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Le Mont Corvo est une chaîne YouTube qui porte sur One Piece, brillamment animée par Kamalthero et Kytaro. On y trouve de nombreuses réflexions autour des mangas et de la force des œuvres qu’ils affectionnent. Les deux youtubeurs ont récemment ouvert une nouvelle chaîne sur laquelle ils abordent le manga qui aura marqué l’année 2019 : l’Attaque des Titans. Nous les avons rencontrés afin d’échanger sur la place de ces œuvres dans la société, alors qu’elles sont encore considérées comme subalternes et non légitimes. Attention spoilers. Entretien réalisé par Lenny Benbara, retranscrit par Adeline Gros.


LVSL – Après le Japon, la France est le deuxième plus gros consommateur de mangas au monde. Pourtant, la culture manga est généralement associée à une forme d’excentricité adolescente. Le support peine à obtenir une véritable légitimité culturelle. Quel regard portes-tu sur ce paradoxe, entre une popularité évidente et cette absence totale de reconnaissance ? 

Kamalthero – J’y vois d’abord la peur que les médias ont de cette puissance japonaise et du soft power qui l’accompagne. Notre pays, avant même d’essayer de comprendre, condamne par peur. Je repense à cette étude qui montrait que Français et Japonais étaient faits pour s’entendre, la culture japonaise est faite pour que les Français en tombent amoureux et inversement.

Maintenant, lorsque certains essaient de rabaisser la culture manga, ce sont en général des gens d’en haut, qui ne s’y intéressent pas et qui, d’ailleurs, n’en ont jamais vraiment lus.

Pour autant, on ne peut plus dire que le manga a une mauvaise image. Qui peut se permettre de critiquer la culture manga sans provoquer de réactions en retour ? Il y a 20 ou 30 ans, c’était possible. Désormais, j’ai l’impression que ce paradoxe n’existe plus vraiment et qu’il y a eu une acceptation au sein de la société. J’estime qu’aujourd’hui, le manga a tout à fait sa place. Je ne pense pas que la société va à son encontre.

LVSL – Pourtant, “en haut”, il n’y a toujours pas de reconnaissance…

Kamalthero – Certes, mais c’est normal. Il y a un temps pour tout, cela progresse peu à peu.

LVSL – Je me souviens de Ségolène Royal expliquant que cela encourageait la violence, comme les jeux vidéo. Il y a toujours eu cette forme de culpabilisation, mais en définitive assez peu d’intérêt pour la complexité des univers.

Kamalthero – C’est ça. Ils n’essaient pas de comprendre. Si l’on crache dessus, c’est d’abord parce que “manga”, étymologiquement, signifie « mal dessiné ». Son principal objectif est de raconter une histoire ; et donc, si on le feuillette hâtivement, on peut voir qu’en effet c’est un peu mal dessiné, que les traits sont vulgaires, voire qu’il y a parfois de la violence ou de la misogynie. En réalité, la richesse provient du fond. Cela va des personnages à leur évolution, la manière dont ils progressent, etc. Il faut se plonger dedans pour comprendre ce qu’il y a derrière.

LVSL – Cela me fait penser à la situation du rap dans les années 1980 et 1990, comme si le manga était l’équivalent dessiné du rap ou du hip hop…

Kamalthero – Il en sera toujours ainsi. Quelque chose d’une telle importance ne peut être aussitôt accepté. La culture manga arrive en France ; et c’est tellement grand – ça l’est de plus en plus – que certains ont d’abord essayé de l’étouffer, mettant en avant l’argument de la bande-dessinée française : les Français ont déjà la BD française, donc le manga n’a pas sa place. Mais je pense qu’on assistera ultérieurement à des cas similaires, au sujet d’autres formes d’art. À cet égard, le jeu vidéo a lui-même subi une situation parfaitement analogue. D’ailleurs, quand bien même les choses évoluent, il la subit encore aujourd’hui. Il y a 15 ans, s’il y avait un attentat, c’était la faute des jeux vidéo. Concernant la culture manga, je suis enthousiaste : je pense vraiment qu’elle gagne de plus en plus de terrain. Aussi, force est de constater que le changement de génération joue un rôle important. Les gens prennent des rides et perdent en crédibilité. Quant à eux, les jeunes commencent à grandir. Ce qui est intéressant, par exemple, au sujet de One Piece, c’est d’observer des gens de 30 ou 40 ans qui ont grandi avec l’œuvre : ils ne tiennent plus le même discours. Autant, je peux comprendre qu’il était possible de critiquer Dragon Ball (quand bien même le manga a révolutionné le genre), car l’écriture n’en reste pas moins simpliste. C’est nekketsu, c’est du shōnen, c’est-à-dire qu’il s’agit d’abord de garçons qui se battent dans le but de progresser. En dépit de cela, le discours dépréciatif disparaît pour le bien du plus grand nombre.

LVSL – Shingeki no Kyojin est probablement le manga de l’année. Au moment où il ne semblait n’être qu’un simple shōnen, marqué par la quête de puissance d’un jeune garçon, son succès était déjà bien réel. Cependant, l’histoire a évolué vers une opposition radicale entre la liberté et l’asservissement. Comment est-ce que vous interprétez ce succès et son rapport avec les évolutions de l’œuvre et les transformations narratives ?

Kamalthero – Isayama a opéré un changement de paradigme pour le moins incroyable. Je n’ai jamais vu ça ailleurs. Au cours du manga, il a réussi à changer de vision du monde plusieurs dizaines de fois. Il a littéralement pris une île dans un monde, pour ensuite partir de là. C’est comme si, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, on partait de la Corse pour ensuite extrapoler.

C’est à la limite de l’absurde, du pathos, du drama ; et c’est tellement juste que sa réalisation semble relever du miracle. Cette œuvre marque un avant et un après. J’en suis venu à me demander comment cela avait bien pu se passer dans l’entourage d’Isayama, comment ses éditeurs ont pu lui faire confiance. En effet, le projet tel quel semble impossible : à un moment, on se dit que l’histoire va forcément finir par s’écrouler. À mon sens, son succès réside dans cela : de fait, l’œuvre ne s’est pas écroulée. Comment est-il possible de partir de titans mangeurs d’hommes pour ensuite aboutir à quelque chose de tout à fait différent, confinant à un combat philosophique entre la volonté d’ordre et celle de liberté ? Pour être franc, tout cela me rappelle la série Lost.

Le succès tient à cela : une critique de la société et une vision du monde aux antipodes du manichéisme, à la fois réaliste et cruelle. Isayama exhibe le cycle de la vie et de la mort, nous montre où la vengeance commence et où elle finit. Il disait d’ailleurs, dans un entretien, qu’il écrivait pour blesser, pour faire mal aux gens : une histoire qui blesse, c’est une histoire qu’on retient.

LVSL – L’un des principaux basculements du manga a lieu quand on découvre que des hommes se cachaient derrières les titans. D’une certaine façon, Isayama essaie de nous faire comprendre que, derrière chaque ennemi, il y a un humain. Qu’en penses-tu ?

Kamalthero – À mon sens, il n’est aucune rédemption : à la fin, tu es obligé de perdre. Cela peut paraître cruel, mais c’est l’essence même de la vie, c’est l’essence même de l’humain. Quand Berthold se fait dévorer : en tant que lecteur – ou spectateur –, on est à la fois triste et indifférent. Il s’agit certes du personnage emblématique des débuts de l’œuvre ; mais à la fin du récit, il ne représente déjà plus rien. Le manga nous procure alors cette sensation d’être perdu, de ne plus savoir pour qui prendre parti.

Il y a un personnage que je déteste dans l’œuvre, je ne parle pas de son écriture, mais du personnage en soi : Sieg. Je le hais tellement qu’il me sort par les yeux. Je trouve cela incroyable : Isayama m’a fait haïr un personnage en raison de sa quête de rédemption. J’ai commencé à le détester à partir de l’instant où j’ai compris qu’il faisait le mal pour faire le bien, ce que je ne supporte pas. C’est tellement bien fait et tellement frustrant de voir qu’en outre ce personnage survit et parvient presque à ses fins. Isayama a beau dénoncer beaucoup de choses, il aspire d’abord à raconter une histoire, du moins c’est mon impression. Il cherche à dépeindre que nous sommes tous des êtres normaux et qu’il nous est à tous possible de devenir quelque chose tant qu’on le décide. De ce point de vue, le personnage d’Eren est particulièrement intéressant. Quand l’auteur révèle à son lecteur que le shingeki no kyojin [Le titan d’attaque, ndlr] ne contrôle pas Eren, mais l’inverse, cela montre que les choses ne tombent pas du ciel, elles viennent de nous. Si l’on cherche là une dénonciation, c’est dire s’il dénonce toutes les horreurs de la guerre, une par une, absolument toutes.

LVSL – L’intérêt du schéma narratif réside en ce que, dans un premier temps, l’histoire est résolument manichéenne. La narration opère une simplification totale entre les humains et les titans qui incarnent l’ennemi. Pour autant, à partir du moment où Isayama détruit cette figure de l’ennemi, lorsqu’on se rend compte que les humains sont en réalité eux-mêmes à l’origine des titans, la narration se complexifie. Le manichéisme liminaire laisse la place à des personnages moins schématiques qui sont certes en quête du bien, mais cherchent celui-ci par tous les moyens, quitte à commettre des actes malveillants… Je trouve cela désespérant…

Kamalthero – Tout à fait. C’est là où je voulais en venir lorsque j’affirmais qu’il n’y avait aucune rédemption. À mon sens, c’est là tout ce que cherche le mangaka : te blesser pour qu’à l’arrivée, tu en viennes à te demander à quoi tout cela pouvait bien servir.

LVSL – En faisant adorer à ses lecteurs un manga aussi blessant, Isayama ne révèlerait pas chez eux une forme de masochisme ? 

Kamalthero – Si, clairement. Cela me fait d’ailleurs penser à une pièce de théâtre : Incendie de Wajdi Mouawad. Il s’agit d’un metteur en scène qui a fui son pays en guerre, la guerre étant un thème qui traverse nombre de ses pièces. Il a écrit une succession d’œuvres intitulée la trilogie de la promesse ; et à l’image de celles du clan des Ackermans, qu’ils tiennent jusqu’au bout, quelles que soient les circonstances, l’histoire finit mal. Celle-ci se déroule toujours sur fond de guerre et de massacres. Dans un monologue très connu d’Incendie – d’ailleurs, je me demande si Isayama n’est pas au courant de tout cela –, le personnage principal est à la recherche de quelqu’un, allant de village en village. Mais à chaque fois, il tombe sur l’horreur de la guerre. Il assiste à une série de vengeances en cascade. Il en cherche le point de départ, il creuse. De fait, il y a cette quête de rédemption.

Shingeki no Kyojin a également été comparé à Game of Thrones la série qui blesse, connue pour massacrer ses personnages principaux. Pour autant, le manga ne ressemble en rien à la série, où l’histoire se déroule dans un monde de dark fantasy : où on crève, où on se fait égorger. À l’inverse, dans Shingeki no Kyojin, on trouve parfois quelques envolées poétiques. Quand les personnages réussissent, on en vient à partager leur plaisir. Pour prendre un exemple concret, les dilemmes d’Eren Jäger l’illustrent bien, il doit choisir et trouver une réponse : ses compagnons ou sa force, à qui faire confiance ? C’est impossible ! C’est la première fois que, dans un manga, je vois un personnage te dire qu’il n’en sait rien – notamment dans la scène de la forêt, par exemple. Dans tous les cas, le mangaka confronte son lecteur à des choix impossibles. Plus encore, les personnages eux-mêmes n’arrivent pas à choisir : Isayama cherche à créer de la frustration. S’agissant d’Armin : qui a pu avoir l’idée d’être aussi cruel ? Je considère cette tonalité parfaitement poétique, tonalité qu’on ne retrouvera pas dans la série Game of Thrones. C’est pourquoi je trouve Shingeki no Kyojin si beau. De temps à autre, ce manga parvient à te faire pleurer – tonalité triste qui s’intensifie à mesure qu’on approche des derniers chapitres. Pour parvenir à écrire une telle histoire, Isayama doit être très torturé. Il dénonce nombre de choses, mais toujours de manière mélancolique : ce n’est jamais haineux. Lui-même disait qu’il ne comprenait pas le personnage d’Eren. C’est intéressant de savoir qu’il dessine ce personnage depuis 10 ans, mais qu’il ne le comprend toujours pas ; encore que, lorsque Yuki Kaji, le seiyuu – l’acteur de doublage –, s’est mis à l’interpréter, Isaya a déclaré qu’il commençait un peu à le comprendre. Du reste, le mangaka peut certes être mû par l’envie de te blesser, de te faire pleurer, de te rendre triste, mais il ne le sera jamais par celle de te mettre en colère.

LVSL – À la lecture, le fait de ne pas savoir ce qu’Isayama dit de cela reste perturbant. Il montre les choses, mais n’émet aucun jugement. Les lecteurs sont toujours en attente d’une fin qui approche et qui fournira certaines clés d’interprétation…

Kamalthero – Je ne partage pas cet avis : préparez-vous à être frustré par la fin. À ce sujet, l’on peut évoquer la récente sortie au cinéma du Joker, dont le scénario ne s’applique guère à excuser les actions du personnage. Le film ne raconte pas l’histoire d’un antihéros, seulement d’un psychopathe, d’un pauvre type qui devient fou. De la même manière, Isayama n’excuse pas non plus les actions de ses personnages : c’est au lecteur de se faire son propre avis et de réfléchir. De fait, concernant le personnage de Reiner : est-il gentil, méchant ? Sieg : est-il adulé, haï ? Et de tels questionnements sont-ils mêmes possibles dans One Piece ? Chez Eiichirō Oda, le lecteur aime les personnages ou ne les aime pas. Isayama, quant à lui, nous perd : on ne sait que penser, à tel point qu’on en vient à se sentir stupide.

À mon sens, Reiner en est le meilleur symbole – a fortiori quand Isayama, à la fin du chapitre 95, essaie de créer un parallèle entre la jeunesse du personnage et celle d’Eren. En réalité, Reiner, c’est le petit frère : il est méchant, gentil, mélancolique, triste, voire suicidaire ; et il repart en guerre !

En définitive, quand Berthold, avant qu’il ne se transforme en bombe atomique, s’interroge – « est-ce qu’on a tort, est-ce qu’on a raison ? » –, j’ai compris l’absence de “gentils” et de “méchants”. Quoi qu’il arrive, on ne peut rien y changer car le monde est cruel. C’est parfaitement horrible, mais à terme, on perd toujours.

LVSL – Si on compare l’œuvre avec d’autres mangas, beaucoup cherchent à créer quelque chose d’épique, à interpeller chez les lecteurs certains affects positifs. Le bien gagne toujours contre le mal. C’est très ancré. Or, ici, Isiyama nous montre l’inverse. Pourtant, son manga est l’un de ceux qui, en ce moment, obtient le plus de succès, comme si notre génération avait basculé dans le pessimisme total… 

Kamalthero – Je ne pense pas. Il s’agit au contraire d’un plaisir pervers que je comprends parfaitement. Cela peut être très agréable que de se laisser dévorer par une œuvre aussi sombre. Je pense à Berserk, manga qu’il est possible de résumer en seulement trois mots : meurtre, viol, et meurtre. Il n’empêche que l’œuvre n’en demeure pas moins magnifique ! et son histoire incroyable. En matière de fatalité, la fin reste pire que celle de Shingeki no Kyojin : elle est terriblement sombre, presque à vomir. Néanmoins, je pense qu’on y prend un certain plaisir, ne serait-ce que parce qu’en arrière-plan, le manga est intelligent, il fait grandir. Si, en prenant du recul, on parvient à bâtir sa propre vision de l’œuvre, celle-ci devient notre propre vision du monde. En outre, si l’on a la chance de pouvoir partager cette expérience et d’en discuter avec d’autres, elle s’avère être une œuvre incroyablement mature et capable de faire grandir. De fait, Shingeki no Kyojin nous montre que le monde est moche, mais au moins en sommes-nous conscients ; et ainsi nous est-il possible de nous en libérer, un peu. En somme, les mangas nous aident à grandir.

LVSL – Le succès de vos deux chaînes Youtube s’explique en bonne partie par votre travail d’interprétation sur One Piece et Shingeki no Kyojin. L’élaboration de théories est sûrement l’un des traits les plus saillants de n’importe quel fan de manga qui se respecte. Pourquoi cherche-t-on, dans ces œuvres, autant de réponses ?

Kamalthero – Shingeki no Kyojin et One Piece sont, en matière de théorie, tout à fait incomparables. L’histoire de One Piece se déroule dans un monde large et plus vaste. Les théories ne sont ici que le fruit de l’impatience : elles n’ont pour seul motif que l’envie de savoir ce qui se passe. Quand il devient possible de produire des fanfictions, c’est que les théories fonctionnent bien : on comprend l’œuvre, on comprend l’auteur.

Élaborer une théorie, c’est tenter de produire quelque chose de crédible, en se disant : « j’aimerais bien que cela se passe comme ça ». Pour autant, elles restent subjectives. Au moyen d’arguments, on essaie cependant d’y instiller une certaine objectivité. Grâce à des gens passionnés et qui ont un certain talent d’écriture, il est possible de dénicher sur Internet nombre de théories. Parfois, elles surclassent même un peu le manga. C’est pour cette raison que je m’applique à faire un rapprochement avec les fanfictions : le lecteur essaie résolument de trouver une réponse parce qu’il a envie de savoir ce que va faire le personnage, où va se terminer l’histoire et comment. Il est possible de comparer cela avec du fantasme : c’est un plaisir coupable, une forme de spoil – quand bien même on sait bien que cela ne se se passera pas comme ça.

Quant à nous, il nous est arrivé de construire des théories qui, par la suite, se sont avérées – de l’ordre d’une sur cent. Mais dans tous les cas, peu importe. Certains viennent nous voir en nous reprochant de ne pas admettre que nos théories sont fausses ; comme si on allait dire dans chacune de nos vidéos que nos théories sont fausses ! Pour en revenir à One Piece, il est impossible de surpasser Eiichirō Oda : il est dans son monde. Tout ce qu’on peut faire, c’est réfléchir comme lui et se mettre dans sa tête ; et on aime y croire, parce qu’au fond il ne manque jamais de nous surprendre.

LVSL – C’est un peu une activité plus ou moins débridée d’explication, de fantasme et d’imagination… Est-ce parce qu’on s’ennuie dans notre société ?

Kamalthero – Tout à fait, et assumons-le. Aujourd’hui, si le divertissement a autant de pouvoir, c’est d’abord parce que l’on vit à la meilleure époque : une époque sans guerre, mais sans perspective d’aller sur Mars. Dès lors, il nous arrive de nous ennuyer un peu, tant et si bien qu’on en vient à se réfugier dans un autre monde. Si One Piece m’a apporté quelque chose, c’est de pouvoir réfléchir dans cet autre univers. De la même façon, le Legendarium de Tolkien fournit un bon exemple. Aujourd’hui, certaines personnes arrivent à créer des mondes aussi complexes que le nôtre et qui font rêver, quand bien même cela ne le sera jamais autant, ce du simple fait que la réalité dépasse toujours la fiction. Notre monde, lui, ne se prête plus tant à la rêverie. Nombreux sont les gens qui tentent de se réfugier dans un monde propice au rêve. C’est pour cette raison qu’on fait des théories : pour rêver, un peu.

LVSL – Après plus de 20 ans d’écriture, un autre manga est en train d’approcher de sa fin : One Piece. L’œuvre est marquée par sa narration éclatée et quasi infinie qui en fait un univers équivalant à celui de Tolkien. Peut-on mettre un point final à une telle structure narrative sans dès lors abîmer son génie ? 

Kamalthero – Je pense que oui. De fait, Tolkien ne l’a en rien abîmé ; et son œuvre n’a d’ailleurs pas de fin, du moins pas véritablement. Quant à savoir si le Quatrième Âge de la Terre du Milieu constitue une fin, on n’en sait rien ; quand bien même c’est là quelque chose de décevant. Aussi, je pense que la conclusion de One Piece ne fera certainement pas consensus. En raison du fait que le manga est extraordinairement long, le mangaka finira évidemment par donner sa vision du One Piece, quitte à ce que le public reste sur sa faim. Pour autant, cela ne finira pas comme Naruto : la force d’Eiichirō Oda est d’avoir pris le meilleur de chacun, et seulement le meilleur.

Mais la question n’en demeure pas moins effrayante ! Je ne sais que dire. Certes, c’est tout à fait possible qu’il se rate. Mais sincèrement, je n’imagine pas que cela soit probable : le manga est réfléchi depuis si longtemps. Il est trop réfléchi et l’œuvre lui tient trop à cœur. Eiichirō Oda est le premier fan de son histoire et il fera tout pour ne pas la rater, comme Tolkien. Ils sont plongés dans leur monde, et sont à ce point immergés dans leur univers que la fin est et sera juste. Dès lors, elle ne pourra en rien abîmer leur génie. Encore que, je suis d’accord, c’est tout à fait déstructuré, l’histoire va trop loin, c’est un arbre au nombre incalculable de branches : pour faire court, c’est impossible qu’on ait des réponses à tout.

LVSL – Comment peut-il boucler l’histoire ?

Kamalthero – Il n’y aura pas de réponse pour tout : c’est impossible. À ce titre, le Legendarium pose encore nombre de questions. La famille de Tolkien essaie d’exprimer de nouvelles choses, de sortir de ses écrits. Pour autant, il reste ces questions en suspens. C’est également ce qui en fait tout le charme. Moi-même, je n’ai aucune envie d’avoir des réponses à tout ; mais s’il m’est possible de connaître la nature du One Piece pour qu’ensuite tout s’arrête, cela me va.

LVSL – Personnellement, j’ai envie de voir la fin de Doflamingo, celle de Law…

Kamalthero – Tu penses que Law va mourir ?

LVSL – Oui. Mais c’est l’un des personnages que je préfère, alors ça me coûte…

Kamalthero – Law est un personnage qui porte le manga.

LVSL – Doflamingo, c’est pareil…

Kamalthero – En ce qui concerne Doflamingo, malheureusement, il ne faut pas trop en attendre. Il a tellement été mis en avant, bien écrit, qu’il s’agit là du meilleur méchant de One Piece. Tu sens que l’auteur adore ce personnage-là. On est dans le schéma nekketsu/shōnen. Comme il s’agissait du dernier corsaire à affronter, il fallait qu’il soit le plus important. C’est intrinsèque à la diégèse du manga. D’ailleurs il est beaucoup trop important ! Sa chute bouleverse le monde entier. Je crois même qu’elle est définitive et que tout est fini pour Doflamingo. C’est un peu différent pour Crocodile. Parce qu’il reste du mystère autour de ce personnage, ce dernier reviendra peut-être dans l’histoire. Que s’est-il passé avec Ivankov, était-ce une femme auparavant ? Bref.

À l’inverse, tout a été dit sur Doflamingo. Les autres méchants du récit n’ont pas eu de flashbacks aussi précis ni un descriptif à ce point détaillé de leur vie. Le lecteur sait tout ce que Doflamingo a fait, il sait le pouvoir qu’il a dans le monde. Mais maintenant, il sait qu’il est en prison : il fait de petites apparitions de temps en temps, mais je ne le vois pas revenir au cœur de l’intrigue.

LVSL – Une des clés de la logique interne de l’œuvre tient pourtant au personnage de Doflamingo. C’est lui qui, à l’intérieur du monde de One Piece, introduit la dimension machiavélienne de la politique. Celle-ci demeure très forte. Par ailleurs, le personnage concentre une série de contradictions présentes dans le manga. Il est à la fois corsaire et dragon céleste. Il donne l’impression de tout comprendre, et de révéler l’esprit général de ce qu’aspire à nous dire Eiichirō Oda…

Kamalthero – Certes, mais j’ai aussi l’impression qu’il a réussi à s’en défaire un peu. Grâce à la Rêverie qui nous révèle la géopolitique du monde de One Piece, il semble ne plus avoir besoin de lui. Doflamingo n’apparaît pas dans un seul chapitre, et cela n’en marche pas moins très bien. Il n’est pas nécessaire à l’explication du monde du manga. Il a certes eu un rôle essentiel à Marineford, où il a prononcé son génial monologue sur la justice, puis à Dressrosa. On a souvent eu besoin de lui. Désormais il n’est plus tellement nécessaire au récit. J’ai l’impression que son apogée, son dernier cadeau fait au lecteur, tient à son discours sur le trône. D’une certaine manière, comme tu le dis, Doflamingo a été notre narrateur quant à ce qui concerne la géopolitique. Grâce à lui, le lecteur sait que le monde de One Piece n’est pas aussi beau ni simple qu’il n’y paraît. J’ai l’impression que c’est ainsi qu’Eiichirō Oda voit son personnage.

LVSL – Avec Shingeki no Kyojin, One Piece, Hunter x Hunter – peut-être le plus frustrant de tous les mangas –, le style du manga populaire s’est affiné. Il s’agit d’histoires plus profondes et plus puissantes que d’autres mangas tels que Dragon Ball ou Naruto. Que garderas-tu de chacun de ces mangas ?

Kamalthero – S’il me fallait ne garder qu’une chose parmi celles qu’Hunter x Hunter m’a apprises… – j’ai conscience que ma réponse est nulle, mais c’est tellement important – : je dirais l’amitié. La réponse peut paraître stupide, mais en ce qui concerne Hunter x Hunter ça ne l’est pas. L’amitié qui lie Kirua et Gon est d’une grande profondeur et relève presque de l’amour platonique. Leur séparation m’a beaucoup ému. Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi bien écrit. Du reste et par sa construction, One Piece fait mieux qu’Hunter x Hunter : c’est moins sombre et moins violent. À la fin, Togashi a voulu arriver sur du One Piece. Il a construit un nouveau monde. Je n’ai pas envie de retenir ce que les autres mangas apportent. C’est pour cette raison que j’ai parlé d’amitié. Ceci dit, One Piece fait mieux.

LVSL – Les épisodes avec les fourmis m’ennuyaient. Je trouvais la construction lente. Pourtant, à mesure que l’histoire avançait, quand tout se déboucle, le personnage de l’Empereur se trouve être pour le moins incroyable. Lui et Gon ne se voient jamais et ne s’affrontent pas. Or, dans n’importe quelle structure narrative de manga, il y a un “boss final” et un “gentil” – le personnage principal – qui finissent par s’affronter. Ici, tout se déboucle d’une façon inattendue…

Kamalthero – Tu parles de la bombe ?

LVSL – Je parle de la bombe, de son empoisonnement, de son rapport avec l’humanité et de son humanisation par étapes progressives. J’ai l’impression que le message est d’une grande tristesse et, en même temps, d’une grande humanité. Hunter x Hunter nous déchire, nous lecteurs, tiraillés entre ces deux pôles.

Kamalthero – Parce qu’avec Gon, c’est l’inverse.

LVSL – Lui se transforme en monstre. 

Kamalthero – De fait, le monstre se transforme en humain et, progressivement, l’humain se transforme en monstre. Mais… ce n’est pas ce que j’en retiens ! Certes, c’est cruel, mais en la matière Shingeki no Kyojin fait mieux.

Découvrir un grand frère avec sa petite sœur, Kirua avec Aruka, cela m’a vraiment ému. Ces petites envolées poétiques que comporte Hunter x Hunter et la manière avec laquelle l’anime réussit à sublimer cela, entre ses génériques et les musiques terriblement nostalgiques… Quand on termine le manga – il est court, 110 épisodes –, on a l’impression d’avoir vu cela toute sa vie : on est ému, on pleure. Je repense au jeu de dames entre Meruem [L’Empereur, ndlr] et Komugi [Une jeune fille ordinaire, ndlr]… Ce que je retiens dans ce manga, c’est plutôt l’amour et l’amitié, extrêmement bien écrits, quand bien même ce propos peut sembler cliché. C’est l’amour, mais sans qu’il s’agisse de mettre des mots dessus. On ne saura jamais ce que pensent les personnages.

LVSL – Le manga n’est pas du tout fleur bleue…

Kamalthero – Absolument pas : cela reste un shōnen. À un moment Kirua dit à son poulpe, qui n’a de cesse que de le remercier, d’arrêter de le faire au motif que « les amis, ça ne se remercie pas ». En réalité, c’est le seul moment où l’on devine qu’ils sont devenus amis, alors même qu’ils étaient auparavant ennemis.

Le mangaka, et tu as raison de dire cela, est résolument humaniste. C’est un grand discours à la Jean Jaurès, tu ne trouves pas ?

LVSL – Si si…

Kamalthero – Le raccourci est gros, je le conçois. Pour autant, j’ai l’impression qu’il s’agit là d’un message que le mangaka désire faire passer. Au bout du compte, le lecteur ne retient pas tant la guerre que ce que l’œuvre peut apporter de bon : l’amour et l’amitié… C’est nul ce que je dis !

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