Infopro Digital : un leader de la presse professionnelle en conflit avec ses salariés

Nul besoin d’être le groupe Bolloré pour s’affirmer comme leader d’opinion, l’empire de la presse professionnelle, Infopro Digital, en est la preuve. Ce dernier fait peu parler de lui alors qu’il est pourtant un acteur omnipotent de l’économie, privée comme publique. Avec ses quelques soixante titres et les nombreux salons qu’il organise, Infopro Digital est une affaire qui rapporte autant que l’industrie du luxe, ce qui n’empêche pas ses salariés, soumis à une valse d’actionnaires, d’avoir du mal à faire entendre leur voix. Par Nicolas Guillon, journaliste.

L’opération pourrait constituer la vente la plus importante de l’histoire de la presse professionnelle française. On évoque une transaction à plus de deux milliards d’euros. Le joyau mis aux enchères ? Le groupe Infopro Digital, propriétaire du Moniteur, de La Gazette, de LSA et de L’Usine nouvelle, pour ne citer que les titres les plus prestigieux de la maison. La direction d’Infopro dément l’information ; cependant a-t-elle vraiment son mot à dire dans ce jeu du LBO (Leveraged buy-out, c’est-à-dire rachat avec effet de levier) ? L’opération consiste en effet à se passer la balle de la participation entre fonds actionnaires, à intervalles réguliers, en engageant un minimum de fonds propres et par voie de conséquence en exigeant des niveaux de rentabilité toujours plus élevés. 

L’AGEFI (Agence économique et financière) confirme pourtant que le Britannique TowerBrook, détenteur de 74 % du capital d’Infopro, entend bien céder ses parts dans les prochaines semaines et qu’il a dans cette optique mandaté la banque Morgan Stanley pour engager le processus concurrentiel (22/02/2022). Cinq fonds seraient sur l’affaire mais une source syndicale avisée dit avoir repéré au sein du quintette « au moins deux épouvantails », qui ne seraient là que pour faire le nombre en quelque sorte. TowerBrook avait pris la main en 2016, investissant pour une période de trois ans, renouvelable deux fois : la future vente se situerait donc bien dans les clous du LBO. Pour éclairer le fonctionnement du système, précisons que TowerBrook avait déjà été une première fois l’actionnaire d’Infopro, avant de vendre à Apax Partners : digne d’un échange de fond de court à Roland-Garros.

Si le groupe Infopro Digital, qui aime à cultiver la discrétion, n’a pas la notoriété du groupe Bolloré, il n’en est pas moins un géant de l’information et un champion du capitalisme décomplexé. Avec plus de 60 marques dans son panier couvrant les secteurs clés de l’économie (assurance et finance, automobile, construction, distribution, industrie, secteur public) et une quarantaine de salons organisés sur trois continents, il est un leader d’opinion XXL. « Ces dernières années, ces activités ont toutefois été reléguées au second plan par la fourniture de solutions digitales aux entreprises : logiciels, bases de données et autres plateformes de leads », explique une source interne. Ce virage numérique opéré à partir de 2009, Christophe Czajka, le président d’Infopro Digital, aurait, selon cette même source, cherché à le valoriser à hauteur des groupes technologiques. En vain. Il faudra donc se contenter de deux milliards, ce qui reste malgré tout un très bon prix.

Le Moniteur : village rebelle dans l’empire Infopro

Fort d’un chiffre d’affaires de 480 millions d’euros et de près de 4 000 « collaborateurs », Infopro met fièrement en avant une croissance annuelle de 20 % depuis sa création en 2001. Le LBO n’est pourtant pas forcément compatible avec le bien-être des salariés, à mesure qu’augmente la pression qu’il exerce sur l’entreprise. S’il est difficile de récolter des données à l’échelle du groupe, parcourir sa vitrine permet cependant d’en apprendre. Le Moniteur constitue par exemple le village rebelle de l’empire Infopro. Racheté à bon prix fin 2013, le groupe de presse séculaire vient d’une autre culture et il n’a pas suffi de l’arracher aux grands boulevards de Paris et de le rapatrier au siège d’Antony pour le faire entrer dans le rang. Une importante partie de sa rédaction a d’ailleurs profité de la clause de cession liée au rachat par TowerBrook pour aller voir ailleurs. Mais ceux qui sont restés n’ont jamais cessé de lutter depuis, autant pour l’augmentation de leurs salaires, que contre la détérioration de leurs conditions de travail, en témoigne le récent mouvement de grève opéré au début du mois d’avril. 

Car Le Moniteur est aussi la louve nourricière du groupe. Assis comme La Gazette sur un confortable matelas d’abonnements, souvent payés par de l’argent public (administrations et collectivités font le gros du contingent), il est le titre qui rapporte le plus à Infopro. En 2021, son Ebitda (revenus de l’entreprise avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement), un indicateur américain qui a remplacé l’excédent brut d’exploitation, a atteint 170 millions d’euros, et son résultat net 29 % de ce dernier, soit un des ratios les plus élevés de France, au niveau de l’industrie du luxe. Et c’est précisément l’Ebitda qui est pris comme base de calcul dans le cadre du LBO : selon l’AGEFI, TowerBrook pourrait accepter un accord de vente à 13 fois l’Ebitda.

Pourtant, en dépit de ces performances, une revalorisation salariale ne semble pas négociable. La direction d’Infropro a tout juste consenti une augmentation de 3 % pour la poignée de salariés gagnant moins de 28 200 € et de 1 % pour ceux se situant dans la tranche supérieure, jusqu’à 37 200 €. Les syndicats ont calculé que pour 100 euros gagnés en 2021 ce sont donc deux centimes qui seront repartis entre les moins bien lotis. Mais ceux-ci pourront toujours se consoler avec l’augmentation de leur productivité, la valeur ajoutée par salarié étant passée de 135 000 € en 2015 à 188 000 € en 2021 (source : FO Groupe Moniteur).

Risques psychosociaux pour les salariés

Car chez Infopro, on peut toujours douter du fait que le pire n’est jamais certain. À la suite d’un suicide en 2019, non reconnu par la direction, et d’une décision de justice, le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail du Groupe Moniteur a confié au cabinet Alterventions la réalisation d’une mission d’observation des risques graves encourus par les salariés. Nous avons pu avoir accès au rapport d’expertise de 220 pages rendu le 15 octobre 2021. L’auditeur pointe un organigramme quasi inexistant, au sujet duquel il s’interroge : y a-t-il une volonté manifeste de maintenir un flou managérial ? Il souligne également une forme de procrastination quant à la gestion des postes laissés vacants : – 32 % de CDI entre 2013 et 2020, turn-over des pigistes. Un dialogue social dégradé et de trop faibles niveaux d’investissement sur les outils de travail sont par ailleurs observés. « Sans changements structurels, la situation nous apparaît alarmante du fait de l’exposition continue à des facteurs de risques professionnels délétères pour la santé des salariés », écrivent les rapporteurs, qui recommandent l’établissement d’un plan d’actions en matière de ressources humaines et, « compte tenu du modèle propre à Infopro Digital », invitent l’Inspection du Travail et la Carsat à suivre particulièrement ce travail. Au-delà des faits, le cabinet Alterventions s’inquiète d’identifier une stratégie financière : la hausse du chiffre d’affaires par la réduction des coûts de production. Une stratégie, guère surprenante à l’heure d’un néolibéralisme triomphant, mais l’auditeur précise sa vision : la tactique serait, selon lui, centrée sur l’Ebitda, ce sacro-saint indice qui, lorsqu’il est positif, a le grand mérite de mettre en exergue la rentabilité de l’activité de l’entreprise – en d’autres termes le fait qu’elle gagne de l’argent, sans toutefois considérer ses politiques de financement et d’investissement. Le rapport explique ainsi comment un simple chiffre peut devenir un outil de pilotage interne au détriment d’une stratégie de moyen terme, influant jusqu’au choix des profils des dirigeants : des cadres exécutifs spécialistes de la croissance par acquisition. Autrement dit, les salariés du Groupe Moniteur seraient systématiquement mis en échec par un management dont les objectifs sont décorrélés des moyens mis en œuvre pour les atteindre. 

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Bien entendu, la direction d’Infopro Digital nie en bloc cette logique financière sauvage. Elle s’appuie pour ce faire sur un certain nombre de distinctions et certifications, comme autant de labels de greenwashing pour une centrale à charbon, à l’image de TowerBrook qui adhère aux principes de la participation responsable des Nations Unies. Sur le site Internet d’Infopro, on peut ainsi lire que le palmarès Capital des 500 meilleurs employeurs l’a placé en 26e position pour la catégorie high-tech en 2021. Dans cette great place to work, il est également revendiqué une politique de RSE qui n’est « ni une posture de communication ni une valeur de façade » mais qui « se caractérise au contraire par des actions concrètes qui mobilisent et engagent tous les collaborateurs pour œuvrer positivement à l’impact environnemental et social de l’entreprise ». C’est pourquoi le groupe n’était au départ pas loquace pour répondre au rapport d’Alterventions. Mais il a fini par concéder à mandater le cabinet Plein Sens pour contre-enquêter, lequel vient de rendre ses préconisations. Si les salariés du Groupe Moniteur n’ont pas encore eu le temps de se positionner par rapport à celles-ci, selon nos informations émanant d’un proche du dossier, Plein Sens n’aurait pu éluder le malaise, appelant à une médiation pour éviter tout blocage du dialogue social, médiation dont la direction d’Infopro aurait accepté le principe. Celle-ci n’a toutefois pas répondu à notre demande d’interview.

L’appel à Emmanuel Macron

En attendant l’officialisation de la vente, une lettre a été adressée à Emmanuel Macron. Les salariés se demandent s’ils ne pourraient pas bénéficier d’une manière ou d’une autre du très juteux deal qui s’annonce. Il est vrai qu’Infopro brasse beaucoup d’argent public. Le groupe a bénéficié de deux prêts garantis par l’État (PGE) et use de la réduction Fillon des cotisations patronales sur les bas salaires. Il organise également le Salon des maires et des collectivités locales, qui se tient chaque automne au parc des expositions de la Porte de Versailles en même temps que le Congrès des maires, généralement clôturé par le président de la République. Infopro a également créé l’année dernière la chaîne maires.tv. Peut-on imaginer cet argent du contribuable retomber un jour dans les poches des salariés plutôt que dans celles d’actionnaires britanniques ou américains ? 

L’ancien banquier de chez Rothschild, fraîchement réélu et pour qui le LBO et de l’Ebitda n’ont pas de secret, a, à la faveur de sa campagne, repris à son compte le concept de « dividende salarié », défendu par l’ex-numéro 2 du Medef Thibaut Lanxade, qui obligerait une entreprise rémunérant ses actionnaires à distribuer une part de la valeur ajoutée à ses employés. Durant le conflit social du printemps, la direction d’Infopro Digital a de son côté promis d’ouvrir une négociation sur l’intéressement, sans plus de détails. Au cours de la pandémie, elle avait refusé de verser la « prime Macron ».