•  
  •  
  •  
  •  
  •  

Samedi 16 mars, 350 000 personnes se sont rassemblées en France dans 225 villes, dont 107 000 à Paris pour la Marche du Siècle. Cette marche tire son nom de la pétition L’Affaire du siècle, qui assigne l’État français en justice pour inaction climatique. Plus qu’une simple marche pour le climat, elle comprenait le cortège des gilets jaunes et se voulait un moment de convergence sur le thème de la justice sociale et environnementale. Une telle mobilisation ne sort pas du chapeau, elle est le fruit d’un travail d’organisation intense couplé d’un mouvement de sensibilisation principalement véhiculé par internet. Mais quelle suite donner à cet évènement ?


Le deuxième volet de cet article d’analyse est focalisé sur les perspectives post Marche du siècle pour le mouvement climat français. Le premier volet traite quant à lui du mouvement Friday For Future, initié par la jeune Suédoise Greta Thunberg.

Internet, vecteur principal de la montée en puissance de l’écologie radicale en France

Plus de 350 000 personnes se sont rassemblées dans 220 villes de l’Hexagone à l’occasion de la Marche du siècle, ce qui en fait la plus grande marche pour le climat jamais effectuée en France. Non seulement cela témoigne de l’augmentation du degré de conscience écologique, mais aussi du lien étroit entre justice climatique et justice sociale.

Comme expliqué dans la première partie de Où va le Mouvement Climat ? , les corps intermédiaires que sont les médias classiques ne sont pas capables de conscientiser à grande échelle sur le thème de l’urgence climatique. La sphère internet est devenue le principal vecteur de la radicalité écologiste, et la France illustre parfaitement cette règle.

Depuis quelques années, la sphère internet est marquée par la multiplication de vidéos de conférences à succès. Des conférenciers du climat, qui utilisent principalement le canal YouTube pour proposer des formats longs, ont innové pour parler différemment d’écologie. Elles commencent généralement par l’énoncé très scientifique de l’ampleur du réchauffement climatique, son lien avec les énergies fossiles, notre dépendance à celles-ci… pour finir par montrer que selon les lois de la thermodynamique, on ne peut pas remplacer des énergies aussi concentrées par des alternatives renouvelables, donc que nous sommes en très mauvaise posture. Ces constats alarmistes provoquent en général à dessein la sidération, ce qui garantie leur viralité. Les pionniers du genre sont notamment Jean-Marc Jancovici et Pablo Servigne. C’est l’essor de la collapsologie, depuis grosso modo 2014 – 2015 pour les initiés (en marge de la COP21) et depuis 2017 pour le grand public. Cet essor est illustré par la multiplication des groupes Facebook dédiés et le succès littéraire récent de Pablo Servigne, qui s’impose comme figure principale de cette discipline.

Ces conférences YouTube ont souvent été un matériel de base qui a largement participé à former une génération très engagée, et notamment inspiré les youtubeurs du climat. Ces derniers ont fait exploser l’audience des thèses de l’écologie à travers des formats nouveaux, esthétiques et percutants. Alors que le youtubing politique avait été marqué par les innovations formelles des Youtubeurs d’extrême droite ayant notamment su bouleverser les codes par l’humour et la mise en scène d’une proximité avec la communauté (Alain Soral, Raptor Dissident…), l’innovation esthétique dans le domaine est désormais trustée par les vidéastes de l’écologie. Ils ont réussi à transformer des messages radicaux, sur la base de faits généralement peu optimistes, en format dynamique, énergique et généralement corrélé avec des mobilisations. L’essor de deux grandes chaines YouTube illustre cette tendance : Partager c’est Sympa, autour du vidéaste Vincent Verzat, et Et tout le monde s’en fout, autour de l’acteur Alex Lattuada.

Désormais, les formats longs sont de plus en plus délaissés au profit de formats courts. Les chaines qui proposent des formats pastille vidéo (Brut nature, Konbini, Loopsider…), particulièrement adaptés aux réseaux sociaux, surpassent d’ailleurs les youtubeurs écolos en termes de nombre de vues.

Une structure d’organisation collégiale dans un rapport de verticalité par rapport à la base du mouvement.

La Marche du siècle a sans doute trouvé dans les vidéos collectives des youtubeurs et personnalités engagées le canal de propagande le plus efficace pour massifier le mouvement. Ici, le parallèle est facile avec les gilets jaunes, qui se sont eux aussi appuyés sur la désintermédiation et qui se sont massifiés par Facebook. Cependant, une bonne communication ne suffit pas à réussir un moment comme la Marche du siècle. En coulisses, un énorme travail d’organisation, opéré minutieusement par des militants souvent déjà expérimentés, a rendu cette marche possible.

Ces militants le sont pour une bonne partie de longue date. Ils ont étés formés au sein de collectifs comme Alternatiba, ANV-COP21, Greenpeace, Les Amis de la Terre, etc. Quelques-uns sont passés par la politique, généralement par la gauche antilibérale ou chez les écologistes. Ces activistes se connaissent depuis longtemps et travaillent de concert. De bonnes relations interpersonnelles ainsi que des espaces communs de travail ont permis de surpasser le stade des guerres de chapelle dans la plupart des cas. Ensemble, ils forment ce que nous appellerons ici les cadres du mouvement climat. Ils ont été rejoints, avec l’essor du mouvement, par de nouvelles recrues qui ont pu s’intégrer rapidement, y compris à haut niveau. On observe également une surreprésentation féminine, et ce dans toutes les strates du mouvement, ainsi qu’une moyenne d’âge très basse. L’écrasante majorité des cadres et la grande majorité des activistes ont moins de 35 ans. Afin de gagner en efficacité organisationnelle et logistique, ils se sont regroupés pour louer un grand quartier général au cœur de Paris, la Base.

C’est depuis ce lieu que les cadres du mouvement climat planifient leurs actions, généralement de manière collégiale et sans liens avec la base du mouvement puisqu’il n’y a pas de structure qui le permet, à la différence d’un mouvement politique classique. Cela est logique, puisque mouvement climat n’a pas vocation à être un acteur de la politique partidaire traditionnelle. En revanche, cette dialectique entre cadres expérimentés qui décident de manière centralisée et masses qui exécutent est de la même nature que celle que l’on retrouve dans les grands mouvements politiques actuels, comme la France insoumise ou La République En Marche. À ce titre, et avec le recul de ces expériences, il est possible de pointer quelques similitudes.

Comme dans toute structure de ce genre, il y a un risque latent de bureaucratisation du mouvement. Une bureaucratisation dont la conséquence principale est une diminution de la capacité des cadres à s’imprégner du sens commun, à sentir les dynamiques de société pour s’y adapter. Ce risque peut être amplifié par la surexploitation des cadres, ou plutôt l’auto-surexploitation, qui diminue logiquement le temps de cerveau disponible pour l’observation. Enfin, ce type de mouvement a généralement du mal à agréger les talents qui se proposent spontanément, car l’investissement en termes de temps de formation pour les cadres est souvent concurrencé par les urgences du quotidien.

Une identité altermondialiste forte qui réduit le spectre d’évolution du mouvement climat ?

Si le mouvement climat n’est évidemment pas homogène sur le plan idéologique, on observe néanmoins des caractéristiques majoritaires chez ses cadres. L’éthos altermondialiste est très présent, puisque de nombreux cadres viennent de cette tradition. Il se manifeste notamment par une volonté d’horizontalité qui se traduit par une culture du consensus, par une radicalité forte ainsi que par le partage de valeurs postmatérialistes.

Il résulte de cette identité altermondialiste une culture de l’action directe non violente et une radicalité vis-à-vis du bloc oligarchique qui est loin d’être évidente pour une partie importante de ceux qui se sont mobilisés le 16 mars. Si les cadres du mouvement climat sont des opposants clairs à la macronie, de par un rejet profond du capitalisme cohérent avec l’analyse écologiste radicale, sociologiquement, une partie de ceux qui se mobilisent est marquée par une tendance à fuir une conflictualité trop affirmée et trop frontale. On peut d’ailleurs noter un rapport ambigu de certaines figures d’autorité du mouvement climat à l’égard des actions de masse classiques, ce qui les amène à questionner leur utilité profonde. Le nombre est vu comme un moyen, et non comme une fin, là où il y a quelques mois encore la massification était l’objectif principal. Or, si l’écologie est certainement la voie la plus efficace pour pousser les classes moyennes urbaines à la radicalité politique, il ne faudrait pas non plus opérer une rupture en voulant aller trop vite, trop loin, trop fort.

Cette ambiguïté vis-à-vis des actions de masse a deux causes principales. La première vient d’un bilan évident des échecs des précédents mouvements sociaux. Il est vrai que depuis des années en France, les mobilisations classiques n’ont jamais débouché sur une victoire. Cependant, l’urgence climatique, qui conduit beaucoup d’activistes à l’écoanxiété, met une pression supplémentaire sur l’obtention d’avancées concrètes. La deuxième raison correspond généralement à un rapport de défiance vis-à-vis des institutions, présent chez beaucoup de cadres. Si des membres d’ONG de type Greenpeace ou Les Amis de la Terre entretiennent traditionnellement un rapport de nature institutionnelle avec l’État, les figures issues de la sphère internet sont davantage dans une position de rupture.

La culture anarchiste a ainsi beaucoup essaimé, modelée par l’écologie, à travers des figures de la collapsoogie. Ainsi, la distanciation avec l’État en tant qu’institution et l’État en tant que gouvernement Macron ont tendance à se confondre. Pourtant, la demande d’État en tant qu’institution protectrice, avec ses services publics et ses politiques publiques, est très forte dans la population, à commencer par les gilets jaunes. D’un point de vue pragmatique, porter dans le champ médiatique une critique fondamentale de l’État est donc marginalisant, si le but du mouvement climat est de produire une écologie radicale de masse.

En revanche, les cadres du mouvement climat ont bien compris la nécessité de s’opposer frontalement au gouvernement Macron. Gouvernement qui d’ailleurs s’en prend désormais directement aux activistes, après avoir cherché en vain à instrumentaliser la mobilisation pour le climat il y a quelques semaines. Une brigade spéciale antiterroriste a même été missionnée pour identifier les coupables d’une action de désobéissance civile qui visait à retirer les portraits de Macron de mairies pour dénoncer l’inaction climatique du gouvernement.

Cette réaction disproportionnée témoigne du danger politique que représente l’écologie radicale pour Macron, car ce dernier a largement bâti son image publique internationale sur l’écologie avec le fameux Make our planet great again. En nommant Pascal Canfin, directeur du WWF France, n°2 de la liste LREM aux Européennes, il lance clairement l’offensive contre l’écologie radicale, organiquement anticapitaliste. Dès lors, le mouvement doit faire attention à sa manière de réagir aux provocations du gouvernement, tenir une posture marginalisante pourrait le rendre inaudible auprès des classes moyennes urbaines, et donc donner un coup d’arrêt à la massification.

Une stratégie sur deux jambes : mouvements de masse et actions de désobéissance civile.

Pour les cadres du mouvement climat, les actions de masse comme la Marche du siècle servent à recruter des militants en vue d’actions de désobéissance civile. Ces dernières sont censées engendrer des changements concrets et directs chez les acteurs ciblés. Par exemple, obliger la Société Générale à désinvestir du gaz de schiste, mais aussi susciter une couverture médiatique visant in fine à renforcer le prochain mouvement de masse, et ainsi de suite. Ainsi, la stratégie du mouvement marche sur deux jambes : Des actions de masses visant l’expansion horizontale du mouvement par le nombre d’individus impliqués, et des actions de désobéissance civile visant une expansion verticale du mouvement, c’est-à-dire former plus de militants et de cadres.

A la fin de la journée du 16 mars, le mouvement climat a appelé à une série d’actions de désobéissance civile de masse le 19 avril pour « bloquer la république des pollueurs ». Le 24 mai, le jour qui précède les élections européennes, une nouvelle grande marche est annoncée.

La massification du mouvement risque cependant de se trouver confrontée à plusieurs obstacles. Le premier d’entre eux est d’ordre culturel et social : la sociologie qui vient gonfler les rangs des marches climat est surtout jeune, urbaine et de gauche. La lecture des pancartes et l’écoute des slogans de la marche du 16 permet de s’en rendre compte facilement. Le champ lexical des luttes postmatérialistes y est très présent. Si la tradition altermondialiste s’accommode parfaitement de ces codes, ils représentent pourtant le plus grand obstacle à la massification. L’imaginaire et la symbolique du rassemblement était clairement à gauche, ce qui limite la transversalité du mouvement et sa capacité à agréger au-delà d’une sociologie ghettoisée. L’urgence climatique doit-elle unir le peuple ou unir la gauche ? Comment aller au-delà de ceux qui sont plus traditionnellement inclinés à se mobiliser sur ce type d’enjeux ?

Pour la plupart, les cadres du mouvement climat sont conscients de la nécessité de décloisonner sociologiquement l’écologie radicale. Il leur a néanmoins fallu 3 mois pour opérer une convergence physique avec le cortège Gilet jaune à l’occasion de la Marche du siècle. En interne, si tous soulignaient l’importance de lier le social et l’écologie, la question de l’union concrète avec les gilets jaunes opposait des acteurs plus timorés comme Greenpeace aux collectifs plus radicaux comme Alternatiba.

Néanmoins, le mouvement climat a bel et bien réussi à opérer un mélange inédit de sociologies et sans doute de traditions politiques. Le 16 mars est à ce titre une réussite historique. Partout dans l’immense cortège qui s’étendait d’Opéra à République, France urbaine et France périphérique se sont mélangées de façon homogène. Cependant, une date commune ne suffit pas à enclencher un mouvement commun. Comment maintenir une telle alchimie dans le temps ? Comment faire de l’écologie le point d’articulation entre les Frances opposées au bloc oligarchique ? Une question d’autant plus ardue que le seuil de tolérance à la conflictualité de la plupart des manifestants urbains pour le climat est très bas. L’instrumentalisation médiatique des évènements survenus sur les Champs-Élysées le 16 mars vise à susciter un fort désir sécuritaire d’une part, mais également à faire exploser les efforts d’union entre gilets jaunes et gilets verts.

Quelle stratégie pour quelle identité ?

Quelle forme devrait prendre le mouvement climat pour dépasser les contradictions sociologiques qui en limitent sa massification ? Le mouvement climat, de par la place qu’il prend dans le champ de l’écologie, a une responsabilité de plus en plus grande qu’il ne peut négliger. À la différence des autres mouvements sociaux, il est condamné à grandir en raison de la transformation profonde et tendancielle du sens commun au bénéfice des aspirations écologiques, et de la multiplication des impacts du changement climatique. Or s’il désire ne pas être une simple soupape de décompression pour les citoyens frustrés par l’inaction climatique du gouvernement, ce qui dilapiderait l’énergie militante à l’occasion d’actions sans objectifs stratégiques, le mouvement climat doit trancher certaines questions. Il ne s’agit pas d’être dogmatique quant aux options qui s’offrent à lui, car la plasticité fait aussi la force d’un mouvement. En revanche il est possible d’éclairer ce qu’il ne doit pas devenir.

La première option qui s’offre au mouvement climat est de se positionner comme lobby citoyen. Il s’agit de chercher à influencer directement les décideurs en faisant valoir la force des mobilisations précédentes. Cela présuppose de partir du postulat que les choix des dirigeants sont le fruit d’une pondération d’intérêts, d’un rapport de force. Or ce n’est pas le cas en France. Dans notre pays où les élites sont particulièrement dogmatiques, les corpus doctrinaux sont de fait hermétiques. Le bloc oligarchique défend ses intérêts. La mobilisation de la société civile détermine uniquement la vitesse d’exécution des réformes du bloc oligarchique, pas leur contenu. Leur offrir une caution, comme le font les tenants de l’écologie libérale depuis toujours, n’a jamais permis d’avancées significatives dans le domaine climatique.

En conséquence, le mouvement climat doit devenir une force en soi. Cependant, force en soi ne veut pas dire se transformer en une force partidaire à part entière. Ce serait une erreur majeure, car l’écologie n’est pas un monopole, elle est un bien commun dont doivent s’emparer le plus de forces politiques possible. C’est une bataille culturelle au sein de laquelle le mouvement climat doit imposer les termes. S’abaisser au niveau de l’arène politique, c’est aussi devoir se placer sur un échiquier latéralisé, et donc risquer d’être assimilé à la gauche. Or, l’écologie ne doit pas être emportée par la défaite de la gauche, sous peine d’être marginalisée pendant plusieurs années. Elle doit au contraire revendiquer son caractère universel. Rappelons que depuis 2017, les composantes de la gauche sont en chute libre et un scénario de disparition à l’italienne n’est pas à exclure au vu des tendances actuelles. L’indépendance politique est donc une assurance vie pour un mouvement climat qui doit être le plus universel possible.

Construire une hégémonie, modeler le sens commun, implique que les acteurs du débat public ne peuvent vous ignorer et doivent constamment se positionner en fonction des idées que vous avez rendues majoritaires dans le pays. Le mouvement des gilets jaunes a par exemple réussi à imposer ses termes dans le débat public, car l’ensemble de la classe médiatique et politique s’était sentie constamment obligée de se positionner par rapport au RIC et autres revendications phares. Le moteur de cette obsession pour les gilets jaunes résidait principalement dans la peur qu’ils inspiraient aux élites, de par leur ancrage populaire et le caractère inédit d’une telle forme de révolte. On peut en tirer certaines leçons utiles pour un mouvement climat qui aurait une ambition comparable.

Les gilets jaunes ont su articuler les demandes majoritaires de la population. En d’autres termes, ils se sont accordés sur des mots d’ordre largement partagés et en opposition frontale avec les politiques oligarchiques. Ils ont investi ces discours affectivement et esthétiquement, notamment à travers le symbole très visible du gilet jaune et la nomination d’un adversaire détesté. La dénonciation de la responsabilité de Macron a servi de liant pour ces revendications, afin de les articuler de manière cohérente entre elles. De plus, les demandes non majoritaires n’étaient pas portées de peur de cliver le mouvement. C’est un point important, il faut savoir se concentrer sur quelques points essentiels, car l’exigence de simplification imposée par les formes médiatiques ne laisse guère de choix. Il faut aussi accepter de ne pas mettre en avant les idées qui ne suscitent pas une adhésion majoritaire dans la population. En d’autres termes, il faut savoir placer le clivage là où l’adversaire est minoritaire.

Le mouvement climat détient un potentiel majoritaire, quand bien même ses positions sont fondamentalement anticapitalistes. Il y a peu de liens entre radicalité des idées et adhésion majoritaire. Le mouvement pourrait ainsi articuler plusieurs demandes majoritaires comme l’exigence de rationalité et de cohérence, décrite dans la première partie, mais aussi, par exemple, la lutte contre la corruption et pour la transparence, en lien avec l’activité climaticide des lobbies. C’est déjà en partie le cas. L’émission le Jterre, qui rassemble la sphère YouTube du mouvement climat est parrainée par Élise Lucet. À ce titre, une articulation pourrait être faite entre cohérence, transparence et climat à travers une proposition de type « interdire le greenwashing ». Cet exemple permet à la fois d’exiger la transparence des grandes entreprises (on leur interdit de faire de la pub sur le caractère écologique de leur projet si elles ne se sont pas mises sur une trajectoire de réduction des émissions de type accord de Paris) et de redéfinir l’écologie comme un sujet de fond, pas un coup de peinture verte.

Autre exemple, le mouvement climat pourrait s’employer à resignifier la demande sécuritaire, largement majoritaire dans la population (surtout à droite). Puisque le changement climatique fait peser des risques sans précédent en matière de sécurité physique, l’inaction de Macron est un manque à ses devoirs régaliens. C’est donc un moyen de souligner l’incapacité organique du bloc oligarchique à respecter un des fondements du contrat social, la garantie par l’État de l’intégrité physique de ses citoyens. Mais c’est aussi un moyen d’agréger des soutiens en dehors de la gauche traditionnelle. Néanmoins, pour parler de régalien, il faut adopter une posture régalienne, a fortiori pendant les passages médiatiques. La juste incarnation est un gage de crédibilité essentiel. Le plus grand défi du mouvement climat est certainement celui de l’incarnation, en adéquation avec l’importance des messages portés.

Incarnation, leader et horizontalité ? La question épineuse de la représentation

L’ADN altermondialiste du mouvement climat a tendance à rendre la question de la représentation et du leadership taboue. Pourtant, au-delà des frontières françaises, il existe un paradoxe entre la tradition horizontaliste altermondialiste et l’extrême verticalité de la figure de Greta Thunberg. Si le mouvement climat appuie si fortement la figure de Greta Thunberg, c’est justement parce qu’elle incarne ce que n’est pas le capitalisme. C’est une jeune fille, ce qui renvoie à la sémantique de l’innocence. Elle est autiste asperger, ce qui revoit à la sémantique de la vulnérabilité. Mais elle est radicale et ultra déterminée, ce qui clive avec l’hypocrisie latente des grands de ce monde.

L’investissement radical dans la figure de la jeune Suédoise a de fait rendu son discours performatif, du moins dans la plupart des pays où il y a peu de cadres. C’est un élément déterminant qui en dit long sur la transformation de notre société par le système médiatique : les leaders ont plus de poids que les organisations. Les médias cherchent à faire incarner des positions bien précises, car leur grille de présentation est simplifiée, standardisée. Dès lors, il y a une pression à l’émergence de leaders, que les cadres du mouvement climat le veuillent ou non.

Cet exemple montre l’importance de la juste incarnation d’un combat. Or, le mouvement climat doit avoir deux coups d’avance : Greta Thunberg incarne parfaitement la notion de coup de gueule pour la planète, ce qui suffit pour mobiliser les plus jeunes. Il faut maintenant faire émerger des figures qui incarnent les autres aspects de la lutte pour le climat, et notamment le sérieux et la crédibilité. La transition écologique est par essence technocratique : il n’y a pas trente-mille façons d’atteindre la neutralité carbone avant 2050. Les scénarios techniques dont nous disposons, comme le scénario Negawatt, induisent d’ailleurs la nécessité de la justice sociale en pointant l’importance des services publics pour isoler les logements, organiser les réseaux énergétiques, etc. Dès lors, il est important de donner une dimension technocratique à l’incarnation du mouvement climat. Cependant, les affects sont beaucoup plus puissants que la rationalité comme vecteur de changement. Il faut dès lors chercher à incarner les deux.

À ce titre, la figure de la jeune sénatrice américaine Alexandria Occasio-Cortez est un bon exemple du type de leader complet dont nous avons besoin. De par sa jeunesse et sa dimension rayonnante, elle suscite une sympathie qui lui permet de faire de son idée phare de Green New Deal un thème central dans le débat public, malgré sa technicité. Les formes du leadership de demain restent à inventer pour le mouvement climat. Il peut aussi être collectif dans une moindre mesure et proposer un panel de figures qui se complètent et se coordonnent, de manière à créer in fine un leader complet collectif. Mais si le mouvement climat ne propose pas ses leaders, c’est le système médiatique qui le fera à sa place, avec le risque que ce ne soient pas les plus pertinents.

 

Retrouvez la première partie de Où va le Mouvement Climat ? dédiée à l’analyse du mouvement des grèves étudiantes pour le climat à travers le monde en cliquant sur l’image ci-dessous.

 

Photo à la Une © Vincent Plagniol

AIDEZ-NOUS À GRANDIR

Le Vent Se Lève n'existe que grâce au soutien de sa communauté de lecteurs.
Si vous aimez notre travail, faites un don à l'association, votre soutien est précieux.

Faire un don

  •  
  •  
  •  
  •  
  •