© Wolfram Huke
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Les symptômes identitaires de l’activisme postmoderne font aujourd’hui partie du paysage sociopolitique et sont souvent l’objet d’une médiatisation intense. Pourtant, la pensée qui les sous-tend n’est pas toujours bien comprise. Les théoriciens de la postmodernité demeurent ambigus à ce sujet et ne font pas toujours l’économie de contradictions ni d’incohérences inhérentes à l’idée qu’il n’existe pas de connaissance stable. Un moment considéré comme un phénomène de mode intellectuel, son influence a dépassé les frontières universitaires pour s’insinuer dans le domaine public, en Europe comme outre-Atlantique et dans le reste du monde.


 

L’heure du bilan : où en est-on avec la postmodernité ?

La sorte de confusion dans laquelle le concept de postmodernité demeure enlisé depuis maintenant quelques décennies force l’interrogation. Comment opérer la synthèse d’une notion revendiquée par des disciplines aussi diverses que l’architecture, la littérature ou encore la philosophie ? Qu’y a t-il de commun entre l’usage qu’en font les auteurs ou artistes américains et européens ? Plus encore, y a t-il un sens à reconstituer une pensée qui réfute l’existence d’une réalité stable, qui intègre les incohérences et les contradictions, qui semble se définir essentiellement par la négation et qui ne se théorise elle-même jamais en tant que telle ?

L’envers refoulé de la modernité est mis à nu, son universalisme occidental dénoncé et moqué. L’abandon d’une référence à une quelconque temporalité, lorsque les modernes étaient focalisés sur l’avenir et les pré-modernes centrés sur la tradition, fait que la postmodernité investit plutôt le champ de l’espace.

Plusieurs caractéristiques paraissent tout de même récurrentes dans les nombreuses références qui sont faites à la postmodernité. Parmi elles, la critique unanime de ce que Habermas qualifie de « projet moderniste »1 et de l’idéologie du progrès dans ce qu’elle a de linéaire ou d’axiologique. L’horizon marxiste, la sublimation freudienne ou encore la conception hégélienne de l’histoire et leurs promesses déchues sont délaissées au nom du refus de reporter à l’avenir la jouissance et de se référer à la raison comme totalité transcendante. L’envers refoulé de la modernité est mis à nu, son universalisme occidental dénoncé et moqué. L’abandon d’une référence à une quelconque temporalité, lorsque les modernes étaient focalisés sur l’avenir et les pré-modernes centrés sur la tradition, fait que la postmodernité investit plutôt le champ de l’espace. Chez Baudrillard, la postmodernité consacre certes l’avènement des problématiques de l’espace, mais en tant qu’il devient virtuel, et qu’il se présente comme message plus que comme réalité.

Les philosophes à l’origine de la majeure partie de la littérature postmoderne sont nourris à l’anti-réalisme (refus de l’existence ou de l’accessibilité d’une réalité objective aux moyens de la pensée) de Nietzsche et Heidegger, desquels ils conserveront l’idée d’un rejet du concept d’individu unifié et cohérent. Pour Adorno (1966, Negative Dialektik), la raison devient instance de domination dans sa dialectique négative, où il défend l’idée d’un fossé entre le sujet et les objets dont la pensée ne peut se saisir intégralement. Dans la généalogie de Foucault, qu’il endosse comme étant une histoire de l’émergence des discours et des savoirs, le sujet est le produit de dispositifs de pouvoir (discours, institutions, aménagements architecturaux, etc.), lorsque chez Derrida, la conscience de l’individu est une illusion qui émane du langage. L’humanisme libéral de la modernité est perçu comme une naïve tentative d’universaliser une expérience occidentale et masculine. La science n’est pas épargnée dans sa quête d’une connaissance objective, assimilée à une institution oppressive reposant sur des présupposés bourgeois et occidentaux.

L’intellectuel postmoderne affiche une méfiance à l’égard des mécanismes de totalisation c’est-à-dire des grandes idéologies systémiques qui engagent une vision et une explication compréhensive du monde. Plutôt que de se lancer dans la quête moderniste du sens, les écrivains postmodernes étudient la possibilité même du sens. Le romancier critique Dale Peck décrit la postmodernité comme une tendance « qui s’est systématiquement dépouillée de toute capacité à commenter autre chose que sa propre incapacité à commenter quoi que ce soit. » À cela s’ajoute la difficulté supplémentaire d’inscrire la postmodernité dans une temporalité puisque cela impliquerait d’admettre l’idée d’une progression, puis d’admettre l’idée de progrès, elle-même critiquée par les penseurs postmodernes. 

Baudrillard et l’hyperréalité 

L’hyperréalité, concept théorisé par Baudrillard (1981, Simulacres et simulations) semble être une autre constante lorsque l’on se réfère à l’ère postmoderne. La volonté de transformation ou de transmission sociale est remplacée par celle de la gestion du bien-être présent. Le simulacre remplace et norme la réalité de l’individu qui puise ses standards dans une virtualité où tous les possibles cohabitent. La valeur-signe remplace progressivement la valeur intrinsèque et réelle à mesure que le paradigme de la consommation fait du consommateur un individu stimulé par des valeurs artificielles, qui trompent la conscience en lui faisant attribuer des valeurs plus réelles que le réel même.

Lyotard et la fin des métarécits

Dans La condition postmoderne (1979), Lyotard attire quant à lui l’attention sur ce qu’il qualifie de fin des métarécits, sorte de récits englobant et cohérents, porteurs d’une idéologie aussi bien explicative que normative. La focalisation du discours se fait désormais sur la narration subjective, le ressenti de l’oppression, ou le témoignage. Cette pluralité des petits récits constitue selon lui le seul critère satisfaisant pour ne pas enfermer la condition humaine dans un seul grand récit qui de toute façon échouera à saisir la complexité du réel. Le concept de lutte des classes laisse place à celui de victime et à la figure transversale de l’opprimé. En privilégiant l’expérience vécue par rapport à l’étude des superstructures, il promeut une version du pluralisme qui priorise les opinions des groupes minoritaires.

Le point essentiel, s’agissant de la critique des grands récits, est l’affirmation selon laquelle il n’y aurait plus de langue universelle qui viendrait recouvrir la totalité des jeux de langage (soit des sous-ensemble du langage dotés de leurs termes et usages propres), et qui pourrait, d’une certaine manière, en assurer la traductibilité. Il revient alors pour Lyotard de développer au maximum les expérimentations, les inventions, les nouvelles propositions de pensée. Les notions de paradigme et de jeux de langage peuvent devenir des outils pour provoquer de nouvelles possibilités de recherche.

L’éclatement de l’individu foucaldien

Bien qu’il ne s’en réclame pas directement, le travail de Michel Foucault est souvent considéré comme un des ferments de la pensée postmoderne. Dans son approche archéologique2, la connaissance est un produit direct du pouvoir. Le savoir s’inscrit toujours dans une culture donnée et à un instant donné, les individus étant eux-mêmes culturellement construits (« L’individu, avec son identité et ses caractéristiques, est le produit d’une relation de pouvoir exercée sur les corps, les multiplicités, les mouvements, les désirs, les forces. » 2006, Le débat Chomsky – Foucault : On human nature). Pour ce qui est de la détermination sociale des individus, Foucault ne laisse presque aucune place à l’action individuelle, prise dans les rouages de dispositifs de pouvoir, et présente le féodalisme médiéval et la démocratie libérale moderne comme également oppressants, préconisant la critique et l’attaque des institutions pour démasquer leur violence politique. 

Qu’à cela ne tienne, l’individu postmoderne ne se satisfait ni ne se reconnaît plus dans un modèle fixe d’identité et revendique une pluralité d’identités. Cette crise de l’individu moderne et du sujet cartésien est un des bouleversements de la postmodernité. Le je est multiple et peut appartenir à plusieurs communautés, le modèle familial stable est remis en question. En cela, l’Internet, qui joue définitivement un rôle majeur dans l’avènement de la postmodernité, agit comme une mémoire collective permanente, et facilite la rupture du contrat social moderne qui ne correspond plus aux exigences de ces individus se référant à des identités multiples. La société, les identités collectives et individuelles sont bousculées, l’offre marketing et la publicité s’en font le reflet. La juxtaposition des modèles sociaux et des valeurs de référence (comme dans la culture rétro-hipster) au nom du droit d’être soi-même légitime tous les modes de vies. C’est la fin, selon Michel Maffesoli, de la référence universaliste comme terreau de la république une et indivisible, au nom d’une volonté de réchapper à l’uniformisation qui enferme l’individu sous une identité fixe.

Inversion derridienne

Le concept d’inversion se retrouve fréquemment lorsqu’il est question de postmodernité. Pour Derrida (1967, Positions), qui s’appuie sur la notion wittgensteinienne du jeu de langage3, la signification des mots renvoie à leur usage. Plus encore, les concepts n’ont de sens les uns qu’envers les autres et ont acquis dans notre culture des connotations positives ou négatives. Le sens n’est jamais définitif, mais est construit par les différences, en particulier par les oppositions dont il entend dévoiler la nature culturellement construite, arbitraire et inégale. Le lecteur ou l’auditeur donne son propre sens tout aussi valable et chaque texte engendre « à l’infini de nouveaux contextes d’une façon absolument insaturable (1972, Signature, p.381) »

Ainsi, le concept masculin est connoté positivement par rapport à celui de féminin. Derrida prône alors un renversement hiérarchique de ces valeurs pour tourner en dérision ce qu’il perçoit comme des avatars de la pensée moderniste. C’est par exemple la base de la misandrie ironique, sorte de contre-pied par rapport à des stéréotypes considérés comme misogynes, poussés dans leurs excès de façon à les ridiculiser. Comme ces valeurs n’ont rien d’intrinsèque, il s’agit pour l’individu de les utiliser à bon escient. Ainsi le temps libre devient valorisé par rapport au travail, etc., dans le but de déconstruire ces représentations.

L’abandon du modèle représentatif pour celui du jeu de langage fait écho au doute qu’entretiennent certains penseurs postmodernes vis-à-vis de notre capacité à caractériser le réel. La phase postmoderne témoignerait d’une opacité croissante de la connaissance remettant en cause la capacité du langage à saisir ce réel. Les individus font preuve d’attentes liées aux sens, au corps, et non plus seulement à la connaissance rationnelle. C’est ce que le sociologue Michel Maffesoli (2018, Être postmoderne) qualifie de phénomène d’hétéronomie collective consacrant l’individu sur le corps politique. 

French theory : des universités américaines jusqu’à la société, en passant par la CIA

À mesure que l’épopée postmoderne continue à se diversifier, sa phase déconstructive devient secondaire, laissant place au développement d’une politique identitaire. Dans son article Quand la CIA s’intéressait à Foucault, Derrida et Althusser, Violaine Morin, journaliste au Monde raconte la genèse de ce qui sera appelé la French theory : « En 1985, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Roland Barthes ou Jacques Lacan, en perte de vitesse en France, rencontrent un succès grandissant sur les campus américains. Leurs textes, constitués en un corpus baptisé French Theory, entrent d’abord dans les départements littéraires de la côte Est, avant d’essaimer dans la création des cultural studies. Dans les universités américaines apparaissent des départements de black studies, women’s studies, postcolonial studies ».

Ce séjour américain de la French theory semble avoir donné à son interprétation une teinture identitaire et communautariste face à un public moins sensible au concept de classe sociale qu’à celui d’ethnie ou de genre.

Ailleurs que dans les universités américaines, la French Theory fait parler d’elle jusqu’à la CIA qui suit ces travaux avec attention et se réjouit d’une pensée qualifiée d’anti-marxiste ayant fini d’achever la décomposition de la gauche en France et au-delà.

Le relativisme historico-culturel foucaldien implique que les individus se forment par rapport aux idées culturelles dominantes, induites par des dispositifs de pouvoir, soit en tant qu’oppresseurs, soit en tant qu’opprimés. Judith Butler s’est inspirée de cette idée pour son rôle fondateur au début des années 90 dans l’élaboration de la théorie queer axée sur le caractère culturellement construit du genre, tout comme Edward Said (1978, L’orientalisme) dans un rôle similaire pour le postcolonialisme, l’étude des conséquences du colonialisme, et Kimberlé Crenshaw en 1989 dans sa conceptualisation de l’intersectionnalité, notion sociologique désignant la superposition de strates d’oppression que subissent certains individus. 

De nombreux militants et intellectuels postmodernes succédant à cette génération de penseurs ont appliqué leurs préceptes à un éventail de plus en plus diversifié de disciplines des sciences sociales et humaines. La pensée qu’ils développent suppose que la culture place en perpétuelle concurrence un nombre d’histoires dont la légitimité dépend moins d’une norme indépendante que d’une acceptation dans leur communauté respective. L’individu est propagateur ou victime d’un discours en fonction de sa position sociale ; une position qui dépend de l’identité plus que de l’engagement individuel en société. Les expériences vécues, les récits et les croyances des groupes marginalisés se retrouvent au premier rang, au risque parfois d’évacuer trop rapidement certaines valeurs héritées des Lumières, et de remettre excessivement en cause la science4au motif qu’elle serait une institution nécessairement oppressive et totalisante.

Alors que les premiers postmodernes ont surtout remis en question le discours par le discours, les activistes motivés par leurs idées deviennent plus autoritaires et suivent ces idées jusqu’à leur conclusion logique. La nécessité d’argumenter un cas de manière convaincante en utilisant un argument raisonné est maintenant parfois remplacée par des références à l’identité, des utilisations abusives de la terminologie liée au genre, à la race ou à la sexualité. Cette nouvelle orthodoxie langagière élimine la raison en tant qu’arbitre des différends, obligeant à résoudre les conflits politiques par la violence ou l’anathème. En contexte dit postmoderne, un individu contesté dans ses croyances morales et politiques peut invalider toute critique sous prétexte que la raison elle-même serait construite par des dispositifs de pouvoir qui marginalisent son opinion. Les universitaires de la gauche postmoderne et les activistes de la ‘Social Justice’, abreuvés d’interprétations valorisant le biais de confirmation abusent parfois d’un pouvoir autoritaire invisible bien qu’apparent à tous les autres via son emprise sur le discours.

Ce genre de dérive intellectuelle indirectement issue de la pensée postmoderne ne se limite pas au milieu universitaire. Les idées relativistes, complotistes, la sensibilité au langage politiquement correct et l’obsession identitaire ont souvent cours dans la société en général. Il est devenu banal de constater que l’extrême droite utilise désormais la politique identitaire et le relativisme épistémique de la même manière que la gauche postmoderne. Bien sûr, certains éléments de l’extrême droite ont toujours été source de division pour des raisons de race, de sexe et de sexualité et sont sujets à des opinions irrationnelles et anti-scientifiques ; mais la postmodernité a produit une culture plus largement réceptive à cela, en plus de s’être fragmentée dans son exigence de pureté.

Ailleurs que dans les universités américaines, la French theory fait parler d’elle jusqu’à la CIA qui suit ces travaux avec attention et se réjouit d’une pensée qualifiée d’anti-marxiste ayant finit d’achever la décomposition de la gauche en France et au-delà.

Quelques limites conceptuelles : hypermodernité5 vs postmodernité

En réalité, il est possible de distinguer deux phases didactiques de la pensée postmoderne. Celle plutôt nihiliste et négative d’une déconstruction de ce qui est perçu comme incarnant les institutions et les normes modernes, mais sur un mode opératoire qui pourrait finalement se référer aux critères modernistes dans leurs aspects critique et désenchanteur, puis une seconde phase que l’on pourrait qualifier de révolutionnaire, qui tente d’esquisser un projet politico-identitaire qui soit fondé sur la tolérance et la pluralité. Ainsi l’apparente hétérogénéité des discours fondateurs de la postmodernité fait peut-être finalement preuve d’une certaine cohérence, bien qu’elle puisse aussi mener à un relativisme épistémologique intenable dans sa version radicale.

Pour Richard Rorty, si l’échec philosophique des Lumières est manifeste, son succès politique l’est tout autant. L’abandon de la conception métaphysique d’une connaissance de la réalité inaccessible n’empêche en rien de continuer à lutter pour les libertés civiles, la démocratie ou encore la résistance aux autorités de natures arbitraires ou religieuses. 

De même, Jürgen Habermas, qui partage pourtant l’idée que nous puissions assister à l’avènement d’une condition postmoderne et qu’une partie des postulats avancés par ses précurseurs soient pertinents, se montre plus réticent face au programme de démolition que tout cela implique. Sa critique logique au sujet du problème de l’auto-référentialité dans la philosophie postmoderne est sûrement la plus notable. Il reproche notamment à ces concepteurs de réduire le projet moderniste à sa dimension négative, puis, en excluant le rôle dominateur de la raison, de s’exclure par là même des normes de justification et d’argumentation du discours. Il affirme notamment que Derrida et Foucault, comme Nietzsche et Heidegger avant eux, commettent la même contradiction dans leurs critiques de la modernité en ayant recours à des concepts et des méthodes que seule la conception moderne de la raison est à même de fournir. Le constat de départ que fait Lyotard constitue lui-même un méta-narratif, auquel il souscrit, et qui reflète sa condition, celle de son appartenance à un cercle restreint, académique et bourgeois. De la même façon que les prétentions de Foucault à propos de la contingence historique du savoir produisent un discours, qui se fait lui aussi le reflet d’une contingence historique, et qu’une interprétation radicale du déconstructivisme derridien, donnerait à ses longues dissertations sur le logocentrisme le même degré d’autorité épistémique qu’un ouvrage de scientologie.

La fragmentation de l’individu, apparemment caractéristique du moment postmoderne, a pu représenter pour ses auteurs une émancipation de l’individu vis-à-vis de son carcan social. Mais il semble au contraire qu’il s’agisse d’une tendance obéissant plutôt à un métarécit supplémentaire, celui de la flexibilité, qui paraît animer nos sociétés contemporaines.

Si les grands récits contiennent sans doute un danger intrinsèque, et si les structures du langage déterminent en grande partie notre pensée, ce constat encourage finalement plus un scepticisme à l’égard du langage et des récits qu’une mise au rebut inconditionnelle des Lumières. Cette crise de la modernité, cette impossibilité de dire l’époque en tout cas à la manière des grands récits d’antan, semble davantage annonciatrice d’une modernité remaniée que d’une révolution postmoderne dont les penseurs en question pourraient bien avoir surestimé la supposée découverte.

La pensée postmoderne offre une critique de la modernité sans pour autant parvenir totalement à la dépasser, ni à fournir de contre-modèle sous peine de tomber sous la critique même qu’elle déploie. L’articulation faite par Foucault entre savoir et pouvoir comme notions indistinctes instaure de fait une position de doute par rapport à la fondation de toute connaissance. Le chercheur, par conséquent, doit adopter une position critique par rapport au savoir qu’il est lui-même en train de développer. Il est question d’une autocritique constante, ce qui rend cette position délibérément instable. La postmodernité est plus à prendre comme une inflexion de la modernité, peut-être un passage transitoire vers un prochain grand récit, une forme de paradigme qui semble malgré tout persister. La fragmentation de l’individu, apparemment caractéristique du moment postmoderne, a pu représenter pour ses auteurs une émancipation de l’individu vis-à-vis de son carcan social. Mais il semble au contraire qu’il s’agisse d’une tendance obéissant plutôt à un métarécit supplémentaire, celui de la flexibilité, qui paraît animer nos sociétés contemporaines.


1 Projet d’ordonner la société autour de la raison comme norme transcendantale.

2 Les écrits de Foucault constituent un hybride de philosophie et de recherche historique, tout comme Lyotard combine les jeux de langage de l’expert et du philosophe. Ce mélange de philosophie avec des concepts et des méthodes d’autres disciplines semble caractéristique de la postmodernité.

3 La signification réelle d’un mot est dans son usage, car la définition verbale conduit à une régression à l’infini et la définition ostensive est insuffisante.

4 B. Latour, Le métier de chercheur : « … À l’évidence, l’émergence d’un fait [scientifique] résulte d’un processus social de construction qui se déroule à l’intérieur de la communauté scientifique. Tout le problème du chercheur consiste donc à faire émerger des faits, qui vont lui permettre d’obtenir une certaine reconnaissance, un certain crédit. »

5 Gilles Lipovetsky (Les Temps hypermodernes, Paris, Grasset, 2004), lui, choisit plutôt de qualifier notre époque d’hypermodernité capitaliste indiquant une marchandisation croissante de la vie sociale depuis le milieu des années 80. Les illusions de la période postmoderne qu’il situe comme une brève utopie des années 60, nous ont fait passer d’une société de l’épanouissement de soi à une société de l’obsession de soi. C’est l’avènement d’un âge hédoniste libertaire recentré sur l’individu. L’extinction des repères et des structures d’encadrement respectant les traditions, et la toute-puissance de la société de marché, auraient débridé la modernité qui s’élève alors à la puissance superlative : tout y devient « hyper ». Le paradigme de l’efficacité remplace celui de la légitimité, la gestion celle du politique, le primat des organes de régulations autoréférentielles et automatiques comme le marché, les technologies ou les médias, ne se rapportant qu’à leur propre expansion, remplace les institutions politiques. Les agents calquent leur comportement relativement à un calcul de gain ou perte, de compétitivité et de résolution de problème.

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