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Le 5 avril, la cour d’appel de Casablanca a condamné les leaders du mouvement social du Rif (le Hirak) à vingt ans de prison. Cette région du Maroc était secouée depuis des mois par des manifestations mettant en cause le régime marocain. Elles dénoncent les fractures opposant la région du Rif à l’État central marocain, qui remontent à l’époque coloniale.


Au total, 54 personnes ont été condamnées par la cour de Casablanca. Dans un rapport publié le 17 décembre 2018, Amnesty International constate de graves violations du droit à un procès équitable. L’organisation craint tout particulièrement que ces condamnations soient fondées sur des aveux extorqués sous la torture.

Le Hirak du Rif : de la lutte contre la colonisation à la lutte contre le Makhzen*

Le mouvement populaire du Rif (nommé Hirak, qui signifie mouvement en arabe)  reflète en substance une vieille crise de l’Histoire, entre l’État et cette région au nord-est du Maroc. Après la conférence d’Algésiras de 1906 – au cours de laquelle l’Espagne et la France partagèrent une influence au Maroc qui souffrait de faiblesses, de divisions et de conflits internes – une grande partie du nord du Maroc, connu sous le nom du Rif passe sous contrôle espagnol.

Le 21 juillet 1921, une bataille entre l’occupant espagnol et les insurgés du Rif, connue sous le nom d’épopée Anoual, oppose 24 000 combattants espagnols à 5 000 Rifains. Après une bataille féroce jusqu’au 26 juillet, les insurgés rifains ont pu vaincre l’armée espagnole, au prix d’affrontements qui ont coûté la vie à 15 000 combattants. Après la grande victoire remportée par les insurgés du Rif dans l’épopée Anoual, ceux-ci se sont organisés sous le commandement d’Abdelkrim Al-Khattabi. Celui-ci a convié les tribus du Rif à une discussion visant à former un conseil consultatif, l’assemblée nationale populaire. Cette assemblée a élaboré une charte nationale, réclamant l’indépendance du Rif et des autres régions du Maroc de la France et de l’Espagne, ainsi que la formation d’un gouvernement populaire constitutionnel.

Après cette défaite, l’Espagne a décidé d’envoyer une délégation à Abdelkrim Al-Khattabi pour négocier un accord de paix qui, après des négociations difficiles, n’a pas abouti. Abdelkrim Al-Khattabi insistait pour que la charte nationale élaborée soit appliquée, y compris dans sa demande de reconnaissance de l’indépendance de toutes les régions du Maroc occupées par l’Espagne. Suite à la panique des puissances coloniales, l’Espagne et la France se sont alliées pour briser le soulèvement. L’État marocain, en la personne du sultan Abdel Hafiz, a rejoint la coalition coloniale avec une armée d’environ 7 000 personnes. Le 8 septembre 1925, la coalition s’empare du siège du commandement des insurgés rifains après un débarquement sur la plage d’Al-Hoceima.

Toutes les armes meurtrières de la Première Guerre mondiale, en particulier les gaz toxiques, ont été utilisées par les armées coloniales. Aujourd’hui encore, les habitants du Rif sont marqués par les séquelles de cette répression. Le Rif est d’ailleurs la région marocaine possédant le plus haut taux de cancer. Après des bombardements et un blocus de plusieurs jours, Abdelkrim Al-Khattabi a fini par se rendre aux forces françaises afin d’éviter les victimes civiles. Exilé à l’île de la Réunion, il est clandestinement libéré par des militants panarabistes et nassériens puis emmené en Égypte. Toute sa vie durant, il refuse de retourner au Maroc malgré la signature d’accords d’indépendance, qualifiant celle-ci de formelle compte tenu de sa nature et des compromis du gouvernement marocain avec les ex-puissances coloniales.

La tension entre le Rif et l’État marocain s’est confirmée quelques années après l’indépendance officielle du Maroc, entre 1958 et 1959. Les manifestants ont formulé des demandes de démocratisation de la vie politique et de lutte contre la pauvreté. L‘armée marocaine dirigée par le prince héritier Hassan II et son général Oufkir réprime ces soulèvements avec violence, et fait enfermer près d’une dizaine de milliers de Rifains. Le chercheur David Hart (dans son livre The Aith Waryaghar of the Moroccan Rif : An Ethnography and History) écrit : « après la répression de 58-59, les rebelles sont descendus des montagnes et sont rentrés chez eux, pleins de dégoût et de colère, avec le même sentiment que leurs parents et leurs grands-parents ont eu lorsque Abdelkrim s’est rendu aux autorités coloniales ».

Ibrahim al-Qadri, historien marocain, dans une interview accordée au Nouvel Arabe, note la continuité dans le vocabulaire employé par le gouvernement central à l’égard des Rifains, fréquemment qualifiés de sauvages, adjectif dont Hassan II a notamment affublé les habitants du Rif et du nord du Maroc. 

Le sous-développement du Rif et la colère contre l’État central

En raison de ces facteurs, le pouvoir marocain a volontairement puni cette région rebelle pour asseoir son autorité. Depuis le soulèvement de 1958, un décret royal place la région sous étroit contrôle de l’armée, ce qui accentue la corruption endémique et rend toute possibilité d’investissement impossible. Un sous-investissement chronique a induit un sous-développement de cette région. Du fait de l‘absence totale d’établissement universitaire, les familles sont aujourd’hui obligées de payer les frais d’éducation de leurs enfants dans d’autres villes universitaires. La région fait face à un manque crucial d’écoles, en particulier dans les agglomérations rurales (le taux d’analphabétisation à Al-Hoceima est de 53 %, contre 36 % à Tanger-Tétouan).

La faiblesse des structures de santé et le manque de médecins est criant : la région ne compte que 488 lits et 142 médecins pour 400 000 habitants. De plus, les agences d’entraide et de solidarité nationale ne fournissent pas à Al-Hoceima de centres d’accueil, sociaux ou éducatifs, de dortoirs d’étudiants ou d’établissements de formation professionnelle. La région est l’une des plus touchées par la crise économique au Maroc, du fait d’investissements industriels faibles. À Al-Hoceima, on ne trouve que 95 entreprises industrielles, qui fournissent seulement environ 1093 emplois. La région est marginalisée par l’absence d’activité économique productive. Le taux de chômage était estimé à 46 % chez les jeunes diplômés en 2012. 

En revanche, l’État marocain a facilité l’organisation de migrations vers les pays d’Europe occidentale au début des années 1960. Selon les chiffres officiels du Ministère de l’immigration, la région est devenue l’un des plus grands bassins méditerranéens alimentant le marché du travail européen, en dépassant les 5,1 millions d’immigrés. Ces chiffres constituent des indicateurs flagrants de l’instabilité sociale qui y règne. Aujourd’hui encore, l’économie du Rif dépend fortement des transferts internationaux d’argent des travailleurs immigrés en Europe d’un côté et de la contrebande et de l’agriculture de subsistance (dont une partie est destinée à la culture de cannabis) de l’autre.

L’activiste marocain Nasser Zefzafi lors d’une manifestation à Al-Hoceïma au Rif ©Amine Abdellaoui

Les manifestations qui ont secoué la ville d’Al-Hoceima et ses environs au nord entre l’automne 2016 et l’été 2017 sont le produit de ce sous-développement et de ce délaissement. La première de ces manifestations a eu lieu à Al-Hoceima. Elle visait à protester contre le meurtre d’un marchand de poissons, Mohcin Fikri, broyé dans une benne à ordure sous l’ordre d’un policier.

Il est à noter que ce mouvement a touché des personnes de tout âge. Les hommes, les femmes, les jeunes, des familles toutes entières ont participé aux rassemblements où des discussions ont été menées pour élaborer une série de revendications à caractère social et politique qui deviendra par la suite la Charte des revendications du Hirak. Elle demande notamment l’annulation du décret royal déclarant le Rif comme région militarisée et son remplacement par un décret la reconnaissant comme zone sinistrée et prioritaire pour le développement. Les leaders du mouvement ont refusé de négocier avec les représentants du gouvernement et ont plutôt demandé un dialogue avec un représentant du Roi – révélant le fait que le Maroc n’était qu’une démocratie de façade et que la véritable autorité émanait de la monarchie.

En ce sens, les revendications du mouvement du Rif s’en prennent au cœur nucléaire du pouvoir monarchique marocain. Depuis de longues années, les autorités marocaines ont multiplié les promesses afin d’endiguer les contestations, souhaitant ne pas subir le même sort que le pouvoir tunisien ou égyptien lors du « Printemps arabe ».

La réponse des autorités marocaines a été de nature sécuritaire, multipliant les poursuites et les arrestations contre les manifestants et les figures du mouvement. Mais au lieu de détruire le mouvement, cette répression l’a renforcé. Des manifestations et des grèves de soutien au mouvement et pour la libération des prisonniers politiques ont eu régulièrement lieu, partout dans le pays. Le 11 juin 2018, la gigantesque manifestation à Rabat a dépassé, par son ampleur, le mouvement du 20 février 2011. En effet, les fractures entre la région rifaine – et au passage toutes les autres régions sinistrées du Maroc –  et l’État marocain sont trop fortes pour que cette réponse suffise à contenir longtemps la colère de ses habitants. 

 

*Le Makhzen : mot que les populations des villes et des campagnes du Maroc l’utilisent couramment pour désigner l’État et ses agents.

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