Affiche du film Les Invisibles, @ApolloFilms / DR
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Le sujet de la grande précarité et des sans-abri est peu évoqué au cinéma. Celui des femmes à la rue l’est encore moins. En effet, il apparaît difficile d’en faire à la fois un film réaliste et grand public. Le film Les Invisibles, qui connaît actuellement un large succès en salles, vient combler ce vide. Les Invisibles chronique le quotidien d’un centre d’accueil de jour dans une comédie dramatique très réussie, où des actrices confirmées côtoient des comédiennes non-professionnelles avec une expérience de la rue. Retour sur cette belle surprise et les enjeux qu’elle soulève.


La grande précarité, éternelle absente du cinéma populaire français

Le cinéma, comme la télévision, souffre de nombreux biais de représentation. Les CSP+ urbaines y sont légion tandis que les ouvriers et les employés y sont aussi absents qu’en politique. Il apparaît donc logiquement que le cinéma fait quasiment fi des personnes à la rue. De plus, même les décors cinématographiques sont généralement de grands appartements parisiens, comme une toile de fond tristement monocorde de chaque réalisation française. Ainsi, la grande pauvreté ne s’affiche que très rarement à l’écran et encore moins en tant que thématique principale d’un film populaire. On se souvient en vrac de No et Moi de Zabou, Une Époque formidable de Gérard Jugnot, Enfermés dehors de Dupontel ou encore de Le Grand Partage d’Alexandra Leclerc. Au-delà de cette liste non-exhaustive, le SDF n’apparaît qu’en toile de fond, en élément de décor plutôt qu’en véritable protagoniste, en figurant caricatural plutôt qu’en personnage à part entière. Les Invisibles souhaite remédier à cette absence de représentation, posant la question fondamentale de l’invisibilisation symbolique des personnes sans-abri qui se retrouvent effacées de la culture populaire et des images qu’elle véhicule. Un procédé qui fait écho à une autre forme d’invisibilisation cette fois-ci physique et concrète : le mobilier urbain anti-SDF et plus généralement l’ensemble des dispositifs techniques, logistiques et policiers qui visent à éloigner les grands précaires des centres-villes.

Donner directement la parole aux femmes à la rue

Louis-Julien Petit reprend avec Les Invisibles une méthodologie déjà testée dans son premier film Discount, qui dénonçait les conditions de travail dans la grande distribution et suivait la création d’une épicerie solidaire clandestine. Le réalisateur s’appuie sur une enquête sérieuse sur le terrain pour recueillir des témoignages, permettant d’amener de la précision factuelle, et de ne jamais en rester aux idées reçues sur son sujet. Le casting du film témoigne également de cette rigueur puisque  des acteurs professionnels côtoient des acteurs amateurs, dont le parcours fait directement écho aux personnages qu’ils incarnent. Un choix qui n’a rien d’un gadget et accorde au film toute sa légitimité, en donnant directement la parole aux premières concernées. Aux côtés d’Audrey Lamy, Noémie Llovsky et Corine Masiero (qui a elle-même été sans-abri), le casting s’ouvre ainsi à Simone (Veil), Brigitte (Macron), Marie-Josée (Nat), Mimi (Mathy) et de nombreuses autres femmes, ex sans-abri, qui apparaissent dans le film sous des noms d’emprunt. L’ambition n’est pas uniquement cinématographique. Ainsi, ce choix permet de mettre des visages sur ce qui reste trop souvent des données statistiques et la parole est donnée à des femmes qui n’ont jamais pu la prendre. L’acte est éminemment politique, et permet par ailleurs d’illustrer la diversité des parcours de vie, des caractères, des histoires, des réalités qui se cachent derrière l’appellation de « sans-abri ». Le film dessine alors une véritable fresque de la vie de ces femmes sans-abri, happant le spectateur dans un tourbillon d’émotions. Cependant, il ne tombe pas dans la caricature pathétique et le film alterne aussi les passages comiques, véritables rayons d’espoir dans la noirceur dépeinte du quotidien des femmes SDF.

Rendre hommage au travail social

Le titre « Les Invisibles » ne fait pas uniquement référence aux femmes sans-abri dont on suit le quotidien, mais également aux femmes, bénévoles ou salariées, qui les accompagnent. Ces dernières gèrent le centre d’accueil de jour, se battent pour sa survie, s’investissent corps et âmes auprès des personnes accueillies, et alternent entre moments d’espoir et de lassitude, volonté d’y croire et résignation. Louis-Julien Petit n’en reste pas à l’hommage lyrique à ces femmes engagées et entre très concrètement dans les problématiques auxquelles elles font face. On pourrait citer par exemple le cloisonnement des dispositifs administratifs, la rupture de l’accompagnement une fois la personne transférée dans un autre centre ou après son accès au logement classique, l’importance des contrats aidés remis en cause par le gouvernement, l’arrivée de logiques de management quantitatif de l’insertion, le manque permanent de moyens humains et financiers, les appels au 115 qui restent désespérément sans réponse, l’absence de solutions d’hébergement pour de nombreux sans-abri qui passeront finalement la nuit sur le trottoir après avoir espéré un endroit chaud qui ne viendra jamais. Autant de blocages qui renforcent l’épuisement de ces professionnelles à qui l’on demande l’impossible et doivent par ailleurs digérer la violence sociale des situations dont elles sont les témoins au quotidien : les agressions dans la rue, les expulsions de camps de fortune par la police, les discriminations dont est victime leur public, aussi bien dans la recherche de travail que dans la simple possibilité d’évoluer dans l’espace urbain. Une violence décuplée pour les femmes, victimes d’une double peine, et pour qui la rue est synonyme d’une insécurité permanente (ce que racontait très bien le documentaire Femmes invisibles, survivre dans la rue de Claire Lajeunie, sorti en 2015).

Rappeler que le sans-abrisme n’est pas qu’une problématique de logement

Les Invisibles dépasse le discours, plein de bonnes intentions mais incomplet, qui voudrait résumer la question de la grande précarité à la seule construction (bien que plus que jamais nécessaire) de logements sociaux. Le film rappelle, dans la lignée des rapports de la Fondation Abbé Pierre et des retours des associations de terrain, que les sans-abri sont également victimes de logiques d’exclusion plus profondes. Chaque personne à la rue a son histoire, un moment de rupture, sociale, amicale, familiale, qui a accéléré sa précarisation. Derrière cela se cachent souvent d’autres problématiques récurrentes : les difficultés de réinsertion après la prison, les diverses addictions, les parcours d’ASE, les troubles de la santé psychique, le cas des travailleurs.euses du sexe, les difficultés liés aux statuts administratifs sur le territoire français, le cas des travailleurs précaires à temps partiels, etc. Autant d’enjeux qui font écho à des processus structurels de marginalisation de toute une partie de la société ; une boîte noire qu’il est nécessaire d’ouvrir pour comprendre l’intégralité des ressorts de la grande précarité. Mettre en lumière cela permet dès lors d’y apporter des réponses politiques : par exemple en relevant fortement les minima sociaux qui n’assurent pas de vivre, en élargissant leurs conditions d’attribution, en traitant enfin la question des sortants d’institutions, en développant les alternatives à la prison, en offrant une situation administrative stable aux migrants, en sécurisant les emplois précaires, en répondant à la crise de la psychiatrie, etc.

L’étonnant succès du film Les Invisibles, ainsi que le moment médiatique qu’il a créé autour de la question des femmes sans-abri est une étape importante pour faire prendre conscience de ces réalités qu’on essaie trop souvent d’occulter. Louis-Julien Petit parvient à parler à tous en esquissant la vie contemporaine trop méconnue des femmes sans-abri. Aborder ce thème amène à une prise de conscience de l’hypocrisie d’une telle situation en France à notre époque. On gardera longtemps en tête les visages et les récits que cette comédie dramatique positive, humaine, solidaire, mais lucide, nous aura permis de découvrir.


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