François Cornut-Gentille : « On ne peut résoudre des problèmes qui ne sont même pas posés »

© Francesca Mantovan, Éditions Gallimard

Dans son livre Savoir pour pouvoir, sortir de l’impuissance démocratique, le député « Les Républicains » de la Haute-Marne, François Cornut-Gentille s’appuie sur son expérience parlementaire pour analyser les raisons qui ont rendu l’État impuissant, vidant la politique de sa substance. Elle s’explique par l’obsolescence des structures de l’État, inadaptées à l’évolution des maux qui frappent la France. L’urgence est donc de poser les problèmes, de prendre le temps d’établir des diagnostics et de repenser l’État pour lui permettre de retrouver une capacité d’action. Il propose ainsi une solution originale : créer un Conseil de la République élu, chargé exclusivement d’établir des diagnostics sur les problèmes structurants de la société française.

LVSL – Votre livre porte sur les raisons sous-jacentes à l’impuissance démocratique. La première raison que vous identifiez est l’inadéquation de l’État et de ses structures aux enjeux contemporains. Pourtant, la réforme de l’État est un chantier récurrent des différents gouvernements. Comment expliquez-vous cette inadéquation et quelles formes prend-elle ?

François Cornut-Gentille – Le problème prioritaire est de redéfinir l’État dans un monde qui a profondément changé. Or, le débat sur l’Etat est jusqu’à présent clivé entre deux tendances, toutes deux hors sujet. La première, que l’on peut qualifier de néolibérale, s’attache à réduire les coûts des structures publiques et à recentrer l’État sur ses fonctions régaliennes. Cette famille de pensée se préoccupe essentiellement du coût de l’État, sans questionner son rôle et son fonctionnement. Cette vision – portée par Bercy – a inspiré la révision générale des politiques publiques (RGPP) menée sous le mandat de Nicolas Sarkozy, comme la modernisation de l’action publique sous François Hollande ou Cap 2022 sous Emmanuel Macron. En face, on est attentif aux problèmes sociaux considérables qui sont devant nous, devant lesquels l’État ne doit pas désarmer, son rôle restant de rétablir certains équilibres. Mais l’on raisonne essentiellement en termes de moyens humains ou financiers. On défend l’État, mais l’État d’hier.

Ces analyses divergentes ont en effet ceci en commun qu’elles ne s’interrogent nullement sur le fonctionnement de l’État. Est-ce que nous sommes dotés des outils adaptés pour traiter les problèmes qui sont devant nous ? Et quels sont ces problèmes ? Le débat politique n’arrive pas à formuler ces questions pourtant centrales.

Pour sortir de ce faux débat, j’ai choisi d’étudier le fonctionnement de l’État en Seine-Saint-Denis, dans trois domaines particuliers : la sécurité, l’Éducation nationale et la Justice. Depuis 20 ou 30 ans, en particulier depuis les émeutes de 2005, les responsables politiques affichent leur volontarisme face aux problèmes qui frappent ce département. Pour faire face à l’insécurité croissante, deux types de politique ont été menées. A droite, on souhaite exercer une plus grande pression sur les trafics, notamment en déployant des compagnies de CRS.

De l’autre côté, la tradition plutôt de gauche, reprise en début de son mandat par Emmanuel Macron, insiste sur la nécessité d’améliorer le lien entre la police et la population (on parle alors de police de proximité ou du quotidien). Il s’agit d’affecter davantage de policiers au sein des commissariats afin d’être plus visibles dans les quartiers.

Dans les deux cas, la réponse me paraît inappropriée. Les CRS ne font que déplacer la délinquance. Quant à la police de proximité, elle peut contribuer à rassurer les habitants, mais elle n’a aucun impact sur les trafics. Une conclusion s’impose. On peut continuer à défendre une vision répressive ou plus préventive de la police, mais en pratique, cette opposition verbale n’a plus aucun sens. L’important est ailleurs et nous devons admettre que nous sommes démunis face aux nouvelles délinquances car nos modes d’action sont inappropriés.

Pour reprendre la main, il nous faudrait d’abord mieux saisir les ressorts de la nouvelle délinquance, pour ensuite inventer les outils dont nous avons besoin. Or, nous sommes incapables d’initier ce travail, car nous ne savons pas prendre le temps de comprendre la complexité de la situation.

« La simple description d’une situation intenable constitue par elle-même une interpellation forte à laquelle il est difficile de se dérober. La pertinence d’un diagnostic sans échappatoire appelle l’action. »

Je viens d’illustrer ce déni de réalité en matière de sécurité mais on pourrait avoir le même propos pour ce qui concerne l’Éducation nationale. On constate un phénomène de baisse du niveau scolaire dans les quartiers les plus difficiles, ce qui est particulièrement problématique du point de vue de l’égalité républicaine. Là encore, la réponse – quand il y en a une – consiste à dédoubler les classes et à augmenter le nombre d’enseignants. Or, ces solutions simplistes empêchent de voir que le recrutement d’enseignants supplémentaires, toujours insuffisant, s’accompagnerait en outre d’une baisse de niveau. La solution est donc ailleurs. Il s’agirait notamment de repenser la relation avec les familles et la relation à l’autorité. Le rôle des enseignants ne consiste plus seulement à transmettre des savoirs mais à éduquer car de nombreuses familles sont défaillantes. Or, jusqu’à présent, l’école n’a pas été conçue pour cela. Ce sont de nouveaux métiers que nous devons inventer.

La Seine-Saint-Denis est pour moi un miroir grossissant. L’ampleur des difficultés dans ce département nous oblige en effet à voir l’inadaptation de notre action publique, que nous pouvons faire mine d’ignorer ailleurs. Car ce serait une erreur de s’arrêter à cette singularité pour ne pas reconnaître la dimension nationale de la problématique.

LVSL – Justement, vous avez produit un rapport sur l’action de l’État en Seine-Saint-Denis. L’objectif était de produire un diagnostic partagé et d’enclencher une politique publique construite avec les élus locaux et accompagnée sur le long terme. Quelques mois après, quel bilan faites-vous de la réponse du gouvernement ?

François Cornut-Gentille – La dénonciation des dysfonctionnements de l’État pointés dans mon rapport parlementaire a eu un effet bien plus important que n’auraient pu avoir quelques propositions émanant d’un député de l’opposition. C’est que la simple description d’une situation intenable constitue par elle-même une interpellation forte à laquelle il est difficile de se dérober. La pertinence d’un diagnostic sans échappatoire appelle l’action.

À l’Assemblée nationale, l’intérêt pour mon rapport s’est exprimé par-delà les clivages partisans. De même, la démarche du diagnostic a permis une mobilisation inédite des acteurs locaux en Seine-Saint-Denis. Sur le plan médiatique, il faut ajouter que le rapport a bénéficié de la Une du Monde comme du Figaro. Dès lors, le gouvernement s’est trouvé dans l’obligation de prendre en considération les constats. C’est le Premier ministre lui-même (Edouard Philippe à l’époque) qui s’est personnellement engagé. À lui seul, ce résultat constituait un succès. Edouard Philippe ne pouvait pas reconnaitre le problème et ne pas agir.

À la suite d’un travail de plusieurs mois réunissant les acteurs de terrain autour du préfet, le Premier ministre a fait ses arbitrages et le gouvernement a pu annoncer toute une série de mesures. La plus emblématique étant une prime de dix mille euros pour remédier à la rotation préoccupante des fonctionnaires sur le territoire. Sans le travail de diagnostic, rien n’aurait été possible.

Pourtant, je considère que le sujet est loin d’être clos. Et je compte bien réaliser dans les prochains mois un rapport de suivi, à la fois pour apprécier l’efficacité des mesures prises par le gouvernement mais également pour aller plus loin. À mes yeux, le diagnostic n’est pas une démarche figée. C’est un processus essentiellement dynamique qui engage un débat et pousse à l’action.

LVSL – Les politiques publiques sont marquées par le court-termisme avec une efficacité obérée par la logique de performance. La LOLF d’une part et la RGPP d’autre part, avaient pour objectif de réévaluer les politiques publiques pour mettre en adéquation les moyens et les objectifs. Pour quelle raison l’ambition de départ s’est-elle transformée en un exercice formel et comptable qui a pour principal objet d’opérer un rabot budgétaire ?

François Cornut-Gentille – C’est tout le drame de la réforme de l’État qui est en échec depuis vingt ans. Avec l’analyse de l’action de l’État en Seine-Saint-Denis, la LOLF est un des points de départ de mon livre. Au début des années 2000, de nombreux députés, tels que Laurent Fabius, Charles de Courson ou Didier Migaud, considéraient, à juste titre, que le débat budgétaire n’était pas satisfaisant. Constatant qu’il ne permettait pas d’apprécier la qualité et l’efficacité de la dépense publique, ils ont essayé de poser les bases d’un débat budgétaire plus intelligent. Vingt ans après, on constate pourtant que rien n’a changé.

De son côté, sous les différents présidents, l’exécutif a essayé de mettre en place une mécanique de transformation des services publics, via la révision générale des politiques publiques, la modernisation de l’action publique puis via le programme CAP 22.

Aucune de ces démarches n’a abouti car elles n’ont jamais intégré ce qui était pourtant prévu par la LOLF, c’est-à-dire de commencer en procédant à un véritable examen de toutes les missions de l’État. Au lieu de considérer les problèmes qui se posent et de se demander si les moyens d’action publique sont adaptés, la démarche est partie des services tels qu’ils existaient afin de supprimer des doublons et effectuer des économies à court terme. Le temps d’examiner le nouveau monde et les nouveaux problèmes n’a jamais été pris.

Cette approche de rationalisation comptable a pu certes, ici ou là, être bénéfique. Mais la plupart du temps, le bilan est très modeste et il est même parfois négatif. Cela ne nous doit pas nous surprendre car loin de prendre en compte la mission de service public pour l’adapter aux besoins de notre époque, on s’est enfermé dans des discussions de type corporatiste.

Cette incapacité à faire un véritable diagnostic peut paraître très mystérieuse. Elle est en fait très logique. À l’Administration qui est chargée de mettre en œuvre les politiques publiques, on ne peut pas demander en même temps le recul nécessaire à la critique de ces mêmes outils. Ce n’est pas un manque de compétence qui l’empêche de le faire, mais plutôt sa position.

De son côté, l’exécutif ne peut pas davantage faire ce travail. A titre d’exemple, Gérald Darmanin a ouvert un Beauvau de la sécurité dont l’objectif n’est pas du tout de faire le diagnostic dont je parle. Le gouvernement craint un mouvement social chez les policiers constamment mis sous tension ces dernières années. Aussi, l’objectif de ce Beauvau est de calmer la mauvaise humeur de la police, un an avant la présidentielle. Il faut sans doute le faire, mais il ne faut pas en espérer la révolution sécuritaire que nous sommes en droit d’attendre. L’exécutif essaie de calmer son administration mais se révèle incapable de travailler en profondeur. Sous la pression de l’actualité et de son administration, il n’a ni le temps, ni la force d’accomplir une analyse critique et objective de la situation.

Enfin, sous la Vème République, le Parlement ne peut pas non plus faire ce travail. Le rôle du Parlement est en effet de trancher. Un député de la majorité qui soulèverait la complexité des problèmes serait renvoyé dans ses 22 par le ministre de l’Intérieur qui, à un an de la présidentielle, a bien d’autres sujets de préoccupation immédiate. Le gouvernement étant déjà en difficulté, jamais un député de sa majorité ne viendra lui compliquer davantage la tâche.

J’arrive donc à cette conclusion : en l’état actuel du fonctionnement de nos institutions, personne ne fait le diagnostic parce que personne n’est en situation de le faire. C’est la raison pour laquelle j’aboutis à l’idée qu’il faut supprimer le CESE (dont l’apport est mineur) pour le remplacer par une assemblée élue au suffrage universel qui soit exclusivement dédiée à cette mission. Elle serait chargée de regarder le monde dans sa complexité, d’étudier les contradictions que nous n’arrivons pas à résoudre et de faire une sorte de cahier des charges des difficultés que le pays doit affronter.

Dans notre vie politique telle qu’elle va, nous n’avons aucune chance de résoudre des problèmes qui ne sont même pas correctement identifiés. Aussi, le rôle de la nouvelle assemblée ne serait pas de prendre des décisions, mais de bien poser les problèmes, ce que nous sommes aujourd’hui incapables de faire. Il s’agit là du préalable indispensable pour sortir de l’impuissance démocratique où nous nous trouvons.

LVSL – Le second problème que vous identifiez est l’émergence des « marques ». Selon vous, la multiplication des canaux d’expression médiatique conduit à une radicalisation des positions des responsables politiques qui espèrent ainsi s’y faire une place. On peut également soutenir l’idée que cette radicalisation provient de la société elle-même. Les partis politiques et autres corps intermédiaires ayant réduit leur audience autour de clientèles électorales, la société s’est elle-même polarisée et radicalisée en raison de la non prise en compte des demandes sociales exprimées. Quel regard portez-vous sur cette analyse ?

François Cornut-Gentille – L’impuissance démocratique ne vient pas seulement d’un État inefficace ; elle est également le produit de notre incapacité à débattre. Dans notre pseudo-débat actuel, il est à la fois impossible de tenir compte de la réalité et de nous mettre d’accord sur quoi que ce soit. C’est ce que j’appelle la révolution des marques.

Il y a trente ou quarante ans, la vie politique était relativement stable. Les grands élus avaient accès aux trois ou quatre médias nationaux sur lesquels s’organisait le débat public. Les révolutions successives des radios et des télévisions et l’explosion d’Internet ont conduit à l’émergence de milliers de médias qui apparaissent du jour au lendemain. Aussi, la compétition pour accéder à la visibilité médiatique est gigantesque. Tous les acteurs publics sont obligés d’avoir une stratégie de conquête de leur présence dans les médias. Cela aboutit à des prises de position très critiques, des attaques violentes et une surenchère permanente aussi bien de la part des politiques en place que de ceux qui aspirent à exercer le pouvoir.

Tout cela renforce l’incapacité à observer le monde tel qu’il est, à percevoir les contradictions et à comprendre les enjeux. Pour passer dans les médias, il faut avoir un message simple, sinon simpliste. Il faut cogner. Tout ce qui n’est pas excessif est devenu inaudible.

« Le diagnostic politique que je propose consiste donc à montrer les enjeux, les difficultés et, ensuite, de tracer une voie crédible pour essayer d’avancer. L’impasse politique dans laquelle nous sommes est liée à cette impossibilité : les partis de gouvernement n’ont pas de recul sur la situation tandis que les partis « populistes » ont du mal à prendre en compte la complexité du réel. »

Cette compétition médiatique a conduit les partis à s’adresser à leurs clientèles. Pourtant, la politique, ce n’est pas s’adresser à ses amis. La politique, c’est s’adresser à tout le monde, y compris à des gens qui ne vous ressemblent pas. Or, le phénomène des marques empêche d’accomplir ce travail car l’objectif est de cliver. On entre alors dans une démarche marketing. La place prise par le marketing en politique est très préoccupante. Elle signe la mort du politique car le marketing cible telle ou telle catégorie, à savoir, les jeunes, les vieux, les femmes. Cela conduit à un discours stéréotypé, totalement prévisible.

A partir de là, il n’y a plus d’analyse, ni de diagnostic. Ce qui permet de s’adresser à tout le monde, c’est le diagnostic. Le diagnostic ne consiste pas à dire ce qui fait plaisir à tel ou tel mais revient à aider chacune et chacun d’entre nous à se situer dans le monde d’aujourd’hui. La politique, ce n’est pas simplement faire des propositions, c’est aussi aider les gens à savoir où nous en sommes. C’est cette tâche-là qui est aujourd’hui difficile à accomplir et que la révolution des marques rend même impossible. Le rejet actuel de la politique est l’expression de ce manque. Quant à la radicalisation qui proviendrait également de la société, je partage votre opinion. Il est en effet certain que le non débat actuel que je m’efforce de décrire est une puissante source de mécontentement.

LVSL – En vous lisant, on peut avoir le sentiment que vous souhaitez apporter des solutions techniques à des problèmes politiques. Qu’est-ce que recouvre la notion de diagnostic que vous invoquez ? 

François Cornut-Gentille – Il y a deux erreurs que l’on peut commettre sur cette notion de diagnostic. La plupart des Français sont persuadés que les hommes politiques savent à peu près ce qu’il faut faire et que leur inaction tiendrait à une forme de lâcheté, une fois leur accession au pouvoir acquise. On pense ce que l’on veut de Nicolas Sarkozy ou d’Emmanuel Macron mais ce sont des gens qui ont pris des coups et des risques. Cela n’a donc aucun sens de considérer qu’une fois arrivés au pouvoir, ils se comportent comme des retraités. En réalité, la situation est bien pire : ils n’ont ni les outils, ni un début de solution. Nicolas Sarkozy s’était engagé sur la sécurité. S’il avait eu les outils, il aurait rempli sa promesse. S’agissant du diagnostic, la première erreur est donc de croire qu’il est déjà fait et que ce n’est plus qu’une question de courage ou de volonté politique.

Pour répondre à votre question, la seconde erreur, c’est d’entendre le diagnostic comme quelque chose d’essentiellement technique. Or le diagnostic politique n’est pas un diagnostic médical. Il décrit la situation, montre les enjeux, les contradictions et les difficultés que nous avons à surmonter. Il n’impose pas une solution unique. Au contraire, il ouvre un débat pour élaborer des solutions crédibles qui peuvent être divergentes.

Précisément, ce travail n’est pas fait. Pour revenir sur mon rapport sur la Seine-Saint-Denis, j’ai découvert que nous n’avons qu’une vague idée de la population réelle du département. Dès lors, que nous souhaitions avoir une politique d’immigration plutôt ouverte ou plutôt ferme, relève d’un clivage purement verbal car personne ne sait de quoi l’on parle. Établir un diagnostic, ce n’est pas aboutir à une solution unique. C’est rendre le débat à nouveau possible à partir des réalités.

Aujourd’hui, en dépit de la surenchère permanente, la parole politique n’est plus audible. Le diagnostic n’est effectué, ni par les partis modérés, ni par les partis contestataires. D’un côté, les partis de gouvernement ne peuvent établir de diagnostic car ils sont prisonniers des outils qu’ils mettent en œuvre et qu’ils ne peuvent désavouer. De l’autre, le diagnostic n’est pas davantage réalisé par les Insoumis, Marine Le Pen ou Nicolas Hulot car ils pointent des problèmes réels mais y apportent des solutions magiques, sans prendre en compte la complexité et les contradictions à l’œuvre.

Le diagnostic politique que je propose consiste donc à montrer les enjeux, les difficultés et, ensuite, de tracer une voie crédible pour essayer d’avancer. L’impasse politique dans laquelle nous sommes est liée à cette impossibilité : les partis de gouvernement n’ont pas de recul sur la situation tandis que les partis « populistes » ont du mal à prendre en compte la complexité du réel. Nous voyons bien que l’attrait pour Marine Le Pen ne correspond pas à une adhésion à ses idées mais à un rejet des autres partis. En dehors d’un petit noyau de militants, peu de monde pense qu’elle dispose de véritables solutions. Tous les Français l’ont compris : le diagnostic n’est fait, ni par les uns, ni par les autres.

LVSL – Pour remédier à cette absence de diagnostic, vous proposez l’élection d’un Conseil de la République en charge d’établir ce diagnostic. Quel serait l’apport d’une telle évolution institutionnelle ?

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François Cornut-Gentille  Si mon analyse est juste, il n’y a pas tellement d’autre solution. Ce travail de diagnostic ne peut être effectué, ni par des think tanks, ni par l’exécutif, ni par les partis politiques. Il doit être effectué par des élus dans une institution dédiée à cet effet. Ce n’est pas une fonction nouvelle. Avant, le clivage droite-gauche permettait à chacun de se positionner. Reste que ce clivage n’était pas préexistant dans la société, même s’il nous paraissait naturel. Il avait été créé par le travail de parlementaires, d’intellectuels et de journalistes.

Le rôle de cette nouvelle assemblée reviendrait donc à effectuer le travail que nous faisions avant sans le savoir, lorsque gauche et droite offraient des repères. Or, si ces repères ne sont pas morts, ils sont aujourd’hui insuffisants pour aborder les nouveaux défis qui sont devant nous.

Il est temps de le comprendre : la politique ne consiste pas seulement à faire des propositions pour séduire tel ou tel électorat. Elle doit d’abord permettre à nos concitoyens de se situer sur les grands enjeux. Aujourd’hui, ce travail indispensable ne peut être réalisé ni par l’exécutif, ni par les partis. Ces institutions sont trop enfermées dans des contraintes de l’actualité et du jeu majoritaire. La nouvelle assemblée pourra, elle, disposer du recul qu’il leur manque. Certes, elle ne prendra pas de décision mais son rôle sera très important. Elle portera une nouvelle exigence dans le débat public qui permettra aux différents acteurs, aujourd’hui impuissants, d’exprimer à nouveau des options crédibles.

LVSL – Avant, ce travail était également effectué par des « grands hommes », c’est-à-dire des hommes d’État, assistés par des administrations ayant le sens du long terme et de la prospective, qui étaient capables d’organiser le social selon une vision. La disparition de ces figures rend donc indispensable la création d’une institution dédiée au diagnostic ?

François Cornut-Gentille – Aujourd’hui, il n’y a aucun homme en situation de faire ce qu’a fait en son temps le Général De Gaulle. Par ailleurs, on faisait jouer au grand homme un rôle magique. En réalité, on comptait sur lui pour faire un travail de diagnostic : c’est ce qu’on appelait « son génie ».

L’assemblée du diagnostic devra accomplir, par un débat collectif, la tâche qui incombait autrefois aux grands hommes. Cette approche renouvelle complètement le débat institutionnel. Traditionnellement, on s’interrogeait pour savoir s’il fallait un peu plus de verticalité ou un peu plus d’horizontalité. Le point commun entre les partisans de la verticalité et de l’horizontalité, c’est qu’ils pensent qu’une fois qu’on a le chef ou la bonne formule pour le peuple, la vérité va tomber du ciel. Les uns et les autres oublient qu’il y a au préalable un travail à accomplir pour comprendre ce qui nous arrive. L’Assemblée du diagnostic n’est pas dans l’action, mais elle refonde la dimension collective qui nous fait aujourd’hui défaut en exprimant des préoccupations communes. Il est à nouveau possible d’avoir un projet.

LVSL – Concrètement, comment fonctionnerait ce Conseil de la République ?

François Cornut-Gentille – Pour toutes les raisons expliquées ci-dessus, il faut le déconnecter complètement de la majorité et de l’exécutif. Si c’est le président de la République, le Premier ministre ou la majorité qui passent une commande, la réponse sera téléguidée. Il est donc essentiel que ce soit l’assemblée qui fixe elle-même son propre ordre du jour. De manière subsidiaire, on peut imaginer une saisine possible de la population, par voie de pétition.

S’agissant du mode d’élection, j’imagine des mandats de six ans, avec un renouvellement de l’assemblée tous les deux ans. Ainsi, il n’y aura pas d’enjeux de majorité au sein de l’assemblée et un renouvellement régulier.  L’Assemblée pourrait compter 300 représentants.

« Le travail de diagnostic n’a pas pour but de nier les oppositions et les conflits idéologiques mais, au contraire, de leur redonner une véritable consistance. Les oppositions sont en effet indispensables au débat politique. Tout le problème est qu’elles sont aujourd’hui devenues purement verbales et n’ouvrent pas sur des options politiques crédibles. »

Comme c’est très nouveau, je pense qu’il faut passer par une phase expérimentale à cinquante ou soixante représentants, afin de mettre au point les procédures. On doit régler beaucoup de choses : ce que c’est qu’un rapport, comment doit-on auditionner, comment s’organisent les commissions… Nous n’allons pas trouver tout de suite la façon idéale de fonctionner.

Pour saisir la puissance d’interpellation du Conseil de la République, il faut bien avoir à l’esprit que c’est la fonction qui fait l’homme. Ces hommes ou ces femmes qui auront choisi d’être dans cette assemblée ne pourront pas se faire remarquer par des propositions. Ils mettront donc un point d’honneur à montrer la complexité des problèmes et à dire ce qui n’est pas dit dans les autres instances. Il y aura ainsi des rapports forts sur des sujets forts qui auront beaucoup d’impacts et qui aideront, d’une part à crédibiliser l’institution et d’autre part, à formaliser les bonnes méthodes de travail. C’est une nouvelle mission politique qu’il nous faudra élaborer et construire progressivement.

Enfin, bien davantage que le CESE, cette nouvelle assemblée pourra être l’assemblée du lien avec le peuple à travers de nouvelles formes de consultations.

LVSL – D’autres analystes expliquent l’impuissance publique par la dispersion de la souveraineté entre les juridictions, les institutions européennes, les autorités indépendantes et les collectivités territoriales. Quel regard portez-vous sur ces analyses ?

François Cornut-Gentille – Je ne suis pas aveugle sur les dérives que vous mentionnez et qui appellent assurément une reprise en main politique. Mais mon problème se situe à un autre niveau, celui du débat public. Celui-ci ne permet plus à nos concitoyens de comprendre ce qui se passe. C’est la raison pour laquelle, aujourd’hui, toutes les décisions peuvent être remises en cause du jour au lendemain.

Avec l’Assemblée du diagnostic, le débat retrouve un sens. Des options crédibles peuvent être proposées. Telle majorité peut choisir telle orientation plutôt que telle autre. Quand vous êtes un opposant, vous comprenez ce que fait le Gouvernement et vous pouvez vous y soumettre même si vous n’êtes pas d’accord. Or, aujourd’hui, les décisions sont incompréhensibles et peuvent, à tout moment, être remises en cause. La situation est devenue dangereuse parce que personne ne comprend ce qui se fait. Nous n’avons plus ce cadre qui permet à la démocratie de fonctionner.

Les enjeux d’équilibre de pouvoir ne sont pas négligeables mais ils sont la conséquence de cette absence de diagnostic. Une fois que nous aurons un diagnostic, on arrivera à remettre chaque pouvoir à sa place. C’est pourquoi, à mes yeux, la réinvention de la souveraineté passe d’abord par le travail de diagnostic. Faute de quoi l’on risque d’en rester à l’expression d’une forme de nostalgie.

LVSL – Les enjeux seront certes posés. Les conflits idéologiques demeureront. Les institutions européennes sont fondées sur la concurrence et la régulation par le droit tandis que la tradition française est constituée par la volonté politique et le rôle stratégique de l’État. Comment envisagez-vous de dépasser ces logiques irréconciliables ?

François Cornut-Gentille – Le travail de diagnostic n’a pas pour but de nier les oppositions et les conflits idéologiques mais, au contraire, de leur redonner une véritable consistance. Les oppositions sont en effet indispensables au débat politique. Tout le problème est qu’elles sont aujourd’hui devenues purement verbales et n’ouvrent pas sur des options politiques crédibles. Ainsi le diagnostic n’a pas pour but de dépasser le débat idéologique que vous évoquez, mais de l’incarner dans des choix concrets. Il n’y a pas de consensus possible entre d’une part l’approche fondée sur la concurrence et la régulation juridique et d’autre part la tradition française fondée sur la volonté politique et le rôle de l’État. Tout au moins le diagnostic permet-il de mieux comprendre ces deux options et, sans doute, de distinguer les domaines et les sujets où chacune d’elles est plus particulièrement pertinente. Il ne s’agit pas de clore le débat mais d’approfondir et d’éclairer les choix qui nous sont offerts. Le but est d’améliorer la qualité du débat public et non de l’aseptiser. En ce sens, si ma proposition s’inscrit assurément dans la tradition gaulliste, je pense néanmoins qu’elle peut trouver un écho favorable chez tous ceux – et ils sont nombreux – qui ne se satisfont pas du débat politique actuel.