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Jair Bolsonaro / Wikimédia Commons / Antonio Cruz/Agência Brasil
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Comment est-ce possible ? Quelles erreurs a-t-on pu commettre ? Les admirateurs du Brésil de Lula demeurent perplexes face à la riposte ultraconservatrice menée par Jair Bolsonaro. La victoire de celui-ci met fin à l’un des projets politiques les plus influents du XXIème siècle en Amérique latine. Retour sur les causes du phénomène Bolsonaro et les perspectives qui restent à ses opposants. 


Vers une crise intégrale

Le Brésil, plus grand pays tropical au monde, grenier de la planète et foyer de plus de 200 millions de personnes, a connu un basculement politique avec l’élection en 2003 de Luis Inácio Lula da Silva, chef de file du Parti des Travailleurs (PT). Pays leader de la gauche latino-américaine, il fit figure de modèle alternatif au néolibéralisme et à l’alignement sur les Etats-Unis qui avaient prévalu depuis les années 1990 – quoique de manière bien plus modérée que le Venezuela de Hugo Chavez et les pays membres de l’ALBA. Le boom pétrolier des années 2000 permit une relance de la consommation, la création d’une nouvelle classe moyenne et le développement des services publics. Cette dynamique fut accompagnée d’une politique redistributive, qui permit une réduction non négligeable de la pauvreté et des inégalités ; le coefficient de Gini, qui mesure l’écart de revenus entre les 10% les plus riches et les 10% plus pauvres d’une population, a perdu sept points sur cent en douze ans.

Le Parti des Travailleurs s’est retrouvé confronté à la même difficulté que les partis au pouvoir en Argentine, en Équateur, au Venezuela et en Bolivie : celle du changement de porte-drapeau. La passation de pouvoir entre Lula et Dilma Rousseff ne s’est pas faite sans heurts. Les manifestations de 2013 ont rendu compte d’un mécontentement croissant envers Dilma Rousseff, perçue comme une figure bureaucratique, fragilisée par son alliance avec Michel Temer. Sa réputation n’a fait que décliner jusqu’à sa mise en accusation judiciaire (impeachment) en 2015, du fait notamment des violences policières engagées lors de la Coupe du Monde de 2014, et de la forte récession provoquée par la chute des prix du pétrole. 

Paralysie du projet « progressiste »

Les scandales de corruption Petrobras, Odebrecht et l’opération Lava Jato ont déchiré l’opinion brésilienne. L’impeachment orchestré par un Vice-Président et des parlementaires corrompus finissent de briser la suprématie du PT, entraînant ainsi la décomposition de tout le système politique. Avec ce nouvel Etat acéphale, la corruption et l’insécurité deviennent des enjeux structurants pour l’opinion brésilienne. Ainsi, les nouvelles classes moyennes souhaitent sanctionner la corruption de la classe politique, tandis que leur émancipation économique a entraîné une désensibilisation face à la pauvreté, et une exigence croissante de sécurité. Un tel basculement s’explique également par l’accroissement exponentiel de la violence que l’on observe depuis le début de ce vide politique ; en 2017, le Brésil a battu son record d’homicides avec 63 880 morts, soit une moyenne de 175 décès par jour.

« La grande fragilité du PT dans ce moment populiste, c’est précisément qu’il joue sur son propre terrain. Même s’il prétend rallier l’opinion publique contre une élite mafieuse qui profite de l’appareil judiciaire, il continue à faire partie de l’establishment politique. De cette manière, Bolsonaro est, pour beaucoup de brésiliens, le seul outsider ayant un discours vertical convaincant et radical. »

La situation que vit le Brésil est celle d’une crise intégrale, qui porte les germes d’un profond moment populiste ; le Parti des Travailleurs l’a exploité en tentant de présenter Lula comme candidat à l’élection présidentielle, bien qu’il soit en prison. Son incarcération douteuse, sous le cri de « Lula Livre » (Lula libre), en a fait une figure de martyr et il s’est érigé en solution définitive face à la cacophonie politique du pays. Cependant, l’interdiction de sa candidature à l’élection fut un vrai coup dur pour la stratégie de défense du parti. À quelques semaines de l’élection, Fernando Haddad est alors devenu candidat du PT, avec un slogan de campagne explicite : « Haddad, c’est Lula. » De fait, il est un des rares politiciens de l’histoire à incarner de manière aussi frappante la figure de son prédécesseur. Comme dans le cas de Dilma Rousseff, le changement de leader politique du Parti des Travailleurs ne s’est cependant pas fait sans heurts.

La grande fragilité du PT dans ce moment populiste, c’est précisément qu’il se trouve sur le terrain qu’il prend pour cible. Même s’il prétend rallier l’opinion publique contre une élite mafieuse qui profite de l’appareil judiciaire, il continue à faire partie de l’establishment politique. De cette manière, Bolsonaro apparaît, aux yeux d’une partie importante des Brésiliens, comme le seul outsider ayant un discours vertical convaincant et radical.

Ordre et retour du patriarcat

Ordre. C’est le premier mot de la devise qui figure sur le drapeau brésilien depuis l’indépendance du pays, Ordem e Progresso (« ordre et progrès »). Depuis, l’ordre a été le maître mot d’une longue et obscure partie de son histoire. Sa mise en place a pu passer par le fusil et par la violence étatique. Bolsonaro lui-même n’hésite pas à déclarer que pour changer les choses, il faudrait  »fusiller 30 000 personnes ». Traditionnellement, c’est de la part des élites que vient cette demande d’ordre. La spécificité de ce cas, c’est que c’est le peuple lui-même qui souhaite son retour.

« Le vote de Bolsonaro n’est pas un vote des classes populaires comme c’est le cas de l’extrême droite occidentale mais celui des hauts revenus et des hautes qualifications scolaires »

Le discours de Bolsonaro incarne avant tout le modèle de la famille patriarcale importée par la colonisation portugaise. Celle-ci s’articule autour d’un pater familias autoritaire auquel les autres membres subalternes doivent un respect absolu. Dans un tel système, la femme se situe sur un plan très inférieur à l’homme : c’est avant tout son caractère indulgent, et surtout sa capacité à procréer qui lui confèrent une place. Le pater familias attend d’elle une responsabilité absolue quant aux soins des enfants, en échange de la protection qu’il lui offre. C’est ainsi que Bolsonaro justifie l’inégalité salariale par le coût du congé maternité. La femme, objectivée dans son discours, est reléguée à la place de simple auxiliaire dans le milieu politique. 

Le deuxième échelon de discrimination impliqué par ce modèle de la Casa Grande (la grande propriété coloniale) concerne la communauté des afro-descendants. Au Brésil, comme aux Etats-Unis, les clivages économiques et ethniques sont souvent confondus. Les politiques d’élimination violente du crime dans les favelas dont Bolsonaro fait l’apologieallant parfois jusqu’à la stérilisation, se révèle structurellement brutale à l’égard des afro-descendants. Bolsonaro contribue à l’accentuation de ces tensions ethniques par ses fréquentes sorties racistes, déclarant, entre autres, que  »les Noirs ne servent même plus à procréer ».

Cette volonté de retour à l’ordre est surtout celle des classes moyennes et aisées. En effet, le vote de Bolsonaro n’est pas le vote des classes populaires – comme c’est le cas de l’extrême droite occidentale – mais celui des classes supérieures, des hauts revenus et des hautes qualifications scolaires.

La grande contradiction

Cette séquence politique pose une énigme : comment les catégories sociales prises pour cible par Bolsonaro peuvent-elles appuyer son projet ? La principale ligne de démarcation politique du candidat s’articule autour de l’ordre et l’honnêteté, ou pour le combiner en un seul projet, la « lutte contre le crime ». Le « criminel » est le jeune trafiquant de la favela aussi bien que le politicien corrompu. Tous les deux méritent un châtiment sévère pour avoir trahi le peuple brésilien. Le politicien du PT représente, pour Bolsonaro, la corruption et le communisme. Les réminiscences de la doctrine dictatoriale se mélangent ici avec des allusions constantes au Venezuela pour discréditer toute initiative progressiste. Par ailleurs, Bolsonaro se sert de l’escalade de violence dans les bidonvilles et utilise le désespoir de ses habitants, pour leur proposer des solutions miracles face au trafic de drogue, telles que la réhabilitation de la torture et la légalisation du port d’armes.

Jusqu’ici, chaque ligne discursive de Bolsonaro trouve une réponse ou une tentative de justification de la part du PT, qui argue que les problèmes d’insécurité peuvent se résoudre du fait de l’amélioration des conditions matérielles des plus défavorisés. La lutte contre la corruption demeure l’un des points faibles du PT, mais Haddad parvient à l’articuler à son discours en prenant pour cible le système judiciaire, accusé d’avoir emprisonné arbitrairement Lula. En revanche Bolsonaro a largement devancé le PT dans sa mobilisation récurrente de la religion dans ses discours. Avec son slogan  »Brésil au dessus de tout, Dieu au dessus de tous », le discours de Bolsonaro porte dans un pays où 86% de la population s’identifie comme chrétienne. Tout en appartenant à la minorité évangéliste, il monopolise le religieux dans le discours politique, articulant son discours d’ordre à des références religieuses. Face à cette surenchère, Haddad fut contraint de faire de vagues allusions religieuses vers la fin de sa campagne.

La signification de l’élection de Bolsonaro à la tête du Brésil dépasse très largement la défaite du Parti des Travailleurs ; l’enjeu est désormais pour les Brésiliens la préservation de leurs libertés démocratiques. C’est la première fois qu’un candidat ouvertement favorable à la dictature militaire brésilienne (1964-1985) parvient au pouvoir. La campagne ne dure que depuis quelques mois, et un discours de haine s’installe déjà dans la société brésilienne ; elle a déjà fait des victimes – des homosexuels assassinés, des Noirs et des militants de gauche agressés… Elle a désormais un pied dans les institutions, et constitue désormais le vrai centre de gravitation de la bataille culturelle brésilienne.

Les mouvements féministes et LGBT ont lancé cet été la devise: #PasLui. Elle s’est convertie progressivement en slogan séparant les démocrates des autoritaires. Un nouveau mouvement politique est ainsi né, défini par son opposition à Jair Bolsonaro. Haddad n’est pas l’épée, mais le bouclier d’une cause qui s’étend bien au-delà du Parti des Travailleurs. Le PT aura ainsi l’opportunité de se repenser ; c’est pour lui le moment d’un renouvellement intégral. La dernière transition du pays s’est faite sous les mains d’un libéralisme qui ne représentait pas son peuple. A cette occasion, le côté progressiste doit assurer sa place en première ligne du combat idéologique. En un mot, il est impératif pour lui de montrer que la devise nationale brésilienne n’est pas une contradiction. L’ordre passe certainement par un système libre de corruption. Néanmoins, il se consolide avec un projet de futur, populaire et démocratique.


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