© Irene Lingua
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Alors que de nombreux pays s’apprêtent à célébrer la Journée internationale des femmes le 8 mars prochain, en Espagne, les organisatrices de l’événement préfèrent parler d’une grande « grève féministe ». Un mot d’ordre qui l’an passé avait conduit près d’un demi-million de personnes à descendre dans la rue à Madrid et contribué à placer le mouvement féministe aux avant-postes de la mobilisation politique dans le pays.


Le 8 mars 2018, des centaines de milliers d’espagnoles ont défilé ensemble, à Madrid et dans 120 autres localités. Le temps d’une journée, elles ont occupé l’espace public, y faisant résonner les slogans de « la révolution sera féministe ou ne sera pas ! » et de « si nous faisons grève, le monde s’arrête ». Une manifestation monstre, dont les images n’ont pas manqué de faire réagir à l’étranger, où le 8 mars n’est souvent qu’une Journée internationale de plus. Force était de constater le caractère exceptionnel du mouvement féministe espagnol.

Un an plus tard, les organisations féministes souhaitent entériner la dynamique qui voit les effectifs des cortèges augmenter chaque année. Elles mobilisent ainsi leurs forces pour faire du 8 mars un rendez-vous annuel immanquable et l’occasion de rendre visible le travail accompli au cours de l’année. Commissions dédiées, mise en place de partenariats, important effort de communication et de levée de fonds, recrutement de volontaires masculins pour l’élaboration d’un repas solidaire, etc : l’objectif est de convertir cette Journée internationale des femmes, officialisée par les Nations-Unies en 1977, en une démonstration de force qui fasse de la cause féministe un sujet incontournable pour qui entend participer au débat public. L’enjeu du 8-M (l’abréviation qui désigne la journée du 8 mars en Espagne) est donc avant tout de gagner en visibilité afin de s’imposer dans l’agenda politique et médiatique. Une stratégie qui a porté ses fruits en 2018, à en juger par la réaction des médias et du personnel politique qui, d’un bout à l’autre du spectre idéologique, n’ont eu d’autre choix que de prendre position par rapport aux revendications ainsi portées sur le devant de la scène.

De l’arrêt de travail au refus de la consommation

Mais la manifestation, aussi impressionnante soit-elle, ne résume pas à elle seule l’ambition des associations féministes pour cette journée du 8 mars. Celle-ci doit également être celle d’une « grève féministe » (« huelga feminista ») de 24 heures. La rhétorique vise ici à dépasser la conception traditionnelle de la grève en l’étendant à d’autres secteurs que celui du monde du travail, mais qui lui sont étroitement liés : ceux de la consommation, de l’éducation et du soin aux personnes. Ce renouveau du concept de « grève générale » découle de la prise de conscience que les femmes, historiquement davantage tenues à l’écart du travail salarié que les hommes, l’ont ainsi également été des appels à la grève. Repenser l’idée de grève et de « secteur productif », en élargir l’acception pour y intégrer ces autres dimensions, est nécessaire à la valorisation de la place des femmes dans l’économie nationale. À la dénonciation des écarts salariaux, de près de 15 % (Eurostat, données 2015 sur le salaire horaire brut moyen) et du « plafond de verre » s’ajoute donc celle de l’invisibilisation et de la dévalorisation du travail « gratuit » au sein du système capitaliste. Quant à l’appel à ne réaliser aucun acte de consommation, il a été repris cette année à l’occasion de la Saint-Valentin. La journée du 14 février 2019 n’a pas seulement été celle des cœurs en plastique, du sexisme bienveillant et de la consécration de la « femme-objet » dans les campagnes publicitaires. Elle a permis aux organisatrices du 8-M de communiquer autour de l’événement via des slogans comme « nous sommes amoureuses de la grève », mais aussi de sensibiliser sur le thème de la « grève de la consommation », révélateur des continuités entre combat féministe et lutte anticapitaliste.

Féminisme et anticapitalisme, les deux revers d’une même médaille ?

Celles qui ont participé au mouvement des Indignés en 2011 ont revendiqué avec force cette convergence. En témoigne cette phrase d’introduction au manifeste du collectif Féministes Indignées de Barcelone : « La société patriarcale et capitaliste nous opprime. » L’affichage de telles affinités ne manque pas de susciter la polémique. Il attire les critiques des tendances libérales et conservatrices qui se revendiquent également du féminisme, entendu alors comme l’exigence d’égalité formelle entre les sexes. L’an passé, les franges les plus libérales ont en effet fermement condamné l’emploi du terme « anticapitaliste » dans le manifeste de la Commission 8-M et dénoncé par là même l’orientation « idéologique » de l’événement. Cela n’a pas empêché les rédactrices du manifeste de 2019 de conserver le même discours. Un discours qui appelle à un changement radical de l’ensemble des relations sociales, qui rejette dans un même mouvement les inégalités entre les sexes et l’exploitation par le travail, et qui n’oublie pas le rôle plus que déterminant qu’ont joué les femmes dans l’histoire des grèves ouvrières et des avancées sociales, s’inscrivant ainsi dans la lignée des animatrices du mouvement « du pain et des roses » qui en 1912 bouleversa le secteur textile du Massachusetts et conduisit à la réduction du temps de travail et à une hausse des salaires (Rodríguez, 2018). La grève plurielle du 8-M (arrêt de travail, de la consommation mais aussi des activités liées à l’éducation et au soin au personnes dans la sphère privée) questionne la valeur même de la vie au sein du système capitaliste. D’où le glissement vers la notion d’exploitation, celle des femmes mais également de la nature. « Nous sommes de plus en plus nombreuses à prendre conscience que le mouvement féministe va de paire avec la lutte anticapitaliste et antispéciste », déclare une militante. Celle-ci insiste toutefois sur le fait que cette tendance dominante au sein des manifestantes ne l’a pas empêchée de défiler, l’an passé, aux côtés de femmes aux convictions bien plus conservatrices.

Quant au collectif des Féministes Indignées de Barcelone, ce n’est qu’un exemple parmi de nombreux groupes de même type ayant vu le jour en 2011. Son existence même atteste d’une victoire importante dans l’histoire du mouvement féministe : la prise en compte de la spécificité de ses problématiques dans le cadre des mouvements contestataires. Et notamment au sein des milieux de gauche qui, par leur appel à un changement radical de société, se caractérisent par la multiplicité des luttes portées et la nécessité de les articuler. Autre victoire, celle de la prise de conscience du risque élevé de reproduction de la logique de domination patriarcale au sein même de ces organisations progressistes. Des militantes féministes ayant participé au 15-M (du nom de la mobilisation ayant donné lieu au mouvement des Indignés) relayent ainsi la difficulté qu’elles ont eu à faire entendre leur argumentaire dans certaines assemblées locales, notamment dans les villes de Palma ou de Cadix, où était dénoncé le caractère « excluant » de leur combat (Cruells et Ezquerra, 2015). Aujourd’hui, un renversement de la vapeur semble avoir été opéré dans le pays, à la faveur d’une double dynamique : d’une part, la priorité croissante accordée aux questions féministes au sein même des diverses organisations militantes ; de l’autre, l’affirmation du féminisme espagnol comme force autonome de premier plan sur le terrain des luttes.

La puissance mobilisatrice du mouvement féministe : une exception dans le paysage militant espagnol actuel

Sur les campus des universités madrilènes, les associations féministes sont de loin celles qui se font le plus entendre. Leur dynamisme et leur capacité de mobilisation contrastent avec la difficulté qu’ont les sections étudiantes des partis et des syndicats, notamment de gauche, à recruter de nouveaux militants. Un reflet de la situation à l’échelle nationale, où les partis politiques peinent à mobiliser, et ce à la veille d’une triple campagne électorale – législatives en avril, municipales et européennes en mai. Le collectif 8-M partage avec Podemos la couleur violette, mais l’association entre les deux mouvements s’arrête là. Interrogées à ce sujet, les militantes réaffirment leur indépendance totale vis-à-vis de toute institution partisane. Elles s’inscrivent ainsi dans la lignée des féministes qui, afin de conjuguer les efforts des diverses assemblées locales et spécialisées, fondèrent en 1977 la structure « Coordinatrice des Organisations Féministes de l’État espagnol ». Celles-ci, majoritairement issues des mouvements de gauche radicale et anarchistes, étaient peu enclines à participer au jeu institutionnel classique, qu’elles percevaient comme un moyen de priver le mouvement féministe de sa « puissance transformatrice et révolutionnaire » (Uría Ríos, 2009). Quatre décennies de collaboration entre militantes féministes et institutions ainsi que la mise en place de politiques publiques favorables à l’égalité entre les sexes ont eut raison de l’influence dominante de tels positionnements. Mais la quête d’autonomie et la nécessité de se constituer comme force politique indépendante des partis n’en restent pas moins essentielles.

Le mouvement féministe espagnol montre donc qu’il est possible de porter une lutte politique en dehors des cadres institutionnels les plus classiques et de s’imposer dans l’agenda de ces derniers. Possible, voire nécessaire, de disputer aux acteurs traditionnels du jeu politique le rôle de force de proposition. Désormais, c’est davantage par leurs réactions aux revendications surgies de la société civile que ceux-ci se distinguent les uns des autres. De fait, le soutien syndical à la grève de 24 heures en est venu à être davantage déterminant pour les syndicats eux-mêmes que pour les organisatrices. L’année dernière, le refus de soutenir la grève de 24 heures de la part deux confédérations syndicales majoritaires, l’Union générale des travailleurs (UGT) et la Confédération syndicale des commissions ouvrières (CCOO), a été perçu par de nombreux observateurs comme une preuve de leur incapacité à appréhender les bouleversements profonds de la société espagnole. Leur crédibilité en tant qu’acteur principal de la lutte pour le progrès social n’a ainsi pas manqué d’être abîmée par cette décision. Cette année, alors que la Confédération générale du travail et la Confédération nationale du travail ont renouvelé leur soutien à la grève de 24 heures, les féministes ont vu les positions de l’UGT et la CCOO évoluer. Quitte à rendre la situation quelque peu confuse, de l’appel à faire grève durant 2 heures à tour de rôle – proposition que la commission du 8-M a qualifié de « honteuse et insuffisante » – à la garantie d’une couverture pour les travailleuses qui décideront d’étendre la mesure à la journée entière. L’attitude des syndicats majoritaires fournit ainsi la preuve d’une nouvelle distribution des rôles et du pouvoir entre la société civile et les acteurs traditionnels.

Manifestation 8M 2018
Manifestation du 8 mars 2018 à Madrid © Irene Lingua

Diversité des femmes, articulation des luttes

Cette revendication d’indépendance est également une exigence liée à l’objectif qui distingue profondément le mouvement féministe actuel de ses précédents historiques : la prise en compte de l’incroyable diversité au sein de ses rangs. Diversité des couleurs politiques, qui alimente sans cesse les débats sur les modes d’actions privilégiés, en premier lieu desquels celui de la non-mixité des cortèges et associations. Mais diversité des femmes avant tout, et par là même des problématiques qui sont les leurs. Organisations de travailleuses du sexe, de femmes racisées, d’agricultrices, de retraitées etc : le 8-M est l’occasion pour toutes de se réunir autour de la matrice commune qu’est la quête d’égalité, sans effacer pour autant leurs différences, et met ainsi à l’honneur l’intersectionnalité des luttes. Aux étudiantes réunies pour débattre ensemble de l’organisation de l’événement se joignent quelques représentantes des salariées de l’Université : des professeures, mais aussi de celles qui chaque jour assurent le service de ménage ou de restauration. La dynamique interne au mouvement féministe est en effet une illustration exemplaire de la fragmentation des revendications au sein de l’ensemble de la société. Sa force est de parvenir à articuler ces dernières, à faire en sorte, selon les mots du sociologue et anthropologue David Veloso, qu’il n’y ait pas à choisir entre le fait d’être une « femme, une gitane ou une pauvre ».

Rompre avec l’image du « joli minois »

Cette année, l’objectif est de rompre avec l’image du « joli minois » (la « cara bonita ») qui a été celle du mouvement féministe au cours des derniers siècles de lutte. Ou plutôt, celle qu’ont bien voulu lui attribuer les médias et personnels politiques dominants, véhiculant ainsi l’idée qu’à l’existence d’une essence féminine particulière répondait celle d’un mode de contestation spécifique, plus « doux », moins révolutionnaire que celui de leurs camarades masculins. Un traitement dénoncé l’an passé encore par certaines manifestantes, qui en assemblées appellent à mettre davantage l’accent sur les actions de « désobéissance civile » : interventions dans le métro madrilène, refus de quitter les locaux de l’université la veille de la manifestation. Toutes sont convaincues qu’en 2019 les rues seront au moins aussi pleines qu’en 2018.

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