Les Indignés : de la rue à la coalition avec le Parti socialiste ?

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Le 15 mai 2021 marque le dixième anniversaire du mouvement des Indignés en Espagne. Issu du mécontentement populaire lié à la crise financière de 2008, ce cycle de mobilisation sans précédent a secoué le paysage politique en remettant en cause le bipartisme du Parti Populaire et du Parti Socialiste. Les partis nés après le 15M se sont présentés comme des formations « anti-système » et ont revendiqué le discours populiste des Indignés. Or, suite à la démission de Pablo Iglesias et à l’émergence de Vox, un populisme de nouvelle nature semble s’affirmer. 10 ans après, que reste-t-il du mouvement des Indignés en Espagne ?

En mai 2011, le taux de chômage en Espagne atteint 20,7% des actifs, soit plus de 4 millions de personnes. Pour les plus jeunes, la situation est dramatique. Près d’un sur deux ne trouve pas d’emploi et les privilégiés qui réussissent à maintenir leurs postes voient leurs salaires diminuer. De leur côté, les plus qualifiés partent tenter leur chance en Allemagne : l’Espagne devient ainsi l’un des leaders européens de la “fuite des cerveaux”. Mais la crise économique ne touche pas uniquement les salaires et l’emploi. Elle brise également le rêve immobilier des milliers d’Espagnols qui avaient fait confiance aux prix du marché pour acheter des maisons. Endettés et sans revenu, 171 110 ménages font face à des expulsions locatives entre juillet 2008 et décembre 20121

À la crise économique s’ajoute une méfiance croissante envers le système politique bipartite. Interrogés, les Espagnols ne savent pas si le problème vient des politiciens ou du fonctionnement de la démocratie lui-même. Pourtant, le constat est partagé : les scandales de corruption touchent l’ensemble des partis. La classe politique formée par le “PPSOE”, expression rassemblant la droite du Parti Populaire (PP) et la gauche du Parti Socialiste (PSOE), “ne nous représente plus”2. Tout au long du premier semestre de 2011, les manifestations organisées par les plateformes Une Vraie Démocratie Maintenant et Jeunesse Sans Avenir se succèdent. Elles réclament la fin du bipartisme et la mise en place d’une démocratie plus représentative. Ces manifestations culminent le 15 mai 2011, lorsque plus de 50 villes espagnoles sont secouées par une vague de mobilisation inédite : le mouvement des Indignés. 

LE 15M, UN MOMENT POPULISTE CONTRE-HÉGÉMONIQUE

De Madrid à Barcelone en passant par Valence et Séville, les Indignés prennent les rues des principales villes et campent dans les places du pays. Ils s’organisent de manière horizontale, dans l’espace public et via les réseaux sociaux, en rejetant le caractère opaque et exclusif de la politique institutionnelle. Face au bipartisme, les citoyens révoltés réclament plus de transparence et de participation dans la prise de décision. Ils ne croient plus que la crise économique de 2008 soit de leur faute comme l’affirmait la campagne “Cela, on le résout tous ensemble” du Conseil Supérieur des Chambres de Commerce. En accordant des prêts bancaires sans contrôle et en dissimulant les risques de l’achat des actions, les banques apparaissent désormais comme les principales responsables de l’éclatement de la bulle immobilière. Les Indignés critiquent donc le chômage et la crise économique, mais aussi les privatisations de l’éducation et la santé, le manque de représentativité politique et les conditions d’emploi précaires. 

Ce faisant, ces “anti-système” commencent à articuler leurs différentes revendications en un seul et unique mouvement de rejet des élites politiques et économiques du pays. Leur slogan “nous ne sommes pas une marchandise dans les mains des politiciens et des banquiers” cristallise une remise en cause globale du système : il ne s’agit plus de critiquer un scandale de corruption isolé mais de rendre compte d’un dysfonctionnement politique systémique menaçant la santé démocratique de l’Espagne. C’est pourquoi, par l’occupation de l’espace publique et l’organisation populaire, les Indignés tentent de démontrer qu’une autre démocratie, une vraie démocratie, est maintenant possible. 

En ce sens, le 15M marque un point tournant en l’histoire récente de l’Espagne. Contestant le bipartisme forgé dès les premières années de la Transition, le mouvement des Indignés vide la démocratie de son sens et la resignifie. La démocratie devient le terrain d’un jeu politique d’ordre nouveau qui ne repose plus sur le clivage historique entre la droite et la gauche mais bien sur un antagonisme entre le peuple et les élites. Lors du 15M, le peuple se dresse comme l’ensemble de “la gente corriente”, les gens ordinaires, un sujet apartisan et transgénérationnel, regroupant des gens de tous âges et bords politiques. Ainsi, en opposant la richesse de certains à la précarité générale du reste, les Indignés tracent une frontière politique qui traduit ce que Chantal Mouffe appelle un “moment populiste”3

Le populisme, tel que théorisé par le philosophe argentin Ernesto Laclau, repose sur la construction d’une frontière entre nous, un peuple prétendument majoritaire, et eux, une minorité politique, économique ou sociale jouissant de privilèges. Ce peuple n’est pourtant pas réduit à la classe ouvrière, précédemment revendiquée par la gauche et le marxisme comme le “sujet de l’histoire”. Les révoltés des places espagnoles débordent les cadres de l’idéologie communiste et parviennent à rassembler des revendications hétérogènes dans un même bloc constituant. En 2011, ils ont réussit à s’imposer comme un mouvement approuvé par l’écrasante majorité de la population4. L’hégémonie politique, jusqu’alors disputée par le PP et le PSOE, est devenue un horizon de possibilités pour les Indignés, qui n’ont pas hésité pas à s’organiser en associations, collectifs et partis divers. 

En rendant obsolète et inopérant l’antagonisme entre la droite et la gauche, le 15M répond donc à une logique populiste contre-hégémonique qui réarticule les concepts clés de l’imaginaire politique espagnol dans un discours à portée populaire et progressiste. 

« En opposant la richesse de certains à la précarité générale du reste, les Indignés tracent une frontière politique qui traduit ce que Chantal Mouffe appelle un « moment populiste ». »

LES DÉBUTS DE PODEMOS, DU REJET DU BIPARTISME À LA CONFIGURATION D’UN NOUVEL ANTAGONISME   

En 2014, trois ans après l’occupation des places par les Indignés, l’Espagne traverse un moment de forte mobilisation dans les quartiers populaires et les universités. Le 15M a servi à éveiller les solidarités entre voisins et a promu la création d’assemblées s’organisant contre la touristification de masse et les expulsions locatives. Les associations, telles que la Plateforme des victimes du crédit hypothécaire, se multiplient. À l’Université Complutense de Madrid, un groupe d’intellectuels et de professeurs discutent de la possibilité d’une régénération democratique en Espagne. Dirigés par Juan Carlos Monedero et Pablo Iglesias, ces anciens Indignés sont convaincus de la nécessité de transformer la mobilisation des rues en un bouleversement institutionnel du bipartisme. Ils tentent, dès lors, de “Donner un pas en avant : convertir l’indignation en un changement politique”. Signé par plus de 300 personnes, ce slogan est le nom du manifeste qui donne naissance à Podemos le 11 mars 2014. Pablo Iglesias, professeur de Science politiques à la Complutense et présentateur du programme d’analyse politique La Tuerka, se positionne comme le chef de file du nouveau mouvement. Lors des élections européennes de 2014, il réussit à remporter de manière inattendue presque 8% des voix et arrive en quatrième position au niveau national. 

Si la volonté d’une régénération démocratique favorise ces résultats, la clé de la montée en puissance de Podemos est plus subtile. De fait, le parti cherche activement à s’éloigner du bipartisme à travers sa couleur, le violet, ou son nom, Podemos, qui fait écho au “Yes We Can” de Barack Obama. Ces éléments se démarquent du Parti Socialiste et du Parti Populaire en ce qu’ils rejettent immédiatement toute étiquette politique. “Le problème de ce pays va au-delà de l’étiquette idéologique de la gauche et la droite”, “si nous sommes capables de construire un langage émouvant et mobilisateur, de travailler avec des personnes différentes et de convertir la majorité sociale existante en une majorité politique, alors [les autres forces politiques] auront de quoi se préoccuper”, déclare Iglesias5

Or, en ne se disant “ni de droite, ni de gauche”, Podemos est loin d’être neutre ou équidistant. Les anciens Indignés se situent dans un nouvel espace politique qui n’est plus structuré autour du clivage droite-gauche mais autour de l’antagonisme entre “ceux d’en bas” et “ceux d’en haut”, le “peuple” et la “caste”. En effet, Podemos s’approprie du langage Indigné en identifiant “les élites politiques et économiques du pays” à une “caste” ayant confisqué la démocratie. Par ce biais, Iglesias remet en cause un système démocratique imaginé par les élites dans la période de la Transition espagnole6 et dont la nature se révèle plus réformiste que rupturiste. Pour Podemos, la Constitution de 1978 promulguée après la mort de Franco instaure un consensus entre les élites qui écarte le “peuple” de la prise de décision politique. La “culture de la Transition”, qui constitue des objets non problématiques et se situe dans une position accommodante par rapport aux pouvoirs politiques et économiques7, est rejetée par la formation violette. C’est pourquoi, à 40 ans de la mort du dictateur espagnol, le mouvement des Indignés représente, pour Podemos, la fin d’un cycle “transitionnel” mettant fin au bipartisme (synonyme d’accaparation et d’élitisme) et ouvrant la voie à un processus constituant, à une période de régénération démocratique. Podemos, par la reprise d’un discours populiste rejetant la caste politique, s’érige alors comme l’héritière naturelle du 15M. 

« Le mouvement des Indignés représente, pour Podemos, la fin d’un cycle « transitionnel » mettant fin au bipartisme et ouvrant la voie à un processus constituant. »

LE PODEMOS POPULISTE : REVENDICATION DE LA “PATRIE” ET DÉMOCRATISATION DE LA POLITIQUE

Sous la direction théorique d’Iñigo Errejón, politologue spécialiste de Laclau, Podemos déploie une stratégie populiste afin d’imiter la tentative des communards de “partir à l’assaut du ciel”. Outre sa couleur violette et son nom, la formation s’empare de signifiants vides facilement modulables et non assimilables à d’autres partis afin de construire une “nouvelle majorité sociale”8. Des notions telles que “patrie”, autrefois absentes du vocabulaire de la gauche, deviennent désormais courantes dans les interventions des dirigeants de Podemos : “pour nous, le sens de la patrie est fondamentalement de prendre soin de nos gens, de protéger ceux qui se sont le plus efforcés dans les années les plus dures”, affirme Errejón en 20169. Là où la droite embrasse une patrie “de soleil et de plage”, une patrie du tourisme et de la brique, Podemos revendique une patrie des travailleurs, des retraités, des mères et des précaires. Le 12 octobre 2016, Jour de l’Hispanité, Pablo Iglesias déclare : “ma patrie c’est mon peuple”10.

La stratégie populiste de Podemos sous-tend alors une volonté de politiser les citoyens et de rapprocher la politique du peuple, de reconnecter les gens ordinaires avec des enjeux qui semblent réservés à l’élite politique de l’Espagne. La volonté de démocratiser la politique est d’abord attestée par l’esthétique des députés de Podemos. L’apparence détachée d’Iglesias, sa rhétorique militante et sa longue queue, qui lui vaut le surnom de “El Coletas”, marquent bien une rupture avec l’ethos des candidats socialistes et conservateurs. Les violets proclament vouloir “faire rentrer les gens ordinaires dans les institutions”11. Cette nouvelle approche de la politique institutionnelle, plus populaire et dépouillée des codes propres au bipartisme, se traduit par la victoire des mairies du changement lors des élections municipales de 2015. 

De Madrid à Barcelone, en passant par Valence, Cadix ou Saint Jacques de Compostelle, les candidats des “confluences” violettes attirent l’attention de par leur parcours, leur manière d’être et leur façon de s’habiller. Si à Valence Joan Ribó refuse sa voiture de fonction et se déplace à vélo, à Barcelone Ada Colau est connue dans les cercles militants pour sa participation dans la Plateforme des victimes du crédit hypothécaire, une référence nationale dans la lutte pour le droit au logement. Grâce aux forums locaux ou aux consultations citoyennes, Podemos et ses alliés cherchent à prolonger la dynamique assembléiste du 15M et s’engager dans un véritable “pari municipaliste”12. Le portail “Décide Madrid”, qui permet aux citoyens de choisir comment dépenser les budgets de la mairie, reflète la volonté d’accroître l’engagement politique du “peuple”. Finie la démocratie réservée à ceux qui portent des costumes, finis les “portes tournantes” qui permettent la reproduction des élites, finis les scandales de corruption et le financement illimité de macro-projets de construction immobilière : les mairies “violettes” s’efforcent de transformer une culture administrative municipale forgée lors de la Transition en une expérience de démocratie plus participative. 

Or, peu après sa formation, Podemos abandonne la stratégie populiste et assume pleinement son virage institutionnel en un parti de gauche. En effet, l’entrée de Podemos dans les institutions suppose un changement de son discours et une recomposition de l’antagonisme qu’il avait autrefois défendu. Étant au sein des institutions, la formation violette fait désormais partie de la “caste politique” et doit se positionner progressivement dans le spectre politique traditionnel de la gauche. Podemos cesse de considérer les institutions comme un problème, les accusant d’être non représentatives ou corrompues, et affirme que le problème appartient aux politiciens eux-mêmes13. Iglesias légitime ainsi sa présence dans les institutions et, après avoir rejeté la “culture de la Transition”, il commence à la revendiquer et à mettre en valeur la Constitution. Il ne s’agit plus de renverser le système, mais de faire avec, de se situer dans celui-ci et de construire à partir des institutions. En 2019, Iglesias proclame que “la Constitution doit cesser d’être une arme pouvant être instrumentalisée en politique. Exiger que ses articles sociaux soient respectés constitue la première garantie pour protéger et amplifier les droits de notre peuple”14

« La stratégie populiste de Podemos sous-tend une volonté de politiser les citoyens et de rapprocher la politique du peuple, de reconnecter les gens ordinaires avec des enjeux qui semblent réservés à l’élite politique de l’Espagne. »

PODEMOS A-T-IL TRAHI SES PROMESSES ?

Pourtant, dans l’imaginaire collectif, Podemos a trahi ses promesses quand il est rentré dans le Parlement en ce qu’il a délaissé sa dynamique horizontale et assembliste. Lors des élections législatives de 2016, Podemos réalise une enquête interne pour identifier les causes qui ont mené à la perte d’un million de voix. Il en ressort que les militants renient le “discours social-démocrate” des dirigeants, rejettent le rapprochement au PSOE et demandent une “rhétorique plus puissante”15.  En 2017, le journal Le Monde interroge des anciens manifestants du 15M sur l’évolution de Podemos. L’ensemble des interviewés, du “cinéaste des Indignés” Stéphane Grueso à une membre d’ Une Vraie Démocratie Maintenant, déclarent que “Podemos ne nous représente plus” ou encore que “sa structure n’est pas démocratisée”, “tout parti ayant une structure verticale (…) ne peut pas être considéré comme le 15M”16. L’article, publié en pleine dispute pour la direction de Podemos entre Errejón et Iglesias, traduit le mécontentement d’une partie des militants et des classes populaires qui voient dans l’institutionnalisation de Podemos la fin de l’esprit de régénération démocratique du 15M. En 2018, les photos de la nouvelle résidence d’Iglesias, située dans l’un des quartiers les plus riches de Madrid, font le tour de l’Espagne. La médiatisation et l’indignation que suscite l’affaire obligent au leader de la formation violette à se soumettre à un référendum au sein de son parti. Cet épisode entrave définitivement la confiance des militants en Iglesias.

Toutefois, depuis la formation du gouvernement de coalition avec le PSOE en 2019, les héritiers des Indignés ont tenté de mettre en place des mesures économiques bénéficiant aux classes moyennes et populaires. L’approbation des ERTE (un dispositif d’urgence à travers lequel l’État prend en charge le salaire des employés) et du Revenu Minimum Vital figurent ainsi parmi les politiques plus populaires prises par le gouvernement. Le contexte de pandémie et les tensions entre les membres de la coalition ont pu rendre difficile le début de la législature. Or, l’action gouvernementale de Podemos est loin de la réforme structurelle souhaitée par les Indignés. Son programme est davantage réformiste que révolutionnaire et son discours, qui exigeait le renversement du système, se situe aujourd’hui dans un cadre institutionnel classique. Podemos affirme vouloir “changer la donne” à travers les institutions.

Ainsi, ce parti, né trois ans après le 15M, ne peut donc être réduit au mouvement des Indignés. Podemos hérite des Indignés un discours populiste principalement déployé lors des élections européennes de 2014 et des municipales de 2015 : le parti profite manifestement d’un moment de mobilisation inédit, avec une redéfinition des frontières politiques et un discrédit du bipartisme, pour adopter une stratégie inspirée des théories laclausiennes et gagner l’électorat déçu du bipartisme. Or, Podemos abandonne très vite le populisme afin d’affirmer son rôle dans le terrain de la gauche espagnole. Avec les divisions stratégiques entre Iglesias et Errejón, et la création de Más Madrid par ce dernier, le populisme semble aujourd’hui définitivement abandonné par la formation violette. Malgré cela, d’autres partis récemment créés se disent aussi les héritiers des Indignés. 

« le parti profite manifestement d’un moment de mobilisation inédit pour adopter une stratégie inspirée des théories laclausiennes et gagner l’électorat déçu du bipartisme. »

LA RÉAPPROPRIATION DES INDIGNADOS PAR VOX, LA NAISSANCE D’UN POPULISME DE DROITE ?

Si le moment populiste du 15M semble directement lié à Podemos, la gauche n’est pas la seule à s’être servi des théories de Laclau en Espagne. Tandis que Vox revendiquait en pleine pandémie l’héritage des Indignés, cette année la conservatrice Isabel Díaz Ayuso a adopté un discours populiste afin de remporter les élections régionales à Madrid. 

Le 20 mai 2020, lors du neuvième anniversaire du 15M, Vox a lancé une vidéo sur Youtube intitulée “15M, Nous sommes encore indignés”. La vidéo recueille le témoignage de 3 personnes ayant participé au mouvement des Indignés en 2011. Ils avouent avoir été séduits par Pablo Iglesias lors de la création de Podemos, puis avoir été profondément déçus par ses idées. L’un d’entre eux affirme ainsi que le seul parti “qui se préoccupe des gens, c’est Vox”. 

Or, si Vox est né en 2013 dans un contexte de crise du bipartisme, le parti dirigé par Santiago Abascal n’a pas obtenu de reconnaissance jusqu’en octobre 2017, lors du référendum organisé par l’exécutif catalan pour décider sur l’indépendance de la région. En effet, après la proclamation de la République catalane le 27 octobre 2017, Vox s’est présenté en tant qu’ “accusation populaire” et a acquis une dimension nationale en Espagne. C’est aux élections générales du 28 avril 2019 que Vox est entré pour la première fois au Congrès des députés avec 10,26% des voix. 

Dans sa campagne électorale, Vox fait appel à un électorat vaste composé de ces citoyens qui ne sont pas des “squatteurs”, des “manteros” (des commerçants ambulants, généralement associés à l’immigration)  ou des “féministes radicales”17.  Le parti d’extrême droite ne se limite pas aux électeurs conservateurs mais cible également les classes populaires et les électeurs de gauche. Abascal s’adresse à l’Espagne ouvrière, à l’Espagne vivant des petites et moyennes entreprises. Son slogan, qui apparaît dans la vidéo sur le 15M, est ainsi dirigé à “l’Espagne qui se lève tôt”. Pour Vox, l’Espagne est également partagée entre le peuple, associé aux gens qui se lèvent tôt pour aller travailler, et une élite, représentée par des politiciens et des riches paresseux. 

Or, le programme économique de Vox pour les élections législatives de 2019 témoigne d’une volonté de favoriser les classes les plus aisées en leur offrant des avantages fiscaux, notamment à travers une modification de de l’IRPF, l’Impôt sur le Revenu des Personnes Physiques. Toutefois, ses mesures économiques, qui ne se distinguent pas particulièrement de celles proposées par le Parti Populaire, sont quant à elles reléguées dans un second plan face à une stratégie politique axée sur le domaine culturel et éducatif. En s’opposant au mouvement féministe et à l’indépendantisme catalan, Vox s’érige contre “l’hégémonie culturelle” de la gauche et s’adresse aux partisans de la chasse, de la famille “traditionnelle” et de l’anti-avortement.

Le “moment populiste” des Indignados, qui s’était définitivement éteint avec l’abandon de la stratégie populiste par Podemos en 2016, semble renaître de la main de l’extrême droite en Espagne. Les résultats des élections régionales de mai 2021 à Madrid, avec la démission d’Iglesias et le triomphe d’une candidate conservatrice clamant le slogan “communisme ou liberté”, semblent également marquer la fin cycle, et le commencement d’un nouveau. 

Est-ce Vox, à travers son lème l’Esspagne qui se lève tôt, le post-héritier du 15M ? Ou est-ce Ayuso, tête du Parti Populaire à Madrid, la responsable d’un nouveau populisme de droite ? Ce qui est clair, c’est que les prochains mois seront décisifs pour la recomposition des droites en Espagne. 

1. Noëlle Ballo, L. (6 avril 2013). Espagne : protéger les victimes des expulsions. Le journal international. https://www.lejournalinternational.fr/Espagne-proteger-les-victimes-des-expulsions_a641.html 

2. Il s’agit du slogan du mouvement des Indignés. 

Recevez nos derniers articles

3. Mouffe, C. (10 juin 2016). Le moment populiste. El País. https://elpais.com/elpais/2016/06/06/opinion/1465228236_594864.html 

4. Errejón, I. (2015). We the People El 15-M: ¿Un populismo indignado?, An International E-Journal for Critical Geographies,14 (1), 124-156. 

5. Medina, F. (21 octobre 2014). ‘Ni de derechas, ni de izquierdas’: una proclama de Pablo Iglesias que trae incómodos. El plural. https://www.elplural.com/politica/espana/ni-de-derechas-ni-de-izquierdas-una-proclama-de-pablo-iglesias-que-trae-incomodos-ecos_37750102 

6. Franzé, J. (2016). “Podemos: ¿regeneración democrática o impugnación del orden? Transición, frontera política y democracia”, Cahiers de civilisation espagnole contemporaine. URL : http://journals.openedition.org/ccec/5988 

7. Romero Peña, Aleix. (2015). Historia de un Movimiento: El 15-M como expresión del malestar social Nómadas, vol. 46, núm. 2. https://www.redalyc.org/pdf/181/18153279004.pdf 

8. Manetto, F. (15 septembre 2014). Podemos sienta sus bases para “construir una nueva mayoría social”, El País. https://elpais.com/politica/2014/09/15/actualidad/1410767860_412956.html 

9. Gascon, D. ( 24 juin 2016). Construir la patria, El País. https://elpais.com/elpais/2016/06/22/opinion/1466611903_959073.html 

10. Pablo Iglesias diffuse la vidéo “Ma patrie c’est le peuple”. https://www.youtube.com/watch?v=SfPdzQOQU1A

11. Comme l’ecrit le propre Iglesias dans un tweet : https://twitter.com/PabloIglesias/status/664538495898095616 

12. Nom d’un ouvrage publié par l’Observatorio Metropolitano (Éditions Traficantes de Sueños, 2014). https://traficantes.net/libros/la-apuesta-municipalista 

13. Franzé (2016), op. cit. 

14. Comme déclare Iglesias https://twitter.com/pabloiglesias/status/1202919513966235648?lang=es 


15. Muñoz, M. (10 juillet 2016). Las bases de Podemos piden más 15M y un discurso menos socialdemócrata, Cuarto Poder https://www.cuartopoder.es/espana/2016/07/10/las-bases-de-podemos-piden-mas-15m-y-un-discurso-menos-socialdemocrata

16. Terrassa, R. (14 février 2017). El desencanto de los Indignados : por qué Podemos “ya no nos representa”. El Mundo https://www.elmundo.es/espana/2017/02/10/589c6d9922601dfe358b4657.html

17. Ortega, L. (10 avril 2019). Estas son las piezas audiovisuales de campaña electoral que han presentado los partidos políticos. Gràffica. https://graffica.info/piezas-audiovisuales-campana-electoral-28a/