Une soirée techno à la Belle Électrique (Grenoble) © Florent Forestier
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La crise sanitaire a mis encore plus en avant l’importance de la fête et d’une vie nocturne. Espace-temps des possibles culturels, mais aussi des tensions et des conflits d’usages, la nuit est tiraillée entre logiques économiques, désirs d’émancipation et de création, ou plus simplement de « droit à la nuit ». Difficile à définir, la nuit est un temps de la journée aux limites temporelles mouvantes, un espace aux frontières poreuses, souvent méconnue (ou mal connue). En premier lieu parce que chacun se construit sa propre perception et représentation de la nuit, qui résultent de facteurs culturels et sociologiques. Pendant obscur du jour, la nuit nous amène à débattre sur le fonctionnement de nos sociétés contemporaines, pour éviter qu’elle ne devienne que l’ombre d’elle-même.


Des politiques temporelles aux politiques de la nuit

L’attention récente des pouvoirs publics à la nuit découle en premier lieu de celle portée à la question des temporalités. La désynchronisation des rythmes sociaux, l’individualisation des pratiques, les temps de travail (mais aussi de repos et des loisirs), et plus généralement « l’enjeu de maîtrise du temps » (Boulin, 2003) posent les bases de politiques nouvelles, dites « temporelles ». Dans plusieurs villes sont créés des organismes publics innovants, qu’on nomme « Bureau des Temps » à Rennes ou à Lille-Métropole, « Agence des Temps » à Poitiers, notamment. Agissant dans différents domaines de l’action publique (telles que mobilités ou politiques sociales), ils ont pour objectif de répondre à des enjeux d’égalité sociale et territoriale. À Rennes, il a été décidé de décaler les horaires scolaires afin de limiter les afflux des usagers des transports collectifs le matin et d’assurer une meilleure fluidité du réseau. En 2012, l’Université de Rennes 2 a ainsi appliqué de nouvelles mesures, en décalant d’un quart d’heure ou une demi-heure le début des cours du matin selon les niveaux d’enseignements. 

Cette entrée temporelle a permis pour partie de contribuer à l’inscription de la nuit au cœur des préoccupations des politiques publiques. Différentes villes se sont dotées de Chartes de la vie nocturne, incluant entre autres des questions de stratégie territoriale, d’attractivité, de culture. Dans certaines villes de France et d’Europe (Amsterdam en premier lieu) se sont fait élire des maires de la nuit, souvent des personnes issues du milieu de la fête et qui assurent un rôle de médiation entre les acteurs. Parfois, ces élections de maire de la nuit précèdent la création de Conseils de la nuit (Bordeaux, Nantes, Paris, Rennes, Toulouse), dont la forme, la composition et les fonctions diffèrent selon les villes. Enfin, la désignation d’un élu municipal spécifiquement chargé de la nuit (Nantes, Paris, plus récemment La Rochelle) constitue le troisième modèle existant dans le portage des questions relatives à la nuit. Cela souligne ainsi la nécessité de considérer celle-ci comme le terrain de politiques publiques, à l’instar du jour. Culture, urbanisme, tranquillité publique ou bien encore éclairage public sont des exemples, entre autres, de cet investissement des pouvoirs locaux la nuit. 

La ville événementielle, reconquête de l’espace public la nuit ?

Les politiques urbaines actuelles se sont en partie définies par la notion de concurrence entre les villes. Dans cette course à l’attractivité, la culture occupe un rôle clé, et la nuit un support évident. Ainsi, l’avènement de la ville événementielle fait figure de réponse possible pour (re)créer un sentiment collectif d’appartenance à la ville et des unités de liens sociaux, de lieux. La volonté des villes de faire de la nuit un événement et un enjeu à part entière de leur action suppose donc que les catégories d’individus, qui d’ordinaire ne participent pas ou peu à la vie nocturne (les plus jeunes et les plus âgés), puissent l’investir le temps d’une ou plusieurs nuits. 

Face à la progressive privatisation de l’espace public, l’événementialisation permettrait de redonner du sens aux espaces publics, paradoxalement caractérisés par une multiplicité d’intérêts. Elle serait également une illustration possible de la démocratisation culturelle, où l’importance du « hors-les-murs » suppose de se faire rencontrer les publics en des lieux communs et/ou atypiques. Et ce en dehors des équipements culturels traditionnels qui peinent à faire accéder à la culture le plus grand nombre, selon la formule consacrée. Des événements comme la Nuit Blanche ou la Fête des Lumières, sont des cas concrets de politiques culturelles nocturnes, où la nuit représente un élément clé dans la scénographie des villes. La Nuit Blanche à Paris, dont la direction artistique de la première édition en 2002 avait été confiée à Jean Blaise (créateur du festival Les Allumés, du Lieu Unique à Nantes, etc.), correspond bien à cette idée de la ville événementielle. Ici se croisent installations contemporaines et une diversité de publics dans la ville sur le mode de la déambulation. Ce type de rendez-vous nocturnes est ainsi propice à renverser les codes de la journée, avec la possibilité de créer de nouveaux rapports sociaux à travers l’usage de la ville festive.

Depuis, le concept de la Nuit blanche s’est progressivement exporté à d’autres villes à l’étranger, comme Montréal, Rome, Madrid, Toronto, New-York. Ainsi, on observe une certaine uniformisation des politiques culturelles à l’échelle internationale. Les politiques événementielles se sont progressivement inscrites dans des logiques de compétition entre les territoires (et entre les pays par extension), définissant les stratégies en la matière. On observera alors une certaine tendance à reproduire ailleurs des modèles qui ont réussi ici ou là, afin de rayonner et de se positionner par rapport aux autres. Cela a ses limites : alors que la nuit devrait renvoyer à l’idée d’un temps extra-ordinaire, son caractère générique promu par certaines politiques événementielles (dont la Nuit blanche est l’exemple) interroge sur son instrumentalisation alors qu’elle devrait renvoyer à sa seule singularité.

Marchandisation de la nuit contre activisme nocturne

L’attention des pouvoirs publics pour la nuit est également justifiée par d’autres débats. La ville en continu, du 24h/24 illustrent le tournant libéral de nos sociétés contemporaines, au risque d’une indifférenciation des rythmes diurnes et nocturnes. 

Cette expansion progressive des activités humaines au domaine de la nuit est ainsi le marqueur de la « nocturnalisation » (Koslofsky, 2011) de nos sociétés, où la nuit est considérée comme une ressource économique. La généralisation du concept de la night-time economy traduit les rapports étroits qu’entretient la vie nocturne avec les seules logiques de rentabilité et de la mise en concurrence entre les villes. Ces stratégies trouvent ainsi leur sens tant dans l’action des politiques publiques, que par celle des acteurs privés, rendant possible une certaine « touristification de la vie nocturne » (Giordano et al., 2018). Le phénomène des city breakers, du party tourism, etc., qui rendent comptent de l’ouverture à l’international des villes, mais aussi l’économie du débit de boisson ou bien encore la part importante du clubbing au sein des loisirs nocturnes illustrent bien l’hétérogénéité économique de la nuit. Celle-ci a donc largement été prise en compte par des politiques spécifiques, notamment touristiques avec, par exemple, la création en 2014 d’un pôle « tourisme nocturne » au sein du ministère des Affaires étrangères.

Face au constat de la marchandisation à grand pas de la nuit se construit un autre discours. Celui de dire que la nuit est un moment à part de la journée, et qu’elle représente un moyen de production de liens sociaux. Libérée des contraintes et des impératifs du jour, la nuit doit avant tout être un temps où on crée, rencontre, transforme. Un espace-temps où devrait se manifester avec plus de force le besoin de faire société, dans une perspective citoyenne et inclusive. Ici se cristallisent les revendications et s’affirment des visions sociétales, notamment dans le milieu de la fête et des cultures alternatives.

À ce titre, la nuit est ici perçue comme un espace politique, où se forment des discours qui prennent souvent la forme de pratiques artistiques et culturelles identifiables. L’exemple des squats artistiques illustrent différentes manières de concevoir un autre rapport de l’art à l’espace, en s’affranchissant de normes établies comme la propriété privée ou les logiques foncières, et des pratiques normatives. Ces espaces se définissent par l’occupation temporaire de lieux abandonnés sur une périodicité variable, tour à tour inscrits dans l’illégalité (avec une signification militante renforcée) ou à l’inverse institutionnalisés comme par exemple à Paris. Cette typologie de lieux illustre dans le même temps l’idée qu’il existe un réel activisme nocturne, certes marginal mais qui participe au dynamisme créatif d’un territoire. Là s’inventent des nouvelles manières de concevoir la fête, les arts du spectacle, où la question de la transgression en constitue le point d’orgue. La culture squat, du moins la culture alternative, démontre ainsi qu’il existe différentes conceptions de la nuit, diamétralement opposées.

De la même manière, le mouvement des musiques électroniques, du moins à ses origines, élève également la nuit comme un espace politique transgressif, en portant un système de valeurs propres. Celles-ci renvoient notamment à l’inclusion et à la défense des minorités -sexuelles, ethniques, représentant un refuge et un espace de liberté pour ces dernières. La nuit festive (et le jour) à l’exemple des free-party ou teknivals, qui représentent des espaces de revendications fortes, est ainsi une réponse existante à la captation par les intérêts économiques des musiques électroniques, et de leur massification.

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Depuis le premier confinement, le monde de la nuit est à l’arrêt total, privé d’une temporalité qui lui est pourtant indispensable. C’est ici tout un pan de l’économie qui est en passe de s’effondrer : DJs, producteurs, bookeurs, managers, mais aussi tous les autres emplois compris dans l’écosystème des musiques électroniques. Depuis, des figures incontournables du secteur ont élevé leur voix pour que la nuit ne soit pas la grande oubliée du plan de relance. Certes des aides financières (loin d’être suffisantes) ont été mises en place pour soutenir clubs et discothèques (à hauteur de 15 000€ par mois maximum sur trois mois notamment) ou acteurs (une enveloppe de sept millions d’euros pour les artistes en général n’ayant pas le statut d’intermittent). Mais force est de constater que la nuit reste largement absente des discours du Gouvernement et de la ministre de la Culture. Un silence qui illustre encore la méconnaissance, si ce n’est la méfiance des responsables politiques pour les cultures nocturnes, alors même qu’elles représentent pour une très grande partie de la jeunesse des repaires et des marqueurs essentiels.  

Être noctambule sans être somnambule, voici un des enjeux à venir. Faire la lumière sur la nuit, mais en prenant garde à ne pas vouloir la diurniser. Car son institutionnalisation progressive peut dans le même temps faire apparaître les limites de ce processus. Ce sont bien souvent dans les interstices que les choses se créent, s’inventent. Et la nuit est le support naturel de ces envies. L’exemple récent du couvre-feu est l’illustration préoccupante du contrôle total de la nuit par les pouvoirs publics. Au détriment ici de notre droit collectif à se cultiver, à rêver, à faire société. Et plus largement de notre droit à la ville la nuit. 

 

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