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Graffiti en marge d'une manifestation des gilets jaunes. © Tumblr LA RUE OU RIEN
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Les nombreuses manifestations qu’a initié le mouvement des gilets jaunes ont vu fleurir un certain nombre d’inscriptions murales. Tout mouvement social s’appuie sur l’usage d’un répertoire d’actions militantes qui vise à le rendre visible. Le graffiti en est un registre intéressant puisque tel une véritable forme de poésie urbaine, il permet la réappropriation de l’espace public. L’analyse du recours au graffiti éclaire sur ceux des gilets jaunes et met en lumière l’intérêt de cet outil de la lutte idéologique.


 

La dynamique des gilets jaunes s’appuie sur une forte symbolique dès ses prémices. Cela s’illustre d’abord par le nom du mouvement, puisque le gilet jaune devient l’emblème de la contestation. La couleur jaune atypique le rend visible, et choisir de porter la veste de signalisation fluorescente signifie alors le ralliement au mouvement. La dimension symbolique gagne progressivement les murs des villes dès les premières manifestations, où ceux-ci sont investis par des graffitis. Les manifestants rivalisent d’originalité pour inscrire la trace du mouvement.

À la source de l’inspiration

Les nombreuses références mobilisées apportent un éclairage sur les filiations des contestataires. La référence historique la plus récurrente est celle de la Révolution française. Date clef dans l’Histoire de France, elle est l’une des rares révoltes du peuple français vraiment connue. À la différence du mouvement contemporain, elle fut initiée par la bourgeoisie. Peu à peu, les classes populaires furent cependant intégrées politiquement dans la lutte. La Révolution française est un véritable marqueur dans l’Histoire de France. Les révolutionnaires de 1789, à l’image des gilets jaunes, luttaient pour une politique de l’égalité, mais aussi contre la personnalisation du pouvoir. Les graffitis « En marche sur la tête des rois  », ou encore « Sortez les guillotines  » témoignent de l’analogie faite entre Emmanuel Macron et Louis XVI. Au-delà des comparatismes historiques, c’est avant tout l’idée même de révolution, et l’idéal d’une rupture politique radicale qui explique le recours à cette référence.

Les graffitis des gilets jaunes sont également pour beaucoup des références à l’actualité du mouvement. Ainsi, de nombreuses inscriptions mettent en avant l’ignominie de la répression policière qui s’abat sur le mouvement. Cela s’illustre sur les murs des villes par des phrases percutantes : « Nous sommes borgnes vous êtes aveugles » ; par d’ingénieux jeux de mots : « condés sang dents  » ; ou encore par une critique plus large de la doxa économique du pouvoir : « ton ruissellement c’est notre sang qui coule  ». La thématique de la violence de la répression est omniprésente, et à raison : plus de 2 000 blessés, 210 blessures à la tête, et 22 éborgnés ont été recensés depuis le début du mouvement. Inscrire sur les murs de la ville l’ampleur de la répression, c’est la rendre visible aux yeux des passants. Le mouvement des gilets jaunes écrit aussi ses propres références. « On déclarera nos manifs quand ils déclareront leurs revenus », ou « Un peuple qui vit ne rond-point  » sont des graffitis qui expriment les revendications du mouvement, et se réfèrent à l’organisation de celui-ci.

L’inscription murale peut être aussi mobilisée à des fins plus poétiques, en s’inspirant de la pop-culture et de la littérature. Ainsi cela s’illustre par exemple par les graffitis ; « Gilets jaunes is coming  » en référence à la série télévisée Game of Thrones, , ou encore « Lisez la guerre des pauvres » en référence au livre d’Éric Vuillard. Ces citations interpellent et jouent avec l’imaginaire du passant. Les graffitis interrogent celui qui n’a d’autre choix que de lire ce qui accroche son regard. La poésie urbaine, à la portée de tous, peut donc renforcer la sympathie du mouvement par la proximité qu’elle instaure.

Le graffiti, un moyen politique

Longtemps mis au ban de la légitimité, l’inscription murale s’ancre cependant dans une longue tradition d’activisme politique. Le graffiti permet notamment la diffusion de slogans. Bien qu’éphémère, il accroche le regard du passant. Le graffiti comporte également une dimension d’illégalité qui lui confère un caractère légitime pour le militant qui souhaite s’exprimer contre le pouvoir en place.

L’utilisation du graffiti comme outil de lutte politique est initiée par le mouvement anarchiste. Cependant, de nombreuses formations politiques s’en sont progressivement saisi. Ainsi l’illustre Solidarnosc, le syndicat polonais qui a joué un rôle clef dans la chute de la République populaire de Pologne en 1989. Pour l’organisation, l’inscription murale faisait partie intégrante de la stratégie de diffusion des revendications sociales. Philippe Artières et Pawet Rodak¹ ont travaillé sur l’usage du graffiti par les militants de Solidarnosc, et l’analysent comme une « reconquête progressive de l’espace public  » via une « lutte par l’écriture  ». Dans une Pologne où la propagande était omniprésente, les murs apparaissaient comme un médium visible de diffusion pour mener la lutte idéologique.

L’utilisation de l’inscription murale pour mener le combat est également édifiante au Chili. Dès les années 1960 se mettent en place des « brigades murales  » affiliées aux différents partis politiques chiliens, et dont le but est de rendre ceux-ci visibles sur les murs des villes. Interdites durant la dictature chilienne, les brigades refleurissent en 1989. Elles deviennent alors davantage apartisanes, mais les messages muraux restent éminemment politiques. Ces exemples internationaux mettent en évidence l’importance de l’arme de l’écriture dans l’espace public, et comme constitutive de l’histoire sociale.

Écrire la contestation

Le mur apparaît comme un support qui ne nécessite pas de relais entre l’auteur du message et son destinataire. L’auteur du message ne recourt donc pas aux lieux de diffusion d’idées politiques communément admis, à savoir par exemple les sommets de l’État ou les médias. Il diffuse dès lors son message en contournant les artères de diffusion qui l’excluent de fait. Suivant cette idée, Xavier Crettiez et Pierre Piazza² mettent en évidence que l’inscription murale exprime une politisation. Dans un ouvrage commun, les deux chercheurs écrivent :

« Le graffiti sert cette exigence de visibilité mais permet aussi de marquer les territoires contestés au pouvoir, de subvertir les marques de l’hégémonie du trait de la moquerie ou de l’humour et plus encore d’afficher aux yeux de tous son courage et sa résistance à l’oppression ».

Si le graffiti peut apparaître de prime abord comme un acte de vandalisme, il est en réalité un véritable outil de contestation politique. Le caractère éphémère de l’inscription entre en résonance avec l’exigence de temporalité du moment de révolte. Le recours de plus en plus fréquent à la photographie permet aujourd’hui d’en garder trace et de figer l’expression publique. Le compte Tumblr La rue ou rien recense ainsi les messages à caractère politique qu’on l’on peut voir dans l’espace public.

L’inscription murale est une réappropriation de la rue, essentielle dans un moment de révolte sociale. La pluralité des graffitis nés du mouvement des gilets jaunes reflète l’hétérogénéité de celui-ci. Le graffiti « Fin du moi, début du nous  » observé à Paris lors de l’acte 9 met parfaitement en lumière l’intérêt fédérateur de cette pratique protestataire.

 

¹ Philippe Artières, Pawet Rodak, « ÉCRITURE ET SOULÈVEMENT. Résistances graphiques pendant l’état de guerre en Pologne », in Genèses, 2008/1 n° 70, Belin.

² Xavier Crettiez, Pierre Piazza, « Iconographies rebelles. Sociologie des formes graphiques de contestation », in Cultures & conflits, 2013/n°91-92, L’Harmattan.

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