« Saint-Just, l’archange de la Révolution » – Entretien avec Antoine Boulant

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Antoine Boulant. Capture Le Scribe accroupi, Olivier Magnan / DR.

« La révolution est glacée, tous les principes sont affaiblis. » Cette phrase résonne comme une sentence. Elle traduit mieux qu’aucune autre l’état d’esprit de ceux qui ont fait la Révolution française et qui, hantés par la mort, percevaient déjà leur fin prochaine. Son auteur, Saint-Just, fut le compagnon de Robespierre. Guillotiné à seulement 26 ans, il aura néanmoins joué un rôle décisif dans le procès du Roi, dans les séances du Comité de Salut Public comme dans l’organisation de la défense de la France contre les invasions étrangères. Son ombre continue de planer sur la Révolution et son héritage parvient jusqu’à nous. « L’archange de la mort » disait Michelet ; sans doute le caractère ombrageux autant que le destin tragique de Saint-Just justifient-ils qu’il ait été baptisé de ce nom. L’historien Antoine Boulant lui consacre une biographie, Saint-Just. L’archange de la Révolution (2020), parue aux éditions Passés Composés, afin d’interroger pleinement l’œuvre politique, théorique, mais aussi militaire de l’un des principaux acteurs de la Terreur.

LVSL – Quelles sont les inspirations intellectuelles du jeune Saint-Just ? Est-il davantage l’héritier de Rome ou du siècle des Lumières ?

Antoine Boulant – Comme un grand nombre de futurs conventionnels, Louis-Antoine de Saint-Just a en effet été pétri de culture classique lors des études qu’il a menées, d’abord au collège Saint-Nicolas de Soissons à partir de 1779, ensuite à la faculté de droit de Reims, qu’il a intégrée à l’âge de vingt ans. Il y a abondamment lu Tacite, Tite-Live et Cicéron, et son admiration pour l’Antiquité se retrouve dans un très grand nombre de ses discours, notamment celui qu’il prononça à la Convention lors du procès de Louis XVI, dans lequel il cite Brutus ayant décidé d’assassiner César « sans autre formalité que vingt-trois coups de poignard et sans autre loi que la liberté de Rome »… Mais les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles ont également beaucoup compté, notamment Bossuet, Mably, Voltaire, Beccaria, Rousseau et Montesquieu, comme en témoigne l’inventaire de sa bibliothèque qui a été réalisé après sa mort.

LVSL – Malraux place en exergue de la préface qu’il consacre au conventionnel une citation attribuée à Danton dans laquelle ce dernier déclare au sujet de Saint-Just : « Je n’aime point cet extravagant. Il veut apporter à la France une république de Sparte, et c’est une république de Cocagne qu’il nous faut. » Quelle était la conception de la cité idéale professée par Saint-Just ?

Antoine Boulant – Une des spécificités du personnage est en effet d’avoir été, non seulement un des principaux membres du Comité de salut public et un représentant de la Convention aux armées, mais aussi un important théoricien. Il est l’auteur de nombreux écrits, notamment les Fragments d’institutions républicaines qui sont en fait un ensemble de feuillets rédigés au jour le jour en 1794 et sont au cœur de sa réflexion sur la cité idéale. Contrairement à Rousseau, Saint-Just est partisan d’un gouvernement représentatif, soumettant les fonctionnaires à une sévère censure. Il promeut une société de petits producteurs indépendants, ce qui l’amène à proposer une limitation de la propriété pour réduire les inégalités, sans pour autant prôner sa totale suppression, ni le partage des terres qui sera voulu par Babeuf quelques années plus tard. Il est favorable à une économie de marché régulée par l’État, et voit dans l’agriculture la source de toute richesse. Sa conception de l’éducation est inspirée de Sparte, les garçons étant destinés à quitter leurs parents pour recevoir une « instruction militaire et agricole » tandis que l’amitié est érigée en institution. C’est enfin un adversaire de l’athéisme, qui assimile la religion à une morale civique nécessaire aux bons citoyens. Si elle est radicale, son ambition de créer un homme nouveau n’est pourtant pas originale, reprenant une idée qui traverse tout le XVIIIe siècle, et se révèle globalement utopiste et inapplicable.

LVSL – Vous consacrez une large part de votre ouvrage à l’histoire militaire de la Révolution française. Quel fut le rôle de Saint-Just aux armées ?

Antoine Boulant – La carrière révolutionnaire de Saint-Just est effectivement inséparable du rôle déterminant qu’il a joué, d’abord à l’armée du Rhin en octobre et novembre 1793, ensuite à l’armée du Nord entre janvier et juin 1794. Il faut bien voir qu’il n’était pas officier, mais représentant du peuple en mission, c’est-à-dire député de la Convention chargé, non de concevoir les plans de campagne et de commander les troupes, mais d’assurer les conditions de la victoire, notamment en contrôlant que les militaires appliquent bien les instructions gouvernementales, en veillant aux approvisionnements ou en vérifiant les travaux de fortification. Qu’ils l’aient adulé ou détesté, tous les contemporains ont reconnu les efforts considérables déployés par Saint-Just pour approvisionner les armées (notamment par le biais de réquisitions et d’emprunts forcés), rétablir la discipline (en faisant destituer ou exécuter de nombreux militaires) et coordonner l’action des officiers, contribuant ainsi à la victoire décisive de Fleurus le 26 juin 1794.

LVSL – En quoi la guerre menée par la France républicaine peut-elle être qualifiée de guerre révolutionnaire ? 

Antoine Boulant – Il y a deux manières d’appréhender la question. D’une part, Saint-Just s’est fait le promoteur sur le terrain d’une stratégie définie par le gouvernement révolutionnaire, qu’il résume en affirmant que « la guerre de la liberté doit être faite avec colère » : l’armée de la République doit rompre avec la tactique des armées d’Ancien Régime et fonder son action sur l’ardeur, le nombre et la mobilité des combattants, dans une logique d’offensive à outrance destinée à épuiser l’adversaire. D’autre part, l’armée révolutionnaire est alors considérée comme une école de vertu, devant être composée de soldats-citoyens dans un contexte où le combat contre l’ennemi extérieur se confond avec celui contre l’ennemi intérieur.

LVSL – L’historiographie marxiste a souvent vu dans le Saint-Just des décrets de Ventôse le précurseur d’une législation sociale. Vous nuancez pourtant ce point de vue. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Antoine Boulant – Rappelons d’abord ce que prévoyaient ces fameux décrets, adoptés par la Convention sur proposition de Saint-Just en février et mars 1794 : le séquestre de tous les biens appartenant aux individus emprisonnés comme ennemis de la Révolution, destinés à être distribués gratuitement aux patriotes nécessiteux. Comme vous le soulignez, les historiens marxistes y ont vu une disposition audacieuse devant générer un immense transfert de propriété. Outre que Saint-Just n’a fait que reprendre une idée largement partagée dans certains milieux radicaux, et que certains historiens – et non des moindres – n’y ont vu qu’une mesure destinée à donner des gages à la frange la plus extrême de la sans-culotterie, ces décrets ont été presque impossibles à mettre en œuvre, compte tenu des innombrables complexités administratives qu’ils généraient, particulièrement en matière de recensement des indigents et des détenus. Ainsi, aucun personnel n’était à l’époque dédié à établir des statistiques permettant de définir avec précision les critères de la pauvreté, tandis que les situations locales étaient extrêmement contrastées et que de nombreux responsables refusaient d’appliquer une mesure qui portait atteinte au droit de propriété, inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

LVSL – François Furet fait remarquer que la Terreur, souvent justifiée par la guerre et la mise en danger de la patrie, s’est accélérée à la fin 1793 et dans les premiers mois de 1794 tandis que la situation militaire s’améliorait. Comment l’expliquer ?

Antoine Boulant – Vous touchez à l’une des questions les plus difficiles et les plus débattues de l’histoire révolutionnaire, celle de la nature véritable de la Terreur. Les historiens marxistes n’y ont vu qu’un instrument nécessaire de la défense nationale, mis en place pour faire face à la menace étrangère, à la rébellion vendéenne, à la révolte fédéraliste et aux complots des ennemis de la République. François Furet et les historiens « critiques », en revanche, ont cherché à démontrer que la Terreur était inhérente à la dynamique révolutionnaire dès 1789, et que les circonstances nées de la guerre avaient agi comme un révélateur. De mon point de vue, Saint-Just illustre parfaitement cette dernière interprétation. Dans un discours prononcé à la Convention en octobre 1793, le jeune député déclare qu’il faut « punir, non seulement les traîtres, mais les indifférents mêmes, quiconque est passif dans la République et ne fait rien pour elle ».  Il transforme ainsi en ennemi à abattre tout individu qui ne participe pas personnellement à la construction de la société révolutionnaire, faisant de la Terreur la condition même de l’émergence du « vrai » peuple.

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LVSL – À l’aise dans le rôle de procureur, quel fut le rôle de Saint-Just dans la lutte contre les factions ? 

Antoine Boulant – Saint-Just s’est en effet vu confier par le Comité de salut public les rapports devant être prononcés à la Convention, d’abord contre les Girondins (juillet 1793), puis contre les hébertistes et les dantonistes (mars 1794), devant aboutir à leur mise en accusation puis à leur comparution devant le Tribunal révolutionnaire. Son rôle a donc été déterminant, toute sa démonstration s’articulant autour de l’idée – évidemment absurde – que ces factions représentaient les facettes d’un même complot auquel Mirabeau et La Fayette avaient participé dès les débuts de la Révolution, sous l’influence des puissances étrangères. Pour faire voter la mise en accusation d’un personnage aussi populaire que Danton, il fallait nécessairement le présenter comme un partisan du rétablissement de la monarchie.

LVSL – Quelle fut sa fin ? 

Antoine Boulant – Les tensions entre le duo Saint-Just/Robespierre et les autres membres du Comité de salut public ont été très vives à partir de juin 1794. La réorganisation du Tribunal révolutionnaire, la création d’un bureau de police dirigé par Saint-Just et l’instauration du culte de l’Être suprême ont été très mal ressentis par un nombre croissant de conventionnels. Ces rivalités exacerbées ont abouti à la journée du 9 thermidor an II (27 juillet 1794), au cours de laquelle la Convention a décrété d’accusation Robespierre, Saint-Just et leurs principaux partisans. Après s’être retranchés au sein de la municipalité siégeant à l’Hôtel de Ville, ils ne sont pas parvenus à mobiliser les sections parisiennes en leur faveur et ont fini par être arrêtés, avant de comparaître devant le Tribunal révolutionnaire et d’être envoyés à la guillotine. Ainsi Saint-Just a-t-il été exécuté à un mois de son 27e anniversaire.

LVSL – Qu’est-il resté de Saint-Just après sa mort ?

Antoine Boulant – Comme Robespierre, il a été immédiatement transformé en bouc émissaire de la Terreur par ceux qui l’avaient renversé. Son héritage est plus tardif. En étudiant ce personnage que je connaissais finalement assez peu, et sur lequel je n’avais aucun a priori, j’ai été très frappé par la véritable fascination qu’il a suscitée chez des générations d’historiens, d’écrivains, de philosophes et d’artistes tout au long des XIXe et XXe siècles. Sa jeunesse, sa pensée politique, son action aux armées, sa compassion non feinte pour les pauvres, mais aussi son idéalisme doublé d’un véritable fanatisme, ont généré un nombre considérable d’études. Comme beaucoup d’autres, c’est un être plein de contradictions. Comme l’écrivait voici trente-cinq ans son dernier biographe, Bernard Vinot, « la silhouette de Saint-Just est assez ample pour inspirer à chacun sa vérité »…