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Durant sa présidence, le charismatique et néolibéral président Barack Obama était régulièrement qualifié de « marxiste » et de « communiste » par les médias américains alors qu’il mettait en place de timides réformes après la pire crise économique qu’ait connu le monde en 80 ans. Dans ce contexte, lancer un média qui se revendique du socialisme semblait alors complètement en décalage avec la réalité. C’est pourtant le pari qu’a fait Bhaskar Sunkara, à l’époque encore étudiant, qui a créé Jacobin en 2010, une publication sur le web qui a rapidement donné naissance à un magazine. Aujourd’hui, la plus jeune élue du Congrès américain, Alexandria Occasio-Cortez, s’assume ouvertement socialiste et l’homme politique le plus populaire du pays n’est autre que Bernie Sanders. Jacobin participe à la bataille politique et culturelle pour l’hégémonie, et au redéploiement du socialisme aux États-Unis.


La naissance de Jacobin est discrète et se fait sur un champ de ruines : les résidus de mouvements ouvriers organisés ont tous fait allégeance au Parti démocrate qui est entièrement acquis aux grands intérêts, tandis que les partis plus à gauche sont groupusculaires. Bhaskar Sunkara, qui édite alors le blog des jeunes Democratic socialists of America (DSA), explique : « Globalement, surtout chez les jeunes, les courants dominants étaient l’anarchisme et des formes d’autonomisme ». La tradition socialiste américaine, incarnée notamment par Eugene V. Debs dans les années 1920 semble à ce moment-là définitivement terrassée par des décennies de divisions, de répression étatique et de cooptation par le Parti démocrate. Sunkara, qui découvre le marxisme par ses lectures à la bibliothèque durant l’adolescence, est insatisfait des médias qualifiés de « gauche » qui occupaient la scène médiatique. Il les juge soit trop inaccessibles – telle la très intellectuelle New Left Review, à la présentation plutôt austère – soit trop compromises avec l’establishment dont The Nation serait, selon lui, devenu un « porte-parole insipide et politiquement complaisant ». « Le but de Jacobin était double. Premièrement, aider le socialisme américain en prenant part à un débat plus large avec les liberals [aux États-Unis, liberal désigne globalement les sympathisants démocrates NDLR] et d’autres personnes pour rendre nos idées plus accessibles. Ensuite, il s’agissait, au sein de la gauche, de se battre pour utiliser un idiome – celui du marxisme et du socialisme – plutôt que de jeter le bébé avec l’eau du bain ».

« Notre intention était d’essayer de sortir du ghetto de la gauche et de s’introduire dans un débat plus large, sans bien sûr changer nos opinions  »

Il forme autour de lui une petite équipe de rédacteurs composée de jeunes du DSA comme Chris Maisano et Peter Frase. À ces derniers, s’ajoute un « assortiment un peu au hasard » de la gauche américaine dont des rédacteurs issus du Left Business Observer (LBO) de Doug Henwood – le site web du LBO illustre à lui seul le délabrement esthétique du marxisme au début des années 2010. Rapidement, Bhaskar Sunkara et les autres se lancent sur Internet avec seulement un budget de quelques centaines de dollars. « Mais là, ce que j’ai réalisé, en gros, c’est qu’il y a un vrai risque à ne créer qu’une publication en ligne, parce qu’il est très facile d’être ignoré » raconte-t-il. Alors que le discours sentencieux professe la mort prochaine du papier, remplacé par les liseuses et smartphones, il décide pourtant de faire un choix à contre-courant : lancer un magazine papier.

Le numéro 27 de Jacobin Magazine © Cover Art by Luke Brookes / Page Facebook de Jacobin

L’idée était de récupérer des abonnements à l’année dès l’annonce de la création et d’utiliser entièrement cette somme pour financer le premier numéro, en espérant que le nombre d’abonnés doublerait entre chacun des premiers numéros. Après une audience d’environ une centaine d’abonnés par mois, il parvient à atteindre une diffusion d’environ 700 numéros lorsque débute le mouvement Occupy Wall Street, qui lui offre une croissance inespérée. « Je déteste le dire comme ça, mais les manifestations à Madison dans le Wisconsin, en 2010, nous ont aussi un peu aidé ». L’intérêt de la presse bourgeoise via Christopher Hayes, un commentateur de MSNBC plutôt à gauche et un portrait du New York Times attirent ensuite davantage de lecteurs. « En d’autres termes, s’il y avait un débat politique sur un quelconque sujet, nous intervenions avec une perspective socialiste. S’ils discutaient sur leurs blogs avec leurs graphiques, nous avions nos propres graphiques. Notre intention était d’essayer de sortir du ghetto de la gauche et de s’introduire dans un débat plus large, sans bien sûr changer nos opinions ». C’est cette obsession pour la diffusion des idées socialistes au plus grand nombre qui est sans doute la marque de fabrique la plus évidente de Jacobin. Aujourd’hui, la diffusion du magazine dépasse les 40 000 abonnés et le site web enregistre environ un million de visites par mois.

Bhaskar Sunkara, fondateur de Jacobin. © Christopher Neumann Ruud

Les personnages politiques unanimement respectés et applaudis par le reste des médias américains ne sont pas épargnés, tel l’ancien sénateur de l’Arizona John McCain, décédé en 2018, ni les nouvelles coqueluches du système, comme Joe Biden, vice-président de Barack Obama, Beto O’Rourke, télégénique candidat démocrate à l’élection sénatoriale du Texas en 2018 ou encore Elizabeth Warren, sénatrice du Massachusetts et candidate à la primaire démocrate pour l’élection présidentielle de 2020. Même Bernie Sanders, très proche des idées portées par Jacobin, fait l’objet d’un regard critique. Ses opinions en matière d’armes et de politique étrangère sont à titre d’exemple pointées du doigt. Si la proximité avec le Labour de Jeremy Corbyn et les figures issues des DSA sont assumées, elles ne prennent qu’une place assez faible dans le contenu global des publications.

« Nos idées les plus fondamentales doivent être suffisamment simples pour pouvoir les expliquer à tout jeune de 16 ans. »

Néanmoins, le magazine papier, dont les bénéfices servent à assurer la gratuité de tous les articles publiés sur le web, n’aurait sans doute pas connu un tel succès sans les illustrations très bien réalisées qui y figurent. En rupture radicale avec le design âpre des publications classiques de gauche radicale, Jacobin adopte rapidement des couleurs vives et des motifs branchés pour ses couvertures et illustrations. Cette esthétique, issue du travail de Remeike Forbes, contribue largement au succès du magazine auprès des millenials qui redécouvrent avec intérêt les idées socialistes pratiquement disparues dans les pays anglo-saxons. Certains dessins, comme le schéma de guillotine dépeinte en brochure de montage IKEA, ou le détournement du logo de la 21st Century Fox pour célébrer le 100ème anniversaire de la révolution russe de 1917, sont significatifs d’une symbiose entre références culturelles contemporaines et retour à l’audace artistique d’un courant politique qui souhaite radicalement réinventer toute la société.

La couverture du 10ème numéro de Jacobin : une guillotine façon plan de montage IKEA. ©Jacobin

Pour ne pas se cantonner à un public de jeunes et d’universitaires, Jacobin couvre aussi largement les mouvements sociaux américains et travaille parfois en lien avec des syndicats, comme en 2014 lors des grèves massives d’enseignants à Chicago en publiant Class Action, un manuel contenant analyses intellectuelles et conseils de mobilisation. « Un peu comme la gauche française, nos derniers bastions sont les infirmières et les enseignants. Bon, nous n’avons pas les postiers, c’est quelque chose que vous avez [rires] ». « Je pense aussi que nous avons parfois cette image des classes populaires qui ne s’intéressent qu’aux choses les plus basiques, aux titres simples, ce genre de choses, mais en réalité les gens ont toutes sortes d’intérêts étranges » continue Bhaskar Sunkara.

S’il ne fait aucun compromis sur ses opinions politiques, Sunkara est très attentif à la bonne santé financière de Jacobin et se montre très doué en négociations. Pour financer le magazine à ses débuts, il achète et revend d’ailleurs des Playstations pour faire de petits profits. Le site web et le magazine dédient aussi un peu d’espace à la publicité, qui représente environ 7 % des revenus de Jacobin. Si cela peut prêter à sourire, Sunkara insiste sur le fait que « la comptabilité de gauche ou de droite, ça n’existe pas », que l’indépendance reste totale, ces ressources servant à financer la gratuité de tous les articles publiés sur le web afin de toucher un public toujours plus large. Ses salariés sont syndiqués et rémunérés décemment tandis que le magazine est une société à but non lucratif.

« Il y a un vrai risque à ne créer qu’une publication en ligne, parce qu’il est très facile d’être ignoré »

Quid de l’avenir ? Avec un magazine qui repose sur un plateau de diffusion de 40 à 50 mille abonnés, Jacobin se développe désormais par d’autres formats et se lance dans d’autres pays : partenariat avec Ada en Allemagne, franchises pour Jacobin Italia et une production de podcasts, lancement de Catalyst – un journal académique -, publication de plusieurs livres avec l’éditeur Verso Books et surtout rachat de Tribune, journal historique du travaillisme britannique. Bhaskar Sunkara, qui vient de publier son livre The Socialist Manifesto, ajoute qu’un documentaire sur l’histoire du socialisme aux États-Unis et peut-être une publication en portugais arriveront prochainement. Consacrant déjà beaucoup de moyens à la couverture de l’international, Sunkara explique sa démarche : « Je pense qu’une des choses que nous faisons différemment des autres publications américaines est l’équilibre entre le fait de ne pas être trop centrés sur les États-Unis, tout en ne faisant pas non plus du tourisme révolutionnaire consistant uniquement à se concentrer sur de nobles luttes à l’étranger pour mieux ignorer les personnes qui luttent dans votre propre pays ».

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