Houellebecq : matérialisme et finitude12 min read

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« Le paradoxe est la passion de la pensée, et le penseur qui est sans paradoxe est comme l’amant qui est sans passion : un médiocre type » disait Kierkegaard. De paradoxes, l’oeuvre de Houellebecq en est gorgée. Plat romancier dont le succès tiendrait à la médiocrité de la modernité pour les uns. Écrivain de génie qui a saisi mieux que nul autre l’esprit du temps pour les autres. La parution de son dernier roman Sérotonine nous invite à relire son oeuvre.

Ce livre est un étrange retour aux thématiques de ses premiers romans, celles qu’on avait découvertes avec Extension du domaine de la lutte et Les particules élémentaires. On y retrouve la vie morne et terne, les échecs amoureux, la misère sexuelle et la décrépitude des corps. Mais alors qu’Extension du domaine de la lutte et Les particules élémentaires excluaient tout motif transcendant, Sérotonine s’achève sur une référence à la figure du Christ. Trajectoire paradoxale, mais comme le rappelait Henri Lefebvre, un paradoxe est souvent une contradiction non-perçue. C’est cette contradiction inhérente à l’oeuvre de Houellebecq qu’il s’agira d’interpréter.

Un matérialisme tensionnel : histoire et biologie

Extension du domaine de la lutte s’est imposé comme un classique dans lequel des personnes aux convictions divergentes peuvent se retrouver. Le style plat et décalé du roman dévoile à merveille un univers désenchanté. À travers le récit d’un cadre informaticien et d’un de ses collègues, Houellebecq décrit la misère sexuelle, affective et intellectuelle des individus dans la société capitaliste post-industrielle. Leur seul objectif : l’amour, c’est-à-dire la jouissance sexuelle. Objectif impossible pour le narrateur et son collègue, tous deux trop laids et trop peu intéressants pour séduire. Une sensibilité conservatrice et réactionnaire y verra le désastre d’un monde soustrait à toute transcendance politique ou religieuse. Un monde réduit à la seule logique de la comptabilité marchande. Une sensibilité de gauche y verra les ravages du capitalisme contemporain qui par réification prive les individus de la possibilité de donner un sens authentique à leur vie. Il n’y a nulle transcendance dans les premières oeuvres de Houellebecq, au sens rigoureux du terme : rien ne trouve son principe hors de ce monde insipide.

Une des thèses notoires de Houellebecq est que l’expansion du capitalisme post-industriel affecte et infecte le plan sociétal ou inter-individuel. Cette expansion de la logique capitaliste conduit à une extension de la lutte : la sexualité est un système de hiérarchie sociale dans lequel se déroule une lutte sans merci entre les individus. Lutte qui a pour enjeu de pouvoir forniquer. La compétition sexuelle s’adjoint à la compétition salariale et devient un facteur déterminant pour la reconnaissance sociale et le bien-être de l’individu. Cet axe principal de l’oeuvre de Houellebecq permet de comprendre les références toujours plus appuyées à la biologie. Références que l’auteur de Plateforme utilise bien au-delà de leur domaine scientifique borné et qui constitueront une grille d’interprétation réductionniste-biologique.

Là est la contradiction : entre une interprétation matérialiste-historique du monde social et une lecture biologiste. Ces deux grilles d’interprétation sont toutes les deux opérantes dans Extension du domaine de la lutte. En effet, le monde social que décrit Houellebecq peut être lu comme une certaine phase des sociétés occidentales dans la dynamique générale du capitalisme. On pourrait presque voir un schéma marxiste : l’expansion de la logique économique conduit à une transformation des moeurs et des modes de vie. Or, Houellebecq nous livre dans le même roman la célèbre description du mâle alpha ou mâle dominant. Dans la veine d’un darwinisme social, la lutte sexuelle est pensée moins sous l’angle d’une résultante socio-historique que sous le modèle transposé de la sélection naturelle. Cela conduit logiquement à une naturalisation de la conflictualité sociale. Cette dernière sera pensée avec le prisme d’une nature humaine quasi-indépendante du procès socio-historique.

Extension du domaine de la lutte contient cette contradiction, qu’on retrouvera sous des formes différentes dans les oeuvres ultérieures. Mais l’oscillation entre une grille de lecture matérialiste-historique et un prisme réductionniste-biologique se fera toujours plus en faveur du second terme.

L’infléchissement réductionniste

Dans Les particules élémentaires, un des deux protagonistes fait une découverte scientifique révolutionnaire. Elle dissocie la reproduction du plaisir et permet de créer une nouvelle espèce issue de l’être humain. Il met fin à sa vie dès cette découverte réalisée, ayant gâché son amour. Les deux autres personnages principaux connaissent un sort encore plus sombre. On voit comment le primat biologique s’affirme : à la misère sexuelle et ses conséquences sociales et psychiques, seule une solution biologique est possible.

On retrouvera cette idée plus développée dans La possibilité d’une île. Mettant en scène un personnage d’un rare cynisme, le roman narre la vie d’un humoriste qui ne croît en absolument rien, sauf en l’amour (entendre : la jouissance procurée par l’acte copulatoire). Cet individu fréquente une secte religieuse qui fait une découverte révolutionnaire sur le clonage humain. N’ayant pu réaliser son amour, le protagoniste se suicide. Il est l’ancêtre lointain d’une nouvelle espèce néo-humaine. Les membres de cette dernière peuvent procréer seuls et ne communiquent entre eux que par télématiques. Libérés de la tyrannie du sexe, donc du monde social, ils sont par là même délivrés de tout un panel d’émotions humaines comme la tristesse ou la joie. Ils vivent ainsi en sérénité. L’infléchissement biologique est radical : le procès socio-historique du monde humain est anéanti par le motif de l’évolution de l’espèce.

Il n’y a dès lors nulle surprise à voir le retour du religieux dans Soumission. Dans Plateforme et La possibilité d’une île, Houellebecq, par ses personnages, prévoyait le déclin inéluctable des pays musulmans. Ces derniers, en important les nouvelles avancées technologiques et scientifiques des pays « occidentaux », intègrent également leurs valeurs athées et nihilistes qui minent la vitalité religieuse. Soumission contredit cela. Après une description de la résorption du chômage en France digne d’un économiste de bac à sable, Houellebecq pense l’Europe sauvée essentiellement par le regain religieux. C’est qu’il a abandonné toute vision historique pour sombrer dans un registre purement vitaliste. Houellebecq pense la « civilisation européenne »  comme un organisme en phase terminale de décrépitude. Au contraire l’ « Islam », dispose d’une vitalité jeune et guerrière, prête à conquérir de nouveaux territoires. Le sophisme organiciste, qui consiste à appliquer des modèles biologiques à des réalités socio-historiques, est une antienne aussi vieille que la pensée politique.

Une acceptation implicite de l’idéologie dominante : la finitude

Ce réductionnisme biologique mène tout droit au nihilisme. De la même manière qu’un organisme naît, croît et périt, les réalités socio-historiques sont anéanties et l’être humain est ravalé au rang de la bête. Le bonheur, c’est remplir le temps qui nous sépare de la mort en copulant. Le sens — le corps a pour terme la mort — anéantit le sens — la signification d’un vécu humain authentique. L’être humain n’a d’autre but que de persévérer dans son être, c’est-à-dire pour le dire aussi vulgairement que Houellebecq, il n’a d’autres desseins que de baiser. Le sexe est la condition de toute relation dans l’univers de Houellebecq. Ce prisme qui naturalise relations sociales et sociétales ne conduit qu’à faire le lit de l’idéologie du néolibéralisme. Selon cette dernière, la conflictualité sociale n’est pas due à une division inégalitaire et structurelle de la société en classes. Elle n’est pas due à l’exploitation de certains par d’autres, à une appropriation exclusive par certains des ressources et des moyens de production, à une concentration des monopoles.

Pour l’idéologie dominante du néolibéralisme, cette conflictualité a bien plus à voir avec une nature humaine. Le monde socio-historique est conflictuel comme l’est le règne animal. On comprend la rémanence du « darwinisme » social.

La vision du bonheur chez Houellebecq est symptomatique de cela. L’auteur de Soumission pense majoritairement le bonheur sous le modèle romantique de la fusion-isolation de deux membres. Un couple est heureux lorsque chaque membre s’adonne pour l’autre. Un couple n’est heureux que dans un état de relative autarcie sociale, lorsqu’on ne pense plus à ses proches, au collectif, mais exclusivement au bien de l’autre. Les rares individus qui accèdent temporairement à l’amour dans l’oeuvre de Houellebecq accomplissent dans le geste même de mise entre parenthèse du monde social le modèle idéologique du néolibéralisme : ils se retirent du monde politique et social. Cette vision de l’homo eroticus n’a rien à envier à l’homo economicus de l’économisme.

Houellebecq passe pour un critique au vitriol de la modernité libérale. S’il en dévoile bien les aspects sombres avec un indéniable talent, il adopte pourtant certaines de ses caractéristiques essentielles. Il en décrit certes avec une pénétrante acuité les conséquences politiques et sociales désastreuses, mais il n’en ébauche nullement le début d’une contestation. La noirceur de son propos n’aboutit pas à une contestation littéraire. À la possibilité toujours ouverte de transformer le règne des choses, Houellebecq opte plutôt pour la résignation. Une résignation certes torturée et cynique — romantisme oblige —, mais une acceptation tout de même. L’être humain est fini, borné. Il se replie sur lui-même, sur l’échelon individuel. Atome sociale, il ne s’oriente qu’en fonction de ses fins exclusivement personnels. Il n’est capable d’aucune action collective revendicative.

L’individu est incapable de désirer un monde égalitaire. L’être humain est strictement limité à ses seuls intérêts individuels, c’est-à-dire, pour le dire dans le ton de Houellebecq, à tout ce qui touche sa bite. Il n’est capable d’aucun mode poussé de vie collective. On arguera qu’il y a bien un aspect social dans Sérotonine. Mais Houellebecq n’aborde la révolte des paysans qu’à la fin du roman, en quelques pages. Et il l’amène de manière boiteuse, par l’ex-profession du narrateur. Houellebecq n’en fait qu’un arrière-fond qui sert d’accompagnement aux vicissitudes amoureuses du protagoniste. Il ne la travaille pas pour elle-même dans sa portée symbolique et politique. Il développe somme toute peu la fonction de l’Union européenne dans cette crise du monde agricole et paysan. On regrette cela, car ce sujet toujours plus brûlant mériterait un grand roman. On ne peut certes pas imposer à l’écrivain ses thématiques. Mais il semble que cela soit davantage lié à un symptôme du refoulement du monde social. Refoulement qui a pour cause ce réductionnisme biologique.

Le cas Houellebecq : le refoulement du monde social comme symptôme de notre modernité

Déhistoriciser le monde social, en faire un processus naturel, c’est se condamner à créer toutes sortes de golems. Des créations symboliques et matérielles, engendrées par l’être humain, mais qui se retournent contre lui et l’asservissent. Et le monde social en vient à oublier qu’il est à l’origine de ces hypostases, qu’elles prennent des formes aussi différentes voire opposées que Dieu, la Religion, la Nation ou l’Économie de marché.
Houellebecq déclarait il y a quelques années, en 2015, qu’il n’« était plus athée ». Et il se confiait sur un plateau télé en disant que l’athéisme était de plus en plus difficile. Dès lors, on ne doit pas s’étonner que Sérotonine s’achève sur la figure du Christ. Le réductionnisme biologique, présent jusqu’à même le titre, conduit nécessairement à reconduire de nouvelles hypostases en déhistoricisant le monde social. Il amène nécessairement à une sorte de retour de la transcendance, figure larvée de la rédemption d’un monde jugé immoral ou amoral.

Grand écrivain au style plat, visionnaire conservateur, anti-moderne qui doit une grande part de son succès et de son style aux conditions historiques et culturelles de la modernité, Houellebecq est assurément paradoxal. Mais il n’y a plus la contradiction dynamique et ouverte de son premier roman. Il ne reste désormais qu’un jeu entre un réductionnisme-biologique et un spiritualisme larvé. Ces deux éléments se renforcent en s’opposant. Cela laisse loin l’enthousiasme qu’on pouvait avoir après Extension du domaine de la lutte et La carte et le territoire.

Houellebecq désormais se répète. Cela se ressent dans la structure narrative de l’oeuvre. Mais aussi dans le style et le contenu de l’ouvrage, où il multiplie les provocations sans arrêt. À tel point que ça en devient lassant et rédhibitoire pour la lecture. Surenchérissant, Houellebecq décrit une sexualité encore plus « dépravée ». Une femme se retrouve à être pénétrée par un doberman et à sucer simultanément un bull-terrier. On y lit aussi que les Hollandais ne sont pas un peuple mais une race exécrable de commerçants. Et le narrateur mentionne plusieurs fois la perte de sa « virilité » qui le chagrine fort, « vu qu’il n’est pas un pédé ».

C’est presque avec délivrance qu’on lit alors la référence christique à la dernière page. Comment se sauver de ce romantisme cynique, attardé et pathétique sinon par une figure transcendante qui assure la rédemption ?

Assurément, Houellebecq ressasse, radote. Il est intellectuellement mort. Mort qu’il avait peut-être anticipée. En effet dans La carte et le territoire, grand roman, il se mettait lui-même en scène comme personnage. Personnage qui finit assassiné. Il y a tout lieu de penser que sa mort romanesque témoignait encore de son génie visionnaire ; elle préfigurait sa mort de grand écrivain. Depuis La carte et le territoire nous n’assistons plus qu’à la décrépitude d’un cadavre.


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