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L’assassinat du journaliste d’opposition Jamal Khashoggi fournit une manifestation supplémentaire de l’autoritarisme sans freins qui caractérise le pouvoir saoudien. Jusqu’à présent, le prince héritier Mohammed Ben Salman jouissait d’une image relativement positive dans les chancelleries et médias occidentaux ; il apparaissait comme le « réformateur » qui allait mener le royaume saoudien sur la voie d’une démocratisation progressive. Cette image prend l’eau. La réalité du pouvoir saoudien, bien différente, apparaît au grand jour. Retour sur la fin d’une illusion qui devrait interroger les chancelleries occidentales, à l’heure où Riyad se lance dans un affrontement géopolitique d’ampleur avec ses voisins.


Le 5 octobre dernier, le Washington Post publie une colonne blanche sous la photo d’un de ses journalistes, Jamal Khashoggi. Le Saoudien de 59 ans n’est plus réapparu depuis le 2 octobre, date à laquelle il est allé retirer au consulat saoudien d’Istanbul un document prouvant son divorce. L’homme n’est jamais sorti du consulat. Au bout de trois semaines, les Saoudiens ont officialisé la mort du journaliste, causée selon eux par une rixe qui aurait mal tournée. Il faudra sans doute du temps avant que toute la vérité n’éclate au grand jour sur cette affaire – les médias turcs mettant en avant des versions impliquant le pouvoir saoudien. Cet acte ne saurait se limiter au seul cas de Jamal Khashoggi : il est symptomatique des évolutions internes saoudiennes.

Exilé aux états-unis depuis décembre 2016, Jamal Khashoggi était l’une des voix d’opposition les plus connues. Ses tribunes dans le Washington Post étaient particulièrement virulentes à propos de la répression interne mise en place à Riyad ainsi qu’envers la guerre au Yémen. Le parcours du personnage a de quoi étonner. En 1982, le jeune Jamal sort diplômé d’une Business School de l’Indiana. Il se lance pourtant dans le journalisme, et fait une carrière remarquée de reporter au Moyen-Orient. Il affirmera plus tard avoir travaillé et notamment participé à des rencontres pour le compte des services saoudiens et américains pendant ses reportages en Afghanistan. C’est dans ce contexte que Khashoggi interviewa Oussama Ben Laden à plusieurs reprises dans le début des années 1990. Pour les services saoudiens, l’objectif de ces rencontres était  d’influencer le djihadiste, qui était loin d’être le jeune homme docilement idéologisé que l’on avait envoyé combattre les Soviétiques. Depuis la participation de l’Arabie Saoudite à la coalition de 1991 contre Saddam Hussein, la mouvance que l’on appellera plus tard Al-Qaida commence à radicaliser son discours vis-à-vis de l’Arabie Saoudite. La crainte des services saoudiens et d’une partie des cercles dirigeants du pays était que l’hostilité et le recours à la violence du groupe qu’ils ont en partie contribué à faire émerger ne dégénère, crainte qui se révélera comme on le sait hautement justifiée. Khashoggi était à la fois proche du pouvoir et des services pour effectuer cette mission. Le 11 septembre va marquer un changement dans les orientations politiques de Khashoggi. Devant le manque de contrôle des services saoudiens sur les mouvements salafistes qu’ils ont contribué à faire éclore, il va définitivement s’opposer aux religieux saoudiens – wahhabites, et se rapprocher des mouvements islamiques – proches des frères musulmans. Opposant au pouvoir saoudien, aux diatribes de plus en plus virulentes, Khashoggi est donc à mille lieues de l’image du journaliste libéral qui apparaît dans les médias occidentaux.

En 2003, après un premier exil à Londres, il commence à apparaître aux yeux des Occidentaux comme une voix réformatrice. En réalité, cet exil est en partie un leurre.  Khashoggi rejoint au Royaume-Uni le prince Turki Bin Fayçal, ambassadeur à Londres, et surtout ancien directeur des services saoudiens. Le journaliste reste le conseiller du Prince saoudien jusqu’en 2007, date à laquelle Turki Ben Fayçal, victime de ré-équilibrage interne à la famille royale, fut contraint à démissionner. Il paya sans doute sa tiédeur vers un alignement sur les ambitions américaines aux Moyen-Orient, ainsi que ses déclarations réformatrices qu’il présenta comme une nécessité absolue pour le pays.

En 2010, Jamal Khashoggi doit démissionner une nouvelle fois de son journal pour une critique ouverte du salafisme d’un poète. Dès lors, il intervient sur les plateaux de télévisions comme commentateur reconnu de l’Arabie Saoudite et de la région. En 2015, Il tentera de créer une chaîne de télévision indépendante au Bahrein. Financée par un prince de la famille royale saoudienne (Alwaleed Bin Talal), cette chaine est fermée après seulement 11 heures d’activité par la police bahrainïenne à cause d’importantes pressions issues du gouvernement saoudien et d’autres membres de la famille royale. En 2016, il ne sera plus autorisé a s’exprimer sur les chaines du Royaume.

C’est donc aux États-Unis que le journaliste retrouve une voix indépendante pour pouvoir critiquer ouvertement le pouvoir saoudien ainsi que la proximité américaine avec un tel pouvoir, jusqu’à son assassinat.

MBS : l’ascension fulgurante

Après son accession au trône en janvier 2015, le Roi Salman Ben Abdelaziz nomme son fils Mohammed Ben Salman, surnommé MBS, comme Ministre de la Défense. Encore peu connu, ce dernier a été son conseiller pendant 6 ans. Âgé de seulement 30 ans, sa jeunesse surprend dans un gouvernement formé de princes de la famille royale et dont la moyenne d’âge des nommés était allègrement plus élevé. Il bat d’ailleurs un record mondial : celui de plus jeune ministre de la Défense. Très vite, il s’impose comme une forte tête. Deux mois après sa nomination, l’armée saoudienne s’engage dans la guerre civile yéménite pour réduire à néant les rebelles Houthis. Ces derniers sont chiites et suspectés d’être armés et soutenus par Téhéran, contre qui Riyad est déjà engagé dans plusieurs conflits par procuration.

Un mois plus tard en avril 2015, le jeune prince est nommé président du conseil économique et du développement. Cela signifie qu’il est désormais en charge de la politique économique et surtout pétrolière du royaume. Il crée ainsi l’Agenda 2030, dont l’objectif est la transformation profonde de l’économie saoudienne en se détachant progressivement du modèle rentier pour aller vers une économie moderne, pionnière en nouvelles technologiques. Mohammed Ben Salman va ainsi créer autour de lui un pôle de pouvoir et de responsabilité ainsi que les soutiens qui vont avec. Le moment est le bon.

Le royaume wahhabite traverse une période de crise due à son système de succession. Ce dernier est adelphique, c’est-à-dire de frère en frère. MBS a beau être le fils du roi, cela ne fait pas de lui son successeur. Le prince héritier est en réalité le prince Moukrine, dernier fils d’Ibn Saoud le fondateur du royaume et sa 24ème femme. Cependant, cette dernière était yéménite, le rendant théoriquement inéligible selon la coutume. De plus il devient officiellement prince héritier au moment de l’implication saoudienne au Yémen. Un premier coup de force organisé par plusieurs groupes de la famille royale l’évince en avril 2015 de sa position. Le roi Salman impose son fils comme vice-prince héritier. Un second coup de force plus imposant en juin 2017 de Mohammed Ben Salman, cette fois dirigé contre les autres groupes influents de la famille royale, va lui permettre de faire accepter sa nomination comme prince héritier. MBS devient définitivement l’homme fort du pays, jouissant du soutien sans faille de son père, le roi Salman. Les occidentaux qui observent de près ce nouveau prince héritier vont apprécier l’offensive de charme de première classe qui leur est destinée : ouverture de cinémas, autorisation pour les femmes de conduire, volontés affichées de modernisation de la société. Ces signes sont salués par de nombreux observateurs, notamment Khashoggi, et MBS va même faire la une du Time. Cependant, les méthodes vont vite choquer.

Une campagne anti-corruption ?

Mohammed Ben Salman se fait un plaisir d’enfermer dans le Ritz de Riyad les membres des clans de la famille royale qui s’opposent à lui. Il réduit violemment leur opposition et par la même occasion, leur extorque des sommes d’argent considérables dont il peut user pour son Agenda 2030. La répression s’abat aussi férocement sur les militants des droits de l’homme et tout contestataire public. L’assassinat de Khashoggi va dans ce sens. Ce dernier n’était pas un simple journaliste d’opposition. C’était le contact de différents clans de la famille royale prêts à saisir n’importe quelle opportunité de pouvoir inverser le rapport de force interne qui penche de plus en plus dangereusement en leur défaveur. Pour eux, il en va surement de leur survie politique. Il était utile à la fois pour alimenter la critique envers MBS, mais aussi pour influencer l’opinion américaine et ses décideurs. Il est aussi permis de penser qu’un tel homme avec de tels contacts aurait pu aisément informer quelques personnes haut-placées de Washington sur les personnalités de poids (y compris princières) qui pourraient gérer autrement les affaires à Riyad ou soutenir d’éventuelles pressions américaines d’assouplissement.

L’image de prince réformateur, de despote éclairé, capable de changer profondément la société saoudienne, que Mohammed Ben Salman a voulu construire vole en éclat. La répression sans retenue, toujours aussi violente mais surtout toujours plus visible, impactera durablement le pouvoir saoudien. Le bourbier yéménite, dans lequel Ben Salman a entrainé son pays, a lui aussi contribué à ternir l’image du prince héritier. Malgré un armement moderne acheté à grand prix aux puissances occidentales, malgré une maitrise aérienne totale, malgré une campagne intensive et très meurtrière de bombardements, les forces saoudiennes ne progressent que très difficilement. De larges parties du Yémen sont toujours aux mains des rebelles Houthis dont la capitale Sana’a.

La situation humanitaire est catastrophique. Le blocus et les bombardements touchent durement la population civile. Au moins 6 600 d’entre eux, selon le Haut-commissariat des Nations-Unis aux droits de l’homme, ont été tués par des bombes saoudiennes, dont environ 1000 enfants. Officiellement, l’Arabie Saoudite reconnait 90 civils morts au cours de ses frappes. La dégradation du système sanitaire a entrainé le retour de maladies telles que le choléra. Depuis 2016, ce dernier aurait touché plus d’un million de Yéménites et les estimations de personnes décédant de la maladie sont de l’ordre de plusieurs milliers. Un enfant Yéménite mourrait toute les 10 minutes de maladie et plus d’un million d’entre eux souffrent de famine. La violence de la guerre a bel et bien tout emporté et l’urgence humanitaire yéménite ne va qu’augmenter. D’après un rapport du congrès américain, 22 millions de Yéménites sont en situation d’urgence humanitaire sur une population de 30 millions. Et tout cela sans parler de l’instabilité générée dans le pays. Cette situation le rend évidemment fragile face à d’éventuelles infiltrations djihadistes.

Entre la répression d’État et le désastre yéménite, on pourrait penser Mohammed Ben Salman en difficulté. L’affaire Khashoggi a suscité pour la première fois une vague de désapprobation de la part des occidentaux. Cependant, la réalité est sans doute un peu à nuancer. Tout le paradoxe Ben Salman réside dans son positionnement international. C’est sa première faiblesse et sa plus grande force. MBS apparaît comme incontrôlable, d’un caractère impulsif et agressif. Toutefois, il dispose du soutien indéfectible du roi Salman, ce qui lui assure toute même une protection de premier plan.

En 2016, il a coupé tout lien avec le Qatar, accusé de soutenir Téhéran. Ainsi il fait voler en éclat le conseil de coopération du Golfe, pourtant traditionnel lieu d’échanges entre les pays de la région. Il est allé jusqu’à faire construire un canal ridicule à la frontière avec la presqu’ile qatari, afin de la couper physiquement du reste de la péninsule arabique.

Dans le même temps, le prince héritier a renforcé plus que jamais ses liens avec les Émirats Arabes Unis qui ont même accepté de participer au conflit yéménite.

Ni l’enlèvement du Premier ministre libanais, Saad Hariri, ni la guerre au Yémen n’ont déclenché de réelles réponses des puissances occidentales. L’Arabie Saoudite reste un partenaire commercial majeur pour beaucoup de pays. MBS vend du pétrole et achète des armes, beaucoup d’armes. Rien que pour l’industrie française de l’armement les contrats saoudiens représentent au moins 1 milliard d’euros par an selon Amnesty international. En tout Riyad investirait 16 milliards de dollars par an en armement étranger.

L’alignement total de MBS sur les positions américaines dans la région lui ont aussi permis de s’assurer une bienveillance américaine. Washington est partie en croisade contre Téhéran et compte sur ses deux alliés historiques dans la région : Riyad et Tel-Aviv. C’est sans doute là que MBS peut jouer sa plus grande carte. Très proche de Jared Kushner, le prince saoudien à déjà exprimé plusieurs fois son souhait de voir l’Arabie Saoudite apporter une caution musulmane et arabe au plan de paix trumpien sur la question palestinienne. L’idée de Washington serait aussi d’utiliser des pétrodollars saoudiens pour acheter une paix sociale peu probable auprès des Palestiniens. Toutefois, le Roi Salman a tempéré les ardeurs de son fils, jugeant un tel projet de rapprochement officiel avec le voisin hébreu bien trop risqué pour le Royaume. Car malgré la présence médiatique et politique de MBS, son pouvoir n’est pas personnel. C’est celui de son clan, et le jeune prince, tant qu’il ne sera pas sur le trône, ne pourra pas imposer ses vues. Le Roi Salman entend bien défendre MBS, mais surtout profiter de la situation pour asseoir encore plus son groupe. Les rumeurs de la nomination du frère de MBS, Khaled Ben Salman, comme vice-prince héritier ont repris depuis la reconnaissance de la mort de Khashoggi. Il s’agit de présenter cette manœuvre comme l’installation d’un contre-pouvoir au Prince héritier, même si d’un point de vue interne cette nomination peut être analysée comme un renforcement supplémentaire de la mainmise du clan Salman sur le pouvoir.

Mohammed Ben Salman reste donc une valeur sûre pour l’administration américaine, bien que son impulsivité soit désormais connue. Si la situation générale au Moyen-orient demeure aussi tendue, notamment autour de la question iranienne, une Arabie Saoudite stable sera l’un des rares atouts de poids suffisamment fiable pour l’administration Trump. Tant qu’une réelle alternative saoudienne à MBS n’émergera pas, ce dernier peut s’estimer sauvé.


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