©Julien Février
©Julien Février
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Un même récit lancinant continue à se faire entendre chez les promoteurs de l’Union européenne qui s’octroient le monopole du progressisme, renvoyant de fait tout ce qui s’y oppose à un nemesis réactionnaire. À l’approche des élections européennes, les violons sont de sortie sur fond d’enjeux apocalyptiques. Le choix semble se résoudre à une alternative enfantine : voter bien ou voter mal. Les choix de communication émanant de la liste LREM Renaissance ou de la subtile Team progressiste en France, d’associations comme Pulse of Europe en Allemagne, ou du Parlement européen lui-même, trahissent une peur de l’appréciation populaire, un manque de vision fédératrice ainsi qu’une nature éminemment technocratique d’un projet qui s’adresse à un électorat très ciblé.


Une dramaturgie au service de la peur

Ce qu’il semble y avoir de commun entre les stratégies de communication des apologistes de l’Union européenne consiste en une hystérisation et une dramatisation du débat concernant l’avenir du projet européen ; un terreau émotionnel qui n’est pas toujours propice à une analyse rationnelle de la situation. Le clip de campagne LREM pour les européennes aux accents prophétiques promet aux électeurs la fin du monde civilisé pour peu qu’ils oublieraient de voter en faveur de la liste Renaissance.

Des images de défilés de Forza Nuova en Italie, de scène émeutières en Grèce, de réfugiés embarquant pour traverser la méditerranée, de pollution plastique en mer, de manifestations pro-Brexit en Angleterre, de frontières barbelées, ou encore de discours de Matteo Salvini s’ensuivent dans la confusion la plus totale sans qu’il soit clair en quoi exactement ces événements se relient particulièrement. Ces différents phénomènes sont extraits de leur contexte respectif, dont l’analyse complexe ne mérite pas l’attention distraite des électeurs, seul compte l’objectif suivant : susciter la peur, impressionner. Superposé à ces images, la voix du président Macron résonne comme une sentence : “vous n’avez pas le choix”.

la campagne LREM pour ces élections se résume à un paradoxe structurant pour les défenseurs de l’Union européenne : prétendre lutter contre une opposition qui jouerait sur la peur et sur le rejet de la démocratie, en se donnant les moyens même qui déboucheront sur un climat anxiogène niant le principe démocratique.

À l’opposé de ce tableau dantesque est présenté une suite d’images qui illustrent la chute du mur de Berlin, la reconstruction d’après 1945, ou encore Mitterrand et Kohl se tenant la main. On comprend aisément où ce clip de campagne veut emmener son audience : la construction européenne y est synonyme d’espoir, de paix, de concorde des peuples et de prospérité, auxquels on oppose “ceux qui détestent l’Europe”, comprendre les méchants populistes, eurosceptiques en tout genre, puis pourquoi pas dans un même temps l’extrême droite et le fascisme.

S’enchaîne un panel d’images digne des meilleurs productions des Témoins de Jéhovah qui exhortent l’électeur à directement suivre Macron dans une “ambition peut-être un peu folle”, concède-il dans un numéro de mystification étonnant, les arguments rationnels pour défendre son projet lui faisant défaut. Incitant ses électeurs à le suivre “En marche”, tel le joueur de flûte de Hamelin, Emmanuel Macron joue un air pourtant révolu du plus d’Europe pour plus de démocratie, plus de solidarité, plus de fraternité. À l’appui de ce discours, des images peu convaincantes ni enthousiasmantes illustrent une jeunesse des villes aux airs de diplômés du supérieur, de monuments parisiens, ou appartenant à d’autres capitales de l’Union européenne, ce qui résume finalement assez bien ce à quoi le projet européen actuel s’apparente.

Plus généralement la campagne LREM pour ces élections se limite à un paradoxe structurant pour les défenseurs de l’Union européenne : prétendre lutter contre une opposition qui jouerait sur la peur et sur le rejet de la démocratie, en se donnant les moyens même qui déboucheront sur un climat anxiogène niant le principe démocratique. Une campagne qui s’évertue à communiquer la crainte et à convoquer l’émotion pour restreindre les perspectives électorales. En s’efforçant désespérément de séduire la jeunesse et de susciter l’adhésion, la liste Renaissance ne fait que montrer un visage élitiste, crispé, dénotant un projet creux et amateur.

Faire appel à l’enfant qui se cache en chaque électeur

L’initiative citoyenne pro-européenne “Pulse of Europe” impulsée en 2016 à Francfort est à l’origine de la campagne enfantine des désormais tristement célèbres “eurolapins”, ces petits lapins bleus en trois dimensions qui font face à de méchants loups tantôt russes, américains, chinois ou encore simple “extrémistes” en tout genre. De menaçants personnages au nom de Donald, Vlad, ou encore Ping, on notera la subtile symbolique au passage, et dépeintes de façon grotesque en nationalistes, trolls manipulateurs des réseaux sociaux, abstentionnistes, populistes, sorte de condensé en somme cristallisant les angoisses de l’européisme le plus primaire.

Passé l’amusement, cette initiative pourtant tout ce qu’il y a de plus sérieuse transpire une peur de l’électorat européen qu’il faudrait materner, guider afin qu’il fasse le bon choix, le seul qui vaille et ce en s’adressant à sa part d’enfant. Puisqu’il est naturellement entendu que l’Union européenne est foncièrement bonne, et que tout électeur qui ne ferait pas le choix logique de l’Europe et n’aurait pas encore compris son utilité ne serait qu’un enfant qu’il reviendrait d’éduquer comme il se doit.

La médiocrité de la communication autour de l’Union européenne et le peu de propositions porteuses de sens pour faire avancer les attentes des citoyens européens est la démonstration d’un projet qui ne peut que se définir par négation avec ses détracteurs.

Dans une veine similaire, la figure citoyenne promue par le Parlement européen de “Captain Europe” censé réveiller en tout citoyen une envie soudaine d’aller voter aux élections européennes, du moins, d’aller voter convenablement, est une autre tentative de pédagogie infantilisante qui peine à masquer la réalité socio-économique que représente l’Union européenne et son modèle.

Cette persistance à croire que les réticences face à l’Union européenne s’expliquent d’un point de vue pédagogique ne fait que renforcer l’idée d’une ambition europhile déconnectée de l’intérêt et du quotidien des populations européennes. Il n’est pas certain que Captain Europe puisse relever ce défi-là.

La médiocrité de la communication autour de l’Union européenne et le peu de propositions porteuses de sens pour faire avancer les attentes des citoyens européens est la démonstration d’un projet qui ne peut que se définir par négation avec ses détracteurs. En ce sens, Looking For Europe, pièce de théâtre de Bernard Henry-Lévy qui s’inscrit “contre la montée des populismes” et qui se voit subventionnée par Arte à hauteur de 200 000 euros, chaîne dont il préside par ailleurs le conseil de surveillance, n’a pas recueilli la ferveur attendue et deux dates européennes ont déjà dû être annulées. C’est le journal allemand Der Spiegel, pourtant loin d’être opposé à ce genre d’initiatives, qui se paie l’écrivain-philosophe en dénonçant le vide intellectuel du propos de la pièce.

Une campagne européenne qui échoue à susciter une réelle empathie

Un autre clip de campagne, émanant cette-fois du Parlement Européen-même, présente une vidéo larmoyante mélangeant des propos philosophiques voire spirituels, et dont la conclusion apparaît confuse. Cette vidéo à plus de 33 millions de vues relate des scènes d’accouchement à travers l’Europe, des faits de vies conjugaux et familiaux accompagnés d’une voix-off d’enfant, thème dorénavant récurrent.

On y retrouve les ingrédients désormais classiques de cette campagne, une simplification à l’extrême : la vie, la mort. Des émotions binaires  joie, peur. Et un horizon tout aussi simple : choisir son destin, bienheureux ou malheureux, européen ou non-européen. Mais que faut-il ici comprendre si ce n’est que prendre le parti de l’Europe c’est choisir celui de la vie, et que tout autre choix, devine-t-on, s’apparente à la mort, puisqu’il est aussi question de l’enjeu environnemental et du destin de la planète.

Cet excès de sentimentalisme n’est là que pour combler le déficit de sympathie qui émane du projet européen qui tâche de dissimuler la réalité d’une Union européenne qui n’en reste pas moins une somme d’institutions. Ce clip, retranscrit en anglais, lors même que le Royaume-Uni s’apprête vraisemblablement à quitter l’Union européenne, ne parvient justement pas à mettre le doigt sur quoique ce soit d’exclusivement porté par le projet européen, à moins que l’Union européenne ne dispose du monopole de la vie et des naissances.

Cet excès de sentimentalisme n’est là que pour combler le déficit de sympathie qui émane du projet européen tâchant de dissimuler la réalité d’une Union européenne qui n’en reste pas moins une somme d’institutions.

Dans une tentative de confondre l’Union européenne avec le continent européen-même pour susciter l’adhésion, gageant que les intérêts de celle-ci soient de fait reliés à ceux des habitants de ce continent, les éléments de langage des thuriféraires de l’Union européenne visent à superposer les concepts d’Union européenne et d’Europe de façon indifférenciée, et de confondre l’imaginaire propre à ce qui est une entité culturelle et continentale, avec la construction artificielle et peu démocratique qu’est l’Union européenne. Ces pirouettes rhétoriques sont vouées à porter secours au manque d’identité d’une Union européenne qui se retrouve à devoir composer avec une curieuse équation : celle d’être contrainte de puiser dans un imaginaire européen fédérateur tout en reniant l’idée de nation.


  •  
  •  
  •  
  •  
  •