François-Xavier Bellamy : « L’écologie est une préoccupation éminemment conservatrice »

Crédits : Pablo Porlan pour LVSL

François-Xavier Bellamy est député européen Les Républicains. Figure du conservatisme français, il plaide pour un monde qui maîtriserait mieux « le mouvement perpétuel ». Le Parti populaire européen, groupe européen de la droite, l’a missionné pour travailler à définir l’identité de cette dernière. Nous avons voulu l’interroger sur son conservatisme, sa conception de l’écologie et sur les recompositions en cours de la droite européenne. Entretien réalisé par Lenny Benbara et Jean-Baptiste Gallen. Retranscription par Dany Meyniel.

LVSL – Dans votre dernier livre Demeure vous consacrez tout un chapitre en reprenant abondamment Karl Marx. Ce chapitre porte le nom d’une citation de Marx : « Tout enfin passa dans le commerce. » Est-il compatible de siéger à droite dans un hémicycle et de plaider pour un usage de la pensée de Marx ?

FX.B. –  Est-ce que c’est original ? Peut-être ; mais je pense réellement que, dans le travail de Marx, il y a des pages qui parlent beaucoup à notre époque. C’est le cas en particulier de cette citation incroyable de Misère de la Philosophie, qui décrit d’une façon très lucide l’extension indéfinie du domaine du marché à laquelle nous assistons aujourd’hui. Ce n’est pas être de gauche ou de droite que de s’inquiéter de ce mouvement. Je suis d’ailleurs frappé que la gauche ne soit pas toujours très cohérente sur ces questions-là, par exemple face aux évolutions actuelles de la législation dans le monde occidental en matière de bioéthique… Sans être marxiste, j’observe que la philosophie de Marx, sur le travail par exemple, est d’une grande actualité ; elle éclaire notamment de manière singulière la question de l’ubérisation, de l’atomisation du travail, le phénomène des plateformes. Reconnaître qu’on peut tirer une perspective critique indispensable de la lecture de Marx ne me paraît pas du tout incompatible avec le fait d’être engagé à droite, si tant est qu’on définisse correctement ce que cela signifie. C’est peut-être là qu’est le malentendu…

LVSL – Le groupe PPE, dans lequel vous êtes, vous a missionné pour conduire une réflexion sur l’identité de la droite en Europe. Le spectre politique est aujourd’hui complètement morcelé. Qu’est-ce que la droite fondamentalement aujourd’hui ? Est-ce une catégorie qui a encore du sens ?

FX.B. –  Il me semble que oui. Pour commencer, je pense que la politique implique le clivage : la démocratie est le miracle par lequel nos désaccords deviennent des occasions de conversation et non pas de confrontation ; mais cet effort n’est jamais acquis d’avance. Cette certitude m’habite depuis longtemps : depuis mes années étudiantes, je suis inquiet de l’essentialisation des positions, du remplacement du débat par le combat, du soupçon perpétuel envers la pensée divergente, de la transformation du champ démocratique en un champ conflictuel, polarisé par la dialectique de l’ami et de l’ennemi. Je crois que la politique naît de cette expérience singulière qui consiste à hériter ensemble d’un moment de notre Histoire, et à tenter de s’orienter au mieux dans les incertitudes qu’il présente. De ce point de vue, il est normal et nécessaire que des clivages apparaissent, puisqu’il est parfaitement compréhensible que les incertitudes du présent, que le clair-obscur du réel, que le brouillard du monde sublunaire comme aurait dit Aristote, nous obligent à des discernements compliqués qui font naître des désaccords. Ceux-ci sont une chance parce qu’ils permettent d’enrichir la conversation commune d’une pluralité d’options disponibles, qui permettent aussi un choix, qui créent l’espace d’une liberté. La démocratie implique cette pluralité. Je n’ai jamais adhéré au récit macronien de la fin des clivages ; je me sens bien plus en accord avec Chantal Mouffe, qui tient justement à cette définition de la politique comme un lieu de différenciation, de division même. Alfred Sauvy disait que la démocratie ne consiste pas à s’unir ; elle est « l’art de se diviser », c’est à dire de partager nos désaccords sans se combattre, sans se confronter par la violence.

Ce petit miracle-là suppose non seulement d’admettre le clivage, mais même d’éprouver une sorte de jubilation de la conversation. Il y a une joie dans la stimulation du dialogue contradictoire ; il devrait y avoir, en tous les cas, quelque chose d’heureux dans cette expérience de la diversité des points de vue, des regards posés sur le monde. Je crois donc que les clivages n’ont pas disparu.

Mais cela implique d’admettre des clivages politiques – et là pour le coup il s’agit d’un désaccord clair avec la perspective marxiste : je ne crois pas que les individus soient déterminés par leur position sociale. Je crois à la liberté qui fait qu’une personne construit son regard sur le monde, par la culture en particulier, en échappant aux circonstances où l’on prétendrait l’enfermer. Après la réduction à la classe sociale, le déterminisme revient aujourd’hui sous la forme de l’assignation de toute personne à son genre, ou à sa couleur de peau… Je résiste à l’idée de la lutte des classes, de la lutte des races, des sexes, des communautés quelles qu’elles soient, car ce projet me paraît être une manière de démission intellectuelle, d’abandon de l’ambition d’une société de citoyens qui assument des positions et les confrontent dans la discussion collective. Derrière la mise en scène de ces fractures, il y a les mêmes ressentiments faciles, la même paresse intellectuelle que dans l’opposition macronienne entre « progressistes » et « populistes » : dans tous les cas, il s’agit de remplacer l’effort du désaccord intelligible par l’opposition confortable à un ennemi auquel on peut rester hermétique. Le clivage politique, lui, suppose un dialogue ; et sa structuration en droite et gauche, que l’on peut lire depuis plusieurs siècles, me semble toujours d’actualité si nous voulons continuer d’organiser la conversation civique. Encore faut-il, encore une fois, avoir une idée claire de ce qu’on appelle la droite et la gauche. La période que nous vivons impose de repenser ces catégories, et c’est ce que j’ai tenté de faire en menant cette mission pour le groupe PPE.

LVSL – Comment repenser ces catégories ? Sont-elles encore pertinentes à vos yeux ?

FX.B. –  En réalité, l’hypothèse communiste a parasité pendant quelques décennies le champ politique : selon qu’on était à l’Est ou à l’Ouest du mur de Berlin,on défendait l’économie administrée et la planification, ou la perspective opposée qui impliquait de défendre l’économie libérale et l’entreprise privée. De ce fait, la droite est devenue le parti de l’entreprise privée et de la libéralisation ; mais cela ne peut la définir, en particulier quand la gauche, après l’effondrement du bloc soviétique, a admis elle aussi le principe de l’économie de marché. Le clivage entre la gauche et la droite est bien antérieur au communisme, et il ne désigne pas d’abord un débat économique ou budgétaire. C’est ce que j’ai essayé d’approcher dans Demeure, auquel vous faisiez référence : en réalité, dans ce clivage, la question première est celle de notre rapport au monde dont nous héritons, sur un plan pour ainsi dire métaphysique. Il me semble que la gauche, c’est le tempérament qui regarde dans ce monde ce qu’il a d’insatisfaisant, d’injuste, de scandaleux, de révoltant et qui veut changer le monde, qui veut transformer ce qui doit l’être dans la réalité dont nous héritons – jusqu’à la perspective révolutionnaire qui est intimement liée à cette perspective de la gauche. La droite, c’est le tempérament qui regarde dans ce monde des équilibres fragiles et pourtant nécessaires à la vie humaine, qu’il faut considérer avec prudence, parce qu’ils méritent d’être transmis à ceux qui nous suivront et qu’ils constituent ainsi notre responsabilité politique.

On m’a souvent traité de conservateur. Je ne me suis jamais reconnu complètement dans ce terme, parce que conserver pour conserver n’a évidemment aucun sens. Ceux qui se disent progressistes commettent bien souvent l’aberration de prétendre que tout ce qui est nouveau est nécessairement un progrès ; mais se dire conservateur serait tout aussi absurde, si cela consiste à penser que tout ce qui est ancien est forcément meilleur que ce qui peut advenir. En revanche je crois vraiment à une politique de la transmission – à l’idée que la nouveauté et la liberté véritables n’adviennent jamais que par des conditions de possibilité qui les précèdent, et qu’il nous faut transmettre pour l’avenir. De ce point de vue, le cœur de l’activité politique consiste à prendre soin de biens vulnérables dont nous ne sommes pas les auteurs, qui précèdent toute possibilité, et auxquels l’avenir a droit. C’est le cas de la nature par exemple, et de ce point de vue la droite aurait dû être aux avant-postes de l’écologie – qui est une préoccupation éminemment conservatrice, en un sens ! Mais c’est vrai aussi de la culture… Je me suis concentré sur la question de la transmission comme professeur, parce que je crois que la première exigence de justice qui nous lie à ceux qui nous suivront, c’est de leur transmettre non seulement les équilibres naturels qui rendent le monde vivable, mais aussi des équilibres culturels qui font que la société est possible. Dans ma perspective, la droite n’est pas le camp du business contre une gauche prolétarienne, cela n’a aucun sens. La réinvention de ce clivage se fera à mon avis autour de la question de la stabilité ou du mouvement, de la réinvention ou de la transmission ; je crois qu’il y a là un clivage vraiment intéressant à explorer.

LVSL – C’est aussi la droite qui a organisé une forme de grand déménagement du monde. Elle a toujours été à l’avant-garde de l’extension du libre-échange, des grands mouvements qui agitent la Planète, de l’entrée dans l’Anthropocène et de la perturbation de tous les équilibres fragiles qui avaient pu être conçus…

FX.B. –  De fait, cela me permet de mettre au clair une chose vraiment très importante : je ne me suis pas engagé politiquement à droite parce que la droite avait tout bien fait… Si la droite avait eu un bilan parfait quand elle était aux responsabilités, je n’aurais jamais été candidat à l’élection européenne. Je me suis retrouvé propulsé dans cette campagne précisément parce que la droite traversait une crise et qu’elle avait besoin de nouveaux visages, y compris d’un point de vue purement politique. A l’époque, je n’avais jamais pris une carte dans un parti politique ; si j’ai été appelé pour mener cette liste, c’est parce que la droite avait déçu. Bien sûr, je ne peux pas mettre à distance d’un simple geste paresseux le bilan de cette famille politique, ce serait trop facile ; mais disons que je ne me suis pas engagé pour prolonger tout ce que la droite avait fait dans le passé. Je tente, au contraire, dans la mesure du possible, de contribuer à faire en sorte que cette famille politique soit de nouveau fidèle à ce que, je crois, elle n’aurait jamais dû perdre de vue. Et je ne suis pas le seul dans ce cas-là.

LVSL – La droite est aussi un champ en dispute au niveau européen. Viktor Orban a récemment lancé de grandes manœuvres en vue de l’unification des droites radicales en Europe dans un groupe unique. À cette fin, il est sorti du PPE et cherche à s’allier aux groupes Conservateurs et réformistes européens et Identité et Démocratie. Pensez-vous que la droite traditionnelle doit s’allier à ces droites dures ? On dit que Salvini pourrait entrer au PPE…

FX.B. : C’est une dispute à droite, c’est aussi une dispute en Europe qui dure depuis un moment. Orban n’est pas exactement parti pour créer un nouveau groupe. Ce qui vient de se passer est en réalité la conséquence d’un conflit d’assez long terme à l’intérieur du PPE, comme vous le savez, entre Orban et d’autres partis politiques qui composent le PPE. Mon sentiment, c’est que la faiblesse du PPE est là encore d’avoir considéré que le plus important était d’être le plus important des groupes politiques en Europe. Comme si cet objectif tactique pouvait tenir lieu de stratégie ou d’identité politique… De fait, cela a conduit à éviter d’aborder des problèmes qui restent encore impensés, comme la question du libre-échange. Au cours de la rédaction du texte que nous avons publié sur l’avenir de la droite, nous avons eu des débats parfois animés ; le plus approfondi portait sur le travail, et sur la mondialisation. Il y a là des points de dispute, pour reprendre votre expression, qui sont très vifs. Le grand risque serait de ne pas vouloir entendre ce que beaucoup de citoyens européens objectent aux principes qui ont piloté pendant longtemps les institutions européennes : nous restons encore, y compris face à la crise actuelle, beaucoup trop aveugles à tous ceux qui sont laissés sur le bord de la route par le modèle économique qui structure l’Union européenne.

Cela a même un côté un peu décourageant. La prise de conscience ne s’opère pas rapidement, et cela crée une fracture – qui n’est pas seulement une fracture de la droite, mais qui est aussi une fracture de l’Europe. Dans le débat avec le Fidesz, j’ai tout fait pour éviter cette cassure, et je l’assume parfaitement, parce que je crois que le vrai danger est aujourd’hui de voir le fossé se creuser entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est, autour des questions migratoires, culturelles, institutionnelles, mais aussi autour d’un mal-être créé par les impasses du système économique dans lequel nous restons piégés aujourd’hui. Je pense qu’il faut absolument que nous ouvrions les yeux sur ce qui est en train de se passer, et que nous arrivions à nous parler, à nous écouter à nouveau. Les anathèmes ne serviront à rien et ne peuvent que rendre impossible l’unité européenne – qui est pourtant nécessaire dans un monde où les grandes puissances sont en train de se réaffirmer. Un journaliste me demandait la semaine dernière : « Qui profite du départ d’Orban du PPE ? » Pour moi la réponse est très simple : c’est la Chine ! Il suffit de la regarder aujourd’hui déployer sa diplomatie du vaccin en Hongrie… On voit très bien que derrière notre incapacité à nous entendre, il y a des forces politiques extrêmement puissantes qui sont en train d’agir pour dessiner l’avenir du monde, et prendre la main sur l’avenir de l’Europe.

LVSL – Et concernant Salvini, comment est-ce que vous verriez son entrée au sein du PPE ?

FX.B. –  Tout d’abord, je ne crois pas que ce soit une possibilité immédiate. La situation est extrêmement confuse et des déclarations contradictoires sont émises dans toutes les directions. Salvini a aussi indiqué qu’il discutait avec Orban pour créer ce nouveau groupe que vous évoquiez tout à l’heure. Que va-t-il se passer réellement ? En réalité, la Lega a décidé de soutenir le gouvernement de Mario Draghi en Italie ; elle cherche à revenir à ce qu’était en réalité son identité politique initiale, c’est à dire un parti qui représente le Nord de l’Italie avec son ancrage européen. La situation est donc particulièrement incertaine.

LVSL – Un débat important fait rage au sein des républicains autour des thématiques de l’emploi et de la dette. Guillaume Peltier, Damien Abad, Julien Aubert ou encore Aurélien Pradié plaident en faveur d’un discours social plus affirmé et d’un éloignement du discours austéritaire. Éric Woerth comme Laurent Wauquiez contestent fermement leurs positions. Quel regard portez-vous sur ces débats ?

FX.B. –  Il me semble que la situation de la France exige qu’on sorte enfin des clichés superficiels. Comme je vous le disais, une politique de droite ne consiste vraiment pas à défendre les riches contre les pauvres, ou le privé contre le service public – je suis fonctionnaire de l’Éducation nationale, et je n’ai jamais accepté le discours très caricatural qui fleurit souvent à droite sur la fonction publique. Encore tout récemment, dans les débats internes au parti, j’ai redit mon opposition à la fin du statut des fonctionnaires : que gagnerait-on par exemple à supprimer les concours de l’enseignement ? C’est une erreur de croire qu’en précarisant la fonction publique nous ferons avancer la France.

Mais je me sens tout aussi éloigné des facilités irresponsables qui prennent en otage nos débats sur l’économie. Il me semble par exemple absurde de se focaliser sur l’annulation de la dette publique, ou sa conversion en « dette perpétuelle ». Elle est de fait déjà perpétuelle, puisque nous passons notre temps à la refinancer ! Pourquoi faire rêver que ça ira mieux quand on aura refusé de rembourser, quand on n’a jamais arrêté d’emprunter ? Est-ce qu’il suffit de créer de la dette pour que tout aille bien en France ? La réponse est manifestement non… Promettre d’annuler la dette ne peut avoir pour effet que de perturber la totalité du système économique, qui repose sur la confiance en la signature d’un État. Ces débats artificiels nous éloignent de la seule question importante pour l’avenir de notre modèle économique et social : comment réapprendre à produire ce dont nous avons besoin pour rester un pays prospère, uni et souverain ? Aujourd’hui je pense que nous sommes dans une impasse de ce point de vue-là, y compris à gauche où on a du mal à penser cette question – je le vois très bien au Parlement européen. La France a perdu sa base industrielle, elle n’arrive plus à produire, à créer, mais aussi à chercher, à innover, à développer.

La difficulté vient du fait qu’il faut s’attaquer simultanément aux deux causes majeures de cette faillite, sans tricher… La première cause, et nous serons sans doute d’accord sur ce point, c’est une mondialisation devenue folle, parfaitement visible en particulier dans la politique commerciale qui a longtemps servi de matrice à l’Union européenne. Aujourd’hui, vous faites pousser un arbre en France, vous l’envoyez en Chine pour faire un meuble et il revient vers le consommateur en France. Bien des produits de consommation courante ont traversé plusieurs fois la planète avant d’arriver jusqu’à vous ; et après vous expliquez au type qui a besoin de sa voiture pour faire dix kilomètres pour aller bosser que c’est lui qui est responsable du dérèglement climatique : ça n’a pas de sens. Il faut qu’on mette fin à ce délire. C’est pour cette raison que nous avons porté dans notre campagne l’idée de la barrière écologique ; une première étape est le vote du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, que nous avons voté tout récemment au Parlement européen, comme beaucoup de nos collègues de gauche ou des verts : c’est sans aucun doute une cause commune que nous pouvons partager. Nous en avions fait notre engagement majeur en 2019 : il faut que ceux qui veulent importer en Europe aient à respecter les mêmes règles que ceux qui produisent en Europe. Sans cela, nous créons nous-mêmes une concurrence déloyale qui détruit notre économie, nos emplois, et notre capacité de produire. Cela pose un problème de souveraineté parce que si nous ne savons plus produire, nous nous retrouvons dépendants de ceux qui produisent pour nous – nous l’avons vécu pendant la crise ; et bien sûr cela pose aussi un problème social majeur.

Mais on ne résoudra pas ce problème social à coup de démagogie, et c’est pourquoi il faut s’attaquer aussi au deuxième aspect du problème : la France est en plein décrochage, y compris dans l’Union européenne. Beaucoup de pays européens, avec les mêmes règles que nous, ont gardé leur dynamisme économique, et sont restés exportateurs, même pendant la crise ; de notre côté, nous battons les records de complexité réglementaire, de blocages administratifs, et bien sûr de prélèvements obligatoires… Avec tout cela, nous sommes en train de devenir un pays de consommateurs qui alimente avec de la dette publique ses achats dans des pays dont les systèmes sociaux sont scandaleux et les modes de production écologiquement désastreux. Devant une telle faillite, promettre d’augmenter encore nos dépenses publiques sans réfléchir à cette dépendance dans laquelle nous nous enlisons, ce n’est pas la signe d’une politique plus « solidaire », seulement d’une irresponsabilité affligeante.

C’est aussi pour cela que la question de la dette doit être regardée de manière plus large. Pour moi, le débat est très étrange : on s’intéresse toujours au déficit budgétaire, et cela compte bien sûr ; mais le plus grave dans la situation de la France, ce qui montre combien elle est malade aujourd’hui, c’est son déficit commercial. Dans notre cas, les deux indicateurs sont d’ailleurs liés : nous alimentons avec notre déficit budgétaire un déficit commercial grandissant. On ne peut pas appeler cela un « modèle social », c’est un modèle antisocial ! Ce suicide collectif condamne les Français au chômage, à la relégation sociale, à la dépendance ; il conduit aussi à notre dépendance collective à l’égard du reste du monde, et donc à notre impuissance, à l’impossibilité d’agir sur notre destin. Il est temps de retrouver la réalité : cela ne signifie pas mener une politique d’austérité en avertissant que pour rembourser les banques, vous allez vous serrer la ceinture ; mais cela veut dire qu’il faut nous redonner les moyens de produire. C’est cela, l’avenir du seul modèle vraiment social qui soit aussi un modèle économique tenable pour la France, me semble-t-il.

Par Pablo Porlan

LVSL – Concrètement, comment fait-on ? Par exemple, Guillaume Peltier a suggéré une augmentation du SMIC net de 5%. Comment vous vous positionnez par rapport à ce type de proposition ?

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FX.B. –  D’abord, l’Europe doit enfin assumer une rupture complète avec son logiciel. Jusque-là sa doctrine économique était de faire disparaître les barrières, d’abaisser toutes les frontières et de favoriser un monde de flux sans tarifs, sans quotas, pour augmenter au maximum les capacités de marché… Je suis convaincu que le marché unique peut être un atout incroyable dans la mondialisation ; mais aujourd’hui, c’est juste une proie très facile. Si l’on s’arrête sur la question du travail par exemple, je trouve scandaleux qu’on puisse imaginer ratifier un accord sur les investissements avec la Chine alors qu’elle n’a même pas signé les conventions de l’Organisation internationale du travail contre le travail forcé. Cela veut dire qu’on accepte, en principe, de mettre en concurrence les travailleurs européens avec des gens condamnés au travail forcé… C’est socialement destructeur pour nous, et c’est bien sûr moralement scandaleux vis-à-vis de ceux qui vivent cette oppression terrible en Chine. Alors que nous pourrions contraindre ce pays à changer : aujourd’hui, la Chine ne peut se passer du marché européen, qui reste le plus grand marché mondial… C’est peut-être notre dernière chance de lui imposer un rééquilibrage de nos relations, en l’obligeant à respecter nos conditions. L’Europe doit retrouver une économie qui ne soit pas seulement l’extension indéfinie du marché devenu une fin en soi, mais l’expression de nos priorités politiques et un levier stratégique pour les atteindre.

De ce point de vue-là, la barrière écologique, ce mécanisme d’ajustement carbone, est vraiment un moment de basculement. C’est la première fois que nous allons, de cette doctrine d’ouverture maximale, passer à une autre logique. Il ne s’agit pas seulement d’une forme de protection du marché intérieur, mais surtout d’une évolution vers un contexte économique plus équitable pour ceux qui produisent en Europe : leurs concurrents étrangers s’acquitteront de la même fiscalité carbone qu’eux. A terme, cette logique peut pousser l’économie mondiale à être plus vertueuse sur le plan écologique et social ; et elle redonne en même temps de l’oxygène à l’industrie et à l’agriculture en Europe. C’est ce rééquilibrage qui permettra d’améliorer structurellement les conditions de rémunération dans un pays comme la France, en nous sortant du décrochage actuel qui pèse lourdement sur les revenus des actifs. Aujourd’hui, le salaire médian en France est autour de mille sept cents euros mensuels ; il est devenu très difficile de vivre avec ce revenu, plus difficile encore de faire vivre une famille. J’ai vécu comme professeur ce que vivent beaucoup de salariés Français : quand vous travaillez dans une grande ville, votre salaire ne vous permet pas d’y habiter. Il est anormal que tant de gens ne puissent plus vivre là où ils travaillent. : il est révoltant que ceux qui, comme on l’a vu dans la crise actuelle, assument les missions les plus indispensables à la vie et à la stabilité de la société, soient aussi, bien souvent, les moins bien rémunérés. Il y a un vrai problème d’allocation de la valeur dans notre organisation sociale.

Toutes ces questions-là doivent être traitées. Mais ce ne sera possible que si nous nous donnons les moyens de renouer avec la prospérité partagée. Il ne suffit pas de décréter qu’on va augmenter les salaires… Ce serait même entretenir une fiction totalement contre-productive. Typiquement, une augmentation du SMIC tout de suite, sans avoir changé le paradigme général, me paraît être un mensonge dangereux. Je le dis très simplement : si on augmente le SMIC, sans rien changer aux règles du jeu, le principal effet sera de nouvelles fermetures d’usines, donc de nouveaux salariés condamnés au chômage, de nouveaux jeunes dans l’impasse. Derrière un discours prétendument social, il n’y a que l’accélération du décrochage de notre pays, dont les plus modestes et les plus vulnérables paieront encore une fois le prix.

LVSL – Comme la gauche, la droite républicaine a perdu les classes populaires. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

FX.B. – C’est une évolution très préoccupante, vous l’avez dit, de tout le paysage politique français. La victoire d’Emmanuel Macron en 2017, c’est la victoire de la sociologie politique, c’est une élection de classe. Le macronisme n’est pas d’abord un discours sur le monde, une idéologie structurée, un projet clair… Du point de vue intellectuel, c’est la confusion du « en même temps », un candidat qui a fait campagne en revendiquant de ne pas avoir de programme jusqu’à trois semaines avant le premier tour. On ne peut pas dire que ce qui a été mis en avant était le contenu et les idées… Même des macronistes convaincus étaient parfois un peu effrayés du vide intellectuel des discours de campagne. Le macronisme n’est pas une doctrine ; en revanche, c’est une sociologie : c’est le parti des inclus de la mondialisation, des gagnants de l’économie actuelle. La Fondation Jean Jaurès avait réalisé une étude passionnante sur les caractéristiques des électorats de 2017 : l’électorat macroniste était très hétérogène sur beaucoup de sujets, mais il avait un point commun, l’optimisme… 60% des électeurs macronistes disent avoir « réussi leur vie », le plus haut score de très loin, et ne s’inquiètent pas pour leurs enfants. Le macronisme a été une victoire sociologique.

C’est une évolution très préoccupante de la vie politique française, notamment du point de vue de ce que je partageais avec vous tout à l’heure. Je crois que la politique n’est pas un affrontement de classe, qu’elle ne devrait pas l’être en tous les cas. La guerre des intérêts qui s’expriment les uns contre les autres, ce n’est pas la politique, c’est la dissolution de l’idée même du commun qui la sous-tend. Quand il n’y a plus de politique, on en revient à des guerres de clans. La politique, c’est à l’inverse ce qui fait qu’on confronte, non pas des intérêts opposés, mais des convictions, des idées, des perspectives qui ne sont pas mécaniquement déterminées par une position sociale. Si ce n’est qu’une question d’intérêts, dans ce cas, pourquoi la politique ? La réduction du pluralisme démocratique à un conflit sociologique est un appauvrissement préoccupant ; la droite comme la gauche y ont évidemment contribué, par les déceptions qu’elles ont créées, et leur incapacité à assumer leur responsabilité intellectuelle.

LVSL – À vos yeux, dans quelle direction stratégique et idéologique Les Républicains doivent-ils aller à l’occasion de la prochaine élection présidentielle ?

FX.B. –  C’est une question très large… Je vous ai parlé de l’idée que je me fais de ce qu’est la droite ; cela dit sans doute ce que j’espère soutenir comme ligne politique pour la prochaine élection présidentielle. Il faut que nous arrivions à entendre les tensions, les inquiétudes, les ressentiments et les déceptions qui traversent la société. Nous devons les prendre en compte et à leur apporter une réponse. D’un côté, il y a des gens qui prospèrent sur la colère – par exemple le Rassemblement National. Ce qui les intéresse, c’est l’angoisse des gens, plus que d’apporter des réponses. Mais de l’autre côté, je pense qu’il y a un travers immense qui consiste à insulter ceux qui doutent, à leur en vouloir d’avoir peur. On ne fera pas reculer la défiance en la méprisant. C’est sans doute l’impasse d’une politique qui ne cesse de répéter que sa raison d’être est de vaincre le populisme. Le cœur de la politique, c’est de résoudre les problèmes que les citoyens rencontrent, pas de condamner ceux qui les vivent. Aucun parti politique ne retrouvera une majorité en excluant ceux qu’il a déçus. La confiance, ça ne s’impose pas… Si les gens ne votent plus pour la droite, s’ils votent pour le Rassemblement National, ce ne doit pas être une raison de leur en vouloir, mais de nous en vouloir à nous-mêmes et de nous demander ce que nous avons mal fait pour qu’ils ne trouvent plus dans nos propos, dans nos discours, dans ce que nous voudrions partager, une raison de croire à l’avenir. Il ne sert à rien d’en vouloir à ceux qui ne nous écoutent plus : il faut nous remettre en cause jusqu’à ce que les Français puissent nous faire confiance à nouveau.

Sur le fond, pour compléter ce que j’évoquais précédemment, l’urgence pour la droite me semble devoir être l’éducation. Ce sujet devrait être central dans la campagne présidentielle à venir, parce que c’est aujourd’hui le plus grand scandale, la plus terrible injustice sociale. L’enquête PISA montre depuis 2013 que nous avons le système scolaire le plus inégalitaire de tous les pays de l’OCDE, qui produit d’immenses écarts de niveaux, les plus fortement corrélés au milieu social d’origine des élèves. Un jeune Français sur cinq a du mal à lire à 18 ans. Les jeunes Français sont derniers en mathématiques en Europe. Ces statistiques devraient nous empêcher de dormir. C’est notre avenir qui se dessine.

LVSL – Xavier Bertrand assume le fait de passer outre les partis par forme de « geste gaullienne » en affirmant que l’élection présidentielle est la rencontre d’un homme et d’un peuple, alors que d’autres plaident pour une primaire. Quel regard portez-vous sur la façon dont il a construit sa candidature, est-ce une voie stratégique pertinente ?

FX.B. –  Pour le coup, je ne suis vraiment pas un homme d’appareil et je n’ai donc pas de vision très arrêtée sur ces questions-là. Je sais seulement qu’aujourd’hui, il n’y a pas de candidat qui s’impose d’une manière évidente. Et je crois surtout qu’au-delà du candidat, la vraie question pour la droite est celle de son identité politique et qu’elle ne la résoudra pas si elle ne mène pas un débat interne exigeant, et public. On ferait erreur en pensant qu’un candidat va tout résoudre, qu’il s’agit seulement de désigner une personne ; il s’agit d’abord de trancher sur des questions fondamentales : qui sommes-nous ? Qu’avons-nous à dire ? Vous faisiez allusion à nos débats actuels sur la ligne économique ; je ne vois pas comment on peut trancher une conversation de cette nature si on n’associe pas les Français à celle-ci. Appelons ça une primaire, appelons ça comme on voudra, mais dans tous les cas il faudra un moment de démocratie interne à cette famille politique pour qu’elle puisse se définir et se préparer à l’élection présidentielle. Organiser une primaire, ce n’est peut-être pas très gaullien, c’est sûr ; en même temps, ça ne me paraît pas être non plus très gaullien de prétendre que les instituts de sondage doivent désigner notre candidat et notre ligne politique ! Si ce critère avait prévalu, l’histoire politique de la France aurait été très différente… Les sondages se sont presque toujours trompés, et nous devrions quand même en tirer quelques conséquences pour préparer cette élection. Le plus important n’est pas de trouver une personnalité en vogue, mais de trancher d’abord notre ligne politique, de décider ce que nous voulons pour la France, avant de trouver quelqu’un pour dire notre espérance, et lui tracer un chemin dans les années à venir.