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©Mike Mozart
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Alors pour tout vous dire, j’étais parti sur une parodie – sulfureuse, mais moins littéralement sado-maso – d’un chef d’oeuvre de l’érotisme pour ménagères sous Xanax, sur un truc qui se serait appelé Cinquante nuances de vert, mais c’eût été interminablement jouissif à écrire et un peu long à lire.

Alors, pour rendre hommage à la grande distribution qui, malgré elle, c’est bien-connu -c’est-la-faute-au-consommateur-qui-tient-à-son-pouvoir-d’achat, purge nos rues piétonnes et nos adorables bourgs de leurs petits détaillants, écrase les petits producteurs avec des marges exorbitantes, et tant d’autres prouesses, j’aimerais parler de la belle énergie qu’elle déploie pour rassurer le consommateur, cette espèce pusillanime qui fraye à travers les rayons menaçants, glisse d’un pas furtif dans le sillage de son pesant caddie, écarquille des yeux gros comme ça en trouvant de l’huile de palme dans la pâte feuilletée bio, trépigne à la vue des caisses bondées et enfin se déleste de ses emplettes sur le plateau d’une caisse automatique qui lui fait l’injure, une fois sur deux, de ne pas « reconnaître » les articles.

Le consommateur, aujourd’hui, veut du vert. Et dans les moyennes et grandes surfaces irriguées par les bons gros géants de l’agroalimentaire, il y en a désormais comme s’il en pleuvait. Des produits 100 % nature, naturels, des achats verts dans des emballages « verts », pour un petit geste « vert » et un monde plus « vert », parce que la « croissance verte », ça se fera pas en claquant des doigts, compris ?

Comme dit l’adage, tout ce qui n’est pas interdit est autorisé. C’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, à vrai dire, il y en a qui n’ont pas vraiment pas raté le coche de l’enfumage (vert) généralisé. 

Pour un peu, je me sentirais presque coupable, presque lâche, d’accabler cette vaillante mère nourricière globale, qui a déjà aux fesses bien assez de scandales comme ça, entre Super Size Me, le silicone de pâte à modeler dans les frites et les relations houleuses avec les SDF.

Mais avouons-le, on ne s’en lasse pas de découvrir jours après jours la confirmation du bon sens populaire : plus c’est gros, plus ça passe. Pour ne pas infliger une regrettable gerbe à mes lecteurs, je ne vais presque pas parler de nourriture. Comment ? Non, je vais parler de patrimoine mondial, de Florence, de la piazza del Duomo, de ce joyau de l’époque des Médicis. Là-bas, ils sont plutôt branchés slow food, cuisine locale et de saison, agriculture urbaine dans des jardins partagés, sur les toits. Alors quand McDo a voulu s’installer sur la place du Dôme, la mairie n’était pas enchantée. C’est rien de le dire. McDo, blessée par le refus de la localité pourtant justifié par une réglementation interdisant l’installation de tout restaurant utilisant du précuit et du surgelé, pas gonflée, a réclamé… 19,7 millions de dollars de dommages-intérêts. De quoi se marrer, mais ce qui s’ensuivit, c’est vraiment le pied : McDo a tenté une diversion en brandissant la carte de la dérogation auprès de la mairie et de l’UNESCO, avec une transformation de son modèle à la sauce florentine. Concrètement tenez-vous bien : service à table, espace culturel, librairie ( ! !), points d’information pour les citoyens (verbatim de l’adjoint au développement économique à la mairie). Et 80 % de produits locaux. À ce rythme-là, on se dit qu’ils vont bientôt ouvrir leurs restos du coeur et financer des AMAP ! En tout cas, la résistance florentine et mondiale s’est rapidement organisée, avec des pique-nique à la toscane de tripes à la tomate protestataires, une pétition sur change.org et des détournements gracieux comme un David de Michel-Ange macdonaldisé.

Comme leurs acolytes du Mcdo à la française, les rois du coca ont fini par s’apercevoir que le rouge, ça faisait peur, sanguinaire, le genre d’éventreur chez qui on a des scrupules à aller se salir le gosier. Heureusement pour l’humanité, et accessoirement pour faire rebondir des ventes stagnantes, Coca-Cola s’est fait philanthrope : non content de lutter contre l’obésité, il va sauver la nature. Avec quel miracle ? La stevia, une herbe paraguayenne bien connue des indiens Guarani, qui ont trouvé à s’en servir pour adoucir le goût du maté, et qui, pour le consommateur occidental moins accro à ce délicieux breuvage, des propriétés sucrantes et caloriques incroyables. Pas besoin d’insister sur la pirouette nutritionnelle : comme ils disent avec un délicieux euphémisme chez Que choisir ?, « ce nom et la couleur verte de l’emballage confèrent à ce produit une image de naturalité et d’aliment santé quelque peu usurpée » : eh oui, la stevia ayant un (indésirable) goût de réglisse, il a bien fallu revenir au bon vieux susucre. Le problème, c’est qu’on n’a pas expliqué aux indiens Guarani qu’ils auraient dû déposer un brevet sur la stevia, pour avoir leur part des immenses recettes de Coca-Cola, et que les seuls brevets actuellement détenus le sont par Coca et quelques concurrents. Juteuse affaire, mais surtout flagrant exemple de biopiraterie : s’il ne s’agissait d’ailleurs que de mixer les feuilles de stevia et de les jeter dans la marmite pour obtenir un succulent coca, à quoi bon polémiquer, mais extraire de la stevia un ingrédient potable nécessite des opérations assez compliquées, et les indiens étaient, depuis des siècles, les seuls dépositaires de ce genre de savoir. Heureusement, le protocole de Nagoya et la récente loi biodiversité en France ont décidé de mettre des freins à cette privatisation du vivant doublée d’une confiscation de savoirs traditionnels, mais d’ici à ce qu’on refasse les poches de Coca

Alors eux, ils colonisent en ce moment les affichages publicitaires avec un slogan irrésistible, « vivre en phase ». À part l’idée que ça me fera pas mal au bide, je n’en retire rien de très précis, si ce n’est de vagues effluves new age. Il y a quelques jours, quand j’apprenais que Lay’s a retiré de ses chips vendues en France l’huile de palme mais pas ailleurs, ça m’a rappelé qu’au Japon, Activia s’appelle encore Bio (espérons que les Japonais n’essaient pas de comprendre). Vous vous doutez bien qu’Activia n’est pas l’as du bio, mais comme son nom l’indique, il est actif. Il booste les défenses immunitaires, paraît-il : mais ça, c’était avant ! Avant le retrait de la pub Activia et Actimel pour publicité mensongère. Les probiotiques miraculeux que contiennent ces laitages, en revanche, n’ont pas fait leur valise. Or, une association qu’on peut difficilement taxer d’uluberlu, l’Association Santé Environnement France, relayait en 2013 une étude associant ces probiotiques avec le développement de l’obésité, menée en 2009, à partir du constat que les mêmes probiotiques sont utilisés massivement par les élevages industriels pour stimuler la croissance des porcs et des poulets. Danone s’est défendue en alléguant des erreurs méthodologiques (surdosage des probiotiques, qui n’auraient rien à voir avec les souches brevetées, extrapolation des résultats sur les poulets aux hommes), sans pour autant étayer le bénéfice santé de leurs probiotiques maison. Heureusement, ils choyent leurs éleveurs chez Danone, avec les résultats qu’on connaît : faillite de l’industrie laitière, standards téléphoniques de prévention du suicide inondés d’appels…

Je ne sais pas s’ils ont lu La Fontaine, mais « Maître Coq », c’est pas loin d’être aussi con que « Père Dodu ». Avec le Poulet de ma Campagne de Maître Coq, même si le balcon donne sur le périph, on sait qu’on va se régaler, et qui plus est, accomplir un acte patriote : on n’aura pas manqué le label Bleu-blanc-coeur, parce que le rouge rappelons-le, c’est violent, qui signale un apport en oméga 3 naturels, qui en gros signifie qu’on file au poulet du lin quand il en a marre de grailler du soja.

Ce poulet, présume-t-on, ayant grandi dans ma campagne, a eu la joie de grandir dans une ferme bucolique, « au grand air », furetant dans les herbes, les fleurs et les graminées, avant de tirer sa révérence après cinquante et quelques jours d’une vie bien remplie. Sauf qu’il n’y a pas écrit « plein air », « label rouge » ou « biologique » sur l’emballage : quel dommage, ça veut probablement dire que ce poulet de nos campagnes a grandi tassé dans une cage avec des dizaines de congénères, elle même tassée entre d’autres cages au milieu d’un hangar probablement assez sinistre – c’est pas trop le genre d’endroit où l’on se promène quand « on se met au vert ». Au moins, c’est un poulet qui mangeait équilibré. Oui, mais l’argumentaire focalisé sur les bienfaits pour l’homme illustre bien une tendance à marchandiser à l’extrême ce qui n’est plus qu’un moyen au service d’une fin d’ailleurs assez vague, la santé du consommateur. Qu’on soit végétarien, -lien ou pas, c’est tout de même un peu fort de café et au bas mot attrape-couillons.

Pendant ce temps qu’on interdit les sacs plastiques à usage unique, les parents malins continuent à acheter pour le goûter de leurs mioches ce raffinement civilisationnel extrême qu’est la compote en gourde. Ça ne coule pas, ça ne se perce pas, ça se garde dans une poche de manteau, de cartable, bref, c’est l’idéal. À ceci près que, comme le montrait une émission de Capital en février 2015, les quelques 600 millions de gourdes de compotes qui sont achetées chaque année en France sont constituées de plusieurs types de plastiques et d’aluminium, et ne peuvent être recyclées, à moins de se rendre -encore faudrait-il qu’ils en parlent dans leurs pubs- dans un des 614 points de collecte disséminés sur le territoire français. En attendant, un dernier arrêt sur image : pomme « nature », ça n’est pas de la pomme + de la nature, ou de la pomme tout court. Au cours de sa brève et juteuse carrière, une pomme reçoit en moyenne plus de 35 traitements phytosanitaires dans sa carrière, en agriculture conventionnelle, et donc s’orne de mignons petits résidus mutagènes, reprotoxiques… Réfléchissons un instant : nombre de ces traitements chimiques visent à prévenir les dégâts de « nuisibles », pucerons, vers de la pomme, insectes variés, qui autrefois étaient régulés par d’autres insectes ou oiseaux insectivores qui ont fait les frais, entre autres… de traitements phytosanitaires. Concrètement, les insecticides paralysant le système nerveux des insectes et les mésanges ne font, comme on peut l’imaginer pas bon ménage, or, la mésange bleue comme le Calypso de Bayer enrayent la propagation du ver de la pomme. L’agrochimie industrielle se mord la queue, et ça rapporte sur le dos du « consommateur » et de la « nature ». Eh oui, l’industrialisation des vergers, ça veut dire densification des pommiers mais aussi recours à des épandages massifs « systématiques », parce qu’il est plus rapide, plus économique, donc plus rentable de pulvériser un traitement à large spectre comme le Calypso que de leur balancer du sucre, qui fait aussi la peau au ver, d’encourager le travail des coccinelles, etc.

Pour l’amour des Guarani, des coccinelles, des tripes à la florentine, de la flore intestinale et des bonnes choses de la nature, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

 Crédits photos : ©Mike Mozart, https://creativecommons.org/licenses/by/2.0/legalcode

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