Iran : d’une insurrection l’autre

Manifestations Iran 2009 © ایران اینترنشنال

L’Iran est secoué depuis un mois par une vague de manifestations de grande ampleur à tonalité insurrectionnelle. Elles s’inscrivent dans une série de protestations hétérogènes qui ébranlent la République islamique d’Iran depuis quelques années – et dans une tradition insurrectionnelle qui caractérise, plus largement, la culture politique iranienne. Par Max-Valentin Robert et Laura Chazel.


Tout a commencé le 15 novembre dernier, lorsque le président Hassan Rohani annonça une subvention réduite de l’essence[1] : cette décision devait conduire à une hausse de 50 % du prix des soixante premiers litres mensuels, précédant une augmentation de 300 % pour celui des litres suivants[2]. Une décision d’autant moins acceptée que l’Iran subit de plein fouet les répercussions économiques des sanctions américaines[3] : d’après le Fonds Monétaire International, l’inflation dépasserait les 37 % en 2019, contre seulement 9,6 % en 2017[4]. S’ensuivit une série de protestations dans différentes villes du pays, qui poussèrent le Conseil supérieur de la sécurité nationale à instituer un véritable black-out numérique – les connexions auraient d’ailleurs chuté dans une proportion inférieure à 5 % de leur nombre habituel[5]. Au-delà de l’expression d’un certain ras-le-bol à l’égard du marasme économique, cette insurrection prit rapidement une tonalité politique affirmée, allant jusqu’à la mise en cause de la République islamique elle-même.

En Iran, l’opposition au régime en place peine à s’organiser : le « mouvement vert » de 2009 avait avant tout été porté par les couches intellectuelles aisées et n’avait pas su mobiliser les classes les plus appauvries, alors que les manifestations de 2017-2018 étaient au contraire portées par les milieux modestes et traditionalistes. Les événements contestataires en cours marquent une inflexion importante car ils semblent mobiliser tout autant les classes moyennes des grandes métropoles (Téhéran, Chiraz, Ispahan) que les milieux populaires des villes de taille plus modeste. Autre nouveauté importante, on assiste aujourd’hui à une répression extrêmement féroce de la part des autorités, la plus importante « depuis la fin de la guerre Iran-Irak en 1988 »[6] selon Thierry Coville, chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Iran. En effet, on compte « au moins 208 morts »[7] selon le dernier rapport d’Amnesty International publié début décembre 2019 (un chiffre parfois estimé à 900 décès), 4000 blessés[8] et « au moins 7000 » arrestations selon l’ONU[9]. Si la répression des protestations semble avoir pris une ampleur inédite, ce raidissement s’inscrit dans le cadre d’une incompréhension croissante entre des autorités politiques sclérosées et une population en proie à d’importants bouleversements sociaux, et encline à la contestation.

Une tradition insurrectionnelle ?

« Maintenant qu’un modèle de solidarité entre les déshérités s’est réalisé dans le monde islamique, il faut généraliser ce modèle entre les différentes catégories humaines sous le nom de “parti des déshérités”, qui est le parti de Dieu […]. Nous appelons tous les déshérités du monde à se rallier sous l’emblème du parti de Dieu et à triompher de leurs problèmes par l’union, la volonté, la détermination inébranlable et la résolution de tout problème qui pourrait survenir dans n’importe quel endroit et qui concerne n’importe quel peuple par l’intermédiaire du parti des déshérités.[10] » La tonalité insurrectionnelle caractérisant cette déclaration de l’ayatollah Khomeini pourrait étonner de prime abord, eu égard à l’image de conservatisme social et d’immobilisme politique à laquelle le sens commun rattache habituellement le régime iranien. Cette perception occulte cependant le fait que la République islamique est née d’un épisode révolutionnaire, et convoque fréquemment la mémoire de cet épisode pour entretenir sa légitimation, aussi bien en interne (en témoigne la délégitimation de toute force d’opposition comme « contre-révolutionnaire ») que dans le soft power qu’elle essaye de se construire (via la mobilisation d’une rhétorique se voulant anti-impérialiste et tiers-mondiste). À titre d’exemple, rappelons que le théoricien Ali Shariati (souvent considéré comme l’idéologue de la révolution islamique) décrivait le chiisme comme étant « une religion progressiste, libératrice », et assignait à chacun la responsabilité « de l’instauration du bonheur, de la justice et du progrès humain »[11]. La manifestation d’un phénomène révolutionnaire sous une forme religieuse pourrait sembler surprenante, mais ne constitue aucunement une spécificité iranienne ou moyen-orientale : après l’exécution de Charles Ier en 1649 et l’instauration du Commonwealth, l’Angleterre prit sous Cromwell une orientation sociétale nettement influencée par le puritanisme.

En Iran comme en France, contester radicalement le cadre politique existant peut être appréhendé comme un « ressourcement » auprès des dynamiques insurrectionnelles ayant donné naissance au régime lui-même

La révolution islamique constitue donc une véritable rupture fondatrice pour le régime iranien, et tend à irriguer fortement la culture politique locale. Si le pouvoir peut avoir recours à son souvenir pour tenter de marginaliser les forces protestataires, ces dernières peuvent également s’appuyer sur 1979 pour légitimer leurs modes d’action. Si les autorités se sont fondées sur la mémoire de cette insurrection (et ne cessent de la commémorer), alors le recours aux modes d’action contestataires s’en trouve d’autant plus légitimé au sein de la société elle-même. En ce sens, la révolution islamique semble occuper dans l’imaginaire collectif un espace similaire à la mémoire républicaine française : le processus de construction nationale en France s’est structuré autour du souvenir de 1789, et l’appui sur cet événement a été au cœur de l’entreprise de consolidation du nouveau pouvoir. Or, en se fondant à travers un épisode insurrectionnel, les autorités républicaines contribuèrent aussi à légitimer la mythologie révolutionnaire auprès de formations contestataires à l’égard du régime lui-même. Comme l’explique l’historien Marc Lazar[12], la longue période d’hégémonie électorale du PCF au sein de la gauche française ne s’expliquait pas seulement par une simple « transposition » du léninisme en contexte hexagonal : si la greffe communiste a pu prendre auprès d’une fraction non négligeable de l’électorat, c’est également en raison de la capacité qu’elle a eu à se fondre dans un discours national légitimant le recours aux ruptures révolutionnaires. En Iran comme en France, contester radicalement le cadre politique existant peut ne pas être perçu comme une totale incongruité, et peut même être appréhendé comme un « ressourcement » auprès des dynamiques insurrectionnelles ayant donné naissance au régime lui-même.

C’est en juin 2009 qu’éclate le plus grand mouvement contestataire qu’a connu l’Iran depuis la révolution de 1979. Ces protestations – connues sous le nom de « mouvement vert » – regroupent d’abord les partisans d’Hossein Massouvi, candidat réformiste face à Mahmoud Ahmadinejad lors de la présidentielle de 2009. De forts soupçons de fraude électorale sont exprimés face à l’annonce de la victoire du président sortant le 12 juin 2009, et des manifestations massives sont alors organisées pour remettre en cause le résultat du scrutin. Très vite, le mouvement élargit ses revendications : exigence du respect de la dignité des citoyens (droit des femmes, égalité, justice, liberté), refus des violences[13] et aspirations plus générales à une démocratisation du régime. Les mesures autoritaires prises par le gouvernement à l’encontre du mouvement – coupure de l’accès à internet, interdictions de manifester – sont accompagnées d’une répression féroce (au moins 150 morts et plus de 4000 arrestations sont recensés). Malgré l’interdiction de manifester, le mouvement prend une ampleur inédite mais sa force restera limitée pour deux raisons. D’une part, la protestation demeure majoritairement portée par les couches moyennes urbaines, malgré des tentatives d’élargissement de sa base en s’adressant aux classes populaires souffrant de la situation économique et aux minorités ethniques et religieuses via la revendication de la défense de leurs droits[14]. D’autre part, le mouvement a initialement été porté par les réformistes, un courant « docile » et « fidèle » au régime qui s’est structuré dans le cadre établi par la République islamique, et ne remet donc pas en cause les fondements mêmes de l’État mais « [se contente] d’en indiquer les “dérapages” »[15]. Seule une minorité des manifestants crient « mort au dictateur », que les réformistes tentent alors d’étouffer. En raison de sa capacité à créer une sorte d’opposition « sous contrôle », certains auteurs appellent alors à ne pas sous-estimer la résilience du régime[16].

D’autres analystes ont pourtant vu dans les manifestations de 2009 le « présage [d’]un séisme à venir »[17] qui témoignait de la fragilité du régime. Malgré son échec politique, son incapacité à rallier les classes ouvrières et ses difficultés à s’organiser, le mouvement vert a eu au moins deux répercussions non-négligeables sur le jeu politique iranien : 1) il a créé une « fracture profonde » au sein des élites et parmi les soutiens au régime[18] ; 2) il existe une forme de « résilience sociale » du mouvement maintenant inscrit dans « l’imaginaire collectif » des jeunes générations[19].

De nouvelles manifestations ont eu lieu fin 2017-début 2018 sous la présidence du “réformiste” Hassan Rohani. Les protestations débutent le 28 décembre 2017, à l’initiative du camp le plus conservateur, représenté notamment par les soutiens à l’ex-président Mahmoud Ahmadinejad, afin de protester contre « la politique d’ouverture vers le monde » de Rohani et contre « la perte de leurs avantages politiques et économiques »[20]. Très vite, le mouvement déborde les traditionalistes, et les milieux populaires s’en emparent afin de dénoncer la dégradation de leurs conditions économiques d’existence (mesures d’austérité, hausse du chômage, coupes budgétaires, corruption, augmentation du prix des denrées alimentaires, etc.). Contrairement au mouvement vert, qui peinait à élargir sa base au-delà des couches moyennes et intellectuelles urbaines, les manifestations de 2017-2018 sont donc menées par « des Iraniens de la petite classe moyenne », se considérant comme « victimes des mesures économiques »[21] libérales mises en place par le gouvernement de Hassan Rohani. Toutefois, de la même manière qu’en 2009, au-delà de simples revendications économiques, certaines franges des manifestants remettent en cause le régime dans son ensemble – aux cris de « Mort au Guide » et « Mort au régime »[22]– et des femmes enlèvent également leur voile (elles seront « rappelées à l’ordre et certaines mises en prison »[23]). Bilan des répressions : on compte au moins une vingtaine de morts, et des milliers d’arrestations.

En dépit de leurs causes diverses, les mouvements protestataires qui se sont succédé depuis 2009 furent chacun propices à l’irruption de mots d’ordre radicalement hostiles aux fondements mêmes de l’État. Les fréquentes revendications démocratiques pourraient surprendre de prime abord, si l’on ne gardait en tête les profondes mutations que connaît la société iranienne, et le fossé qu’elles tendent à accentuer entre la République islamique et la population qu’elle administre.

L’État et la société : « divorce à l’iranienne » ?

On remarque l’existence d’une profonde rupture entre la société civile iranienne et le régime des mollahs. Un « divorce à l’iranienne » entre la République islamique aux mains d’un pouvoir « [perçu] comme indélogeable »[24] et une partie de la société iranienne, plus jeune, plus éduquée, en quête de libertés individuelles, et accordant un rôle plus actif à sa population féminine.

Dans une veine provocatrice assumée, Youssef Courbage et Emmanuel Todd soulignaient, vers la fin des années 2000, la modernité démographique de la République islamique d’Iran[25] – alors présidée par l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad. Les données les plus récentes dont nous disposons tendent à confirmer ce constat : en 2018, le taux de fécondité iranien s’élevait à seulement 1,96 enfant par femme. Pour rappel, ce taux était de 6,4 enfants par femme en 1986. De plus, la proportion de femmes mariées (situées dans la tranche d’âge 15-49 ans) utilisant des moyens de contraception atteignait 74 % en 2000, alors que cette proportion n’était que de 11 % (pour les femmes âgées de 15 à 45 ans) en 1978. Le pourcentage de femmes alphabétisées âgées entre 15 et 49 ans est passé de 28 % en 1976 à 87,4 % en 2006. Durant la même période, la durée moyenne de leur scolarité a bondi de 1,9 à 8,9 ans. Aujourd’hui, les femmes sont d’ailleurs majoritaires au sein de la population estudiantine. D’après la journaliste Delphine Minoui, « l’instauration du port obligatoire du foulard a également contribué à donner une certaine impulsion à l’émancipation des femmes traditionnelles. Le hejab […] a, en effet, permis aux jeunes Iraniennes issues de familles conservatrices d’obtenir l’accord de leurs pères et frères pour aller étudier à l’université. […] Un “foulard passeport”, donc, qui leur permet de pénétrer plus facilement dans les sphères mixtes qui leur étaient jusqu’ici inconnues »[26] . Comme l’explique Laleh, Iranienne vivant à Lyon[27] : « Avant, [les femmes] avaient un rôle plus passif … […] Aujourd’hui, même dans les productions artistiques, par exemple dans les films, dans le cinéma iranien, ou dans les livres, dans la littérature iranienne, on voit que les femmes ont plus d’influence. C’est vrai qu’il y a le voile, mais elles ont accès à des professions comme avocates, juges, pilotes, policières … Ce n’était pas le cas avant, et maintenant pour les concours d’accès à l’université, il y a 70 % de femmes qui sont acceptées pour suivre une éducation supérieure […]. »

Une autre caractéristique fondamentale de la société locale est sa jeunesse : en 2018, 38,2 % des Iraniens étaient âgés de 0 à 24 ans, et l’âge médian était évalué à 30,8 ans. Selon Alfonso Giordano, « Le “baby boom” d’après la révolution qui s’est prolongé jusqu’au milieu des années 1980 a presque fait doubler la population de 34 à 62 millions en une seule première décennie. L’Iran est aujourd’hui une des sociétés les plus jeunes du monde et son évolution démographique est certainement le facteur le plus menaçant pour le statu quo[28] ». D’autres facteurs sociétaux contribuent également à ce changement progressif des mentalités : la population urbaine atteint une proportion de 75,4 % en 2019, et le taux d’alphabétisation s’élevait à 85,5 % en 2016. La progressive transformation de la religiosité est l’une des manifestations les plus emblématiques de cette évolution sociétale. Certes, 40 % des Iraniens estimaient en 2012 que les personnalités religieuses devaient exercer une « large influence » sur les questions politiques (26 % préférant une « certaine influence »), et 83 % se déclaraient favorables à l’application de la charia[29]. Toutefois, la rigidité des normes imposées par le régime semble avoir paradoxalement contribué à une amorce de sécularisation dans une partie de la société iranienne. Une dynamique constatée par Laleh : « Avec les règles religieuses, le gouvernement a imposé beaucoup de choses qui n’étaient pas agréables pour les gens. […] Ils voulaient, en surface, réaliser une société très musulmane, mais le résultat a été exactement l’inverse. […] Avant, quand j’étais petite, il y avait beaucoup de gens qui faisaient le ramadan. Mais maintenant, c’est vraiment une minorité qui suit les pratiques comme celles-là. ». Il n’est d’ailleurs pas exclu que ce début de sécularisation aille de pair avec une certaine résurgence du nationalisme iranien, historiquement construit par plusieurs de ses idéologues autour de la critique d’une islamisation perçue comme ayant conduit à une arabisation de la culture persane[30]. Un slogan particulièrement présent durant le mouvement vert (« Ni Gaza, ni Liban, je donne ma vie pour l’Iran ») illustre cette rupture d’une fraction de la population avec le discours panislamiste, ainsi qu’avec la diplomatie pro-arabe portée par le régime[31].

L’origine de la rupture entre la République islamique et la société peut être rattachée au conflit qui voyait, dès le XXème siècle, s’affronter deux traditions : l’iranisme (« modernisateur », « occidentalisant », voire « libéralisant ») et l’islamisme (« intraverti », « obsidional », « orientalisant »)[32]. Si la révolution de 1979 a indéniablement signifié la victoire politique de l’islamisme, elle n’a pourtant pas signé la mort de l’iranisme, qui perdure et résiste comme en témoigne l’apparition des multiples mouvements contestataires qui secouent l’Iran depuis 2009. Une ligne de continuité peut ainsi être tracée entre ces récents mouvements de protestation et « l’instabilité chronique » qui caractérise la vie politique iranienne depuis longtemps tiraillée entre ces deux forces antagonistes[33]. Cependant, une partie de la jeunesse iranienne contemporaine qui conteste et défie le pouvoir n’est pas simplement « libéralisante », elle est aussi « libertaire et passablement libertine »[34]; elle exprime dans le même temps une volonté d’ouverture du régime et ne s’enferme ainsi pas systématiquement dans les « errements nationalistes et xénophobes » caractéristiques de l’iranisme[35].

Cette génération contestataire est d’abord caractérisée par son rejet de deux idéologies holistes, qui mettent l’accent sur la totalité plutôt que sur l’individu, et ayant formé le cœur de la révolution de 1979 : l’islamisme et le marxisme[36]. La révolution ayant conduit au renversement de la dynastie Pahlavi a été menée par une alliance de différents groupes politiques hétérogènes – forces nationalistes laïques, marxistes, islamo-marxistes, partisans de l’ayatollah Khomeini – réunis autour de leur antioccidentalisme, de leur anti-impérialisme et de leur antisionisme. Nombre de marxistes iraniens voyaient dans l’islam une « avant-garde idéologique » et une « théorie révolutionnaire accomplie »; c’est ainsi que l’on comprend pourquoi au lendemain de la révolution de 1979 la plupart de ces « OGM islamo-marxistes » formeront « les cadres du nouveau régime »[37] . Mais c’est avant tout un rejet du chiisme politique, cœur du régime islamique, et idéologie du « renoncement de soi » au profit d’une « théocratie juste et intouchable »[38], que l’on perçoit au sein de cette génération contestataire. Au cours de la révolution de 1979, l’individu est relégué au second plan, et n’a de légitimité qu’en tant que martyr. L’idéologie du sacrifice – présenté comme « l’amour du groupe et des autres »[39] – est au centre du discours de l’ayatollah Khomeini, père de la révolution de 1979. Le sacrifice pour la communauté doit non seulement être « admiré » mais le martyre doit aussi être compris comme un « don de Dieu » car « être martyr, c’est la meilleure façon de passer vers l’éternité » [40] selon Hasan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah. Nasrallah raconte ainsi, lors d’un discours tenu en 2010, et mentionnant sa propre expérience : « En tant que père, j’ai perdu mon enfant, mais je ne suis pas triste, car mon fils est au paradis avec Dieu. Avant, la photo de Hadi était seulement dans ma maison ; maintenant, elle est partout et dans toutes les maisons »[41]. De son côté, l’ayatollah Khamenei, lorsqu’il commente le rôle des femmes dans la révolution de 1979, loue avant tout leurs qualités en tant que « mères » et « épouses » des martyrs et rappelle que leur tâche première, au cours de la révolution, fut d’« éduque[r] les martyrs »[42].

Prenant le contrepied de cette idéologie totalisante qui satanise la « passion de soi »[43], la génération contestataire met avant tout l’accent sur l’individu par la défense de l’accomplissement de soi, des libertés personnelles, et de la dignité des citoyens. Le slogan du mouvement vert –  « où est passé mon vote ? » – illustre bien cette demande croissante de liberté et le refus de l’individu « de se laisser dissoudre dans la communauté religieuse […] sur laquelle se fonde la [République] islamique »[44]. Cette génération « sans mage, ni chah »[45] place ainsi l’individu au centre de ses revendications. Une étude réalisée à partir d’enquêtes effectuées en 2005 et en 2008 a ainsi montré que la religion se présente comme l’un des principaux clivages au sein de la société iranienne. Sans surprise, les enquêtes confirment que les individus les plus religieux (également les plus âgés et les moins éduqués) sont les plus satisfaits par le régime en place, alors que les moins religieux (ainsi que les plus jeunes et les plus éduqués) demandent davantage de démocratie ; une aspiration à la démocratie corrélée avec l’insatisfaction vis-à-vis du régime[46]. On peut également souligner qu’au sein de la jeune génération de « nouvelles formes de “religiosité” »[47]apparaissent, qui s’appuient sur une réinterprétation de l’islam et s’opposent aux dogmes imposés par le régime, notamment en repensant les relations entre religion et politique et en contestant les velléités étatiques de « justification religieuse » d’une législation temporelle[48].

En dépit des transformations sociétales profondes que connaît l’Iran, il serait pour le moins hâtif et imprudent d’enterrer la potentielle résilience de la République islamique. Analysant les différents facteurs ayant assuré la pérennité de ce régime, Farhad Khosrokhavar explique que « l’État théocratique a gardé les rênes du pouvoir, autant en apprivoisant l’opposition interne, en marginalisant l’opposition externe qu’en distribuant la rente pétrolière à sa clientèle afin de préserver ses prérogatives au besoin par l’intimidation et la répression, en dépit d’une nouvelle génération qui ne partage en rien ses credo politiques[49] ». En plus de cet alliage de clientélisme et de domestication des forces contestataires, le régime peut également s’appuyer – similairement à d’autres États de la région – sur un appareil sécuritaire relativement puissant (au point que l’on pourrait envisager de définir le régime iranien comme une forme particulière de « sécuritocratie »), incarné par les pasdaran et les bassidji, principaux groupes paramilitaires du pays. L’autre facteur de consolidation sur lequel peut compter le régime est son insertion dans le « club » des puissances émergentes autoritaires : « l’Iran gravite de plus en plus dans l’orbite des pays de cette fameuse « périphérie réaliste » et, en particulier, dans celles de la Chine et de la Russie avec lesquelles il partage des intérêts convergents (la promotion d’un monde multipolaire), des défis communs (émanant principalement des pressions économiques et idéologiques des pays occidentaux), ainsi qu’une tendance à les appréhender à travers une conception asymétrique et hybride de la politique internationale.[50] » Les modalités par lesquelles s’articule le soutien mutuel entre régimes autoritaires sont d’ailleurs l’objet de réflexions particulièrement stimulantes[51].

La République islamique présente toutes les ambiguïtés d’un régime autoritaire oscillant entre un raidissement répressif et la nécessaire prise en compte d’une société en changement. L’actuelle configuration politico-institutionnelle laisse envisager une timide préférence des dirigeants iraniens pour le passage progressif à une forme (restreinte) d’« hégémonie inclusive ». Le politiste Robert Dahl soulignait trois formes d’« assouplissement » possibles pour un État autoritaire : l’évolution vers une oligarchie compétitive (à travers l’acceptation de la contestation publique), une hégémonie inclusive (via un élargissement de la participation politique) ou une polyarchie (du fait d’une conjonction de ces deux processus). En institutionnalisant des procédures électorales (marquées certes par un pluralisme limité et contrôlé) tout en optant pour la répression de toute velléité contestataire, le régime semblerait donc s’orienter vers le deuxième type de scénario[52].

Toutefois, certains éléments laissent penser que l’hégémonie de la théocratie iranienne touche à sa fin. D’une part, si en 2009 le mouvement vert était d’abord porté par les couches moyennes supérieures, les derniers événements protestataires (2017-2018, 2019), rassemblant les classes populaires iraniennes touchées par les sanctions américaines et les mesures d’austérité mises en place par le gouvernement, démontrent que le mouvement contestataire gagne en transversalité, et donc en puissance. D’autre part, si l’on suit Antonio Gramsci, les systèmes hégémoniques les plus puissants sont caractérisés par la faiblesse de leurs moyens coercitifs, devenus accessoires devant la force du consentement, devant la puissance de la « collaboration pure [du] consentement actif et volontaire (libre) »[53] des citoyens. La répression de plus en plus violente exercée par le pouvoir iranien témoignerait donc de la faiblesse de son hégémonie. Ces deux évolutions valident ainsi l’idée selon laquelle la « perspective d’une chute […] du régime islamique » pourrait devenir une « hypothèse crédible »[54].

 

[1] « Reduction in Iran’s gasoline subsidy sparks anti-government protests », Al Monitor, 17 novembre 2019. Disponible sur : https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/11/iran-demonstrations-oil-prices-economy-rouhani.html

[2]PERRIN Jean-Pierre, « En proie aux émeutes, Téhéran ne répond plus », Mediapart, 19 novembre 2019. Disponible sur : https://www.mediapart.fr/journal/international/191119/en-proie-aux-emeutes-teheran-ne-repond-plus

[3] « Six charts that show how hard US sanctions have hit Iran », BBC, 2 mai 2019. Disponible sur : https://www.bbc.com/news/world-middle-east-48119109

[4] Cité dans MARDAM BEY Soulayma, « Les enjeux de la contestation en Iran », L’Orient Le Jour, 18 novembre 2019. Disponible sur : https://www.lorientlejour.com/article/1195390/les-enjeux-de-la-contestation-en-iran.html

[5]PERRIN Jean-Pierre, « En proie aux émeutes, Téhéran ne répond plus », art. cit.

[6]Cité dans DE SAINT SAUVEUR Charles, « Iran : l’inquiétant durcissement du régime », Le Parisien, 10 décembre 2019. Disponible sur : http://www.leparisien.fr/international/iran-l-inquietant-durcissement-du-regime-10-12-2019-8213919.php

[7]Cité dans « Iran : “au moins 208 morts”, selon un nouveau bilan d’Amnesty International », L’Express, 2 décembre 2019. Disponible sur : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/iran-au-moins-208-morts-selon-un-nouveau-bilan-d-amnesty-international_2109688.html

[8]FASSIHI Farnaz, GLADSTONE Rick, « With Brutal Crackdown, Iran Is Convulsed by Worst Unrest in 40 Years », New York Times, 1er décembre 2019. Disponible sur :https://www.nytimes.com/2019/12/01/world/middleeast/iran-protests-deaths.html

[9]Cité dans « At least 7,000 people reportedly arrested in Iran protests, says UN », The Guardian, 6 décembre 2019. Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2019/dec/06/at-least-7000-people-reportedly-arrested-in-iran-protests-says-un

[10] Cité dans KHATCHADOURIAN Anaïs-Trissa, « Etude du discours des dirigeants de la République islamique. L’Iran entre ‘’lutte contre les complots impérialistes’’ et ‘’défense des droits des peuples opprimés’’ », Les Cahiers de l’Orient, Vol. 102, N°2, 2011, pp. 113-114.

[11] Cité dans DAYAN-HERZBRUN Sonia, « Utopies anti-autoritaires et projet démocratique en contexte musulman », Tumultes, Vol. 49, N°2, 2017, p. 111.

[12] LAZAR Marc, Le communisme, une passion française, Paris, Perrin (coll. « Tempus »), 2005 (1ère éd. : 2002), 272 p.

[13]  KHOSROKHAVAR Farhad, « Le mouvement vert. Fin et suite », Vacarme, Vol. 68, N°3, 2014, pp. 199-209.

[14]  COVILLE Thierry, « Le mouvement vert en Iran : de ‘’Where is my vote ?’’ à la demande de démocratie », Revue internationale et stratégique, Vol. 83, N°3, 2011, pp. 18-28.

[15]KHOSROKHAVAR Farhad, « La Révolution islamique de 1979 : mutation de l’opposition politique », Confluences Méditerranée, Vol. 88, N°1, 2014, p. 36.

[16]PAHLAVI Pierre, « Comprendre la résilience de la République islamique d’Iran », Politique étrangère, 2018/3 (Automne), pp. 63-74 ; KHOSROKHAVAR Farhad, « La Révolution islamique de 1979 », art. cit.

[17] PARHAM Ramin, « Révolution dans la révolution. De 1979 à 2009, de l’islamité à l’iranité », Outre-Terre, Vol. 28, N°2, 2011, p. 225.

[18]COVILLE Thierry, « Le mouvement vert en Iran », art. cit., p. 25.

[19]KHOSROKHAVAR Farhad, « Le mouvement vert », art. cit., p. 209.

[20] GOLSHIRI Ghazal, « Iran : Le président Rohani sur la corde raide face aux manifestations », Le Monde, 1er janvier 2018. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/01/01/iran-le-president-rohani-sur-la-corde-raide-face-aux-manifestations_5236395_3218.html

[21] GIBLIN Béatrice, « Éditorial. L’Iran : un acteur majeur au Moyen-Orient », Hérodote, Vol. 169, N°2, 2018, p. 10.

[22]PAHLAVI Pierre, « Comprendre la résilience de la République islamique d’Iran », art. cit., p.64.

[23]  GIBLIN Béatrice, « Éditorial. L’Iran : un acteur majeur au Moyen-Orient », art. cit., p. 10.

[24]KHOSROKHAVAR Farhad, « La Révolution islamique de 1979 », art. cit., p. 44.

[25]COURBAGE Youssef, TODD Emmanuel, Le rendez-vous des civilisations, Paris, Seuil (coll. « La République des Idées »), 2007, pp. 93-103.

[26] MINOUI Delphine, « Iran : les femmes en mouvement », Les Cahiers de l’Orient, Vol. 99, N°3, 2010, p. 87.

[27] Par souci d’anonymat, le prénom et le lieu d’habitation de notre interviewéea été modifié.

[28] GIORDANO Alfonso, « Téhéran : démographie et géopolitique. Le rôle des jeunes générations », Outre-Terre, Vol. 28, N°2, 2011, p. 235.

[29] « Iranians’ Views Mixed on Political Role for Religious Figures », Pew Research Center, 11 juin 2013. Disponible sur :  https://www.pewforum.org/2013/06/11/iranians-views-mixed-on-political-role-for-religious-figures/Bas du formulaire

[30]DIRENBERGER Lucia, « Faire naître une nation moderne. Genre, orientalisme et hétéronationalisme en Iran au 19e siècle », Raisons politiques, Vol. 69, N°1, 2018, pp. 101-127.

[31]Un nationalisme isolationniste d’autant plus fort que l’Iran fait face à des phénomènes régionalistes relativement vivaces : BROMBERGER Christian, « L’Effervescence ethnique et régionale en Iran. L’exemple du Gilân », pp. 45-66, in DORRONSORO Gilles, GROJEAN Olivier (dir.), Identités et politique. De la différenciation culturelle au conflit, Paris, Presses de Sciences Po (coll. « Académique »), 2014, 304 p. En témoignent les manifestations d’octobre dernier dans plusieurs villes kurdes du pays, en protestation contre l’opération militaire turqueen Syrie du Nord : DASTBAZ Jabar, « From Rojhalat to Rojava: Kurds in Iran protest Turkish operation in north Syria », Rudaw, 12 octobre 2019. Disponible sur : https://www.rudaw.net/english/middleeast/iran/12102019

[32] PARHAM Ramin, « Révolution dans la révolution. De 1979 à 2009, de l’islamité à l’iranité », Outre-Terre, Vol.28, N°2, p. 217.

[33]Ibid, p. 217.

[34]Ibid, p. 225.

[35]Ibid, p. 217.

[36] KHOSROKHAVAR Farhad, « Le mouvement vert », art. cit., p. 207.

[37]   PARHAM Ramin, « Révolution dans la révolution », art. cit., p. 220.

[38] KHOSROKHAVAR Farhad, « La Révolution islamique de 1979 », art. cit., p. 37.

[39] CALABRESE Erminia Chiara, Militer au Hezbollah. Ethnographie d’un engagement dans la banlieue sud de Beyrouth, Paris/Beyrouth, Karthala/IFPO, 2016, p. 160.

[40]Cité dans Ibid, p. 161.

[41]Cité dans Ibid, p. 161.

[42]KHAMENEI Ali, La femme: instruction, travail et lutte (jihad), Paris, Albouraq (coll. « L’Islam autrement »), 2014,p. 49.

[43]PARHAM Ramin, « Révolution dans la révolution », art. cit., p. 223.

[44] KHOSROKHAVAR Farhad, « Le mouvement vert », art. cit., p. 206.

[45]PARHAM Ramin, « Révolution dans la révolution », art. cit., p. 225.

[46]TEZCÜR Güneş Murat, AZADARMAKI Taghi, BAHAR Mehri, NAYEBI Hooshang, « Support for Democracy in Iran », Political Research Quarterly , Vol. 65, N°2, 2012, pp. 235-247.

[47]KHOSROKHAVAR Farhad, « The New Religiosity in Iran », Social Compass, Vol. 54, N°3, 2007, p. 454.

[48]Ibid, p.455.

[49] KHOSROKHAVAR Farhad, « La Révolution islamique de 1979 », art. cit., p. 45.

[50] PAHLAVI Pierre, « Comprendre la résilience de la République islamique d’Iran », art. cit., p. 73.

[51] VON SOEST Christian, « Democracy prevention: The international collaboration of authoritarian regimes », European Journal of Political Research, Vol. 54, N°4, novembre 2015, pp. 623-638 ; TOLSTRUP Jakob, « Black knights and elections in authoritarian regimes: Why and how Russia supports authoritarian incumbents in post‐Soviet states », European Journal of Political Research, Vol. 54, N°4, novembre 2015, pp.673-690.

[52]DAHL Robert A., Polyarchie : participation et opposition, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles (coll. « UB Lire/Fondamentaux »), 2016 (1èreéd. : 1973), pp. 19-22 et 45-46.

[53]GRAMSCI Antonio, Cahiers de prison, Tome 1 : Cahiers 1, 2, 3, 4 et 5, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque de philosophie »), 1996, p. 328.

[54]HOURCADE Bernard, « La République islamique entre protestation populaire et ouverture américaine », Les Cahiers de l’Orient, Vol.99, N°3, 2010, p. 18.

La démocratie américaine en péril

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© Gage Skidmore

La victoire du parti démocrate aux midterms et les tourments judiciaires de la Maison-Blanche pourraient être interprétés comme autant de signes de la vitalité de la démocratie américaine. Ce serait une erreur. Au-delà des attaques répétées de Donald Trump, c’est toute la droite conservatrice qui embrasse une stratégie antidémocratique. Par Politicoboy.

Le parti démocrate a remporté une large victoire électorale aux élections de mi-mandat. Propulsé par une participation en hausse de 30 %, il prend le contrôle de la Chambre des représentants du Congrès, principal enjeu du scrutin, tandis que de nombreux référendums locaux confirment la progression idéologique de la gauche radicale américaine. Hausse de 30 % du salaire minimum, légalisation du cannabis et extension de la couverture santé Medicaid font partie des avancées obtenues dans une dizaine d’États pourtant acquis aux conservateurs (1). En particulier, la Floride vient de restaurer le droit de vote à 1,4 million d’anciens détenus (2).

Autant de signaux encourageants, qui viennent s’ajouter aux ennuis judiciaires de Donald Trump. Pourtant, cette éclaircie ne doit pas faire oublier l’orage qui gronde à l’horizon.

Midterms 2018 : une démocratie à l’agonie

Les signaux faibles en disent souvent plus long que les données électorales brutes. Pour une journaliste de la chaîne MSNBC, les images des files d’attente interminables observées devant les bureaux de vote le 6 novembre représentaient « un formidable signe de la vitalité de notre démocratie ». On pourrait lui opposer des chiffres, à commencer par celui d’une participation plafonnant à 50 % de l’électorat. Ou simplement lui demander pourquoi il est plus facile de voter au Brésil que dans la « première démocratie du monde ».

Mais il faudrait surtout lui dresser la liste des innombrables incidents observés au cours de la même journée. En Indiana, le FBI a été saisi suite aux innombrables irrégularités constatées. Au Texas, plusieurs machines refusaient de voter démocrate. Dans les quartiers populaires de Géorgie, certaines d’entre elles tombaient mystérieusement en panne. La Floride fut une nouvelle fois une mascarade, tandis que des tentatives d’intimidation des électeurs par la police des frontières ont eu lieu à El Paso (Texas). Mais nous en resterions aux signaux faibles.

Les signaux forts, eux, ne trompent pas. Donald Trump a accusé les démocrates de chercher à « voler les élections » partout où les résultats étaient serrés. Il ne fut pas le seul, les principaux cadres du parti ayant tenu des propos similaires (notamment Paul Ryan, Marco Rubio et Lyndsey Graham). En Floride, les candidats républicains ont tout fait pour empêcher le recompte des voix, multipliant les accusations de tentative de fraude électorale. Cette stratégie de délégitimation des élections ne date pas d’hier. On se souvient de la présidentielle de 2000, opposant Georges Bush à Al Gore. La Cour suprême avait interdit le recompte manuel des bulletins, offrant injustement la Maison-Blanche à Bush junior (3). En Géorgie, le candidat au poste de gouverneur Brian Kemp cumulait les casquettes de candidat et de Secretary of state, responsable de l’organisation des élections. Ce conflit d’intérêt majeur n’empêcha pas le parti républicain de lui fournir un soutien appuyé, chose « impensable dans toute autre démocratie », écrivait Paul Krugman dans le New York Times.

“Le parti républicain est engagé dans une entreprise visant à restreindre le droit de vote de toutes les catégories sociales, à l’exception notoire de celles qui constituent le cœur de son électorat.”

Or, Brian Kemp ne s’est pas contenté de superviser sa propre élection. Il a instauré des mesures visant à restreindre l’accès aux bureaux de vote des minorités et classes populaires si contraignantes qu’il en fut lui-même victime le jour du vote. La Géorgie fut le théâtre des pires efforts antidémocratiques : suppression de plus de 200 bureaux de vote dans les quartiers populaires, purge de 59 000 citoyens des listes électorales sur un prétexte qui vise à 90 % les Afro-Américains, machines défectueuses dans des quartiers a priori ciblés… la liste des initiatives douteuses semble interminable, et des procédures judiciaires sont en cours pour contester l’élection.

Dans le Dakota du Nord, près de 20 % de l’électorat amérindien n’a pas pu voter à cause d’une loi récente qui oblige les électeurs à présenter une adresse complète au bureau de vote (nom de rue et numéro), condition impossible à remplir pour les citoyens vivant dans les réserves. Mais c’est la Caroline du Nord qui remporte la palme de l’indécence, le candidat républicain du 9ème district ayant manipulé les bulletins de vote par procuration. Une fraude électorale si large qu’elle va provoquer un nouveau scrutin.

Ces pratiques pointent toutes vers une évidence : le parti républicain est engagé dans une entreprise visant à restreindre le droit de vote de toutes les catégories sociales, à l’exception notoire de celles qui constituent le cœur de son électorat.

Le parti républicain à l’assaut du droit de vote

Les premiers efforts coordonnés pour restreindre le droit de vote émergent après l’abolition de l’esclavage, avec les lois « Jim Crow » qui couvrent la période 1870-1965 et ciblent délibérément les Afro-Américains. Il faudra attendre le mouvement des droits civiques et le voting act de 1965 pour que l’accès au bureau de vote devienne réellement « universel ». Cette avancée sera remise en question dès 2002, par l’administration Bush.

Pour comprendre la méthode, il faut intégrer une dimension propre aux États-Unis : on y vote sans pièce d’identité, simplement à l’aide de son numéro de sécurité sociale. Cela s’explique par le fait qu’obtenir une carte nécessite des démarches spécifiques et coûte entre 50 et 175 dollars. Conséquence de cette discrimination, 11 % des Américains et 26 % des Afro-américains ne disposent pas de document valide (4).

Les efforts du parti républicain, sous prétexte de lutte contre la fraude électorale, consistent à établir l’obligation de présenter une carte d’identité. En 2002, la loi de Bush visait le vote par procuration. À partir de 2006, plusieurs États instaurent des lois concernant l’inscription sur les listes électorales. Ces efforts, contestés devant les tribunaux pour leur violation du « voting act », sont invalidés par la Cour suprême. Mais en 2013, cette dernière pivote à 180 degrés dans le procès Shelby County v. Holder, et supprime l’article 4 du Voting act. La décision partisane (5 juges républicains contre 4 démocrates) est justifiée en termes éloquents : « le pays a changé ». De fait, l’électorat blanc est en passe de perdre son statut de majorité, pour devenir une minorité ethnique comme les autres.

Suite au feu vert de la Cour suprême, 10 États contrôlés par le GOP (surnom du parti républicain) mettent en place une série de lois pour restreindre le droit de vote, doublée d’efforts visant à purger les listes électorales. En Caroline du Nord, les tribunaux invalident temporairement ces efforts, les jugeant discriminatoires envers les Afro-Américains « avec une précision chirurgicale ». Au Texas, la Cour suprême rend un verdict similaire, décrivant ces lois « discriminatoires envers les Hispaniques et les étudiants ». Le jugement pointait, entre autres, le fait que la carte étudiante n’était plus considérée comme une pièce d’identité valable, alors que le permis de port d’armes dans les lieux publics le demeurait (5).

Ces efforts finissent par payer. La Cour suprême des États-Unis, désormais largement acquise au GOP, vient de valider les lois de restriction du droit de vote mises en place en Ohio. Suite à cette décision, 12 États sous contrôle républicain ont débuté des initiatives similaires (6).

Aux lois clairement identifiables s’ajoutent des procédures plus discrètes, en particulier la réduction du nombre de bureaux de vote dans les quartiers populaires, afro-américains et hispaniques.

Les institutions menacées par les conservateurs

Le lendemain des résultats des midterms, l’humoriste et présentateur du Late Show, Stephen Colbert, ironisait : « Bonne nouvelle, les démocrates ont remporté la moitié d’une des trois branches du gouvernement. Les républicains ne contrôlent plus que la Maison-Blanche, la Cour Suprême et l’autre moitié du Congrès ! ». De fait, les institutions américaines restent majoritairement acquises aux conservateurs, et de plus en plus menacées dans leur intégrité par le GOP.

Commençons par rappeler que ces institutions ont été conçues pour favoriser la bourgeoisie et désavantagent donc structurellement le parti démocrate. La Maison-Blanche ne revient pas au candidat ayant obtenu le plus de voix (Georges W. Bush et Donald Trump avaient perdu le vote populaire), mais à celui qui remporte le plus d’États, pondérés par les « grands électeurs ». Ce système de Collège Électoral donne un poids disproportionné aux fameux « swing states », dont le plus célèbre n’est autre que la Floride, désormais entièrement sous contrôle républicain.

Le Sénat est structurellement non représentatif. Composé de deux élus par États, il offre au Wyoming le même poids politique que la Californie, malgré une population presque 100 fois moins importante. De manière générale, les États ruraux du Midwest votent de manière écrasante pour les conservateurs, et concentrent jusqu’à 50 fois moins d’habitants que les deux principaux bastions démocrates (État de New York et Californie). Et parce qu’il n’est renouvelé qu’au 1/3 à chaque élection, son orientation politique ne suit pas nécessairement la tendance générale du pays.

Seconde partie du Congrès, la Chambre des représentants est la seule institution réellement « représentative ». Mais elle pâtit des découpages partisans des circonscriptions. C’est la fameuse technique de « gerrymandering » qui consiste à diluer l’électorat hostile, ou de le concentrer dans une seule zone, afin d’obtenir un avantage structurel. Le résultat parle de lui-même : en 2018, le parti républicain disposait d’une avance estimée à 25 sièges et 5 % du vote national. En clair, seule une vague démocrate pouvait faire basculer la chambre (7). A l’échelle locale, le biais est encore plus prononcé, à tel point que dans certains États une large victoire démocrate (55 % dans le Wisconsin) a produit une large défaite en termes de sièges (30 %).

Ce découpage partisan est rendu possible par la majorité absolue détenue dans certains États (poste de gouverneur, sénat et chambre basse des parlements locaux). Le parti démocrate vient de briser cette majorité en remportant 7 postes de gouverneurs supplémentaires, mais dans trois États, le parti républicain profite de la période de transition (lame duck session) pour faire voter une série de lois réduisant drastiquement le pouvoir du gouverneur, dans un mépris absolu de la règle démocratique (8).

La Cour suprême, enfin, a perdu le peu de légitimité qui lui restait. En 2016, les conservateurs (majoritaires au Sénat) ont refusé pendant dix mois d’auditionner le candidat modéré nommé par Obama, sous prétexte d’année électorale. Une fois Trump à la Maison-Blanche, ils ont voté une loi abaissant le nombre de sénateurs requis pour confirmer un juge (de 60 à 51), ce qui permit au président d’envoyer un ultraconservateur à la Cour suprême dès avril 2017. Avec la démission d’un nouveau juge centriste en 2018, le GOP a expédié en temps records la procédure de confirmation du juge Brett Kavanaugh, achevée deux semaines avant les midterms dans un cynisme inouï. Sélectionné par Donald Trump pour ses déclarations publiques estimant qu’un président en exercice était au-dessus des lois, Brett Kavanaugh vit ses auditions marquées par de multiples scandales et accusations d’agression sexuelle. Sa ligne de défense ouvertement partisane et complotiste a définitivement discrédité le principe d’impartialité et de neutralité censé habiter la plus haute juridiction du pays.

Trump et le parti conservateur y disposent désormais d’une super majorité de 6 juges à 3. La philosophie législative de ces magistrats se résume à une stricte interprétation de la constitution, dans l’esprit qui animait selon eux les pères fondateurs. En clair, la supériorité de la race blanche et la défense des intérêts économiques de la bourgeoisie doivent passer avant la démocratie. Ce qui explique que les juges appartenant à cette école de pensée aient validé le décret antimusulman de Donald Trump, détruit le droit syndical, encouragé le financement des campagnes politiques par les intérêts privés et validé les efforts de restriction du droit de vote des minorités ethniques.

Obamacare, symbole du mépris conservateur pour les normes démocratiques

Les efforts du GOP pour abroger la réforme de l’assurance maladie mise en place par Obama en 2010 (baptisé « Obamacare » par ses opposants) illustrent parfaitement le mépris du parti républicain pour les normes démocratiques.

Cette réforme fut confirmée à trois reprises : lors du vote du congrès en 2010, par la décision de la Cour suprême de justice en 2012, puis en 2017 lorsque les efforts du parti républicain pour l’abroger ont échoué au terme d’un triple vote au Sénat.

Pourtant, le GOP a poursuivi ses efforts par deux voies séparées. L’administration Trump continue de saper les budgets pour rendre le programme inopérant, tandis qu’une vingtaine d’élus républicains à l’échelle locale, alliés à plusieurs dizaines de magistrats, ont déclenché une nouvelle procédure judiciaire pour rendre la loi « anticonstitutionnelle » suite à la suppression (par le parti républicain) d’une de ses prérogatives. Les élus à la manœuvre ont pourtant fait campagne en jurant vouloir protéger la loi, ou bien ont récemment perdu leur élection, comme c’est le cas du gouverneur et du procureur de l’État du Wisconsin. Un tribunal fédéral du Texas vient de leur donner raison, au mépris de la volonté du peuple (9).

Trump, le spectre de l’autoritarisme

La dérive antidémocratique du GOP précède l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, mais renforce son penchant autoritaire. Au lieu de contrôler et d’encadrer les actions du président de la République comme le prévoit la logique des institutions, le parti républicain a permis au milliardaire d’affaiblir considérablement les bases de la démocratie américaine.

Donald Trump, c’est les attaques incessantes contre la presse, désignée « ennemi du peuple », les encouragements à la violence physique contre des journalistes, le pardon présidentiel à un shérif condamné pour viol des institutions, le décret antimusulman et l’emprisonnement de deux mille enfants séparés de leur famille, sans mécanisme prévu pour les réunir par la suite. Trump, c’est aussi le soutien implicite à des groupuscules néonazis, la suppression des régulations protégeant l’environnement et la désignation systématique de boucs émissaires issus des minorités : les migrants, les musulmans, les hispaniques et les juifs.

“Ses enfants et son gendre se sont vu confier des postes à haute responsabilité, en dépit d’une absence flagrante de qualification, et s’en servent pour diriger lobbyistes et diplomates vers les clubs de Golfs et hôtels familiaux, où l’accès au président est souvent vendu à prix d’or.”

Le chef d’État a créé de toute pièce une crise migratoire à la frontière mexicaine, fermant les postes frontières et centre d’accueil susceptibles d’enregistrer les demandes d’asile pendant des mois, avant de gazer les migrants se massant en conséquence à la frontière. Contre une colonne de réfugiés fuyant la violence perpétrée par les régimes d’Amérique Centrale, il a dépêché 15 000 militaires auxquels il a verbalement permis de tirer à balle réelle.

Ses enfants et son gendre se sont vu confier des postes à haute responsabilité, en dépit d’une absence flagrante de qualification, et s’en servent pour diriger lobbyistes et diplomates vers les clubs de Golfs et hôtels familiaux, où l’accès au président est souvent vendu à prix d’or.

Fustigeant le ministère de la Justice pour la chasse aux sorcières dont il estime être victime, ignorant les rapports de ses services de renseignements, le président a systématiquement limogé les collaborateurs refusant de le protéger des enquêtes judiciaires. Le directeur du FBI fut remercié après avoir décliné l’ordre de mettre un terme aux investigations liées à l’ingérence russe, ce qui justifia le déclenchement de l’enquête du procureur spécial Robert Mueller. Le garde des Sceaux Jeff Session, qui s’était récusé dans cette enquête, vient d’être limogé à son tour, ainsi que son second dans l’organigramme du ministère de la Justice. Mueller a déjà réuni les preuves de délits commis directement par Donald Trump dans l’affaire du financement de sa campagne, sans que cela n’émeuve le parti républicain.

De plus en plus cerné par les ramifications de l’enquête, Trump pourrait être amené à prendre des mesures radicales pour se protéger. Exiger de son nouveau Garde des Sceaux qu’il enterre l’enquête de Mueller avant qu’elle n’arrive à son terme est une possibilité. Pour l’ancien candidat écologiste à la présidentielle Ralph Nader « Trump pourrait essayer de se sauver en démarrant une guerre à l’étranger ». « S’il limoge son directeur de cabinet et son ministre de la défense pour les remplacer par des interventionnistes, cela sera le signal qu’on se dirige vers un conflit », confiait-il au journaliste Chris Hedges en novembre. Un mois plus tard, les deux collaborateurs en question ont été remerciés.

Des tactiques directement inspirées des régimes fascistes

Interrogés par The Intercept, l’historienne spécialiste de Mussolini Rith Ben-Ghiat de l’université de New York et le philosophe chercheur à Yale Jason Stanely, auteur de « Comment le fascisme fonctionne : la politique du nous et eux », voient dans les manœuvres électorales de Donald Trump une reproduction presque parfaite des tactiques fascistes de l’entre-deux guerre.

La critique des élites intellectuelles et scientifiques, les attaques contre la presse et le journalisme, la désignation systématique de boucs émissaires (immigrés, musulmans, minorités ethniques et complot juif) et d’ennemis extérieurs (l’Iran, la Chine), la construction du mythe d’un passé glorieux qu’il conviendrait de restaurer (Make america great again), le népotisme et la communication directe avec les masses comptent parmi les traits principaux relevés par les deux chercheurs.

Alt-right members preparing to enter Emancipation Park holding Nazi, Confederate, and Gadsden “Don’t Tread on Me” flags. ©Anthony Crider

Ils ajoutent le formidable outil de propagande qu’est devenu FoxNews, première chaîne d’information du pays. Ses deux présentateurs vedettes sont allés jusqu’à s’afficher sur une estrade de meeting de campagne aux côtés du président, laissant peu de doutes quant à la perméabilité idéologique entre les deux institutions. Entre les fausses informations fabriquées par Fox News puis relayées par la Maison-Blanche, et les mensonges du président amplifiés par la chaîne, Trump dispose d’un puissant mégaphone pour diffuser sa rhétorique fascisante.

Sa base électorale, abreuvée de propagande par les médias conservateurs du pays, lui semble définitivement acquise. Depuis son élection, Trump a conduit plus de 60 meetings de campagne pour la solidifier. Ces « rallyes » sont l’occasion de fanatiser un groupe de fidèles qui représenterait le terreau d’une milice fascisée et armée jusqu’aux dents, forte de millions d’individus (10). L’un d’entre eux a expédié quatorze colis piégés aux principaux « ennemis du peuple » désignés par Trump et les conspirationnistes d’extrême droite : Georges Soros, Barack Obama, Hillary Clinton et la rédaction de CNN, entre autres. Faut-il s’en étonner, lorsque Trump caractérise constamment l’opposition démocrate comme « démoniaque » « folle » et « violente » ?

Les principaux médias ne semblent pas prendre cette rhétorique au sérieux. Pourtant, le milliardaire avait averti qu’il ne reconnaîtrait pas nécessairement les élections en cas de défaite, et a déjà évoqué la violence et les émeutes qui pourraient accompagner sa sortie de la Maison-Blanche. Trump parle ouvertement de la possibilité de briguer un troisième mandat, ce qui est en principe interdit par la constitution, mais serait en réalité difficile à empêcher dans le contexte actuel.

Il pourra compter sur l’appui d’une partie des milieux financiers et milliardaires auxquels il a accordé la plus grosse baisse d’impôts de l’histoire récente, et de l’Amérique évangéliste, qui voit en lui un allié inespéré pour abroger le droit à l’avortement et remettre en cause l’accès à la contraception.

Le parti démocrate, ultime garant de la démocratie ?

La prise de fonction de la majorité démocrate à la Chambre des représentants permet de rétablir le fameux jeu des « check and balances » sur lequel repose la démocratie américaine. Concrètement, le parti démocrate peut lancer des commissions d’enquêtes judiciairement contraignantes, dispose de l’initiative sur le plan législatif, et d’un pouvoir de veto au Congrès.

Mais s’opposer sans proposer risque de renforcer le président et de démobiliser les électeurs démocrates. Pour éviter cet écueil, Bernie Sanders avait décrit dans le Washington Post la stratégie à suivre : limiter les commissions d’enquête au strict nécessaire, et voter une série de réformes ambitieuses pour mettre le parti républicain (majoritaire au sénat) et Donald Trump au pied du mur.

Ces réformes devaient inclure, selon le sénateur socialiste, une proposition d’assurance maladie universelle (Medicare for all, approuvée par 70 % des Américains), une hausse du salaire minimum à 15 dollars par heure (souhaité par 74 % des Américains) et un « green new deal » pourvoyeur d’emplois.

Mais le parti démocrate, sous le leadership de son aile centriste et néolibérale, a pris la direction opposée en élisant à la tête de la majorité parlementaire la controversée Nancy Pelosi, candidate favorite des lobbies et de Donald Trump lui-même. Un choix logique, compte tenu du poids respectif des différentes factions, mais peu encourageant pour la suite. Pelosi a dû lâcher du lest à son aile droite, un caucus de 24 élus financés par des milliardaires républicains (sic), et enterrer toute perspective législative réellement progressiste.

Lorsqu’on évoque le parti démocrate, il faut garder à l’esprit que l’on parle d’une formation majoritairement de centre droit, financé par les lobbies industriels, et idéologiquement attaché à une logique de « compromis » (avec les républicains et les intérêts financiers) qui l’ont conduit à mettre en place un système d’incarcération de masse sous Bill Clinton, à déporter 2,5 millions de sans-papiers sous Obama, et à voter la hausse du budget militaire et la restriction des libertés individuelles sous Donald Trump.

La récente percée de l’aile gauche progressiste et l’arrivée au Congrès d’élus « démocrate socialistes » tels qu’Alexandria Occasio Cortez et Rachida Tahib ouvrent des perspectives, mais ne vient pas significativement chambouler les équilibres politiques.

Sources et références:

  1. https://www.jacobinmag.com/2018/11/2018-midterm-elections-roundup-ballot-measures
  2. https://www.jacobinmag.com/2018/11/florida-felon-disenfranchisement-amendment-4-midterms
  3. Al Gore aurait du gagner la présidentielle, si les bulletins avaient été recompté : https://theintercept.com/2018/11/10/democrats-should-remember-al-gore-won-florida-in-2000-but-lost-the-presidency-with-a-preemptive-surrender/
  4. Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Voter_ID_laws_in_the_United_States
  5. Cet article de Vox dresse un tableau clair et alarmant: The Republican party vs democracy, vox: https://www.vox.com/policy-and-politics/2018/12/17/18092210/republican-gop-trump-2020-democracy-threat
  6. https://www.vox.com/policy-and-politics/2018/6/11/17448742/ohio-voter-purge-supreme-court-ruling
  7. https://projects.fivethirtyeight.com/2018-midterm-election-forecast/house/#deluxe&heat-map
  8. En particulier, dans le Wisconsin: https://www.vox.com/policy-and-politics/2018/12/6/18127332/wisconsin-state-republican-power-grab-democracy
  9. Lire cette analyse de Vox media : https://www.vox.com/2018/12/15/18141768/obamacare-unconstitutional-democracy-misha-tseytlin
  10. Chris Edges : Are we about to face a constitutional crisis ? https://www.truthdig.com/articles/are-we-about-to-face-our-gravest-constitutional-crisis/