Lech Walesa © W. A.
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Le 31 août 1980, le syndicat Solidarnosc était fondé ; ses revendications étaient alors socialistes et démocratiques. Il allait devenir la principale organisation d’opposition au régime pro-soviétique polonais, au point de contribuer à sa chute. Au cours de la transition qui a acheminé la Pologne vers un système capitaliste à l’occidentale, Solidarnosc a fourni de nombreux cadres à la nouvelle élite politique. Organisation de masse vectrice de revendications égalitaires à ses débuts, le syndicat a fini par accompagner la libéralisation à marche forcée de la Pologne. Alain Dontaine, enseignant-chercheur en sciences politiques à l’Université de Grenoble-Alpes, revient pour LVSL sur l’étrange destin de Solidarnosc. 


La naissance de Solidarnosc, l’aboutissement d’une longue résistance en Pologne

Il y a 40 ans, au mois de juillet 1980, commençait en Pologne une série de protestations contre les augmentations du prix de la viande et de la charcuterie décidées par le gouvernement polonais. Ces protestations se sont transformées en quelques semaines en un vaste mouvement de grève tout particulièrement sur le littoral. À partir du 21 août 1980, la quasi-totalité des grandes usines y sont alors en grève, c’est le début des célèbres « grèves de la Baltique ». Six cents entreprises autour de Gdansk, 200 dans la région de Szczecin et d‘autres encore à Elblag. Puis très rapidement d’autres grandes usines à l’intérieur du pays ont rejoint le mouvement comme à Wroclaw ou encore en Haute Silésie où 350 000 ouvriers des mines et des aciéries entrent dans la mobilisation qui a débouché sur la naissance du premier syndicat libre dans les pays de ce qu’on appelait alors le « bloc communiste ».

À Gdansk, le MKS – le comité de grève inter-entreprises, présentait ses 21 revendications : outre le syndicat libre, on y trouvait entre autre le droit de grève, la réintégration des personnes licenciées suite aux mouvements de 1970 et 1976 et la libération de tous les prisonniers politiques, le paiement des salaires de tous les grévistes, l’augmentation des salaires, l’échelle mobile des salaires, la suppression des magasins spéciaux, réservés à des membres du Parti Communiste et où le règlement se faisait en devises, et des privilèges, la désignation des cadres basée sur la qualification et non l’appartenance au Parti, l’abaissement de l’âge de la retraite à 50 ans pour les femmes et 55 pour les hommes, la création de crèches, la généralisation du samedi libre, c’est-à-dire non travaillé, etc. Les négociations que le comité de grève conduit avec les représentants du gouvernement sont retransmises en direct, à l’aide de haut-parleurs, de manière à ce que chacun puisse suivre les déclarations des uns et des autres à l’extérieur de la salle de réunion. Le comité exige la transparence dans ce pays où les autorités ont perdu la confiance de la population.

En réaction partout en Pologne, le pouvoir fait arrêter des dizaines de personnes, multiplie les intimidations et les menaces : rien n’y fait, les ouvriers tiennent bon ! En quelques semaines la Pologne s’est couverte de comités de grève. La classe ouvrière polonaise était alors entrée en conflit ouvert avec la direction du POUP, le parti communiste polonais. Ce dernier très affaibli par la crise économique et sociale qui sévissait à l’époque dans le pays, n’eut d’autre choix que d’accepter toutes les revendications, dont celle de la création de Solidarnosc le 30 août 1980. La grève était finie, le pouvoir avait cédé, les ouvriers étaient victorieux.

40 ans plus tard, le balancier s’est nettement inversé et la dernière élection présidentielle vient de nous le montrer. Au nom du libéralisme économique, l’exploitation du travail a été renforcée, un nationalisme autoritaire et réactionnaire s’est installé au sommet de l’État et les forces progressistes ont quasiment disparu.

Très rapidement, le syndicat accueillit des millions d’adhérents, jusqu’à près de 10 millions de Polonais. Il entraîna dans son sillage la jeunesse estudiantine qui créa elle aussi sa propre structure, le NZS, ainsi que la paysannerie polonaise qui créa également son propre syndicat, le NSZZR. C’était bien toute la société polonaise qui entrait en révolution à la suite de la classe ouvrière. Nous dirions aujourd’hui qu’il s’agissait d’une révolution citoyenne, tant le peuple polonais voulait reprendre le pouvoir des mains de ceux d’en haut, qu’il nommait par ce simple mot exprimant la coupure politique profonde : ONI, « eux » en polonais.

Il y avait une très forte conscience que deux camps s’affrontaient : nous contre eux, le nous étant le peuple polonais tout entier, dans toute sa diversité, toutes ses composantes réunies au sein de Solidarnosc sous la direction des ouvriers des grandes usines. On peut aussi voir dans ce mouvement/ces revendications l’aboutissement et les leçons tirées d’une suite de luttes victorieuses et structurantes commencées en Pologne en 1956. Cette année-là les ouvriers avaient renoué avec une vieille tradition : sortir les cadres des usines sur leur brouette signifiant ainsi de la manière la plus claire, la propriété sociale de ces usines. Les ouvriers polonais obtinrent des changements dont la mise en place de Conseils ouvriers … qui furent vidés de leur contenu par le pouvoir en quelques années.

S’il y eut à chaque fois de la répression, elle fut sans commune mesure avec celle qui s’était abattue sur la Hongrie en 1956. Douze ans plus tard le pays connut le mouvement étudiant de 1968 qui fut réprimé lui aussi, y compris par le recours à l’anti sémitisme, mais qui ne connut pas l’arrivée des chars dans les rues, les arrestations par milliers et « la normalisation » comme en Tchécoslovaquie. Puis il y eut ensuite les grèves de 1970 et puis encore celles de 1976, certes plus limitées, où à chaque fois, et malgré la répression causant notamment des morts en 1970, le pouvoir en place était obligé de reculer.

1980 apparaît ainsi comme l’aboutissement d’un long chemin qui amenait au triomphe du mois d’août. Une version polonaise de la longue marche, en quelque sorte, qui fut rythmée par des conflits réguliers avec le pouvoir en place. L’expérience de la lutte sur des périodes aussi rapprochées, l’absence de véritables défaites, quelques éléments de victoire ont permis la formation de militants qui sont devenus les cadres et les références dans le nouveau syndicat en 1980. C’est là une grande différence avec l’histoire de la Hongrie ou de la Tchécoslovaquie qui ont vu les mouvements d’émancipation être durement réprimés et physiquement cassés. En 1980, la naissance du syndicat Solidarnosc et ses revendications constituaient un espoir immense pour des millions de militants dans le monde. Solidarnosc était en effet un mouvement qui revendiquait l’égalité sociale, la solidarité, la justice. Il s’agissait d’un mouvement ouvrier qui allait faire chuter le stalinisme.

Une portée qui va bien au-delà des frontières polonaises : le retour de la révolution politique

Toutes ces revendications trouvaient un écho particulièrement fort chez les militants politiques et syndicaux et plus précisément chez ceux qui, à la suite de Trotsky, estimaient qu’après la confiscation de la révolution bolchévique par la bureaucratie stalinienne, il était indispensable de réaliser une révolution politique. Cette dernière figurait à nos yeux dans la célèbre « Lettre ouverte au POUP », écrite par Jacek Kuron et Karol Modzelewski en 1964, après leur rencontre avec le vieux militant trotskiste Godzik. Les auteurs y dénonçaient la dictature de « la bureaucratie politique centrale », véritable « classe dominante » et y revendiquaient « la suppression de la propriété bureaucratique des moyens de production ».

Le mouvement ouvrier devait donc reprendre le pouvoir des mains de cette bureaucratie et établir une véritable démocratie, c’est-à-dire celle du peuple, au profit du peuple dans le cadre d’un régime économique socialiste. Les revendications portées par Solidarnosc au mois d’août 1980 et encore plus lors de son congrès à l’automne 1981, portaient cette dynamique de révolution politique. Si dans un premier temps les revendications portaient seulement sur la hausse des prix, la résistance de l’adversaire a nourri la dialectique de la révolution et a fait émerger des revendications de plus en plus démocratiques et radicales. En ce sens le Congrès de Solidarnosc, à l’automne 1981, soit plus d’un an après les accords de Gdansk, pose des revendications éminemment politiques, jusqu’à poser la question du pouvoir.

Pour moi, et c’était le sujet de ma thèse, la révolution politique était en marche et nous assistions à la chute du régime mis en place par Staline. Il s’agissait d’une libération, de l’émancipation du mouvement ouvrier qui reprenait ainsi son cours historique vers l’abolition du capitalisme et de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Un congrès syndical ou une Constituante ?

Le premier Congrès de Solidarnosc est un exemple de démocratie. Les délégués (701 à la 1ère session et 896 à la 2ème) ont été élus et mandatés dans leurs entreprises (43 % viennent d’entreprises industrielles, 7 % de la santé, 6 % de l’éducation, 5 % du bâtiment, 4 % des transports, …) et ensuite par région. Chaque élu représentait environ 10 000 travailleurs. 48 % des délégués avaient participé aux grèves d’avant Solidarnosc, 10 % ont été à la tête de MKS, 12 % membres de comités de grève, 9 % étaient membres du POUP et 7 % en ont été membres, 47 % étaient d’origine ouvrière, 50 % avaient moins de 35 ans. Quel Congrès ! Un Congrès qui se déroule pendant des grèves où à nouveau des directeurs corrompus sont sortis sur une brouette.

Un Congrès qui critique violemment la direction sortante pour avoir outrepassé ses droits et pris des décisions contraires à son mandat, et qui ne réélit Walesa à sa tête que par 55 % des voix. Un Congrès qui menace d’une grève générale contre la forte hausse du prix des cigarettes du 4 octobre 1981. Un Congrès qui en appelle aux travailleurs des autres pays de l’Est à constituer eux-aussi leurs propres syndicats libres. Un Congrès qui initie 37 thèses. Un Congrès syndical qui avait des caractéristiques d’une Constituante et qui proclame la revendication d’une République auto gestionnaire, dotée d’une représentation des travailleurs considérés comme les véritables propriétaires des moyens de production. On y trouve en effet l’exigence de la création de « comités autogestionnaires de travailleurs » et d’un statut d’ « entreprise sociale » dirigée par un conseil des travailleurs.

Parmi les revendications, on trouvait aussi la 16ème thèse quelque peu passée inaperçue à l’époque : la protection de l’environnement. Cette prise de conscience de l’importance des questions écologiques s’exprimait dans la volonté de reconnaître « la priorité des objectifs sociaux sur la production ». Le Congrès a attiré l’attention sur le pillage et la dévastation du milieu naturel sur le plan économique, demandé « la création d’un fonds destiné à la défense de l’environnement », de la représentation dans tous les organismes de « toutes les associations luttant pour la défense de la nature » et a incité « les militants à adhérer aux comités de défense de l’environnement ».

Aujourd’hui, que reste-t-il de nos espoirs ?

40 ans plus tard, force est de constater que les espoirs exprimés lors du congrès n’ont pas abouti. Le vent d’optimisme et de confiance qui a soufflé d’août 1980, avec la naissance de Solidarnosc, jusqu’en 1989 avec la chute du mur de Berlin s’est retrouvé douché. Alors que le chemin vers l’égalité sociale et une démocratie conséquente s’ouvrait, ce n’est pas la direction qui a été prise. Non seulement « les conquêtes d’octobre » telles que l’abolition de la propriété privée des grandes entreprises ou la mise en place d’une protection sociale et d’une éducation gratuites n’ont pas été complétées par une révolution démocratique mais elles ont été délibérément détruites.

40 ans plus tard, le balancier s’est nettement inversé et la dernière élection présidentielle vient de nous le montrer. Au nom du libéralisme économique, l’exploitation du travail a été renforcée, un nationalisme autoritaire et réactionnaire s’est installé au sommet de l’État et les forces progressistes ont quasiment disparu. Bien sûr se lamenter ne sert à rien, il faut donc une fois de plus essayer de comprendre. Je vois pour ma part quatre grands éléments d’explication à cette catastrophe.

Il y a sans doute dès le départ l’analyse de la situation géopolitique partagée par beaucoup des dirigeants et conseillés du syndicat : ils considéraient que l’URSS ne permettrait jamais des changements politiques majeurs en Pologne. Il fallait donc selon eux que le mouvement de mobilisation ne débouche pas sur une prise de pouvoir. Le Congrès de l’automne 1981 réaffirmera d’ailleurs le refus de voir des militants du syndicat créer des partis politiques. C’est la théorie de la « révolution auto-limitée » prônée par l’essentiel des dirigeants mais aussi des opposants célèbres et reconnus pour leurs luttes. Bronislaw Geremek, qui est devenu en 1989 Ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Solidarnosc, réaffirmait encore cette analyse en août 1981 lors d’un débat au sein du KOR, le comité de défense des ouvriers : « on élabore, en ce moment, un nouveau modèle de coexistence entre le pouvoir et la société ». Même le grand dirigeant Andrzej Gwiazda, alors dans la clandestinité et très critique vis-à-vis de Lech Walesa, m’a affirmé en 1987 qu’ils ne pouvaient pas prendre le pouvoir. Cette affirmation a été recueillie lors d’une rencontre elle aussi mémorable du fait des moments épiques de rupture de filature, dignes des films d’espionnage.

Cette conception « autolimitée » a amené les dirigeants à détourner constamment le mouvement révolutionnaire de son objectif « naturel » qu’est la prise du pouvoir. Ainsi, très rapidement, pour ainsi dire immédiatement lors de la naissance de Solidarnosc, sa direction s’est opposée à sa base. Elle a pu le faire car son combat passé lui donnait la légitimité nécessaire pour être entendue. Le projet politique qui en a découlé, était de faire de Solidarité un contre-pouvoir avec lequel le pouvoir en place serait obligé de négocier. Le rapport de force en 1980 le rendait possible tant que la mobilisation était puissante. Mais celle-ci ne pouvait être éternelle et la lassitude a affaibli le lien entre la base du syndicat et ses dirigeants. La stratégie de l’autolimitation ne pouvait durer et était donc vouée à l’échec.

Deuxième élément, le coup d’état du 13 décembre 1981, réalisé par le général Jaruzelski a mis fin à Solidarnosc en tant qu’organisation de masse. Le syndicat a malgré tout poursuivi ses activités dans la clandestinité. C’est d’ailleurs dans ces conditions particulières que j’ai eu l’extraordinaire chance de rencontrer là-bas de nombreux militants aussi remarquables et courageux les uns que les autres. Une presse indépendante, nombreuse, variée et particulièrement bien organisée, a continué à exister. Certains titres ont encore atteints des tirages de plusieurs milliers d’exemplaires. C’était notamment le cas de Tygodnik Mazowsze dont un des animateurs était mon ami Piotr qui a organisé pour moi toutes ces rencontres avec les mouvements clandestins. Solidarnosc a survécu clandestinement, mais les grèves ont été brisées durement, la vie quotidienne a été rendue encore plus difficile et le sentiment de défaite a été profond. Solidarnosc, coupé de sa base, n’a plus jamais été le mouvement de masse qu’il avait été et n’a plus jamais retrouvé la dynamique politique et sociale que les ouvriers ont connue pendant un an et demi.

Un troisième élément de compréhension réside dans « la victoire » de l’opposition polonaise elle-même. Suite à l’effondrement du mur de Berlin, les régimes communistes tombent les uns après les autres. Ironie de l’histoire c’est en Pologne où l’opposition aux régimes « communistes », avec Solidarnosc, a été la plus forte, que la transition se fait de la manière la plus douce et progressive. Les négociations de « la table ronde » aboutissent finalement à l’organisation d’élections législatives gagnées largement par les candidats présentés par le syndicat. En 1989 l’arrivée au pouvoir de l’équipe Mazowiecki apparaît comme celle du gouvernement de Solidarnosc.

Or c’est précisément ce gouvernement qui a mis en place le « plan Balcerowicz », plan qui a organisé de la manière la plus brutale qui soit le passage de l’économie centralisée, planifiée et bureaucratique à une économie capitaliste. La brutalité était justifiée par un adage polonais selon lequel « on ne saute pas un fossé en deux fois ». La transition ne pouvait qu’être brutale et la plupart des dirigeants de Solidarité l’assumaient. L’économie capitaliste était présentée comme une économie de marché et de concurrence qui allait conduire à la consommation de masse à laquelle nombre de Polonais aspiraient. En réalité il s’est agi de vendre les entreprises d’État à des grands groupes internationaux et ainsi de faire entrer de force l’économie polonaise et ses salariés dans la concentration oligopolistique du capitalisme internationalisé. C’est donc le gouvernement de Solidarnosc qui a mis en place les réformes extrêmement coûteuses socialement, entre autres en termes de chômage. Le Solidarnosc du congrès de 1981 avait bel et bien disparu.

Ainsi dans le premier temps de la mobilisation des ouvriers polonais, le projet politique élaboré par la dynamique du mouvement social était clairement « progressiste » et s’inscrivait dans l’histoire du mouvement ouvrier, en partageant la plupart de ses références. Mais le coup d’état de Jaruzelski en décembre 1981 en décapitant Solidarnosc, en réprimant durement les cadres ouvriers et en plongeant le pays dans le désespoir a rompu ces liens. C’est donc les représentants d’un syndicat d’une toute autre nature qui arrivent au pouvoir en 1989. « Les pouvoirs des Conseils ouvriers ont commencé à être considérés comme un obstacle à la stratégie de réformes. Les politiques radicalement monétaristes et le laissez-faire ont surtout frappé les secteurs qui constituaient la base fondamentale de Solidarnosc » (interview de Karol Modzelewski en septembre 1992, in New Politics, n°14).

Solidarnosc a refait le chemin des organisations du mouvement ouvrier, de leur naissance à leur dégénérescence, mais de manière accélérée

La rupture engendrée par le coup d’Etat de Jaruzelski a ouvert la voie à un tout autre projet de société que la plupart des leaders de Solidarnosc, une fois sortis de prison et conduits au pouvoir suite aux élections de 1989, ont fait leur. Ce fut le cas de Jacek Kuron qui se mit à parcourir le pays pour convaincre les ouvriers de cesser leurs grèves et qui expliquait partout que « maintenant en Pologne il s’agit de construire le capitalisme »… La rupture avec la nature progressiste du mouvement de 1980 était consommée. Le syndicat a joué le rôle de « parapluie » du gouvernement « pour protéger les réformes contre le mouvement des travailleurs » comme le dit Modzelewski dans l’interview sus-citée. On a même vu des militants de Solidarnosc sortis à leur tour d’usines sur une brouette pour s’y être opposés à une grève.

Les forces conservatrices, autoritaires, réactionnaires, anti sémites pour certaines, n’avaient plus qu’à se baisser pour ramasser le pouvoir. Or ces forces étaient présentes depuis le début au sein de l’opposition polonaise, y compris parmi les membres du KOR créé après la répression de 1976. Ayant très peu d’influence en 1980, elles se sont affirmées petit à petit jusqu’à devenir dominantes.

Il y a enfin un quatrième élément de compréhension qui réside dans un aspect que nous avions négligé voire incompris à l’époque. Les ravages de la bureaucratie stalinienne étaient profonds dans la conscience des populations. Là-bas comme ici, les mots qui étaient pour nous positifs et chargés d’émancipation comme « classe ouvrière », « socialisme », « communisme » étaient assimilés au parasitisme de la bureaucratie. Kuron et Modzelewski l’avaient d’ailleurs pressenti dans leur lettre de 1964 : « le système bureaucratique éveille à juste titre les protestations et la haine des masses : il s’identifie avec le socialisme et étouffe sans scrupule toute opposition de gauche – créant ainsi à l’idéologie de droite des conditions favorables pour pénétrer les masses ».

Je me souviens de cet ex-Ministre de l’Education Nationale que j’avais rencontré et qui m’avait expliqué que quand on lui avait proposé le poste, il avait eu à remplir la condition d’adhérer au POUP. Il ne se sentait pas communiste mais avait accepté et trouvait que pouvoir accéder aux magasins spéciaux, réservés à la bureaucratie, était finalement bien agréable et facilitait grandement la vie. En pleine pénurie générale, il trouvait de tout et surtout « il n’avait plus à faire la queue » ! Les mots ont été vidés de leur sens, voire transformés en leur contraire par les pratiques de la nomenklatura.

Bien entendu, le poids de l’église catholique du point de vue politique et culturel dans la conscience des Polonais ne pouvait qu’amplifier le mouvement de rejet de toute pensée « progressiste ». Au-delà du rôle des mots utilisés pour désigner la réalité ou pour décrire un projet politique, il y a aussi une défaite culturelle face au soft power américano-européen. La séduction exercée par le modèle de société de consommation occidental mais aussi par les élites culturelles a joué un rôle important. Ainsi par exemple durant les années 80, pour rencontrer des animateurs de l’opposition qui étaient dans la clandestinité, j’ai dû montrer patte blanche et rendre service.

Il s’est agi pour moi de passer clandestinement des livres à la frontière, ceux d’auteurs polonais interdits par la censure mais aussi de traductions d’auteurs étrangers. Quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai eu à emmener en 1987 une traduction d’un ouvrage de Guy Sorman, considéré à l’époque comme un des fondateurs du néo libéralisme en France. Je m’en étais ouvert à certains de mes interlocuteurs qui m’avaient répondu alors « mais Alain, il n’y a plus de classe ouvrière en Pologne »… Dans le pays où en quelques mois, le premier syndicat libre d’Europe de l’Est a vu l’adhésion massive de la quasi-totalité des travailleurs de ce pays, on voit à cette anecdote que les ravages de l’idéologie libérale étaient profonds.

Ainsi, comme le disait Zbigniew Kowalewski, porte-parole en 1981 du courant revendiquant le contrôle ouvrier sur la production et particulièrement implanté dans la région de Lodz et de Lublin, Solidarnosc a refait le chemin des organisations du mouvement ouvrier, de leur naissance à leur dégénérescence, mais de manière accélérée. Le manque de transparence et de démocratie interne, des dirigeants persuadés de faire le bien du peuple malgré lui, voire contre lui, l’incapacité de la stratégie d’autolimitation à s’ériger en contre-pouvoir permanent sur le long terme exigeant une mobilisation permanente impossible du fait de la répression, des provocations du pouvoir, de l’usure et de la fatigue sociale qu’engendre cette mobilisation, le refus ou l’impossibilité de prendre le pouvoir…

Mais tout ceci ne doit pas nous faire oublier l’extraordinaire mouvement qui s’est organisé à cette époque en Pologne pour avoir le droit à une vie digne dans la démocratie, l’égalité et la justice sociale. Les leçons que l’on peut en tirer sont toujours valables pour aujourd’hui : on ne peut transiger pour aucun motif si important qu’il soit avec les exigences de démocratie interne, de transparence, de contrôle et de révocabilité des élus et des dirigeants. La dégénérescence des organisations n’est pas inscrite dans le marbre. Elle n’est pas une fatalité mais une menace permanente dont il faut se prémunir à tout instant.

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