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Les élections municipales ont donné lieu à très peu de commentaires en ce qui concerne les quartiers populaires et les banlieues, au profit d’une vague verte célébrée dans les métropoles. Nous avons voulu aborder ces enjeux électoraux et politiques avec Ulysse Rabaté, président de l’association Quidam, Enseignant-Chercheur à L’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et ancien élu à Corbeil-Essonnes.


LVSL – Les élections municipales ont débouché sur des victoires importantes des listes de gauche et des écologistes dans les grandes métropoles. L’attention médiatique a été focalisée sur la « vague verte ». Cependant, de nombreux territoires ont été occultés du bilan médiatique et politique, en particulier dans les périphéries des villes. Quel bilan dressez-vous de ces municipales dans la petite et la grande couronne ?

Ulysse Rabaté – Le traitement médiatique et politique des résultats du scrutin municipal est à l’image du cheminement exceptionnel de ces élections si étrangement historiques.  Après un premier tour en forme de péché originel pour le pouvoir, le deuxième s’est transformé dans de très nombreux cas en caricature. Dans le contexte de crise sanitaire que le champ politique s’est vite approprié, le débat s’est assez violemment recentré sur ses ressorts traditionnels, organisés et routiniers – mettant de côté délibérément une partie de la population. La focalisation délirante sur les grandes métropoles, qui a complètement réduit le débat politique à une compétition d’appareils (et souvent d’accords d’appareils) ne pouvait que produire ce qui s’est produit : une abstention massive qui met en cause inévitablement la légitimité des équipes élues.

La « vague verte » tant énoncée s’inscrit dans cette réalité qui la nuance profondément. La poussée culturelle, au sens de Gramsci, des questions écologiques est heureusement incontestable mais il reste à prouver que ce à quoi nous venons d’assister en soit la véritable expression politique.

Pour quelqu’un comme moi qui a fondé son engagement, et son analyse des phénomènes politiques, sur la puissance démocratique de l’échelon local, le bilan de ces municipales est forcément contrasté. Si on prend les terrains que je connais le mieux, ceux de banlieue parisienne, il est impossible de tirer une conclusion homogène. Cela va un peu dans tous les sens. Force est de constater que nombre d’acteurs politiques locaux ont acté l’abstention massive qui frappe les quartiers populaires, comptant même sur celle-ci pour se faire élire ou surtout réélire. Là où les élections locales devraient être des temps de politisation et de mobilisation des populations, elles sont devenues des temps de neutralisation. Les mobilisations antiracistes récentes révèlent pourtant une conscience politique ancrée dans les quartiers, bien trop vite qualifiés de déserts politiques. Mais ce souffle est pour l’instant éteint par des responsables politiques locaux effrayés par ce qu’ils identifient comme un contrepouvoir.

Il paraît de plus en plus évident qu’il faut détacher participation aux élections et politisation. Les taux d’abstention ne disent pas un désintérêt mais plutôt un rejet assez lucide du monde politique tel qu’il est. Mais le résultat est là : cette incroyable abstention conduit à une forme de confiscation bien réelle du pouvoir institutionnel. Si on pousse un peu le raisonnement, on peut dire que le discours positif de la « vague de gauche » apparaît aussi comme une forme de confiscation : ce bilan fictif impose une définition de la gauche et de l’écologie très situées socialement et politiquement. D’où la nécessité de le nuancer. On est quand même très loin, en termes de contenu et de velléités transformatrices, du Green New Deal porté par AOC et Sanders aux États-Unis par exemple.

LVSL – Après des pertes importantes en 2014, le PCF a encore perdu quelques villes emblématiques : Choisy, Saint-Denis, Villeneuve Saint-Georges, Champigny-sur-Marne, Aubervilliers… Le déclin du communisme municipal semble inarrêtable. Comment l’expliquez-vous ?

U.R. – L’effondrement du communisme municipal est une sorte de serpent de mer qui revient à l’heure des bilans de chaque élection municipale. En réalité cette dynamique ne fait plus vraiment débat, tant elle est incontestable et surtout profonde, puisque les historiens du PCF font remonter les premières secousses de cet effondrement à la fin des années 70. De Saint-Denis à Saint-Pierre des Corps, en passant par Champigny, chaque nouvelle perte raconte à sa façon la fin d’une histoire, à laquelle je suis moi-même sensible puisque je suis issu de cette culture communiste. Regarder en face la disparition de ce modèle est un effort particulier pour nous, gens de gauche : celui d’un retour critique sur la construction sociale, pratique et symbolique de l’idée d’engagement telle que la gauche avait entendu la définir depuis 1945. Le communisme municipal en était une expression essentielle : les altérations et contestations qui le frappent sont une manifestation tout aussi essentielle de nos repères politiques.

Emmanuel Todd parle de « communisme mort » et je ne pense pas le contredire en rajoutant, « même dans les villes qui restent à majorité communiste ». Mais au-delà de l’explication de ce déclin, la question qui reste en suspens est : est-ce que tout a réellement disparu ? Pour reprendre le titre d’un album fameux d’Arsenik, on pourrait aussi espérer que « quelque chose a survécu » de cette expérience historique exceptionnelle qu’a été le communisme municipal.

Ma thèse est la suivante : on a besoin de comprendre les ressorts de cet effondrement pour réellement ouvrir les yeux (et les portes) sur les mobilisations politiques qui vont construire la gauche de demain. À ce titre, les quartiers populaires ont je pense beaucoup à apporter d’un point de vue politique, car ils portent un conflit très dialectique avec la gauche sur les sujets qui la redéfinissent aujourd’hui : l’antiracisme, l’organisation de la solidarité, le rapport au(x) droit(s), le retour au local…

C’est tout sauf un hasard si la première mobilisation politique post-confinement s’est faite, à l’initiative du comité Adama et d’Assa Traoré, sur le sujet des violences policières. À travers cette mobilisation surgissait l’enjeu des conditions de vie dans les quartiers populaires, que la crise sanitaire avait révélées et violemment altérées. Les expériences de solidarité exceptionnelles que nous avons pu y observer étaient à la hauteur de cette situation.

On peut se demander où est aujourd’hui, d’un point de vue électoral, cette expression politique. À l’échelle municipale, on voit bien la difficulté de toutes les forces politiques de gauche à l’incarner. C’est aussi à cette distance désarmante entre la gauche et les classes populaires, et particulièrement les quartiers, que l’on peut mesurer la disparition du communisme municipal et de « l’extraction populaire » qui faisait la spécificité et l’autorité de ce modèle.

LVSL – À l’inverse, la municipalité de Corbeil-Essonnes a été perdue par le système Dassault au profit de ses opposants. Vous connaissez bien ce système. Quel vont être les défis des nouveaux élus qui souhaitent lutter contre le système clientéliste construit sur des décennies par la famille Dassault ?

U.R. – Je ne sais pas si je dirais comme vous, « à l’inverse », car cela suggèrerait que ce qui s’est passé à Corbeil aurait à voir avec un retour du communisme municipal… Ce qui n’est évidemment pas le cas. Le combat que nous avons mené depuis des années a été marqué par la dénonciation de ce système de corruption hors du commun, dont le cycle est aujourd’hui terminé. Mais ce combat reposait aussi sur des constructions citoyennes originales, dans lesquelles nous prenions acte d’une certaine victoire culturelle du clientélisme, bien plus crédible que le discours de la gauche traditionnelle à laquelle nous appartenions. C’est l’idée que nous avons défendue, avec Bruno Piriou (nouveau maire de Corbeil-Essonnes) dans notre ouvrage L’argent maudit, que nous avions écrit en 2014 après notre défaite aux municipales. Il y avait un côté mécanique dans ce raisonnement : la puissance de la logique individuelle se nourrissait d’un processus global de désaffiliation politique. Mais aujourd’hui, pour réussir l’alternative politique, il faut aller plus loin. L’analyse des systèmes clientélistes qui se sont installés dans de nombreuses villes populaires, de Corbeil-Essonnes à Bobigny, en passant par Villeneuve-Saint-Georges, une ville que je connais très bien, reste encore à faire : ces systèmes ont aussi, paradoxalement, révélé une compétence politique que la gauche ne voulait pas voir, voire qu’elle rejetait au motif qu’elle ne rentrait pas dans son système de référence. On a peut-être appelé trop vite individualisme ou clientélisme, et évidemment, communautarisme, des pratiques qui en réalité auraient pu nourrir des projets locaux de gauche, si ceux-ci s’y étaient ouverts. Derrière un discours d’opposition à la gauche, résidait aussi une forme de transmission déformée.

Dans une certaine mesure, cela peut rappeler aussi ce qu’il s’est passé dans les premières semaines du mouvement des gilets jaunes, où beaucoup ont remis en cause la dimension « politique » du mouvement… L’enjeu, c’est de construire avec ces compétences ordinaires et à vrai dire, nous n’avons pas vraiment le choix : la légitimité de l’action politique est si fragile aujourd’hui qu’elle doit de toute façon se nourrir de ce qui émerge spontanément dans le réel, et se redéfinir à partir de ça. On ne combat pas la corruption avec de la dénonciation même si celle-ci est nécessaire, et nous l’avons fait avec les risques qui vont avec. Il faut dans le même temps travailler de nouveaux processus de politisation. C’est l’enseignement que je tire de cette expérience historique incomparable que nous avons vécue à Corbeil-Essonnes : nous avons besoin de revoir les frontières établies de ce qui est politique et de ce qui ne l’est pas.

LVSL – La « vague verte » a conduit à un renouveau du débat sur l’écologie populaire. A-t-on assisté à une pénétration de l’écologie politique dans les quartiers populaires ? Ou ces territoires sont-ils purement et simplement désynchronisés des grandes villes ?

U.R. – Soyons clairs : déjà, la question de la pénétration de l’écologie politique se pose à l’échelle de la société tout entière. La lecture selon laquelle seuls les centres urbains bénéficieraient de cette conscience écologique, une idée qui est sous-entendue dans nombre de discours d’Anne Hidalgo par exemple, est à la fois erronée et dangereuse. Elle conduit à une définition de l’écologie politique là encore très située socialement, selon des pratiques définies par des populations qui vivent d’une manière particulière avec des moyens particuliers. La définition d’une certaine écologie politique est aussi un mode de domination sociale, à déconstruire, qui suggère que la conscience du collectif est plus présente dans les classes supérieures.

Pendant la crise sanitaire pourtant, on a pu voir à quel point les populations des territoires périphériques étaient restés mobilisées à travers diverses chaînes de métiers, soudain découverts comme indispensables, dont la continuité a permis la protection de tout le monde… Y compris des privilégiés qui avaient fui les centres urbains. Il y a eu ce montage bien trouvé de l’association Ghettup, qui mettait en scène une tour HLM, avec une flèche indiquant à chaque étage la présence d’un de ces métiers « au front » (« au charbon »), et rappelait le rôle actif et protecteur des habitant-e-s des quartiers populaires à l’égard de la société tout entière. Ce raisonnement vaut pour l’écologie : des opérations autonomes de nettoyage des quartiers aux réseaux locaux de distribution de colis alimentaires, de réparation de matériel électroménager… De nombreuses initiatives existent et surtout émergent dans les quartiers, révélant un accompagnement naturel de cette dynamique globale. Les parents d’élèves dans les quartiers demandent du bio et du local dans les cantines de leurs enfants, comme dans le 5ème arrondissement de Paris, qu’est-ce que vous croyez !

Opposer les centres urbains aux périphéries sur l’enjeu de l’écologie revient à dire qu’il n’est ici question que de comportements individuels, de pratiques détachées des rapports de force et des conflits politiques qui traversent la société… Idée qu’il faut combattre bien évidemment. Au contraire, la survie de la politique comme réalité passe par sa capacité à affronter la question écologique. Or force est de constater que la politique institutionnelle n’est pas perçue aujourd’hui comme un levier crédible pour mener ce combat. C’est le défi pratique et intellectuel que nous avons devant nous.

LVSL – Quelles pistes proposez-vous pour formuler une écologie populaire ? Comment la construire ?

U.R. – Beaucoup réfléchissent à gauche à cette question et je ne prétends pas avoir plus de réponses que les autres. Un bon point de départ serait justement d’interroger cette idée reçue de « vague verte » : cette expression toute faite, complètement construite par les acteurs politiques qui y ont intérêt, aurait besoin d’être confrontée à la réalité et aux pratiques qui émergent partout. Il y a des fils à tisser justement entre les centres et les périphéries, entre ce qui est dans les institutions et hors de celles-ci, entre ce qui est politique et ce qui prétend ne pas l’être… Cela me fait penser au film intéressant de Pierre Boulanger, « Bachar à la Zad », qui suit des jeunes de quartier en visite à Notre-Dame des Landes, et qui se conclue sur une discussion sur les violences policières en suggérant une vision extensive de l’écologie. Nous projetterons ce film au mois de septembre à Fleury-Mérogis (91), avec Abdel Yassine qui a porté en tant qu’élu un projet passionnant de « retour des jardins ouvriers », et toutes les questions que cela pose dans cette ville très populaire. Nous inviterons à cette projection les responsables écologistes, pour élargir ensemble la définition de ce qui pourrait s’appeler une « vague verte ». C’est tout simplement la condition pour qu’elle soit réelle.

LVSL – Vous avez lancé il y a quelques mois une école de formation politique à destination des quartiers populaires, la FRAP, issue du collectif Quidam. Quel bilan faites-vous de votre action ? Quelles sont les perspectives pour la suite ?

U.R. – La FRAP est une réponse à un vide politique. Quand nous avons lancé cette école de formation politique 100 % gratuite et indépendante, nous avons tout de suite affirmé que nous n’inventions rien : beaucoup d’entre nous ont un parcours dans l’éducation populaire ou/et les organisations politiques issues du mouvement ouvrier. Ce mode de formation et de socialisation y était quelque chose de naturel et structuré, mais cela a presque disparu dans le contexte de crise des modes traditionnels d’engagement que nous connaissons. La FRAP, c’est le retour de la politique comme valeur positive, comme arme pour avancer dans la vie. Pratique et théorie se mêlent dans un apprentissage collectif qui suit un objectif : que ces profils politiques inédits naviguent en confiance dans le champ politique.

Les jeunes que nous recrutons se sont présentés spontanément à la formation : la première promotion a choisi de se nommer « Les Misérables », en référence au film de Ladj Ly, qui lui-même reprenait Victor Hugo. C’est complètement l’esprit du mouvement que nous construisons : nous nous inscrivons dans une histoire politique, celle de la gauche, et nous revendiquons une capacité à sédimenter à cette histoire un ensemble de pratiques et de profils qui peuvent, d’une certaine manière, la sauver. D’Olivier Besancenot à de Kaabal, en passant par Elsa Faucillon, Danièle Obono ou Joëlle Bordet, les personnalités qui ont accepté d’intervenir l’ont fait selon nous au nom de cette nécessité, qu’ils ont également identifiée. Nous sommes extrêmement fiers de voir nos jeunes progressivement accepter et assumer ce rôle.

Quand nous avons lancé ce projet, nous avons parlé de fusée car malgré tout le travail fourni, il était impossible d’être certain que l’attirail tienne, que les élèves s’approprient la formation qui demandait un investissement très important. Aujourd’hui, la fusée est sur orbite : plusieurs élèves ont accédé aux responsabilités lors des dernières élections municipales, et la promotion 2020 sera diplômée au mois de novembre, lors de nos Universités d’Automne qui seront placées sous le signe des élections présidentielles américaines. Cela tombe bien : nous promettons depuis le début que nous ferons émerger la prochaine Alexandria Ocasio-Cortez. Peut-être dans la prochaine promotion, qui fera sa rentrée en janvier 2021.

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