« Le capitalisme de la séduction » : retour sur l’ouvrage de Michel Clouscard

« L’initiation mondaine à la nouvelle civilisation marchande, le système de dressage anthropologique au capitalisme du plan Marshall et des Trente Glorieuses : voilà ce que s’emploie à décrire cet ouvrage ». C’est en ces termes que s’ouvre la préface de Capitalisme de la séduction de Michel Clouscard, initialement publié en 1981 et réédité en 2015 par les éditions Delga. Son auteur, né en 1928 et mort en 2009, était un proche du PCF, mais aussi et surtout le théoricien critique du libéralisme libertaire. Clouscard sous-titre justement cet ouvrage « critique de la social-démocratie libertaire », qu’il définit comme stade avancé du capitalisme ayant produit un « marché du désir » dans une société où se confondent libéralisme et liberté.

Vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires, cet ouvrage donne des clés de compréhension du monde contemporain dans le contexte du capitalisme d’après-guerre. À travers son analyse du « mondain », compris comme un nouveau moyen de démarcation de la bourgeoisie reconstituée et des classes dominantes, Michel Clouscard s’emploie à démontrer que l’idéologie conditionne la sensibilité, que la consommation de masse est emplie de l’idéologie capitaliste. Surtout, il démontre comment cette dernière est parvenue, en s’immisçant dans la culture, à faire de la consommation de masse le seul projet de vie désirable, sans alternative envisageable.


Selon Michel Clouscard, le point de départ se situe dans le plan Marshall et dans son importation en France, à l’origine d’une nouvelle société de consommation. Ce nouveau modèle de société, qui vient remplacer le modèle traditionnel, est une société dans laquelle le consommateur est amené à perdre la notion de production, à se déconnecter de son procès, et dont l’objectif devient l’accès au « ludique, au libidinal et au marginal ». Une consommation empreinte de l’idéologie capitaliste où l’on promeut la frivolité en opposition au sérieux du travail et de la société industrielle.

Au fil de l’ouvrage, l’auteur mentionne des mœurs pouvant paraître anodines, mais intrinsèquement liées à la nouvelle société de consommation. Il analyse les mœurs mais aussi « le terrain idéologique et politique », afin de saisir comment le désir a pu accéder au pouvoir culturel. Clouscard propose finalement un parcours de « l’initiation mondaine » en plusieurs temps jusqu’à l’intégration parfaite dans le système. Il entend livrer une anthropologie de la société capitaliste depuis la Libération jusqu’à l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, période à laquelle Clouscard écrit son ouvrage.

L’INITIATION MONDAINE À LA SOCIÉTÉ CAPITALISTE

De la base politique à la base sociale

Sa démarche prend pour point de départ l’analyse de l’initiation au système, à la civilisation capitaliste, ainsi que son essence, sa culture, ses valeurs et ses mœurs, afin de saisir les fondements de cette civilisation. Tout d’abord, la mondanité représente à elle seule la base du système, à savoir les principes de mode, de démode et de démarcation, nécessaires au fonctionnement de la société de consommation capitaliste.

Ensuite, le « ludique », le « libidinal » et le « marginal » représentent les produits de cette mondanité, l’essence de la société du désir : le ludique par l’usage d’objets amusants dans l’enfance, le libidinal à l’adolescence. On retrace ainsi, par l’analyse de certains objets propres au système et à leurs usages, comment l’idéologie permissive du capitalisme s’insère dans les esprits.

L’acte fondateur : le plan Marshall

Mis en place à partir de 1947, le plan Marshall constitue une série de prêts accordés par les États-Unis aux pays européens, afin de les aider à se reconstruire après la guerre, non sans contreparties. Pour Clouscard, le plan Marshall constitue une soumission d’abord économique, puis culturelle, esthétique et philosophique de l’Europe aux États-Unis. Il aurait permis de produire des consommateurs, afin de vendre les surplus de production américains, qu’ils soient alimentaires, vestimentaires, ou bientôt électroménagers. L’impérialisme du plan Marshall a greffé une économie de l’abondance sur une économie de la rareté, réalisant au passage l’assemblement de l’économique et du culturel. Ces considérations ne sont pas sans rappeler la vision de la postmodernité de Jameson et d’Anderson, et l’influence de l’américanisation dans le domaine culturel. Le plan Marshall aurait ainsi relevé d’une véritable stratégie de séduction.

En plus d’un nouveau mode de production de l’abondance, la déculpabilisation des achats hors de portée des familles et la mise en place du ludique faisant le jeu du capitalisme ont été le « surplus » incitant à l’achat du plan Marshall, qui « tient les deux bouts » : « le pain et le jeu », la « machine et le rêve américain ». Le ludique de la nouvelle bourgeoisie, qui dénonce le sérieux de la société industrielle, se moque ainsi de la bourgeoisie traditionnelle de l’ancien capitalisme concurrentiel. La promotion du ludique devient alors la dénonciation de l’oppression bourgeoise.

À présent, puisque n’importe qui peut s’offrir le luxe du gaspillage, on peut prétendre « se mettre en dehors de l’argent », en accédant à la consommation mondaine. Le néo-capitalisme permet de jouir sans avoir, ultime stratégie de la séduction, car « qui s’offusquerait d’usages insignifiants » ou « entreprendrait une croisade » contre la « banalité quotidienne » ? Clouscard se montre également très critique vis-à-vis de Mai 68, un « Cheval de Troie du néo-libéralisme », ouvrant la voie à une société de consommation et de croissance au nom d’intérêts bien éloignés de la véritable lutte des classes.

L’enfance et son prolongement : la consommation ludique

L’enfant spontané s’opposerait à la société de consommation, mais en réalité, l’enfant s’abandonne à celle-ci, et les raisons, pour Clouscard, sont anthropologiques : l’éducation est censée soumettre le « principe de plaisir » au principe de réalité. Dans le système capitaliste, on assiste au contraire à la toute-puissance du « principe de plaisir ». L’enfant profite d’un progrès sans donner aucun travail, dans la totale ignorance du travail nécessaire à la production des biens qu’il consomme.

C’est cette logique que le système cherchera à prolonger par-delà l’enfance : « le capitalisme veut que nous restions des enfants […] englués dans cette ignorance. […] La pédagogie du système exalte cette gratuité ». Le système souhaite et semble être parvenu, d’après Clouscard, à nous déconnecter des logiques de production. L’analogie du flipper apparaît comme métaphore du système actuel : on ne gagne rien, si ce n’est « l’incommensurable satisfaction de rejouer ». La gratuité de l’enjeu est l’essence du jeu, au contraire du travail, « toujours intéressé ».

Jouir et « trader » plutôt que posséder

« La jouissance n’est plus dans la thésaurisation mais dans l’usage de l’objet ». La stratégie du système capitaliste consiste à étendre à toute la société cette logique de la consommation. Ces nouveaux objets mondains, ludiques ont pour but la « distanciation » vis-à-vis du monde du travail. Clouscard parle de « terrorisme mondain » pour décrire le gaspillage, couronnement de la promotion mondaine. Le pouvoir du capitalisme a été d’offrir ce luxe suprême au premier venu : casser, gaspiller, jeter, est à la portée de tous. On écarte de l’éducation les conduites d’apprentissage du processus de production. L’objectif final de ce système est par ailleurs d’unifier le centre-gauche, le centre-droit, au travers d’une nouvelle classe moyenne, une classe unique, qui ne nécessiterait plus aucune alternance.

Pour Clouscard, toute propriété n’est pas du vol et il se montre critique vis-à-vis des thèses de Proudhon. Toutefois, le vol réalisé par la bourgeoisie est bien une appropriation illégitime de la propriété. La bourgeoisie en a fait son métier, par l’accumulation. Savoir acheter pour revendre, savoir échanger, trader… La nouvelle consommation mondaine en a fait son affaire. Les surplus et nouvelles marchandises en sont aussi une caractéristique, devant exprimer une intention subversive, contestataire : « Ainsi s’écoule la marchandise, par la promotion de vente devenue gestuel mondain ».

SUBVERSIVITÉ ET TRANSGRESSION, ATOUTS DU SYSTÈME

La fausse subversivité : le modèle de la bande

Le nouveau capitalisme souhaite dresser les corps, et mettre en place un nouveau système éducatif, en se servant de l’« échec éducatif » des sociétés traditionnelles pour promouvoir de nouvelles valeurs. L’enfant trop sage doit être prêt aux affrontements, à la libre entreprise, à la magouille. L’agressivité doit être récupérée, canalisée pour créer des leaders. La nouvelle culture doit permettre de transformer les défauts personnels en vertus. « Il faut s’adapter », comme dirait ironiquement Barbara Stiegler sous peine de sélection. Les nouveaux chefs seront ceux qui se seront adaptés aux mutations les plus brutales. « La sélection vis-à-vis des autres espèces passe par une sélection dans l’espèce ». Le nouveau roman d’apprentissage est donc une praxis de classe.

Clouscard définit l’idéologie capitaliste comme une idéologie de la bande, du lobby, de la secte. En réalisant la catharsis de ses pulsions permises par la nouvelle société libérale, le nouveau bourgeois contrôle le monde d’en-bas. Pour les « filles d’en-bas », la reconnaissance dans la bande est une « promotion mondaine ». Par le principe de la bande, on assiste à une maîtrise du libidinal et du ludique par la camaraderie sexuelle par exemple. Pour que la bande perdure dans ce système, elle ne doit ni se tirer vers le haut et l’édification morale, ni vers le bas et la criminalité. Le groupe doit être moyen, éviter le conflit de classe. Le gauchiste deviendra ainsi « la mascotte du système », amusant la galerie par sa fausse décadence constitutive de la fausse subversivité.

L’ « histoire de la bande » montre le cheminement de l’idéologie libérale jusqu’à la social-démocratie libertaire, à travers deux types d’individus : l’artiste et l’intellectuel. Tous deux, dans ce système, vont être promus socialement pour leur idéologie contestataire. Le système va récupérer la contestation grâce à l’arrivisme de l’intellectuel. Il faut politiser à outrance pour se différencier : c’est le « gauchisme ». Artistes comme intellectuels forment cette nouvelle culture « où la subversion doit toujours rester de bon goût ».

La récupération du bourgeois marginalisé : la monopolisation de la culture

Une nouvelle bourgeoisie culturelle se met donc en place car le bourgeois marginalisé par certaines modes culturelles va marginaliser ces modes avant de les récupérer. La culture bourgeoise originale étant devenue obsolète pour le nouveau capitalisme, la bourgeoisie n’a plus de message à apporter et ne cherche que des alibis culturels à sa consommation. Elle va chercher dans les traditions populaires pour justifier ses usages mondains, dans une logique d’esthétisation qui caractérise l’après-guerre.

Le jazz « issu du prolétariat noir-américain » est pris en exemple par Clouscard. Le rock, musique de la subversion, ou plutôt « arrivisme mondain de la nouvelle génération blanche », récupère le jazz de la même manière que le « gauchisme » a récupéré Marx. Le rock se prétend subversif mais n’est que soumission à l’ordre capitaliste, jusque dans son rythme et sa composition, découpé en tranches répétitives, conformiste, doté d’un rythme conservateur, réactionnaire.

En comparaison avec la profondeur du swing, du blues dont se réclament les rockeurs, ils ne récupéreraient rien de plus qu’une « subversivité factice ». Les dernières boîtes de jazz parisiennes laissent place au « rythme le plus pauvre : le disco ». La dynamique marginale mondaine va devenir pratique courante via les bandes et leur rassemblement. On assiste à la banalisation immédiate des tubes, de la mode la plus avancée.

Ce dressage corporel permet d’accéder à la forme la plus parfaite de la consommation mondaine. Le corps devient passif, soumis, mécanique, prêt à la consommation, à « recevoir sans produire ». L’authentique révolte devient impossible dans un tel corps. La radicale soumission du corps à l’animation machinale permet de participer au grand tout et d’atteindre la transe, permettant d‘assimiler la mécanisation du vécu imposée par le néo-capitalisme. « L’élan vital s’identifie à la dynamique capitaliste ». Clouscard parle ainsi du mana, concept polynésien qui désigne l’émanation de la puissance spirituelle du groupe qui participe à le rassembler. Les différents niveaux de l’initiation mondaine à la société capitaliste ont pour but de capter ce mana, de rassembler les individus autour d’une même idéologie, d’une même dynamique.

Sexe, drogue et rock’n roll : la transgression de l’institution comme intégration au système

La dynamique de groupe et l’animation sonore ont donné au corps un équipement machinal tel qu’il peut fonctionner par lui-même. Le mannequin s’humanise et va pouvoir s’élancer vers des conduites mondaines encore plus perfectionnées : celles de l’initiation « mixte, subversive et institutionnelle ». La marginalité est devenue consommation de masse, ce qui était autrefois mondain s’est démodé. La subversion se radicalise et devient une grande bataille contre les tabous et interdits. La transgression de la mondanité atteint son sommet avec le sexe et la drogue. Pour Clouscard, ce qui se dit contestation n’est qu’un « niveau supérieur de l’intégration au système » : le combat contre l’institutionnel n’est que la substitution de l’institutionnel de demain à celui d’hier.

« Le petit-bourgeois est émerveillé en accédant au danger, à l’interdit. » Tirer sur le joint représente une résistance aux institutions et à l’État policier. L’image du « type qui se détruit parce que le système le dégoûte », est considérée par Clouscard comme une resucée de l’imagerie romantique. La « défonce », c’est surtout la soumission du corps, son « abrutissement ». Le drogué est l’essence même de la société de consommation. Cette consommation est le rituel de l’achat qui valorise le produit. Sa clandestinité le rend exclusif, sélectif, subversif.

Aujourd’hui proclamée inoffensive, l’imagerie de la déchéance romantique liée au haschisch apparaît comme usurpée. Fumer n’est plus réalisé pour se détruire mais détruire le système. Le danger n’est plus la drogue en tant que telle, mais la répression policière. Le matériau social est aussi important que celui apporté par le corps : l’accoutumance est à la fois morphologique, psychologique, sociologique. Le hash est le plus pur symbole de la consommation transgressive mais snob.

Clouscard sépare les drogues en deux types : excitant et stupéfiant, exaltation-dépression, qui se rejoignent dans le fait qu’ils pervertissent le rythme originel. L’excitant permet de suivre le rythme du système, mais le corps ne peut plus suivre. Le calmant, pour rétablir le rythme, en fait trop. Pour guérir la frustration, encore un excitant. L’accoutumance naît de ce cycle infernal. À la fin du parcours, le vécu est absolument artificiel. La drogue aboutit à « l’animation machinale du corps », permettant d’imposer et de reproduire le rythme infernal du système. Voilà pourquoi il est proposé comme critique du système par le système néo-capitaliste lui-même, alors qu’il n’en fait que la promotion en réalité.

Révolte féminine et appropriation bourgeoise

L’institution de la pilule a été une grande conquête du progrès social et moral, une reconnaissance par l’État des progrès de la médecine. Par la loi, l’usage de la pilule devient presque un devoir civique. Son usage signifierait surtout la libération de la femme. Toutefois, Clouscard distingue un usage bourgeois et un usage populaire de la pilule. Si l’universalité de la loi ne préjuge pas des cas particuliers, l’idéologie lui impose des intérêts de classe, de corporation. Le passage de l’universalité de la loi à son usage de classe commence, pour Clouscard, par la justification du pouvoir de classe par la loi progressiste (« la droite a octroyé la pilule »). La loi est détournée également par sa non-application chez les populations qui la nécessiteraient le plus.

L’aspect à la fois légal et subversif va permettre à nouveau à la nouvelle bourgeoisie de « tenir les deux bouts ». L’expansion universelle de la libido, ludique, ferait éclater les structures répressives de la société, mais sa vocation véritable est plutôt de soumettre âmes et corps pour empêcher la révolution des travailleurs. L’idéologie de l’usage, dans le cas de la pilule, serait une nouvelle initiation au système. Celle qui n’est pas dans le système qui pilonne des modèles, slogans, signes et conseils sera moquée et mise en quarantaine mondaine. Les incitations à l’opinion libérale sont telles que l’adolescente demandera la pilule d’elle-même. Le mécanisme de l’idéologie crée le besoin et l’usage, usage qui devient une fonction sociale. La pilule libère la femme (« usage théorique révolutionnaire ») mais la conditionnerait également (« usage idéologique pratique »).

La libération sexuelle promue par le système revient à écarter le problème du couple au profit d’une vision de la sexualité purement ludique et libidinale, idéologie de l’industrie du désir réduisant la sexualité à une consommation parmi tant d’autres. L’absurdité atteint son apogée dans l’idée que l’émancipation de la femme passerait par le refus du mariage, l’union libre. Pour Clouscard, c’est le combat mené par le phallocrate et sa répugnance de l’engagement et de l’institutionnalisation. Autrefois, selon l’auteur, le « phallo » devait épouser ou inciter à faire avorter une femme, qu’il aurait conduit à faire tomber enceinte.

Selon Clouscard, le phallocrate va donc d’abord demander l’avortement comme droit, puis la libération sexuelle. La femme doit veiller d’elle-même à son corps, être disponible aux désirs sans importuner son corps : « Sois féministe et tais toi ». C’est la récupération mondaine du progrès social que Clouscard dénonce ici. L’avortement n’est – selon lui – concevable qu’en écartant le libéralisme permissif qui le récupère et l’idéologie réactionnaire qui l’interdit. Clouscard dénonce en ces termes les « usages abusifs mondains qui manipulent les femmes pour maintenir le confort de l’homme ». Dénoncer un certain usage ne signifie pas être contre, et Clouscard souhaite au contraire le plein usage de la loi, évitant la récupération idéologique.

Il en va de même en ce qui concerne le marché du travail. La promesse d’insertion dans celui-ci pour la femme n’est qu’une voie royale vers le chômage et la précarité. Clouscard distingue deux destins de femme : celui de la bourgeoise, qualifiée et diplômée, réalisant une profession libérale, qui a le pouvoir de choisir ; celui des femmes d’origine populaire, sans diplôme ni qualification, contraintes d’accepter n’importe quel travail, pour lesquelles divorces, avortements et travail seront de terribles souffrances.

Le féminisme de cette époque, selon Clouscard, participe au système et consacre ces deux destins de femme. Le féminisme vient d’une protestation légitime, mais ses bons sentiments sont dévoyés et anéantis. Pour Clouscard, la prédominance des classes rend impossible une alliance efficace des femmes dans la société actuelle. Si la femme de classe dominante est dominée par l’homme du même rang, elle reste dominante en comparaison à l’homme comme la femme de classe populaire. La lutte des classes a transformé l’antagonisme, et la femme s’oppose à la femme, l’homme à l’homme, et femme et homme s’allient comme les classes s’opposent.

On assisterait là à un corporatisme de sexe, mélangeant de façon confuse les intérêts du sexe féminin, de la culture bourgeoise et du discours libertaire. Tout pouvoir politique se retrouve identifié au pouvoir mâle. Le nouveau statut conféré à la femme n’est qu’un nouveau pouvoir mondain, stratégie du pouvoir de classe. La seule mesure de l’égalité entre homme et femme est celle devant le travail, proposée par le socialisme, « seule manière d’en finir avec l’Ève et l’Homme éternels par un rôle commun dans le processus de production ». La femme moderne serait libre mais seulement de circuler dans les enclos culturels et sociologiques mis en place par la nouvelle société libérale et capitaliste.

INTÉGRATION DÉFINITIVE AU SYSTÈME : RELATION PÈRE/FILS ET TECHNOLOGIE AVANCÉE

« Si tu as ton bac, tu auras ta moto, ta guitare électrique, ta chaîne hi-fi ou ton Nikon ». Le protocole de l’accession de ces objets va caractériser leur usage. L’initiation adolescente se termine et la participation adulte au système débute. Ces objets onéreux marquent des différences entre les classes, signes de possession. Comme pour la pilule, Clouscard définit deux usages de la moto : l’utilitaire et l’idéologique. Pour Clouscard celui qui achète une petite cylindrée pour aller au travail et celui pour qui la grosse cylindrée « n’est qu’un cadeau parmi tant d’autres » ne sont pas dans la même situation.

Pour le second, le corporatisme du motard est révélateur : l’actuelle manifestation de motard « ressemble à un troupeau de moutons ». La moto est un objet de luxe, non-utilitaire. Tout est prétexte à des regroupements et des défilés, expositions ostentatoires, l’appareil par excellence du loisir. Le danger de la mort liée à la moto devient le défi du motard. La contestation de l’ordre et du quotidien, de l’obligatoire, n’est plus marginale mais est devenue une conduite ludique.

Le jeune de milieu populaire, quant à lui, sait très bien ce que vaut une moto, et pense nécessairement pouvoir se tirer d’affaire en cas de panne. Il aide ses copains et se fait aider par eux. Se crée une amicale spontanée, de quartier ou d’entreprise, bien différente du corporatisme mondain. Il veut savoir comment fonctionne sa moto, la monter et la démonter. Il démystifie l’objet et l’arrache à l’idéologie, et rend l’objet à la technique, au travail.

S’enchevêtrent à présent la libido et l’industrie, le ludique et le fonctionnel, le marginal et l’institutionnel. Les usages d’abord marginaux, par l’initiation, sont devenus comportements de masse. Seuls ceux qui n’ont pas réalisé le parcours complet persisteront dans une consommation de signification ouvertement transgressive. « Au sommet du système trône une innocence parfaite » : cette consommation mondaine a été offerte par le père en cadeau et par le travail d’autrui, ce qui constitue la plus pure expression de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Le système capitaliste s’ancre dans le système éducatif. Il accomplit un système de récompense, par l’objet ludique, de toute ratification de l’ordre familial. La famille fait de l’enfant un citoyen en reproduisant les rapports de production. Le système du travail-récompense-consommation ludique assure la reproduction des rapports de production. Le contrat au sein de la famille devient le même qu’avec la société : il faudra réussir scolairement puis professionnellement pour pouvoir accéder à la récompense ludique.

LA LOGIQUE DU MONDAIN SELON CLOUSCARD

La stratégie politique et culturelle du néo-capitalisme

Le néo-capitalisme se donne pour objectif la conquête de domaines ayant initialement pour volonté de véhiculer des valeurs universelles. Le néo-capitalisme s’en servira pour véhiculer ses propres valeurs, comme dans la culture.

Clouscard décrit précisément le processus de monopolisation du savoir par la « nouvelle bourgeoisie » à travers une culture qu’il qualifie de « terroriste », en cela qu’elle doit in fine empêcher de saisir tout référent historique, condition nécessaire à l’occultation des rapports de production du point de vue du consommateur.

L’esthétisation de l’art

L’auteur insiste ainsi sur le processus d’esthétisation des arts mis en place par le système. Toutes les formes d’art vont se voir « rénovées » en fonction des exigences du nouveau capitalisme. « La mode culturelle permet la constitution d’une nouvelle élite mondaine qui monopolise les signes de la séduction », et produit la figure du fantasme. Ce nouvel art synthétise la quête de l’avant-garde et la consommation libidinale, l’un peu fou et l’un peu mondain, disposant à la fois « du peuple et du geste sophistiqué ». Clouscard perçoit cette esthétisation chez Jean-Luc Godard dans le cinéma, ou chez Maurice Béjart dans la danse.

Il observe en ce sens que l’art moderne se retrouve inscrit dans un processus plus général : la production des mythologies de la civilisation, l’inconscient collectif de notre modernité. Cette mythologie se réalise à travers des allégories, d’actes exemplaires réalisés par des personnages exemplaires. L’existence de cette mythologie trouve ses bases dans le réel, mais est esthétisée par le néo-capitalisme. Le contenu idéologique est induit par l’esthétisation progressive, mais est également caché par celle-ci pour rendre l’idéologie plus appréciable et ainsi acceptable.

Mode et démode

La mode est une dynamique de groupe permettant à un produit l’acquisition d’une nouvelle forme d’esthétisme. La démode est son oubli. Comment un jean a-t-il pu être anti-conformiste et anti-institutionnel avant de devenir le signe même de la banalité ? La mode n’est que la forme d’un moment, celle d’un objet, d’un produit, qui tombe ensuite dans la consommation courante, et perd ainsi sa mondanité. On ne reconnaît plus le modèle originel dans sa massification, la consommation de masse semble trahir le message d’origine. Mode et démode sont la partie visible de l’iceberg qu’est le mondain.

Pour Roland Barthes, la mode est réduite au signe de la mode : c’est l’idéologie du signifiant qui occulte le pouvoir de l’idéologie de la consommation mondaine nommée « mode ». Le signifiant de la mode permet d’ignorer le fait que celle-ci est la rencontre du processus de production et de consommation. Le « terrorisme culturel de la frivolité » empêche la compréhension de cette consommation en tant que consommation mondaine, vectrice d’aliénation, déconnectée de la réalité du processus de production. La mode apparaît comme « la forme séduisante de la symbolique de l’échange ».

Clouscard, dans son analyse du prêt-à-porter, prend l’exemple du jean, arme de séduction massive du capitalisme. Le jean comme « uniforme du désir » permet une fois de plus à tout le monde d’accéder à la nouvelle mondanité promue par les États-Unis. Les femmes qui n’en portent pas seront « vieux jeu », « réacs ». Les porteuses deviennent mondaines, dans un contexte paradoxal de dénonciation du « sois belle et tais-toi ». Subversives, féministes, libres : une émancipation qui n’est, aux yeux de Clouscard, qu’une promotion mondaine, forgeant « l’encadrement de la social-démocratie libertaire », le pouvoir du libéralisme, qui détient de façon croissante un monopole culturel. « Un signe est d’autant plus efficace dans sa dimension idéologique qu’il apparaît naturel ».

Types d’usagers mondains et « cascade des snobismes »

La consommation ludique et libidinale, comme le montre Clouscard, se détache du modèle sélectif originel et devient progressivement consommation de masse. Le système a implanté le droit à la différence. Or, ce droit correspond plutôt au droit d’imiter, de rejoindre le groupement des conservateurs mondains, accessible à présent au bas peuple. Ce système doit aboutir à une classe unique, mais cette prétendue différence autorise en réalité un nouveau système de hiérarchie. Clouscard parle d’une « cascade de snobisme », de mondanité, une hiérarchisation horizontale, au sein même de la mondanité, ayant pour objectif constant de se différencier. On aboutit à un snobisme de masse. Lorsque la masse devient à la mode et accède à la mondanité, il faut lancer de nouvelles tendances.

Clouscard propose en ce sens des sous-dimensions de l’usage mondain. La vedette est un type de mondain, pur produit du système, de la promotion de vente de l’industrie, du loisir et du plaisir, qui s’est vendue au succès, au show-business, aux valeurs culturelles des médias. Elle conditionne les masses. Le mondain n’est ici ni strictement le pouvoir de l’argent, ni celui du sexe ou de la jeunesse, ni celui de la beauté, mais celui de leur « promotion réciproque ».

Vient ensuite l’usage mondain des classes moyennes. Clouscard prend l’exemple du Club Méditerranée, représentant l’arrivisme, et d’Ibiza, représentant la consommation de masse, snob sans le dire et où tout le monde peut aller bien que sélectif. Le Club Med, c’est la classe moyenne qui a pu bénéficier de la croissance, en quête d’un modèle promotionnel du loisir. La jouissance n’est plus dans l’avoir mais dans la dépense du revenu, ce qui signe la fin de la thésaurisation. Ibiza est définie comme la « libre cité de la consommation mondaine ». Cette consommation « se veut brutale, massive, sans détours ». Comme au Club Med, on prévoit un « emploi du temps », pour rentabiliser son temps dans le ludique et le libidinal. Le mondain et ses signifiants y sont appauvris par la « violence » de la consommation.

On s’adresse ici aux incultes du mondain, aux « demeurés » à faible capital culturel, pour les faire adhérer à la consommation capitaliste, à une consommation vide de tout contenu. L’idée finale est d’empêcher l’accès à une conscience politique en fabriquant « des abrutis », au sens fort du terme, ce que l’auteur résume par la formule suivante : « sans les faire accéder au festin, on exaspère leurs envies ».

L’innocence du néo-capitalisme

La logique du marché pour l’exploitation de l’homme par l’homme

Pour Clouscard, la société de consommation est une civilisation que le capitalisme a fabriqué et exporté. Le capitalisme a utilisé la social-démocratie pour se mettre en œuvre, permettant la meilleure gestion possible de ce système. Le capitalisme a inventé l’innocence : plus de péché, de tabou, ou de culpabilité. Seul reste le droit à la jouissance.

Une fausse innocence, une fausse naïveté qui est l’essence du mondain, du système, et qui fonde la civilisation capitaliste. Sans idéologie pas de marché, sans marché pas d’idéologie. C’est la mode qui permet la valorisation idéologique de la marchandise. La mode fait oublier cette fonction mercantile : « l’économique doit disparaître sous le signifiant. » La fonction esthétique doit remplacer la fonction économique aux yeux du consommateur.

Les dépenses dans la société capitaliste sont un gaspillage, un surplus, une destruction somptuaire des richesses produites par la classe ouvrière. Le capitalisme propose les moyens de la réalisation libidinale, ludique et marginale de l’atome social, « de l’individu en tant qu’individu ». Une consommation transgressive, à l’encontre de l’État, du père, des institutions, de la société ; un mode de consommation issu de l’extorsion de la plus-value. L’idéologie du désir a permis la récupération de toutes les oppositions traditionnelles, notamment à gauche. Il les a même intégrées dans son idéologie comme moyen de se développer en promouvant la vente de produits ludiques et libidinaux.

Le mondain est, en son essence, la jouissance des rapports de production. Son existence dépend du « manque de l’un et du surplus de l’autre ». Elle est la jouissance de « l’exploitation de l’homme par l’homme ». Cette jouissance dépend d’ailleurs du fait que l’autre n’y ait pas accès : le mondain est ainsi « l’expression structurale des rapports de classe ». La consommation mondaine produit finalement l’asservissement qu’elle prétend combattre dans son rejet de la société industrielle et ses contraintes.

Gauche et droite enfin réunies

Le capitalisme repose sur un paradoxe : un libéralisme économique étatisé et un appareil d’État social-démocrate. Le capitalisme a viré à gauche au niveau politique et culturel. En parallèle, il a viré à droite au niveau économique et social. Un système d’échange où gauche et droite offrent des services pour être récompensés se met en place. La gauche offre un discours contestataire du pouvoir traditionnel et un nouveau modèle d’usage des objets, et reçoit la libéralisation des mœurs et les pleins pouvoirs administratifs. La droite offre l’appareil de production technocratique/étatique, les objets fabriqués de la consommation mondaine et de la société de loisir, et reçoit le détournement de la révolution technologique/scientifique aux dépens du travailleur ainsi qu’une gestion de la crise qui reconduit l’austérité, par la gauche. On réconcilie le centre-droit qui récupère la droite traditionnelle, avec le centre-gauche qui récupère la gauche en isolant le PCF. Ce système permet la meilleure gestion de la production par la consommation.

La crise révèle la nature profonde de tout ce système : l’austérité. « Plus elle s’aggrave, plus l’industrie du plaisir, du loisir s’étend. […] La jouissance sociale-démocrate nécessite l’inflation, le chômage. » Elle se nourrit du mal-être pour justifier son modèle ludique, car le mal-être induit la nécessité de s’aérer l’esprit, de « penser à autre chose » : un cycle profondément vicieux. Les producteurs doivent produire toujours davantage pour que les non-producteurs aient la vie plus facile. Autrement dit, les agriculteurs doivent accepter de se sacrifier pour que la France puisse se nourrir et gaspiller. C’est le détournement de sens de l’usage fonctionnel, et de la Révolution industrielle, qui aboutit aux crises internes de la gestion social-démocrate libertaire.

UNE CRITIQUE PAR L’EXEMPLE DÉPASSÉE ?

Clouscard livre un ouvrage dans un style presque littéraire, bien moins académique que les sociologues de son temps dans le style, mais pas moins rigoureux dans sa démarche sociologique. À travers des métaphores sociologiques, anthropologiques, psychologiques, il parvient à nous immerger dans les détails du capitalisme contemporain.

La gouvernance par la social-démocratie libertaire est vue comme un adjuvant du nouveau capitalisme si bien rôdé, ayant investi la société par le milieu culturel, par la « séduction », de la classe moyenne notamment. Clouscard se montre aussi critique vis-à-vis des « néo-mondains », ces individus, intellectuels de gauche, encore persuadés de persister dans la subversion quand ils ne sont plus que des agents de ce même capitalisme, faisant prendre conscience de la profondeur de l’insertion du capitalisme dans notre quotidien.

Sa description de l’opposition entre loisir et travail au sein du nouveau système prônant la consommation de masse apparaît comme particulièrement pertinente. Pour lui, cette inéluctable opposition est mise en place afin de devenir le destin de l’homme : le travail et la consommation ludique et libidinale, tout en permettant d’omettre l’étude de la totalité, des rapports de production et de consommation. Le système a trouvé un moyen d’exploiter tous les temps du vécu de l’Homme moderne : son temps de travail (productivisme et licenciements), mais aussi de loisir (exploitation de l’industrie du loisir, développement du tourisme), le temps de transport (hausse du prix des transports en commun, de l’essence, etc.). De même que le capitalisme fabrique la pollution et l’industrie anti-pollutive dans le même temps, il fabrique la pathologie mentale liée au rythme et ses prétendus remèdes, comme la drogue, ou plus récemment les ouvrages de développement personnel.

Pour Clouscard, la lutte contre les insécurités, sans cesse croissantes, est aussi devenue le prétexte du délit de faciès, de la suspicion généralisée, de l’État policier dans une logique toujours valable de nos jours. Le sentiment d’insécurité a été renforcé par le changement climatique et la proximité de la fin du monde : la lutte des classes paraîtrait alors bien négligeable aux yeux du peuple lui-même, pour ces raisons.

Toutefois, Michel Clouscard paraît parfois s’enfermer dans une vision particulière du communisme qui exclut les oppressions systémiques hors « classes », avec son analyse des progrès de l’émancipation féminine réduits à un simple accès à la mondanité. De même, les termes employés peuvent parfois paraître d’un autre temps, ou réducteurs : le rock ? « Boum-Boum, c’est toujours pareil », avec cette tendance à tout globaliser et catégoriser propre à la sociologie. Des raccourcis intellectuels apparaissent parfois : le féminisme et la phallocratie se vaudraient au nom de leur ancrage dans la société néo-libérale, une vision qui peut paraître bien peu compréhensive des rapports de force en dehors des rapports de production. Rappelons que Clouscard parle toujours depuis le contexte de son époque et que ses visions du féminisme par exemple, sont ancrées dans celle-ci, les luttes féministes ayant évolué depuis.

Si toutes les pratiques et usages décrits dans l’ouvrage apparaissent en effet comme des instrumentalisations du système, ou tout du moins des « initiations à la mondanité », ne peuvent-elles toutefois pas être vues en dehors du système comme des réalisations intrinsèquement positives ? N’est-il pas possible de prendre du plaisir dans ces réalisations positives, sans perdre de vue leur instrumentalisation par le système ? La liberté sexuelle ou l’émancipation féminine doivent-elles être systématiquement critiquées, alors qu’elles pourraient être réalisées au nom de valeurs plus nobles dans un tout autre système ?

Il en va de même pour l’écologie : Clouscard décrit les logiques décroissantes ou écologistes comme des instruments du système, la lutte contre le nucléaire comme un embourgeoisement des luttes qui écarterait la seule vraie lutte : la lutte des classes. Une vision qui occulte le fait qu’écologie et lutte des classes sont fondamentalement compatibles, parties prenantes d’un même projet internationaliste, socialiste, prônant la satisfaction des besoins nécessaires, comme le décrivait Marx lui-même.

Sa critique acerbe de cette modernité explique peut-être que des idéologues d’extrême-droite, comme Alain Soral, se revendiquent de sa pensée. Or, il lui rétorquait en 2007, dans un entretien donné au journal L’Humanité, dans lequel il était justement question de cette réappropriation de son travail : « Je ne l’ai jamais désigné comme héritier, car […] je ne me reconnais pas du tout dans l’exercice qu’il croit bon de faire à présent de ses dons pour poser un statut de penseur. Associer d’une manière quelconque nos deux noms s’apparente à un détournement de fonds. Il s’avère qu’Alain Soral croit bon de dériver vers l’extrême-droite. Le Pen est aux antipodes de ma pensée. »

Pour faire le lien : « La musique et la politique » – Le Monde Diplomatique, Manière de voir, Juin-Juillet 2020.