Rwanda : comment parler des crimes commis par le FPR ?

blank
À gauche : Juvénal Habyarimana, ancien président du Rwanda (1973-1994). À droite Paul Kagame, chef du Front patriotique rwandais et président du Rwanda (2000-). © Aymeric Chouquet pour Le Vent Se Lève

Le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 a fait l’actualité en France en 2021, en raison de la publication du rapport Duclert établissant les « responsabilités lourdes et accablantes » de la France dans ces faits. Pourtant, peu de Français savent que le Front patriotique rwandais de Paul Kagame a commis des crimes de masse contre des civils pendant la guerre civile rwandaise (1990-1994) et la première guerre du Congo (1996-1997), et que son régime autoritaire pratique l’assassinat politique. LVSL publie à ce sujet un texte du politologue américain Scott Straus, tiré de l’ouvrage collectif Violences extrêmes. Enquêter, secourir, juger. République démocratique du Congo, Rwanda, Syrie [1]. Scott Straus est professeur de sciences politiques à l’université de Wisconsin-Madison et auteur notamment de The Order of Genocide: Race, Power, and War in Rwanda et de Making and Unmaking Nations. War, Leadership, and Genocide in Modern Africa, (University Press, 2006 et 2018). Son texte est précédé d’une introduction de Tangi Bihan, directeur du pôle Afrique du Vent Se Lève.

Introduction, par Tangi Bihan

L’histoire de l’Afrique des Grands Lacs continue de brûler les mains de ceux qui la touchent. Et pour cause, elle est une immense tragédie : la série de conflits qui a frappé cette région fut la plus meurtrière depuis la Seconde Guerre mondiale. De nombreux livres continuent à être publiés sur ce sujet loin d’être épuisé. Les « cadavres noirs », comme les appelle l’historien Gérard Prunier, ne doivent plus laisser le monde indifférent. D’autant que les braises de ce conflit sont encore incandescentes, et notamment dans la région congolaise du Kivu.

Pour commencer, il importe d’opérer un rapide retour historique. Au Rwanda, les colonisateurs allemand puis belge mettent en place une « administration indirecte » en se fondant sur des théories racistes. Ils cooptent l’élite Tutsie, qui dirigeait le royaume précolonial, pour gouverner un pays peuplé majoritairement de Hutus. Du même coup, ils accentuent puissamment et durablement le clivage ethnique. En 1959, peu avant l’indépendance de 1962, des leaders Hutus mènent la « Toussaint rwandaise », une révolution évinçant les Tutsis de la sphère du pouvoir et provoquant l’exil plusieurs centaines de milliers d’entre eux dans les pays voisins, notamment l’Ouganda. Cet épisode est suivi d’autres pogroms, notamment en 1963, à la suite d’une tentative d’invasion menée par un groupe armé de Tutsis de l’extérieur. En 1973, le général Juvénal Habyarimana prend le pouvoir par la force et obtient rapidement la protection de la France. Ce régime poursuivra la propagande ethnique de son prédécesseur, maintiendra la mention de l’ethnie sur les papiers d’identité et instaurera un quota discriminatoire plafonnant à 9 % – leur proportion supposée dans la population rwandaise – les Tutsis dans les écoles et les emplois.

En 1990, le Front patriotique rwandais (FPR) – créé quelques années plus tôt par des Rwandais tutsis réfugiés à l’extérieur et dirigé par Paul Kagame – lance, depuis l’Ouganda, une offensive contre le régime d’Habyarimana : c’est le début de la guerre civile, que les accords d’Arusha de 1993 ne parviendront pas à stopper. Le 6 avril 1994, l’avion transportant Habyarimana est abattu, point de départ du génocide des Tutsis. En trois mois, 800 000 Tutsis sont systématiquement massacrés, jusqu’à la victoire et la prise de pouvoir du FPR.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Si le FPR, avec Kagame comme chef d’État à partir de 2000, a spectaculairement reconstruit le pays, il est lui aussi à l’origine de crimes de masse, au Rwanda et en République démocratique du Congo (RDC). Mais, encore aujourd’hui, ces crimes peinent à être reconnus, pour une raison principale : la « communauté internationale » ne s’est pas donné les moyens d’empêcher le génocide des Tutsis, entravant tout discours critique envers le régime du FPR. En effet, ce dernier, pour légitimer son pouvoir, s’appuie sur le mérite qu’il a d’avoir stoppé le génocide.

En tant que journaliste ou chercheur, il est nécessaire de savoir « tenir les deux bouts » : admettre clairement que les Forces armées rwandaises et leurs milices ont commis un génocide contre les Tutsis ; et admettre clairement que le régime du FPR est à l’origine de crimes de masse, que ce soit contre les populations hutues durant la guerre civile et, après la guerre civile, en RDC, contre des réfugiés hutus et des Congolais, au cours de deux guerres qui ont fait entre 3 et 5 millions de morts directs et indirects. Admettre que le FPR a commis des crimes de masse ne revient pas à dire qu’il a commis un « second génocide », non plus que l’on « nie » le génocide des Tutsis, accusations souvent portées par Kagame. Dire cela, c’est simplement dire la totalité des faits.

Deux livres parus récemment en français sont une nouvelle preuve de cette difficulté à évoquer la totalité des faits. Ils ont été écrits par deux journalistes, la canadienne Judi Rever et le français Patrick de Saint Exupéry. La première a publié L’éloge du sang (Max Milo, 2020), traduction de In Praise of Blood (Random House Canada, 2018). Passons sur la médiocrité de l’ouvrage : l’auteure se pose en cavalière d’une prétendue réalité cachée, expose ses problèmes familiaux et, surtout, elle ne recoupe pas les témoignages qu’elle présente et prétend faire des révélations avec quelques documents prétendument « secrets » du Tribunal pénal international sur le Rwanda, alors que cette institution en a produit des dizaines de milliers… Pire, l’auteure affirme que le FPR a infiltré les milices interahamwe pour participer au génocide des Tutsis. Autrement dit, Kagame aurait contribué à l’extermination des Tutsis, afin de légitimer sa prise de pouvoir ; et qu’ensuite il aurait commis un second génocide contre les Hutus. Un récit délirant, empreint de complotisme, et rejeté par la communauté des historiens.

Le cas de Patrick de Saint Exupéry est plus complexe. Il a assisté aux premières loges au génocide des Tutsis en tant qu’envoyé spécial pour Le Figaro. Il fut l’un des premiers à documenter avec précision le rôle de la France dans le génocide, ce qui aboutira à la publication de L’inavouable : La France au Rwanda (Les Arènes, 2004). Mais, c’est son dernier livre, La Traversée. Une odyssée au cœur de l’Afrique (Les Arènes, 2021), qui étonne. L’auteur y remet en cause les conclusions du rapport Mapping, fruit d’un travail mené par une vingtaine de professeurs et d’enquêteurs pendant douze mois sous l’égide du Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Ce rapport documente plusieurs centaines de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis au Congo entre 1993 et 2003. Pour prétendre contester un tel rapport, il faut s’en donner les moyens ! Traverser le Congo – en prenant soin, au passage, de mettre en scène cette « prouesse » – et interroger au hasard quelques habitants sur des faits qui sont se déroulés il y a environ vingt ans, ne suffit pas. Dès lors, le lecteur est forcé de se demander : pour quelles raisons l’auteur cherche-t-il à minimiser les crimes commis au Congo ? Par peur que le génocide des Tutsis soit relativisé ? Pour écarter définitivement la théorie du « double génocide » ? Deux nobles combats. Pour redorer l’image du dictateur Kagame ? Combat moins noble…

Dès lors, l’exposition complète, précise et mesurée des faits est précieuse. Car, avant de proposer une qualification des crimes du FPR, il importe de s’accorder sur les faits. C’est tout le mérite qu’a Scott Straus dans le texte que nous publions.

Rwanda : comment parler des crimes commis par le FPR ?

Ma réflexion portera sur l’histoire des violences durant les années 1990 au Rwanda. Elle traitera du génocide contre les Tutsis commis en 1994 mais aussi des autres cas de violences de masse. Il s’agit d’une question sensible, c’est pourquoi je souhaite clarifier ma position le plus explicitement possible. Je ne suis pas rwandais, mais le Rwanda me tient profondément à cœur. En outre, j’estime que les étrangers doivent prendre la responsabilité de parler de ce qui s’y est passé. Depuis le génocide, des hommes politiques, des chercheurs (dont je suis), des juristes et des professionnels de la mémorialisation ont travaillé à constituer un champ de narrations qui mettent en lumière les crimes du génocide tandis que les autres crimes de masse restaient dans l’ombre. C’est là le sujet de ce travail. J’envisage de mettre en question ce champ de narrations que les étrangers ont contribué à produire. En effet, je prends la responsabilité de parler haut et fort de ces crimes de masse qui sont ignorés des commémorations publiques et des tribunaux au Rwanda. De nombreux Rwandais m’ont fait part de leur expérience de victime et de celle de leurs familles. Attirer l’attention sur ces autres crimes est risqué pour des Rwandais vivant dans leur pays, c’est pourquoi je pense que nous autres, étrangers, nous devons transmettre à l’extérieur ce qu’ils nous ont confié.

Les conditions de l’invisibilité des crimes de masse

Le génocide fut un moment de violence extraordinairement dévastateur. Ce fut un moment d’horreurs sans précédent dans la deuxième moitié du XXe siècle. Sur le plan international, personne ne tenta d’intervenir pour les stopper. Il y eut entre 500 000 et 800 000 victimes civiles d’avril à juillet 1994. Durant cette période, les cibles de la violence furent les Tutsis. Violence dirigée et organisée par l’État, elle fut systématique et avait pour objectif la destruction d’un groupe humain. Je n’ai donc aucune réserve pour la qualifier de « génocide ». Cependant le génocide et les crimes contre les opposants au gouvernement génocidaire ne furent pas les seules formes de violence de masse subies par les Rwandais durant les années 1990. Il y eut simultanément celles commises à l’intérieur du Rwanda pour prendre le contrôle du territoire et celles perpétrées au Zaïre (devenu la République démocratique du Congo en 1997).

Or, en 2019, la vingt-cinquième commémoration du génocide nous a rappelé avec acuité à quel point ces autres crimes de masse étaient rendus invisibles. En effet, les multiples cérémonies de commémoration peuvent être considérées comme autant de tentatives pour définir un cadrage de l’histoire des violences dans la région des Grands Lacs, un cadrage partial qui concentre l’attention sur les actes criminels du génocide contre les Tutsis. Comment expliquer un tel déséquilibre mémoriel ? Une raison évidente est que le gouvernement post-génocide y trouve un intérêt politique, c’est pourquoi il a façonné le processus judiciaire et les conditions du savoir académique sur l’histoire de la violence. De fait, seuls les crimes de génocide ont fait l’objet d’un nombre considérable de procédures judiciaires, mais rien de tel, ni au Rwanda, ni sur le plan international, pour les autres crimes de masse. Ainsi est-il pratiquement impossible d’être autorisé à enquêter sur les violences contre les Hutus. En outre, il peut même être dangereux d’enquêter au Rwanda sur ces autres crimes. Ces formes de violences qui ne sont pas des génocides, avec une éventuelle exception évoquée plus bas, sont donc peu documentées et ceux qui leur ont survécu n’ont droit à aucune reconnaissance dans l’espace public.

Cependant, cette situation n’est pas seulement liée à l’intérêt politique. Je fais l’hypothèse qu’il faut aussi tenir compte du concept même de génocide. En tant que « crime des crimes », le génocide a un statut particulier, exceptionnel, il fascine. De plus, appeler à faire des recherches sur d’autres crimes entraîne le risque de se voir accusé d’affirmer une équivalence entre crimes, de minimiser le génocide, voire même de le nier [2]. Il en résulte un défi pour les chercheurs et les observateurs : comment rendre compte de la spécificité du génocide et, en même temps, identifier d’autres formes de violences de masse ?

Certains, pour attirer l’attention sur ces autres crimes de masse, ont affirmé qu’un deuxième génocide avait été perpétré au Rwanda en 1994, un génocide contre les Hutus commis par le Front patriotique rwandais (FPR). Cette approche a été revendiquée par des opposants politiques au FPR, particulièrement par des figures politiques vivant en exil. Récemment la journaliste Judi Rever, dans le livre L’éloge du sang, a réactivé cette thèse en adoptant un langage sensationnaliste et conspirationniste. Ainsi évoque-t-elle une « conspiration du silence » et se déclare-t-elle menacée hors des frontières rwandaises par des agents du FPR. Relançant la thèse dite du « double génocide », elle cherche à capter la fascination qu’exerce le label génocide. Il reste que, pour ma part, je n’approuve pas l’usage du label « double génocide » et que, en vérité, les enquêtes empiriques conduites au Rwanda ne soutient pas la rhétorique de Judi Rever. Je réaffirme donc que mon objectif, par rapport aux controverses passionnées, est de trouver une voie évitant le conspirationnisme et le sensationnalisme ; je préconise une recherche qui affirme la spécificité du génocide commis contre la population tutsie et respecte les souffrances qu’elle endure ; mais la recherche doit produire une histoire complète incluant les autres violences de masse commises au Rwanda.

Les violences contre les Hutus

L’histoire de la violence au Rwanda gagnerait à être replacée dans une perspective régionale. Ainsi les travaux de René Lemarchand, notamment son livre The Dynamics of Violence in Central Africa, retracent-ils une histoire de la violence dans la région qui comprend entre autres la succession des atrocités au Burundi, en 1972, 1988, 1993 et après. En 1972, ce fut le pire épisode : la minorité tutsie au pouvoir organisa le massacre de quelque 200 000 civils hutus qui avaient été scolarisés et commit ce que l’auteur appela un « génocide sélectif ». Par ailleurs, la violence qui débuta en République démocratique du Congo durant les années 1960 puis s’aggrava au début des années 1990 et 2000 fit des millions de morts. Les deux guerres de 1996-1997 et de 1998-2004 provoquèrent un nombre de morts évalué à plusieurs millions de civils, la plupart à cause de la disparition de l’État et des services publics dans l’Est du Congo. En Ouganda également, la violence culmina sous Milton Obote au début des années 1980 et, avant lui, sous Idi Amin Dada. Rapporté à ce contexte régional des Grands Lacs, le génocide perpétré au Rwanda n’est pas l’unique épisode de l’extraordinaire violence de masse qui bouleverse cette région depuis des décennies, et le rappeler ne revient pas à dénier sa particularité.

Première période : 1990-1995

Cette période de violence comprend trois moments différents : durant la guerre civile avant l’assassinat du Président Habyarimana (1990-début 1994), pendant le génocide (avril à juillet 1994), puis après le génocide quand le FPR continuait de combattre pour consolider son pouvoir (août 1994-mi-1995).

Le FPR attaqua des civils au Rwanda durant les trois ans et demi de la guerre civile (1990-1994), principalement dans les préfectures du Nord. Environ un million d’habitants fuirent la région en 1993. Leur exode n’était pas seulement lié à la guerre. En effet, des rapports émanant d’ONG des droits humains, ainsi que des déserteurs de l’armée du FPR, ont accusé très tôt ce dernier de mener délibérément des attaques contre les populations civiles dans le but de dépeupler une région considérée comme hostile. Cependant, la documentation concernant les atteintes aux droits humains est restreinte [3]. Dans le rapport Aucun témoin ne doit survivre, Alison Des Forges cite Human Rights Watch et la Fédération internationale des droits de l’homme, qui ont estimé que plusieurs centaines de civils avaient été tués durant l’attaque de la ville de Ruhengeri au nord. Mais sur le nombre des morts ainsi que sur l’extension géographique des violences, la documentation reste pauvre.

Entre avril et juillet 1994, des civils hutus furent massacrés durant la guerre menée par le FPR contre le gouvernement intérimaire. Ces violences sont mieux documentées que celles perpétrées avant 1994. Selon A. Des Forges, le FPR aurait tué des milliers de civils pendant les combats mais aussi pendant qu’il prenait le contrôle d’une région. A. Des Forges, s’appuyant sur des témoins oculaires, décrit trois modalités principales des violences : quand le FPR tue des civils mêlés aux miliciens, quand il convoque des gens à des meetings et les massacre, quand il procède à des exécutions sommaires de personnalités officielles, de prêtres, d’intellectuels et d’individus suspectés d’avoir participé au génocide. Il existe d’autres documents publiés par des ONG et des chercheurs qui relatent ces mêmes modalités. Dans son rapport daté de 1994, Amnesty International décrit des exécutions sommaires, des meurtres de vengeance et des massacres commis durant des meetings. Ainsi A. Des Forges se réfère-t-elle au « rapport Gersony » dont les conclusions confirmaient les siennes [4]. L’armée du FPR avait bien commis des massacres systématiques de civils entre avril et août 1994, et Robert Gersony estimait entre 25 000 et 40 000 le nombre des victimes. Un résumé de ce rapport, disponible sur Internet, concorde avec les éléments rapportés par A. Des Forges. Dans son récent livre Rwanda: From Genocide to Precarious Peace, l’universitaire Susan Thomson cite un membre de l’enquête Gersony : « Ce que nous avons vu était une opération militaire bien organisée, avec commandement et contrôle militaire, et des massacres de masse commis au cours de campagnes de type militaire ». Le FPR est aussi mis en cause dans des massacres qui ont eu lieu après août 1994 et en 1995. Le plus connu fut perpétré à Kibeho en avril 1995 dans un camp de déplacés et fit plusieurs milliers de morts.

Finalement, des preuves crédibles permettent d’affirmer que le FPR a été l’auteur de violences systématiques durant cette période 1990-1995 contre des civils hutus, pendant la guerre qui a précédé le génocide, puis pendant et après le génocide.

Peut-on qualifier cette violence contre les Hutus de génocide ? Bien que, faute d’études, nous ayons beaucoup à apprendre sur la logique des violences commises par le FPR, à nouveau je n’affirme pas que cette violence constitue un génocide. En termes de sciences sociales, je subsumerai ces tueries sous la catégorie « violence de masse » : une violence de grande échelle, répétée, et visant systématiquement un groupe de civils (les Hutus rwandais), tandis que la caractéristique du génocide (à mon sens) réside dans la volonté de détruire un groupe spécifique. Or, durant cette période, au Rwanda, je n’ai pas constaté la volonté de détruire la population hutue rwandaise mais celle de recourir à des violences massives pour contrôler cette population et la punir. En termes légaux, ces dernières constituent des crimes contre l’humanité. Quoi qu’il en soit – et bien sûr de nouvelles preuves peuvent suggérer des conclusions différentes –, des milliers de Hutus furent tués et ceci doit être reconnu, pris en compte et mémorisé.

Deuxième période : 1996-1997, violences au Zaïre

Une autre forme de violence de masse est celle dont sont responsables le FPR et ses alliés durant l’invasion du Zaïre, engagée en octobre 1996. En furent victimes des Congolais, y compris des Tutsis congolais, mais je mettrai l’accent sur le sort des Rwandais.

Après avoir violemment pris le contrôle de l’ensemble des camps de réfugiés situés à l’est du Zaïre, les forces militaires rwandaises contraignirent au retour vers le Rwanda une masse importante de ces réfugiés. L’estimation généralement admise de ces retours varie entre 500 000 et 700 000 personnes durant les mois de novembre et décembre 1996. D’autres réfugiés prirent la fuite vers l’ouest, c’est-à-dire vers l’intérieur du Zaïre. Parmi les fuyards se trouvaient des éléments de l’ancienne armée rwandaise (ou Forces armées rwandaises, les ex-FAR) ainsi que des interahamwe [5] et d’autres Rwandais impliqués dans le génocide de 1994. Tous ces fuyards furent poursuivis par l’Armée patriotique rwandaise et ses alliés congolais ; ils furent massacrés en grand nombre.

L’importance de ces massacres n’a pas été précisément mesurée mais une estimation raisonnable retient le nombre de dizaines et peut-être de centaines de milliers de victimes.

Jason Stearns, dans Dancing in the Glory of Monters: The Collapse of the Congo and the Great War of Africa, discute le problème des estimations. Il conclut que « des dizaines de milliers de réfugiés furent tués tandis que probablement les plus nombreux sont morts de maladie et de famine alors qu’ils étaient forcés de fuir vers l’ouest dans des forêts absolument inhospitalières ». De son côté, Kisangani Emizet, fait une estimation de 230 000 tués [6]. Pour sa part, Filip Reyntjens cite une estimation de 200 000 tués [7]. Plusieurs comptes rendus relatent des massacres répétés et systématiques. Un rapport du projet Mapping effectué par les Nations unies, visant à recenser les massacres, documente ces violences. Des témoignages ont été publiés, par exemple celui de Marie-Béatrice Umutesi dans Fuir ou mourir au Zaïre. Le vécu d’une réfugiée rwandaise. Dans sa version finale, le rapport Mapping évoque la possibilité qu’un génocide ait été commis en RDC :

« Plusieurs incidents répertoriés dans ce rapport, s’ils sont enquêtés et prouvés devant un tribunal compétent, révèlent des circonstances et des faits à partir desquels un tribunal pourrait tirer des inférences de l’intention de détruire en partie le groupe ethnique hutu en RDC, s’ils sont établis hors de tout doute raisonnable. L’ampleur des crimes et le nombre important de victimes, probablement plusieurs dizaines de milliers, toutes nationalités confondues, sont démontrés par les nombreux incidents répertoriés dans le rapport (104 incidents). L’usage extensif d’armes blanches (principalement des marteaux) et l’apparente nature systématique des massacres de survivants après la prise des camps pourrait indiquer que les nombreux décès ne sont pas imputables aux aléas de la guerre ou assimilables à des dommages collatéraux. Parmi les victimes, il y avait une majorité d’enfants, de femmes, de personnes âgées et de malades, souvent sous-alimentés, qui ne posaient aucun risque pour les forces attaquantes. De nombreuses atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ont été également commises, avec un nombre très élevé de Hutus blessés par balle, violés, brûlés ou battus. Si elle est prouvée, la nature des attaques contre les Hutus, qui ont été répertoriées, apparaît comme systématique, méthodique et préméditée […]. Ainsi les attaques qui apparaissent systématiques et généralisées telles que décrites dans le présent rapport révèlent plusieurs éléments accablants qui, s’ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crimes de génocide. »

Cependant, le rapport livre des contre-arguments à la qualification de génocide ; il avance des preuves que l’« intention de détruire » la population hutue parce que hutue n’était pas radicale. Ainsi sont notées les importantes activités de rapatriement au Rwanda à partir de la RDC.

De mon point de vue, selon le rapport Mapping, en 1997, plusieurs épisodes de violence contre les Rwandais hutus pourraient être qualifiés de génocide. La logique de destruction d’un groupe est l’une des caractéristiques des génocides. De fait, cette logique de destruction exista, au Zaïre, il me semble, en 1997, après la phase de rapatriement. Durant la poursuite des réfugiés hutus à l’intérieur du Zaïre, la stratégie dominante de l’Armée patriotique rwandaise et de ses alliés fut une logique de massacre. Donc, après le rapatriement de 1996, soit durant plusieurs mois en 1997, il est pensable qu’au Zaïre, il s’agisse d’un cas de génocide.

Que la qualification de génocide soit appropriée ou non, un nombre très important de Rwandais furent tués en 1997. Cependant, aucun processus judiciaire n’a été initié et les violences contre des Rwandais au Zaïre demeurent exclues de toute commémoration officielle au Rwanda, du moins à ma connaissance.

La violence contre-insurrectionnelle au Rwanda en 1996 et 1998

Il y eut aussi, principalement en 1997 et 1998, les violences contre-insurrectionnelles que les forces gouvernementales ont commises dans le Nord-Ouest du Rwanda. En effet, à la suite du rapatriement des réfugiés rwandais, une insurrection contre l’État dirigé par le FPR prit de l’ampleur. La campagne contre-insurrectionnelle entraîna des disparitions, des meurtres, des déplacements de population et d’autres formes de violences et d’intimidation. Les insurgés tuèrent eux aussi des civils mais les forces gouvernementales ont été responsables de la plus grande partie des crimes.

Recevez nos derniers articles

Répression générale et assassinats politiques au Rwanda depuis 2000

Enfin, il faut considérer la violence généralisée et la répression que le FPR a instaurée depuis qu’il a pris le pouvoir. Cette violence a pour objectif principal l’intimidation de l’opposition. Des acteurs politiques, des personnalités de la société civile ont été assassinés ou ont disparu, tant au Rwanda qu’à l’extérieur du Rwanda. On ne peut en évaluer le nombre. Cependant, les grandes organisations de défense des droits humains, telles Amnesty International ou Human Rights Watch, ont publié des rapports sur le caractère autoritaire et répressif de l’État depuis les années 1995.

Pourquoi procéder à ces décomptes macabres ? Le point principal est que le génocide commis en 1994 contre les Tutsis par des autorités hutues ne fut pas l’unique épisode de violence systématique et à grande échelle dirigée contre des civils, ni en 1994 ni durant les années 1990. Mais il reste d’importantes lacunes dans les connaissances concernant ces épisodes. Les documents sont dispersés en grande partie faute de procès publics ou d’autres modes d’enquête ; quant à la recherche universitaire sur ce sujet, elle n’est pas abondante.

Cependant, nous en savons assez pour affirmer qu’il y eut une terrible violence de masse. Cette violence fut une expérience majeure pour ses victimes et leurs familles, une expérience qui devrait être reconnue et mémorialisée. Tout travail de recherche sur l’histoire de la violence au Rwanda est incomplet s’il s’en tient au seul génocide contre les Tutsis, comme c’est maintenant l’usage.

Les Rwandais savent, je l’ai expérimenté. Ils n’oublient pas. Si certains d’entre eux en rencontrent d’autres qui ont perdu des membres de leur famille en 1994, au milieu ou à la fin des années 1990, ils savent tous très bien ce qui s’est passé. Ils savent aussi que si le FPR a commis des crimes, ils ne peuvent en parler ouvertement dans leur pays. Mais nous, en tant qu’étrangers, nous devons prendre la responsabilité d’en parler, de dire de façon responsable et claire ce que tant de Rwandais craignent de dire. En parler de façon responsable et attentive signifie refuser tout discours sensationnaliste, tout discours conspirationniste, et ne pas recourir à un langage qui pourrait être utilisé par des négationnistes.

Notre tâche, je le crois, n’est pas de renverser ce que nous avons appris sur le génocide de 1994, mais plutôt d’y ajouter les autres expériences de violence afin d’écrire une histoire plus équilibrée et détaillée des violences de masse qui eurent lieu durant les années 1990.

Notes :

[1] LVSL publie une version légèrement remaniée d’un texte de Scott Straus initialement publié sous le titre « Écrire l’histoire des violences durant les années 1990 au Rwanda », tiré de l’ouvrage collectif : Violences extrêmes. Enquêter, secourir, juger. République démocratique du Congo, Rwanda, Syrie, Laëtitia Atlani-Duault, Jean-Hervé Bradol, Marc Le Pape et Claudine Vidal (dir.), Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2021. Le texte de Straus a été traduit de l’anglais par Marc Le Pape et Claudine Vidal. LVSL remercie l’auteur, les directeurs et l’éditeur de l’ouvrage de nous avoir autorisé à le publier.

[2] Ainsi les critiques de la politique étatique que j’ai émises ont-elles incité des officiels rwandais à me qualifier (ainsi que d’autres collègues) de chercheur étranger négationniste. Je ne nie pas, et je n’ai jamais nié qu’un génocide a été perpétré au Rwanda en 1994. Je rappelle que mon livre principal sur le génocide, The Order of Genocide: Race, Power and War in Rwanda, utilise le terme « génocide » dans le titre et que son objectif est de chercher à en expliquer les dynamiques de mobilisation et de perpétration.

[3] Les rapports concernant les droits de l’homme datant d’avant 1994 donnent quelques rares informations sur les crimes du FPR à cette époque. Cette rareté tient au fait que le FPR a interdit des zones d’enquête aux investigateurs. Voir par exemple le rapport publié en 1993 par la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, « Rapport de la Commission internationale d’enquête sur les violations des droits de l’homme au Rwanda depuis le 1er octobre 1990 (7-21 janvier 1993) ».

[4] Robert Gersony, à la demande du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, mena une enquête au Rwanda (dans 41 communes sur 145) et à l’extérieur, dans les camps de réfugiés. Le but était de prévoir un retour rapide des réfugiés. Le rapport ne fut pas publié et demeura confidentiel. Cependant, A. Des Forges put en prendre connaissance.

[5] Interahamwe signifie « ceux qui travaillent ensemble ». C’était le nom donné à l’organisation des jeunesses du Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), parti unique jusqu’en 1991. Elle devint rapidement une milice organisée et entraînée qui pratiqua l’intimidation politique de façon de plus en plus violente. Durant le génocide, le terme désigna toutes les bandes qui participèrent au massacre des Tutsis.

[6] Kisangani Emizet, « The massacre of refugees in Congo: A case of UN peacekeeping failure and international law », Journal of Modern African Studies, vol. 38, n° 2, pp. 163-202, 2000.

[7] Filip Reyntjens, « Waging (Civil) war abroad: Rwanda and the DRC », dans S. Straus et L. Waldorf (dir.), Remaking Rwanda. State Building and Human Rights after Mass Violence, Madison [WI], University of Wisconsin Press, pp. 132-151, 2011.