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Les manifestations spectaculaires du 8 mars 2018 et les mobilisations inédites contre la décision judiciaire dans l’affaire dite de « La Manada » inaugurent une nouvelle vague du féminisme en Espagne. La voix des femmes, qui peinait à se faire entendre jusqu’alors, s’est durablement installée dans le débat public. Le féminisme espagnol revendique l’égalité des droits, mais désigne également un coupable direct, l’État, accusé de perpétuer des relations de pouvoir inégales.


 

« Le féminisme s’étend en Espagne », « 8M : le féminisme fait l’histoire », « Le féminisme déclare la guerre a la ‘culture du viol’ suite au jugement de ‘La Manada’» … Voici quelques-uns des titres qui ont fait la une des journaux espagnols et internationaux en cette année 2018. Ces derniers mois, le terme « violence de genre » s’est imposé dans l’actualité espagnole. D’après la loi du 27 juillet 2007 pour la prévention et le traitement intégral de la violence de genre, ce type de violence, intervenant dans l’espace public ou dans la sphère personnelle de la victime, peut se traduire par des dommages physiques, sexuels ou émotionnels.

On parlera tout aussi bien de violences faites aux femmes (en espagnol, « violencia contra las mujeres », dite VCM), car les femmes sont bien entendu les premières victimes. Nos sociétés sont guidées par un système très ancien qui est de nature patriarcal, fondé sur des rôles de genre fermés, qui définissent des « caractéristiques » attribuées tantôt à l’homme, tantôt à la femme. En résultent des inégalités de pouvoir : on considère que les femmes sont, dans tous les aspects de leurs vies, dotées de capacités inférieures aux hommes – physiquement, intellectuellement, psychologiquement, etc. Comme le martèlent aujourd’hui les féministes en Espagne, les violences de genre ne se limitent pas aux agressions physiques, elles englobent aussi bien les abus sexuels, le mariage des enfants, l’excision ou encore la discrimination légale. Elles constituent, plus généralement, une atteinte à l’intégrité, à la dignité et à la liberté d’une partie de l’humanité.

Le féminisme espagnol, une histoire interrompue

Si l’inégalité d’opportunités entre hommes et femmes est un phénomène ancien, il faut attendre le XIXe pour voir éclore le féminisme en tant qu’ensemble de mouvements et d’idées au service de l’égalité, dans des domaines aussi divers que le politique, l’économie, le droit ou la culture. Le concept européen prend d’abord la forme du « suffragisme » anglo-saxon, qui conteste les révolutions libérales-bourgeoises et leur vision d’une citoyenneté excluant les femmes. Le « suffragisme » revendique la reconnaissance de la femme comme citoyen de plein droit – à travers l’élargissement du droit de vote – et oblige les gouvernements à revoir les lois discriminantes à son égard.

En Espagne, le féminisme devait se constituer dans un pays aux caractéristiques bien différentes du reste de l’Europe. Quand la démocratie s’installe dans une Espagne encore dominée par le système des caciques, le vote demeure un instrument de manipulation des électeurs au profit de chefs locaux. D’autre part, l’Espagne ne disposait pas d’une élite bourgeoise et progressiste capable de mener une révolution libérale, ni d’un système d’éducation en mesure de réduire l’analphabétisme, qui concernait les deux tiers de la population féminine. Enfin, le poids de l’Église catholique dans l’histoire de l’Espagne a maintenu le pays dans une forme de retard par rapport à une Europe de plus en plus laïcisée.

Malgré tout, tandis que le féminisme anglais bataillait pour obtenir le droit de vote des femmes et la reconnaissance d’un nouveau concept de femme salariée et émancipée, la pression sociale en Espagne s’accentuait pour obtenir des progrès en matière d’éducation et de protection sociale. Sous la Seconde République (1931 – 1939), le féminisme espagnol obtient pour la première fois des avancées de taille, concrétisées dans un cadre juridique qui donnait à l’Espagne catholique et retardée un visage renouvelé, moderne et démocratique. Parmi ces réformes, le droit de vote, le mariage civil et le droit de divorcer, la dépénalisation de l’adultère féminin, ou encore l’égalité salariale. Mais ces avancées en matière légale, brutalement stoppées par le déclenchement de la guerre civile puis la victoire du franquisme, n’ont pu se traduire en de réels changements sociaux. Les années de dictature (1939–1975) n’ont pas uniquement produit un coup d’arrêt en matière de droits des femmes. Elles ont marqué un retour au passé obscurantiste et ultra-traditionnaliste de l’Espagne, à une conception de la femme exclusivement définie à partir de deux rôles : la conjointe et la mère. Lorsque l’on retrace l’histoire du féminisme en Espagne, on peut parler d’une histoire interrompue par la dictature – au même titre que tous les projets de modernisation – le pays accusant quarante années de retard au regard du reste de l’Europe.

Ce n’est qu’à partir de la transition démocratique que la sphère politique et la société civile ont pu entamer le processus de reconstruction du pays en matière sociale, économique, culturelle ou internationale. Néanmoins, quelle que soit la couleur politique du gouvernement espagnol en place, les sujets de genre n’ont jamais été abordés comme une priorité, et les avancées sociales se sont accompagnées d’une tolérance à l’égard des abus de pouvoir qui affectent la vie quotidienne des femmes.

Mobilisation féministe à Saragosse le 8 mars 2018. ©Gaudiramone

2018 : le début d’une nouvelle force féministe

Au regard de cette histoire tumultueuse, l’année 2018 apparaît comme une étape fondamentale dans le développement du féminisme espagnol. « C’est une année historique […] même les femmes des villages et du monde rural de l’Aragon (Nord-Est de l’Espagne) sont descendues dans les rues pour manifester leur soutien à la cause féministe » nous assure Laura Comin, membre de l’assemblée féministe PURNA (« étincelle » en aragonais). Devant le nombre croissant de victimes de violence machiste et d’agressions sexuelles, dans un pays où la culture du viol s’était normalisée, les médias, les réseaux sociaux et l’opinion publique se sont enfin saisis de ces injustices. En témoigne l’ampleur des mobilisations à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars dernier. Une journée historique au cours de laquelle plus de 5 millions de femmes se sont mises en grève afin d’exiger l’égalité de droits et de conditions de vie. Dans la plupart des capitales régionales, c’est une marée féministe qui a déferlé dans les rues : près d’un demi-million de manifestantes à Madrid, cent mille à Séville et des dizaines de milliers de personnes dans la manifestation de Bilbao, dont les images spectaculaires ont été reprises par The New York Times. Les cortèges du 8 mars ont marqué les esprits par leur caractère transversal et intergénérationnel : aux côtés des militantes plus aguerries défilaient des femmes n’appartenant à aucune organisation féministe, tous âges confondus. Des profils de femmes très divers réunis autour de slogans rassembleurs : « tant qu’il y aura de la rage, il y aura du changement », « la révolution sera féministe ou ne sera pas », « quand je rentre chez moi je veux être libre, pas courageuse ».

Pendant des années, la violence conjugale en Espagne était considérée comme un problème relevant du domaine privé et l’on parlait volontiers de « crime passionnel ». Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que les associations de femmes qui travaillent auprès des victimes ont insisté sur la nécessité d’une loi ciblant les violences conjugales. Pour ces associations, il s’agissait d’un problème d’État qui devait être combattu grâce à des politiques spécifiques dans le domaine juridique, social et dans l’éducation. Il faut attendre le 28 décembre 2004 pour voir apparaître la première loi en ce sens : la « Loi organique de mesures de protection intégrale contre la violence de genre » (« Ley Orgánica de Medidas de Protección Integral contra la Violencia de Género »). Cette loi visait à protéger les victimes de possibles agressions, à poursuivre les agresseurs, et à faire de ce type de violence un problème social à dénoncer. Indépendamment du contenu de la loi, le nombre de victimes de violences de genre reste élevé et irrégulier, avec deux grands pics en 2008 (76 femmes assassinées) et 2010 (73 victimes). Parallèlement, le nombre de plaintes déposées continue d’augmenter. Face à un système législatif inefficace qui n’a pas su freiner ces violences pendant de nombreuses années, c’est la société civile qui prend le relai et entame ce que l’on a appelé la « nouvelle révolution féminine » qui, d’après l’avocate féministe et activiste sociale, Emilia Caballero, « ne peut faire marche arrière ».

D’autre part, des faits divers plus récents ont cristallisé la question féministe en Espagne. Le procès de « La Manada » (« La Meute ») a déclenché une vague de contestation inédite. En avril, des juges de Pampelune ont statué que l’agression sexuelle commise par cinq Sévillans sur une jeune femme de dix-neuf ans lors des fêtes de San Fermín en 2016 ne relevait pas du viol en réunion mais de l’« abus sexuel ». Les cinq hommes ont ainsi vu leur condamnation réduite et sont aujourd’hui laissés en liberté dans l’attente de l’appréciation finale. Indignées par cette décision, des associations féministes ont organisé le 22 juin des manifestations de grande ampleur dans les principales villes d’Espagne, au son de « Hermana, yo sí te creo » (« Ma sœur, moi je te crois »). Les femmes se sont mobilisées pour dénoncer la culture du viol intériorisée dans les mentalités masculines et pour revendiquer le droit à l’espace public : « la rue et la nuit nous appartiennent à nous aussi » (« La calle, la noche, también son nuestras »). Mais à l’indignation liée à l’affaire de « La Manada » se mêlent une colère et une volonté plus générale de dénoncer les dysfonctionnements du système judiciaire espagnol, accusé d’être rétrograde. « La violence patriarcale, ça suffit ! », « les juges et les procureurs aussi sont coupables », « État machiste, État terroriste », scandaient à pleins poumons les manifestantes, signe que la société espagnole réclame une vaste modernisation du système. Le constat a rapidement débordé la société civile pour s’immiscer dans l’arène politique. Dans l’émission hebdomadaire de débats « La Sexta Noche », Margarita Robles, ministre de la Défense du gouvernement de Pedro Sánchez, a affirmé ne pas partager le verdict du procès de « La Manada ». La ministre, première femme à avoir présidé une Audience provinciale, celle de Barcelone, et troisième femme à avoir accédé à la fonction de magistrate du Tribunal Suprême, a déploré l’absence de formation des juges espagnols en matière de genre, ce qui limite de fait leurs compétences dans ce type de jugement.

©Zarateman

Ce diagnostic est partagé par Encarnación Bodelón González, docteure en Droit et directrice du Master « Genre et Égalité » à l’Université Autonome de Barcelone. « Avec des mesures économiques et surtout une véritable volonté politique », l’Espagne aurait pu connaître des changements effectifs, souligne-t-elle. Quelle que soit l’orientation politique du gouvernement, les bonnes initiatives impulsées par l’État ne se sont pas traduites par une mise en place effective. Pour la juriste, par exemple, la loi pour l’égalité de 2007, qui prévoyait l’introduction d’une matière d’éducation civique à l’école, « a été appliquée avec timidité au moment de sa création pendant le gouvernement du socialiste Zapatero, et une fois que le Parti Populaire a pris le pouvoir, elle a été interrompue ». Encarnación Bodelón, qui dirige également le centre de recherche Antígona sur les droits des femmes en Espagne, se veut malgré tout optimiste. Ces problèmes structurels pourront être résolus « grâce à la poussée des mouvements sociaux, de la société civile, mais aussi par les politiques publiques ».

Parmi ces problèmes, le manque de préparation des juges face aux affaires liées à la violence de genre est l’un des plus criants. D’après un article publié dans le journal espagnol El Confidencial, les îles Baleares, la communauté de Valence, la Catalogne, l’Aragon, la Navarre, La Rioja et la communauté de Madrid sont les régions où les individus accusés de violence de genre sont le moins souvent jugés coupables. Ce qui ne manque pas de remettre en cause l’objectivité des décisions judiciaires : si le procès de « La Manada » s’était tenu en Galice ou en Extrémadure, où les juges statuent contre les accusés dans plus de 80% des cas, le verdict aurait pu être totalement différent. « En ce qui concerne la violence de genre, les juges perdent l’objectivité et les lunettes de l’impartialité qu’on leur a appris à adopter. Ils ne savent tout simplement pas discerner les différentes situations dans lesquelles peuvent se produire les actes de violence de genre, et se basent sur des arguments préconçus qui démontrent la culture machiste dont ils sont encore imprégnés », souligne Encarnación Bodelón. L’Espagne ne respecte pas non plus la convention d’Istanbul, selon laquelle une femme ayant subi des violences a le droit d’accéder à une aide psychologique ou économique, comme l’accueil dans un foyer municipal de soutien aux victimes. D’après la juriste, la solution consisterait à mettre en place une formation aux questions de genre pour les juges, qui doivent connaître les aspects psychosociaux de la violence. L’amélioration du système pourrait aussi passer par la rotation des juges afin d’éviter la permanence de comportements guidés par leurs convictions personnelles, et par la valorisation des juges spécialisés dans ces questions, qui sont aujourd’hui plutôt mal vus dans la profession.

Malgré l’existence d’un système de protection sociale supposé offrir à tous les mêmes opportunités et les mêmes droits sociaux, l’État demeure largement androcentrique, et tous les citoyens ne sont pas jugés de la même manière. Nos sociétés ont adopté une structure patriarcale qui a conditionné la construction d’un État dont l’organisation est, elle aussi, patriarcale. Les institutions qui composent cet État – le système judiciaire, l’éducation – conservent une composante sexiste qui contribuent à invisibiliser les femmes. D’après Bodelón, ce n’est pas tant l’histoire des mentalités qui explique la spécificité des violences de genre en Espagne que la sclérose de l’État, qui doit opérer des changements fondamentaux. La juriste, qui a étudié les questions de genre en Europe du Nord, remarque qu’à travers des politiques publiques, comme l’égalisation des congés maternité et paternité en Suède, les pays scandinaves véhiculent un puissant message d’égalité à la société. En Espagne, plutôt que de préconiser ce type de mesures sociales, l’État continue de faire primer « l’aspect capitaliste qui considère que la priorité consiste à générer de l’argent par son travail ». Les premiers pas de Pedro Sánchez en la matière s’avèrent pour le moment timide. Dans le cadre des négociations avec Podemos sur l’adoption du prochain budget, le gouvernement socialiste s’est engagé à augmenter progressivement la durée du congé paternité (de cinq semaines actuellement à 16 semaines en 2021, soit la même durée que le congé maternité), mais uniquement pour les salariés du secteur public.

Les initiatives sociales, associatives, voire parfois étatiques sont nombreuses, mais leur mise en pratique laisse aujourd’hui encore à désirer, et le changement tarde à se faire ressentir. L’Espagne est néanmoins submergée par une révolution menée par la société civile qui a commencé à ouvrir les yeux des espagnols par rapport aux failles du système institutionnel qui les entoure, une révolution qui a débuté mais qui n’a pas l’intention de faire marche arrière.

 

Elena García


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