiatique sportive à l’échelle mondiale – selon l’UNESCO – et 16 % à l’échelle française. Surtout, les inégalités salariales entre femmes et hommes sont encore abyssales dans l’espace sportif, corollaires d’une faible reconnaissance symbolisée par les fragiles statuts professionnels des meilleures athlètes femmes. Ainsi, le salaire moyen d’un footballeur de Ligue 1 était, en 2019, de 108 000 euros par mois, contre 2 500 pour une footballeuse de Division 1 – une moyenne ne prenant même pas en compte les 40 % des joueuses du championnat ne possédant pas un « contrat fédéral ». Pire, ces inégalités salariales dans le football cachent encore une autre réalité : malgré leur modeste reconnaissance, les footballeuses sont largement mieux loties que les sportives pratiquant des disciplines non olympiques. Dans de nombreux sports, le statut amateur des femmes n’est plus seulement une réalité, mais une fatalité.

À l’heure actuelle, les athlètes femmes ne reçoivent que 4 % de la couverture médiatique sportive à l’échelle mondiale, selon l’Unesco.

Une telle histoire du sport, abordée sous l’angle des discriminations de genre, pourrait ne consister qu’en une nouvelle approche de notre passé. Mais cela serait négliger les apprentissages de cette étude quant aux réalités du présent : l’histoire du sport, brièvement présentée, tend à déconstruire les préjugés sexistes existant dans le modèle sportif moderne autant que ce modèle lui-même. Avec l’ambition nécessaire de reconstruire un espace sportif plus inclusif dans lequel les femmes, tant sur les terrains qu’aux postes à responsabilités, seraient présentes en plus grand nombre. Avec l’ambition, aussi, d’effacer du langage courant l’expression « sport féminin », qui matérialise et ancre encore et toujours la connotation masculine octroyée au terme « sport », dénué d’adjectif.