Redécouvrir Sorel et le mythe mobilisateur

® Prométhée enchaîné, par Pierre Paul Rubens (1611-1618)

L’émergence du mouvement socialiste a vu apparaître diverses théories se proposant d’expliquer les phénomènes de masse. Leur questionnement initial était similaire : au-delà des conditions objectives, quelles motivations subjectives peuvent pousser des groupes humains à lutter, parfois jusqu’au sacrifie ultime ? De Georges Sorel à José Carlos Mariátegui, plusieurs penseurs socialistes ont contribué à cette réflexion en travaillant sur la notion de mythe, cette « image d’un avenir fictif […] qui exprime les sentiments d’une collectivité et sert à entraîner l’action » qu’évoque André Lalande. L’intérêt pour ces théories a peu à peu reflué en Europe à partir de la crise des années 30. L’époque actuelle, souvent présentée comme imperméable aux grands récits totalisants du siècle dernier, semble pourtant manquer cruellement de tels mythes.

En France, l’évocation de telles notions évoque généralement le nom de Georges Sorel. L’image du leader et théoricien socialiste souffre de sa postérité. Ses Réflexions sur la violence parues en 1908 sont considérées par certains historiens tels que Zeev Sternhell comme proto-fascistes. Les critiques du nationalisme sont pourtant systématiques dans son œuvre (il s’opposera à l’Union sacrée en 1914, puis saluera la révolution russe). Il est vrai que les fascistes feront de Sorel une référence : les synthèses politiques baroques sont le propre de ce courant. Mais pas d’anachronisme. Sorel constitue avant tout l’un des premiers importateurs de la pensée de Marx dans le terreau français, et sa conception émancipatrice de la violence prolétarienne s’inscrit dans la même séquence que les travaux d’Engels sur le même sujet. L’époque de la fin du 19° siècle est un temps d’insurrections ouvrières et de répressions violentes. La Troisième République déçoit les espoirs de beaucoup : une partie du mouvement syndical naissant autour de la CGT se sent trahie par le gouvernement de Clémenceau (comme d’ailleurs l’explique très bien Zeev Sternhell), et la notion de « gauche » commence à se découpler de celle de « peuple » à mesure que la troupe est envoyée mater les grèves.

La grève générale, « Grand soir » de son époque

C’est à partir de ces évènements que Sorel définit la fonction mobilisatrice du mythe de son temps : la grève générale.  Cet évènement futur susceptible de rassembler les exploités lors d’une séquence insurrectionnelle constitue alors l’horizon du syndicalisme révolutionnaire se constituant en France. Un mythe permet de faire converger les esprits vers un but commun – comme plus tard l’idée vague de « Grand soir » tenant lieu de perspective pour une partie de l’extrême gauche. Sorel accorde ici en tout cas une place majeure à la subjectivité, contrairement à la plupart des marxistes de son époque. Pour lui, face aux trahisons gouvernementales, l’autonomie de classe doit être défendue et étendue, la violence des rapports sociaux garantissant une fonction anti-intégratrice. En clair, la répression du mouvement ouvrier et les résistances qu’elle suscite empêchent toute participation pacifiée aux institutions. Selon une perspective marxiste orthodoxe, la résolution de la contradiction entre les classes ne peut alors aboutir qu’au renversement de l’une par l’autre, Sorel insistant sur la fonction régénératrice de la violence dans ce processus.

Concernant le cas français, il écrivait ainsi dans ses Réflexions sur la violence : « A côté des utopies, ont toujours existé des mythes capables d’entraîner les travailleurs à la révolte. Pendant longtemps, ces mythes étaient fondés sur les légendes de la Révolution [Française] et ils conservèrent toute leur valeur tant que ces légendes ne furent pas ébranlées. Aujourd’hui, la confiance des socialistes est bien plus grande qu’autrefois, depuis que le mythe de la grève générale domine tout le mouvement vraiment ouvrier. Un insuccès ne peut rien prouver contre le socialisme, depuis qu’il est devenu un travail de préparation ; si l’on échoue, c’est la preuve que le travail de préparation a été insuffisant. »

Nul n’est cependant prophète en son pays. L’enchaînement des périodes de progrès et de reflux de la conflictualité ouvrière, l’expérience de l’Union sacrée durant la Première guerre mondiale, l’anéantissement d’une génération dans les tranchées sonnant le glas du syndicalisme révolutionnaire français, puis l’apparition d’un nouveau paradigme léniniste : ces différents phénomènes eurent raison de l’influence de Georges Sorel dans son pays. Mais ailleurs dans le monde, dans différents courants politiques, le concept de mythe mobilisateur connut pourtant une surprenante postérité.

Sorel en Syrie

La période de la décolonisation au Proche-Orient et l’essor du panarabisme ont ouvert la voie à de nouveaux questionnements portant sur la définition politique de la nation arabe. Une figure marquante de cette période est l’intellectuel syrien Michel Aflak, cofondateur du parti Baas, issu d’une famille grecque orthodoxe de Damas. Il part en France, étudie l’Histoire à la Sorbonne, lit et écrit beaucoup. Ces années lui permettent de découvrir les classiques du marxisme, mais également Bergson et Sorel. Son militantisme indépendantiste le rapproche un temps du communisme. Mais la modération du Front populaire le déçoit (la Syrie étant alors sous mandat français et entamant des négociations en vue de l’indépendance, qui n’aboutiront définitivement qu’en 1946). Michel Aflak rompt alors avec l’internationalisme et devient l’un des principaux théoriciens du nationalisme arabe.

À partir de cette période, son œuvre est principalement motivée par la définition politique d’une identité arabe, posant les bases du panarabisme. La mobilisation politique de cette identité au service de l’unité nationale dans la période de la décolonisation n’a rien d’évident : le monde arabe est alors fragmenté par les frontières, les croyances, les langues et les classes. La pensée de Sorel trouve un écho dans les travaux de Michel Aflak visant à réaliser cette unité. Ici, le mythe mobilisateur sera la lutte pour une république arabe unifiée, porteuse d’un projet social et national. Mais la rupture assumée avec le marxisme et le flou entretenu autour du volet social du projet contribueront aux péripéties du baasisme. Il n’aboutira pas à l’unification des pays arabes, malgré plusieurs tentatives avortées, mais à la mise en place de régimes autoritaires, plus ou moins laïques, porteurs de conceptions très différentes de l’arabité. Pourtant, le concept de mythe mobilisateur ne mène pas mécaniquement à une dérive droitière au prétexte de l’élan romantique et de la recherche obsessionnelle de l’unité nationale.

Sorel au Pérou

José Carlos Mariátegui est le principal théoricien marxiste de l’histoire péruvienne. Son œuvre reste méconnue en France – constat regrettable au regard de la part conséquente consacrée à la politique française, et notamment aux développements de l’extrême droite dans l’entre-deux-guerres. Acteur du développement d’un mouvement révolutionnaire au Pérou, il considère que celui-ci doit constituer l’aboutissement de l’histoire nationale, et puiser dans la culture indigène pour trouver un écho dans les masses. Son intérêt pour la civilisation inca et sa maîtrise du marxisme le conduisent à synthétiser une voie péruvienne vers le socialisme, assumant l’influence de Georges Sorel, rejetant le positivisme et privilégiant le volontarisme au service d’une cause transcendante.

Selon Jean-Ganesh Leblanc, auteur d’un mémoire sur la question, « le mythe de Sorel apparaît comme une aspiration commune conditionnée par un ensemble d’images, d’archétypes, qui la déterminent, sans qu’elle soit ni précise, ni susceptible d’être décomposée […].Contrairement au modèle sociologique positiviste de Boukharine, le mythe de Sorel met l’action révolutionnaire non sur le compte d’un savoir qui serait une vérité scientifique, mais sur un horizon social, un avenir qu’il s’agit de faire advenir, dont il faut faire accoucher la réalité présente. » Il s’agit donc « d’une cause, d’un combat presque mystique pour une société sans classes. » Dans le contexte péruvien, la cause du socialisme trouve ses racines dans la mystique de la lutte des descendants des Incas pour leur libération. Ainsi, « Mariátegui articule le recours au passé inca à une lecture matérialiste et volontariste de l’histoire qui met l’accent sur la praxis révolutionnaire ».

Pour Mariátegui, « La force des révolutionnaires n’est pas dans leur science ; elle est dans leur foi, dans leur passion, dans leur volonté. Elle est une force religieuse, mystique, spirituelle. Elle est la force du Mythe. » Il ne faut pas prendre ces écrits du fondateur du parti communiste de la CGT péruvienne pour une rupture totale avec le matérialisme au profit d’un idéalisme abstrait. L’objectif affiché consiste au contraire à donner une perspective aux théories marxistes dans un cadre spécifique, en s’appuyant sur l’existant, en l’analysant de manière scientifique. Ceci, dans le but de déployer un appareil organisationnel et un imaginaire susceptibles de donner une dimension de masse au mouvement. L’initiative est couronnée de succès, puisque les forces politiques et syndicales issues du mouvement ouvrier péruvien continuent de se référer à la pensée de Mariátegui. L’intégration des populations andines de langue quechua dans les différentes vagues révolutionnaires qu’a connu le Pérou s’est opérée sur la base de ces théories.

Renouveau des mythes (dé)mobilisateurs

En parallèle de cet emploi du mythe par des théoriciens de diverses obédiences se développent des imaginaires que l’on pourrait qualifier de « mythes démobilisateurs ». Au sein même du mouvement ouvrier, une tendance mécaniste, considérant la révolution comme inévitable, a pu dévier vers des positions attentistes. L’idée de fond est semblable aux croyances eschatologiques : face à des évènements nous dépassant, la meilleure option consisterait à les attendre, au mieux à s’y préparer.

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Mais les principaux « mythes démobilisateurs » et les plus diffusés aujourd’hui, sont sans doute les théories du complot. Le terme est réducteur. Entre les « fake news » officielles ayant mené à des conflits sanglants et les lubies de quelques illuminés inoffensifs, entre les visions du monde paranoïaques motivées par le ressentiment et des questionnements légitimes, les différences sont significatives. Il existe cependant certaines croyances et théories qui trouvent un écho massif dans des moments de crise. Remettant en cause ce qu’elles présentent comme la « vérité officielle », celles-ci sont généralement présentées en retour par les principaux médias comme de dangereuses dérives menant à l’abrutissement ou pire, la radicalisation terroriste. Cette critique simpliste ne tient pas compte de la rationalité propre aux théories du complot.

Croire que l’on détient une vérité masquée au plus grand nombre est extrêmement valorisant. Bien sûr, cela peut conduire au mépris et à la méfiance : les personnes contestant cette « vérité cachée » sont perçues soit comme des moutons manipulés, soit comme des manipulateurs au service du complot. Tous les évènements sont interprétés selon une grille de lecture téléologique qui entretient une croyance en se fondant sur des raisonnements tronqués et des biais de confirmation. Les ressorts idéologiques en sont connus – homogénéité des « élites », dissimulation systématique de la vérité, existence d’un « grand plan » à la finalité funeste, ou inexistence du hasard.

Mais une conséquence souvent oubliée de ces croyances est leur effet démobilisateur. Dans un monde où tout serait contrôlé, où l’on serait en bute à des forces occultes toutes-puissantes, la résistance devient impossible. Ainsi, les théories du complot ont massivement contribué à l’inaction politique : à quoi sert-il de se mobiliser collectivement si tout est joué d’avance ? Cette assertion constitue l’antithèse du mythe mobilisateur, du volontarisme, de l’élan vers un renversement de l’ordre social. Mais non, tout n’est pas joué d’avance : pour paraphraser Marx, les faits restent têtus. Des séquences telles que le mouvement des Gilets Jaunes ont permis de confronter les croyances complotistes à la force et à la rationalité de l’action contestataire. Il redevenait possible de se retrouver, de s’informer, de partager des savoir-faire. N’en déplaisent à nos gouvernants, de tels moments contribuent bien plus à faire reculer l’obscurantisme conspirationniste que des milliers d’articles de « débunkage ».

Quel mythe mobilisateur pour notre époque ?

Ce panorama historique invite à dépoussiérer le concept de mythe pour envisager son intérêt dans notre temps. La perspective de la grève générale insurrectionnelle n’a plus guère de sens dans une société où le monde du travail est fragmenté et fortement désyndicalisé. Mais d’autres horizons sont apparus. Les partisans d’une Sixième république défendent généralement l’idée d’une assemblée constituante portant les espoirs populaires. Des groupes survivalistes en nombre croissant s’activent en attendant l’effondrement de la civilisation industrielle dans une perspective eschatologique. Dans l’histoire récente des mouvements sociaux, les Gilets jaunes se sont mobilisés autour d’un imaginaire mêlant références à la Révolution de 1789, revendications référendaires et mythe insurrectionnel. En retour, l’absence d’un objectif immédiat permettant de rassembler l’ensemble des Gilets jaunes et d’une stratégie pour y parvenir a pu constituer une limite indépassable du mouvement.

Mais le problème gagnerait à être prix à l’envers : c’est l’absence de contre-projet de société massivement partagé et d’organisations politiques capables de porter un tel projet qui limite l’émergence de mythes mobilisateurs positifs. La nature politique ayant horreur du vide, l’époque est celle des passions tristes et des angoisses déclinistes. Seule une autre grille de lecture du monde largement diffusée pourrait en retour faire émerger une vision positive portant les exigences vitales de notre temps.