https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Manifestation_19_octobre_2010_Orl%C3%A9ans_-_UNEF.jpg
Manifestation de l'UNEF à Orléans le 19 octobre 2010 © DC
  • 751
  •  
  •  
  •  
  •  

L’immolation d’Anas K. à Lyon en novembre 2019 a mis en lumière les vulnérabilités estudiantines. Précaires, anxieux, isolés, les conditions de vie sont préoccupantes pour une grande partie de cette population. Les inégalités entre les étudiants ont été exacerbées pendant le confinement. Une enquête nationale menée par le laboratoire IREDU a permis de dessiner les contours de leurs conditions de vie durant cette période. Les résultats montrent une double nécessité : la défamiliarisation des aides et la mise en place d’un salaire étudiant.


La mise en lumière des vulnérabilités étudiantes

Vendredi 8 novembre 2019, 59 rue de la Madeleine dans le 7ème arrondissement de Lyon. Anas K., un étudiant lyonnais de 22 ans s’immole devant le CROUS de Lyon. « Je vais commettre l’irréparable » avait-il écrit avant de s’asperger d’essence et de tenter de mettre fin à ses jours. Ce geste est profondément politique. Sa tentative de suicide a été précipitée, voire causée, par sa condition étudiante, d’une précarité qui lui apparaissait inextricable : « Cette année, faisant une troisième L2 (deuxième année de licence), je n’avais pas de bourses, et même quand j’en avais, 450 euros, est-ce suffisant pour vivre ? ». Dans sa lettre, Anas K. accuse les différents dirigeants français et l’Union européenne d’avoir « créé des incertitudes sur l’avenir de tout.es ». Son immolation a provoqué une vague d’indignation nationale et a mis en lumière les vulnérabilités étudiantes, entendues comme la « difficulté de s’inscrire dans la quête statutaire imposée par les normes sociales »[1]. Celles-ci sont causées par les inégalités sociales et économiques qui entravent et affectent les études et leur réussite. Ces inégalités peuvent conduire certains étudiants à abandonner leur projet d’études ou à faire des sacrifices pour le mener à terme. La condition étudiante est donc profondément inégalitaire, et cela à différents niveaux.

Tout d’abord, dans la perspective de Bourdieu, la cellule familiale joue un rôle primordial dans la reproduction sociale. Les différents types de capitaux transmis par les parents et l’entourage (social, économique et culturel) influencent grandement la poursuite d’études. Contrairement à une croyance répandue, l’accès à l’enseignement supérieur n’est pas garanti à quiconque s’en donnerait les moyens : si les éléments intra-individuels (la motivation, les notes, la détermination, l’ambition) jouent un rôle incontestable, l’environnement est un facteur décisif. Un étudiant sera plus à même de poursuivre des études s’il n’a pas à se soucier de ses conditions de vie. En l’espèce, Anas K. n’était pas en mesure de poursuivre de façon sereine ses études : n’ayant plus de ressources financières et de logement propre à Lyon, ses perspectives d’avenir étaient très incertaines. Cette incertitude était exacerbée par la précarité financière, qui a de nombreuses conséquences sur la vie étudiante : le renoncement aux soins, l’isolement social, un redoublement causé entre autres par le salariat étudiant.

L’immolation d’Anas K. a été le catalyseur des revendications pour améliorer les conditions de vie étudiante en France. Plusieurs mobilisations ont eu lieu dans les villes universitaires afin de réclamer une vie étudiante digne et notamment plus de ressources financières. En effet, les bourses versées par l’État, lorsqu’on en bénéficie (37 % des étudiants sont concernés)[2], ne suffisent pas à couvrir l’ensemble des besoins. Dans un rapport remis par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) en 2015, il est souligné que 19 % des étudiants (1 sur 5 environ) vivent sous le seuil de pauvreté, qui est placé à 60 % du revenu médian (987 euros par mois). Le budget moyen des étudiants est de 681 euros selon l’Observatoire de la vie étudiante (OVE). Ce faible budget et la hausse des dépenses contraintes – se loger coûte de plus en plus cher notamment en raison de la pénurie des logements CROUS – obligent 46 % des étudiants à avoir une activité rémunérée. Le salariat étudiant diminue les chances de réussite car le temps consacré aux études s’amenuise à mesure que les heures de travail augmentent.

Contrairement à une croyance répandue, l’accès à l’enseignement supérieur n’est pas garanti à quiconque s’en donnerait les moyens.

Ainsi, les besoins étant très rarement couverts par les financements publics, les transferts familiaux sont primordiaux pour éviter de devoir mener une activité salariée. Par transferts, il est entendu une somme d’argent versée régulièrement par les parents, ou des dons en nature comme de la nourriture. Ces transferts familiaux sont quasiment absents dans les familles d’origine populaire, obligeant ainsi les étudiants concernés à trouver d’autres moyens pour subvenir à leurs besoins. Toujours selon l’OVE, seuls 43 % des étudiants déclarent disposer d’assez d’argent pour subvenir à leurs besoins en comptant les transferts familiaux.

L’épidémie de la COVID-19 et le confinement ont bouleversé les conditions de vie étudiante. Tout d’abord, les universités ont dû s’adapter à la crise sanitaire et proposer un enseignement à distance, dont l’efficacité et l’équité sont discutables. Par ailleurs, le confinement a accentué les inégalités qui existaient entre étudiants. Les étudiants salariés ont pu perdre leur source de revenus car les « jobs étudiants » se trouvent dans des secteurs très touchés par la crise sanitaire, comme la restauration, la vente ou l’éducation. Peu d’étudiants ont bénéficié du chômage partiel en raison de la précarité de leur contrat : nombre d’entre eux enchaînent les CDD de courte durée ou encore les contrats de vacation.

Le confinement a donc provoqué une hausse de la précarité des étudiants, a fortiori pour ceux qui ne bénéficient pas de transferts familiaux. Après moultes protestations de représentants des étudiants et des universités pour défendre les « oubliés du confinement », des aides ont toutefois été mises en place par le gouvernement quelques semaines après le confinement. Problème, les conditions d’obtention de ces aides sont très strictes. Par exemple, l’aide exceptionnelle de 200 euros versée par le CROUS est conditionnée au fait d’avoir perdu un emploi, dans certaines circonstances, ou un stage rémunéré. L’aide exceptionnelle, également versée par le CROUS, est, pour sa part, conditionnée à de graves difficultés financières. Ces deux aides, bien qu’utiles pour les plus précaires, ne concernent pas assez d’étudiants, en particulier ceux des classes moyennes inférieures : beaucoup de familles issues de ce milieu gagnent « trop » pour que leur enfant touche une bourse, mais pas assez pour qu’il bénéficie de transferts familiaux suffisants. Ces transferts familiaux ont également pu être réduits lorsque les familles ont vu leurs revenus amputés en raison d’une perte d’emploi, d’un chômage partiel ou d’une hausse des dépenses, par exemple liée à la garde d’enfants. Et même si ces aides soutiennent les plus défavorisés, la somme de 200 euros n’est pas suffisante pour couvrir les dépenses contraintes, en particulier les frais de logement.  Outre l’aspect financier, le confinement a mis en lumière d’autres fragilités, notamment psychologiques, et des difficultés liées au bouleversement des conditions d’étude par le passage aux cours à distance.

L’impact du confinement sur les conditions de vie des jeunes

Un questionnaire réalisé par une équipe de chercheurs du laboratoire IREDU (Université de Bourgogne) a été diffusé à partir d’avril 2020 via les réseaux sociaux et institutionnels tels que les universités ou groupes de chercheurs. Cette enquête a été menée pour connaître les conséquences – financières, matérielles et psychologiques – de cette crise sanitaire sur les conditions de vie étudiante. Ces deux mois d’étude ont permis de toucher plusieurs milliers d’étudiants. Les résultats en exclusivité sont intéressants car l’enquête montre bien que le confinement a exacerbé certaines vulnérabilités étudiantes ; l’enquête pointe également du doigt les inégalités sociales puisque tous les étudiants ne sont pas confinés dans les mêmes conditions. Si 53 % des étudiants interrogés ont quitté leur logement principal pour se rendre chez leurs parents, 40 % des jeunes, notamment les étudiants étrangers et les plus précaires, ont dû rester dans leurs logements étudiants de taille réduite, accentuant ainsi leur isolement pendant le confinement. En l’espèce, ces étudiants déclarent n’avoir pas assez eu de temps ou d’argent pour changer de lieu de confinement. Ce sont aussi ces deux catégories qui déclarent avoir le plus de difficultés financières pendant la crise sanitaire. Cela n’est guère étonnant, puisque ce sont les plus à même d’avoir une activité salariée en parallèle de leurs études. Les difficultés financières liées au confinement ne se limitent d’ailleurs pas à ces deux catégories. Selon l’étude, 49 % des boursiers et 35 % des non-boursiers ont connu une précarité financière pendant le confinement. L’échantillon montre que 50 % des étudiants interrogés ont eu des difficultés financières en raison de la perte, ou même de l’absence d’aide familiale, 36 % à cause de la perte d’un emploi étudiant et enfin 5 %  en raison de l’arrêt d’un stage rémunéré. Ce dernier point est non seulement conséquent pour la partie financière, mais aussi pour le cursus en lui-même dans la mesure où la validation de certains cursus est soumise à la validation d’un stage. L’absence de cette première expérience professionnelle peut également avoir des répercussions sur l’entrée de ces jeunes sur le marché du travail. Les primo-entrants avaient déjà, en temps normal, des difficultés à s’insérer durablement sur le marché du travail en raison de leur « inexpérience ». La crise économique qui s’annonce va aussi réduire significativement les offres d’emploi à destination des « juniors ».

Par ailleurs, selon la même enquête, 57 % des étudiants déclarent être inquiets au regard d’une possible crise économique : les femmes, les étudiants en Master et les étudiants salariés sont significativement plus inquiets que les autres. Il faut noter que si le diplôme protège relativement de l’emploi, comme l’a souligné le sociologue Romain Delès, les comparaisons internationales montrent que la jeunesse française est parmi la plus pessimiste au monde quant à sa capacité d’obtenir un emploi à l’issue des études. Cette inquiétude renvoie aussi à la montée des incertitudes dans la société actuelle. Les étudiants se sentent concernés par les risques associés à la précarité et les nouvelles formes de pauvreté. Les étudiants en Master étaient relativement sereins avant la crise car le diplôme conditionnait leur futur proche et la fin temporaire des incertitudes mais la crise sanitaire a changé la donne. Enfin, en ce qui concerne les jobs d’été, 58 % des étudiants interrogés sont inquiets. Cette incertitude touche davantage les boursiers, les femmes, les étudiants salariés et les étudiants en licence.

Les étudiants se sentent concernés par les risques associés à la précarité et les nouvelles formes de pauvreté.

Le confinement a également eu un effet non négligeable sur la santé des étudiants. Avant la crise sanitaire, leur santé était déjà préoccupante. L’enquête Conditions de vie de l’Observatoire de la vie étudiante (2016) montre qu’une majorité d’étudiants déclare connaître des états d’épuisement, des problèmes de sommeil ou des épisodes de déprime. Le renoncement aux soins est également inquiétant : 30 % des étudiants interrogés déclarent en 2016 avoir déjà renoncé à aller voir un médecin. De ce fait, selon l’étude, ce confinement a exacerbé les fragilités psychologiques des étudiants, en particulier le stress et les troubles du sommeil. Le stress est notamment causé par le bouleversement des pratiques pédagogiques et par l’incertitude quant à l’année universitaire, et l’avenir professionnel mais aussi quant à l’avenir de leur famille (53 % des étudiants sont concernés). 2020 est une année particulièrement anxiogène pour eux. Ainsi, 64 % des étudiants déclarent être inquiets quant à la possibilité de réussir leurs examens, et 58 % quant à la possibilité de les passer. Cela concerne surtout les étudiants en licence, les femmes et les boursiers. Enfin, 42 % se préoccupent de la valeur de leur futur diplôme.

L’alimentation est aussi un sujet problématique : 22 % des boursiers et 15 % des non-boursiers déclarent devoir faire attention ou se restreindre. Cette restriction alimentaire s’explique en partie par la fermeture des restaurants universitaires qui permettaient aux étudiants les plus modestes de bénéficier, pour 3 euros 25, d’un repas complet (18 % des étudiants interrogés). Ce changement est également dû au fait que les magasins proches du domicile des étudiants concernés, comme les petites supérettes de centre-ville, sont trop chers (57 % des étudiants). La pénurie alimentaire en est aussi une cause : les étudiants ont dû se tourner vers des aliments ou des marques qu’ils n’achetaient pas à l’accoutumée.

Comme mentionné précédemment, l’augmentation du stress des étudiants est en partie causée par les changements de pratiques pédagogiques et à la mise en place de la « continuité pédagogique ». Ainsi, 53 % des étudiants interrogés déclarent manquer d’informations sur le contenu des cours et 43 % manquent de ressources complémentaires en raison de la fermeture des bibliothèques universitaires. De fait, des inégalités de réussite entre étudiants sont présentes : certains établissements ont des abonnements permettant aux étudiants de consulter des ressources en ligne alors que d’autres n’en ont pas. Des étudiants issus de familles favorisées peuvent également se permettre d’acheter des ouvrages dont ils ont besoin pour leur mémoire de recherche ou leurs cours. Pour faire face à ce problème, certains étudiants ont créé des groupes Facebook pour s’échanger des ouvrages. Leur succès montre à quel point l’absence d’alternatives aux bibliothèques proposées par les établissements d’enseignement supérieur pose un problème. Par ailleurs, des inégalités subsistent concernant l’accès à internet. Si 97 % des étudiants interrogés ont accès à internet, 60 % d’entre eux déclarent avoir de fréquents problèmes de connexion. Ces inégalités ont un impact sur le suivi des cours, notamment lorsque ceux-ci se font par visioconférence. Ces problèmes expliquent en partie pourquoi 35 % des étudiants déclarent ne pas avoir de contenus pédagogiques principaux comme le support d’un cours magistral. Enfin, la charge mentale, comprise comme une charge cognitive invisible concernant les tâches domestiques ou la nécessité de s’occuper d’une autre personne (enfants, parents…), concerne une partie des étudiants : 26 % d’entre eux déclarent avoir des charges domestiques qui les empêchent de travailler correctement.

Vers une défamiliarisation des aides à destination des étudiants ?

Les inégalités sociales entre étudiants, exacerbées lors du confinement, posent la question de l’aide sociale à destination de cette population particulièrement vulnérable. Les aides publiques sont liées aux revenus des parents ou tuteurs légaux, peu importe la relation que l’étudiant a avec ces derniers. Seules les APL font exception et nombreux sont les étudiants qui ne vivent que de ces aides puisque, dans certains cas, les parents payent le loyer de leur enfant. Au-delà de ces aides contingentées, comme les bourses sur critères sociaux, il y a un déséquilibre des transferts familiaux monétaires ou non monétaires (dons de nourriture, achat d’équipements…). Ces deux éléments participent à la précarité des étudiants et à la nécessité pour ces derniers d’avoir recours à une activité salariée. Pourtant, différentes études montrent que plus un étudiant travaille moins il a de chances de valider son année.

Pour y faire face, la minorité sociale, qui est établie à 25 ans – âge à partir duquel on peut bénéficier du RSA –, doit être remise en question. Il est également possible de mettre en place un revenu inconditionnel pour les étudiants. Face à un marché du travail de plus en plus fermé – les jeunes étant particulièrement touchés par le chômage –, les études supérieures deviennent un passage quasi-obligé ; il faut donc leur permettre de les réussir dans les meilleures conditions.

L’ère est à la responsabilisation des individus. Un jeune se doit désormais d’être employable, il doit se « prendre en main » : choisir un cursus avec un bon taux d’employabilité, acquérir un réseau, faire des stages etc. Or, cela est impossible pour un étudiant qui travaille 25 heures par semaine car il doit subvenir à ses besoins, voire se mettre en dispense d’assiduité, ne pouvant plus assister au cours. Si on veut tendre vers l’égalité des chances et de réussite, la possibilité d’un salaire étudiant doit être discutée. Les études sont perçues comme un investissement : les étudiants subissent le coût d’opportunité, le fait de ne pas travailler pour faire des études supérieures dans l’objectif de gagner plus en retour. Ce n’est pourtant pas le paradigme des pays scandinaves qui considèrent les études comme une expérience : le jeune voyage, se construit, devient adulte. Les étudiants bénéficient d’une allocation universelle afin qu’ils puissent profiter pleinement de leurs études et maximiser leurs possibilités. Ces pays nordiques voient les étudiants comme des producteurs de valeur, notamment lors des stages, souvent non rémunérés. En France, le débat est présent au sein de syndicats comme l’UNEF ou Solidaires, mais trouve peu d’écho chez les personnalités politiques. Jean-Luc Mélenchon avait cependant proposé la mise en place d’un salaire étudiant lors des présidentielles de 2017.

Une controverse subsiste : pour certains, un salaire étudiant conduirait à la déresponsabilisation des jeunes et, pour l’éviter, il serait préférable d’augmenter le plafond des prêts étudiants garantis par l’État (15 000 euros). Avec le salaire étudiant, les jeunes ne verraient pas la valeur de leurs études et se complairaient dans une sorte d’expérience transitionnelle vers l’âge adulte.

Plusieurs possibilités sont donc sur la table pour réduire les inégalités des chances et de réussite entre les étudiants. Il est inacceptable d’envisager qu’un jeune ne fasse pas d’études, ou les arrête, parce qu’il n’a pas assez pour subvenir à ses besoins, même en travaillant à côté de ses études.

[1] Becquet, V. (2012). Les « jeunes vulnérables » : essai de définition. Agora débats/jeunesses, 62(3), 51-64. doi:10.3917/agora.062.0051.

[2] Ministère de l’Enseignement Supérieur

AIDEZ-NOUS À GRANDIR

Le Vent Se Lève n'existe que grâce au soutien de sa communauté de lecteurs.
Si vous aimez notre travail, faites un don à l'association, votre soutien est précieux.

Faire un don

  • 751
  •  
  •  
  •  
  •