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Usine abandonnée. © Dimitris Vetsikas
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Pénurie de masques, manque de gels hydroalcooliques, production insuffisante de respirateurs… la crise sanitaire que nous traversons est aussi une crise industrielle. Elle nous rappelle à quel point notre industrie a été abandonnée et avec elle notre capacité à produire des biens. Elle nous montre aussi l’importance absolue de renouer avec une politique industrielle à court terme pour répondre à la crise sanitaire et à long terme pour mener la transition écologique.


L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en mai 2017, marque une nouveauté dans la composition du gouvernement : pour la première fois depuis au moins la Troisième République nous n’avons aucun ministre ou secrétaire d’État chargé de l’Industrie. Cette absence en dit long sur la vision du macronisme pour le monde industriel. Ce mépris de la start-up nation pour l’usine a conduit à tourner le dos à notre industrie, abandonnée au profit du tertiaires des métropoles, de ses jeunes cadres dynamiques et ses classes dites « créatives ».

Il est vrai que cet abandon a pu satisfaire une petite frange d’écologistes à tendance néo-luddite, mais aussi quelques autres écolos imprégnés d’un imaginaire hostile à une industrie grossièrement amalgamée à ses cheminées crachantes et étouffantes. Couvrez ces hauts-fourneaux que je ne saurais voir et laissons chanter les oiseaux, en somme.

Ainsi, à Florange, en 2018, les hauts-fourneaux se sont tus. Un exemple parmi tant d’autres de la désindustrialisation qu’a connu notre pays. Le panorama est glaçant. Entre 1980 et 2018, selon l’INSEE, l’industrie a perdu 2,2 millions d’emplois dont 441.000 rien qu’entre 2008 et 2018.[1] La Banque mondiale estime que sur cette même période (1980 – 2018), la contribution de l’industrie à la valeur ajoutée est passée d’environ 28 % à 17 % du PIB.[2]

En réalité, ce phénomène de désindustrialisation n’est pas une exception française, mais concerne l’essentiel des pays occidentaux – si ce n’est le monde entier.[3] Ses causes sont multiples et pour beaucoup connues. On peut ainsi citer parmi les plus importantes : une externalisation d’une partie des activités des entreprises industrielles vers le secteur tertiaire, une modification de la demande accompagnant les gains de productivités réalisés dans l’industrie et enfin l’accroissement de la concurrence internationale avec la multiplication des accords de libre-échange[4].

Avec l’industrie, c’est une partie de la France que l’on a abandonnée. Chaque fermeture d’usine accompagnée de son cynique « plan de sauvegarde de l’emploi » est un drame social. La désindustrialisation a renforcé la fracture territoriale qui s’est transformée en fracture politique. Les territoires anciennement industrialisés – et notamment le Nord et le Grand-Est – ont vu la pauvreté et le chômage augmenter tandis qu’à la fermeture des usines répondait un retrait de l’État et des services publics. Néanmoins, au-delà de ce terrible mais classique constat, la crise actuelle nous rappelle que la désindustrialisation de notre pays présente d’autres dangers.

Une « France sans usines » à la merci de la mondialisation

L’incapacité de la France à protéger sa population est venu nous rappeler à quel point notre appareil industriel est affaibli dans la production de biens – notamment de santé. La pénurie de masque en est un exemple largement commenté.  La France souhaite ainsi atteindre une production quotidienne de 2,6 millions de masques[5] là où le Maroc en sort de ses usines déjà 7 millions.[6] Cette faible production de masques – insuffisante pour répondre aux besoins nationaux – est une conséquence de la destruction de notre industrie textile qui a perdu entre 1996 et 2015 près de deux tiers de ses effectifs[7]. La pénurie de masques aurait aussi pu être amoindrie si l’État avait soutenu les entreprises nationales qui en produisaient. Ainsi, l’usine bretonne Plaintel pouvait sortir jusqu’à 220 millions de masques par an de ses chaînes de production. Néanmoins, elle a fermé en 2018 suite au désengagement de l’État qui n’a pas renouvelé ses stocks et l’abandon de l’entreprise qui est tombée dans le giron du groupe américain Honeywell. Ce dernier a réduit les effectifs avant de finalement délocaliser la production en Tunisie[8]. Avec l’abandon de Plaintel, c’est tout un savoir-faire qui a été vendu et perdu. Pour nous fournir en masques, nous dépendons donc désormais des importations – notamment depuis la Chine – alors que le marché international est extrêmement tendu au point de faire émerger une « guerre des masques » jusque sur le tarmac des aéroports.

Entre 2018 et 2017, les signalements auprès de l’ANSM de médicaments en tension et en rupture de stocks ont été multipliés par douze. 

Cette difficulté dans la production de masques peut se généraliser à de nombreux biens médicaux. Avant même le coronavirus, les alertes quant aux risques de pénuries de médicaments en France se sont multipliées. En août dernier un collectif de médecins plaidait dans une tribune pour « relocaliser la production en Europe »[9]. Une mission d’information du Sénat en 2018 s’inquiétait déjà de la fragilité des chaînes d’approvisionnement des médicaments et vaccins et appelait à reconstruire notre industrie de la santé afin de garantir notre souveraineté sanitaire[10].  Entre 2008 et 2017, les signalements auprès de l’ANSM de médicaments en tension et en rupture de stocks ont ainsi été multipliés par douze. Or, les médicaments concernés sont d’intérêts vitaux. Il s’agit notamment d’anticancéreux, anti-infectieux et anesthésiants. L’Agence européenne du médicament estime que 80 % des fabricants de principes actifs consommés en Europe sont situés hors du continent. Ils n’étaient que 20 % il y a trente ans.  Le rapport du Sénat pointe notamment les stratégies des grands groupes pharmaceutiques qui choisissent de sous-traiter à l’étranger et particulièrement en Inde, Chine et Asie du Sud-Est. Cela conduit à un décrochage de l’industrie pharmaceutique française et européenne. M. François Caire-Maurisier, pharmacien en chef de la pharmacie centrale des Armées, a ainsi expliqué aux sénateurs que « nous ne devons pas rester dépendants de laboratoires étrangers car, en cas de tensions, nous serons servis en derniers. […] Il serait bon que l’État acquière un site de production chimique fine – l’équivalent de la pharmacie centrale des armées mais pour la production de substances actives ».

Une France sans usines est donc une France incapable de produire des médicaments et du matériel médical. La santé est en effet dépendante de l’industrie, comme le rappellent justement Jean-Pierre Escaffre, Jean-Luc Malétras et Jean-Michel Toulouse dans Des soins sans industrie ? Refonder le lien entre le système sanitaire et l’industrie française[11], ouvrage écrit juste avant la crise et dont celle-ci prouve aujourd’hui toute la pertinence. Selon les auteurs membres du Manifeste pour l’Industrie (MAI), l’actualité montre « l’urgence de maîtriser une politique industrielle nationale ». Or, à en juger par l’abandon de Luxfer – dernière usine française capable de produire des bouteilles d’oxygènes à usage médical – il apparaît aujourd’hui évident que la politique industrielle du gouvernement est insuffisante.

Au-delà de la question de la santé, la crise actuelle révèle la vulnérabilité d’une industrie globalisée. La mondialisation a procédé à une division internationale du travail. Avec le « grand déménagement » du monde, les chaînes d’approvisionnement et de production se sont étendues, le tout fonctionnant à flux tendu. Dès lors, une crise localisée devient rapidement mondiale et systémique. Ainsi, lorsque la Chine a mis à l’arrêt ses usines du Hubei, c’est l’ensemble de la chaîne de production mondiale qui s’est trouvée menacée de paralysie[12].

Face à cette vulnérabilité, les partisans « du monde d’avant » diront qu’il faut simplement travailler à sécuriser davantage les chaînes logistiques et constituer pour les biens stratégiques des stocks plus conséquents. Néanmoins, cela est insuffisant. Tant pour des raisons sociales, qu’écologiques et stratégiques, c’est d’une véritable politique de relocalisation et de réindustrialisation dont il doit être question pour le « monde d’après ». Cette dernière n’arrivera que si l’État décide de refaire de la politique industrielle un axe majeur d’intervention.

Pour une réindustrialisation verte et souveraine

L’absence d’un ministre de l’Industrie symbolise l’absence de volonté macroniste de mener une quelconque politique industrielle, préférant s’en remettre au laissez-faire du marché. Pourtant, reconstruire une souveraineté industrielle demande une organisation et une planification de la part de l’État. Il s’agit de renouer avec une certaine tradition française héritière du colbertisme et du Commissariat général du Plan.

Réindustrialiser la France est d’abord une nécessité écologique. Il faut cesser de délocaliser la pollution et nos émissions de gaz à effet de serre dans les pays pratiquant le dumping social, fiscal et environnemental. L’OFCE et l’ADEME estiment que 47,2 % de l’empreinte carbone de la France est ainsi issue d’« émissions importées »[13].  Relocaliser la production permettrait donc de relocaliser en partie le réel coût environnemental de notre consumérisme. En outre, produire en France pollue moins que produire en Chine puisque les standards environnementaux y sont plus exigeants, sans même compter la pollution engendrée par le transport de marchandises.

De plus, une industrie forte, encadrée et pilotée stratégiquement par l’État, est nécessaire pour être capable de mener la transition écologique. L’économiste Gaël Giraud explique ainsi au Figaro qu’« il est temps de relocaliser et de lancer une réindustrialisation verte de l’économie française. Cette crise doit devenir notre moment gaullien. »[14] Les opportunités pour réindustrialiser ne manquent pas : développement des éoliennes marines, création d’une filière hydrogène et d’une filière batterie, fabrication de pièces détachées pour réparer nos appareils…

Penser et encourager le renouveau de l’industrie ne signifie pas pour autant tomber dans un productivisme antiécologique. Pour cela, il faut que l’industrie soit un minium organisée et planifiée.

Une réindustrialisation verte nécessite aussi la présence de l’État afin de mener une politique d’aménagement du territoire réfléchie et équilibrée. Un interventionnisme industriel local est nécessaire afin de développer des écosystèmes industriels territoriaux performants. Il s’agit aussi de faire renaître le fret ferroviaire, fortement dépendant de l’activité industrielle, ainsi que le ferroutage.

Penser et encourager le renouveau de l’industrie ne signifie pas pour autant tomber dans un productivisme antiécologique. Pour cela il faut que l’industrie soit un minium organisée et planifiée.  En 1986, alors que le gouvernement envisageait de supprimer le Commissariat au Plan, l’économiste Pierre Massé a rappelé que « supprimer le Plan au nom d’un libéralisme impulsif serait priver le pouvoir d’une de ses armes contre la dictature de l’instant ». Aujourd’hui, lutter contre cette « dictature de l’instant » s’avère plus nécessaire que jamais afin de mener la transition écologique. La réindustrialisation n’aura donc de sens que si elle est encadrée par l’État, lui seul pouvant répondre aux enjeux de l’industrie de demain. La lutte contre l’obsolescence programmée en est un tout comme la nécessaire décroissance de certains secteurs tel que l’aéronautique. La sobriété doit aussi s’organiser et être pensée avec l’industrie. Ainsi, Cédric Durand et Razmid Keucheyan expliquaient clairement pour le Monde Diplomatique que « la sobriété ne peut être que collective, il faut donc instaurer des régulations qui l’encouragent. Il nous faut passer d’une vision productiviste de l’activité industrielle à une conception orientée vers l’allongement du cycle de vie des objets : l’entretien, la réparation et l’amélioration des objets au fil du temps doivent prendre le pas sur la logique du « tout jetable »[15].

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L’Hôtel de Vogüé situé dans le 7 arrondissement de Paris a accueilli dès 1946 le siège du Commissariat Général au Plan. L’État le met en vente en 2018. ©YM01

La réindustrialisation est aussi une nécessité sociale. La reconstruction écologique sera créatrice de nombreux emplois dans la construction, à travers l’isolation de centaines de milliers de bâtiments, dans l’agriculture avec la montée en force d’une agroécologie plus gourmande en travail mais aussi dans l’industrie.  Pour accompagner ces transitions, l’État devra là encore intervenir et être stratège en investissant massivement dans la formation professionnelle et la valorisation de ces métiers de demain. Il pourra financer des reconversions professionnelles voir même, comme le propose Gaël Giraud, s’improviser « État employeur en dernier ressort – par exemple, en créant des établissements publics industriels et commerciaux à but non lucratif »[16].

Ainsi, la réindustrialisation de notre pays est une nécessité tant pour des questions de souveraineté que de transition écologique et sociale, et ne pourra se faire qu’à l’aide d’un réel interventionnisme de l’État. Si la forte demande de réindustrialisation exprimée par les Français devrait conduire les personnalités politiques à multiplier les propositions en la matière prochainement, la prudence doit rester de mise. En effet, le risque est qu’elles soient dominées par la petite musique libérale de la « réduction du coût du travail » sans interroger celui du capital, des « réglementations trop nombreuses » et de la « nécessité de flexibiliser ».

 


[1] lane, Mathieu, et al. « II. Analyse macroéconomique », OFCE éd., L’économie française 2020. La Découverte, 2019, pp. 30-77.  Paragraphe 57 sur Cairn.

[2] « Industrie, valeur ajoutée ( % du PIB) – France » données de la Banque mondiale et de l’OCDE, https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NV.IND.TOTL.ZS?end=2018&locations=FR&start=1980

3 Gadrey, Jean, « La désindustrialisation est mondiale, mais une alter-industrie est nécessaire », 10 février 2020, blog Alternatives Economiques, https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2020/02/10/la-desindustrialisation-est-mondiale-mais-une-alter-industrie-est-necessaire

[4] Demmou Lilias, « La désindustrailisation en France », Direction Générale du Trésor, Juin 2010, page 6. https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/40bd46a0-80ec-45ca-a6eb-8188b4511e54/files/607b4417-04f7-4095-a295-4dfab49fc167

[5] Europe 1, « La France risque de manquer de masques pour le déconfinement » , 26 avril 2020, https://www.europe1.fr/societe/coronavirus-les-masques-seront-ils-la-pour-le-debut-du-deconfinement-3964469

[6] Kadiri, Ghalia, « Après des débuts difficiles, le Maroc se lance dans l’exportation de ses masques anticoronavirus », Le Monde, 01 mai 2020   https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/05/01/apres-des-debuts-difficiles-le-maroc-se-lance-dans-l-exportation-de-ses-masques-anticoronavirus_6038372_3212.html

[7] L’hémorragie dans le secteur textile semble toutefois être freinée depuis peu par le recentrage de la filière vers le luxe et les textiles techniques.

[8] Collombat, Benoît, « Comment la France a sacrifié sa principale usine de masques », 3 avril 2020, France Inter. https://www.franceinter.fr/comment-la-france-a-sacrifie-sa-principale-usine-de-masques

[9] Tribune, « Pénurie de médicament : ‘’Il faut relocaliser la production en Europe’’ », le JDD, 17 août 2019. https://www.lejdd.fr/Societe/tribune-penurie-de-medicaments-il-faut-relocaliser-la-production-en-europe-3914648

[10] Decool, Jean-Pierre, « Pénuries de médicaments et de vaccins : renforcer l’éthique de santé publique dans la chaîne du médicament », mission d’information du Sénat, 27 septembre 2018, https://www.senat.fr/rap/r17-737/r17-7374.html#toc6

[11] Escafre Jean-Pierre, Malétras Jean-Luc, Toulouse Jean-Michel, « Des soins sans industrie ? Refonder le lien entre le système sanitaire et l’industrie française », Manifeste, 120 pages, ISBN –978–2–9572464–0–3

[12] Schaeffer, Frédéric, « Comment le coronavirus menace de contaminer la chaîne de production mondiale », Les Echos, 4 février 2020, https://www.lesechos.fr/industrie-services/automobile/comment-le-coronavirus-menace-de-contaminer-la-chaine-de-production-mondiale-1169018

[13] ADEME, OFCE, « La fiscalité carbone aux frontières et ses effets redistributifs », janvier 2020, page 10

[14] Bastié, Eugénie, « Gaël Giraud, ‘’ Il est temps de relocaliser et de lancer une réindustrialisation verte de l’économie française », Le Figaro, 14 avril 2020. https://www.lefigaro.fr/vox/economie/gael-giraud-il-est-temps-de-relocaliser-et-de-lancer-une-reindustrialisation-verte-de-l-economie-francaise-20200410

[15] Durand, Cédric, Keucheyan, Razmig, « L’heure de la planification écologique », Le Monde diplomatique, mai 2020,  https://www.monde-diplomatique.fr/2020/05/DURAND/61748

[16] Garric, Audrey, “L’angoisse du chômage risque de servir d’épouvantail pour reconduire le monde d’hier », entretien avec Gaël Giraud,  Le Monde, 4 mai 2020 https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/05/03/l-angoisse-du-chomage-risque-de-servir-d-epouvantail-pour-reconduire-le-monde-d-hier_6038513_3244.html

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