Yémen : combien de temps les millions de victimes du conflit seront-elles passées sous silence ?

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Au Yémen, bombardé depuis 2015 par l’Arabie Saoudite, près de 80% de la population se trouve en situation d’urgence humanitaire selon de multiples rapports de l’ONU. La guerre a plongé 14 millions de Yéménites en situation de pré-famine, tandis qu’une épidémie de choléra se propage depuis 2016, et frappe aujourd’hui plus dun million de personnes. C’est donc une crise humanitaire majeure qui s’y joue, dans une région instable déjà touchée par de nombreux conflits. Médias et gouvernements occidentaux ont été pourtant bien silencieux depuis l’intervention saoudienne au Yémen voulue par Mohammed Ben Salman, généralement présenté comme un “prince réformateur”. Un silence qui s’explique par un entrecroisement d’intérêts économiques et géopolitiques.


La sous-médiatisation du conflit yéménite

Les médias occidentaux n’ont pas donné aux populations les moyens de prendre la mesure de la gravité de la situation yéménite. Selon un récent sondage mené par les deux ONG britanniques Human Appeal et YouGov, 42% de leurs concitoyens ignorent qu’un conflit se déroule en ce moment même au Yémen. Selon le même sondage Human Appeal /YouGov, ce sont seulement 23% des britanniques qui ignorent qu’un conflit se joue en Syrie. Les mêmes observations peuvent être effectuées de l’autre côté de la Manche. Entre le premier Janvier 2015 et le 1er Janvier 2017, plus de 7.200 articles du quotidien le Monde évoquent la Syrie, tandis que l’occurrence “Yémen” apparaît dans seulement 1.400 articles. Il ne s’agit pas de déplorer l’ampleur de la médiatisation du conflit syrien, au contraire, mais simplement de regretter que le conflit yéménite n’ait pas bénéficié d’un traitement de la même ampleur. En effet, ces conflits ont tout deux un impact direct sur les déséquilibres régionaux du Moyen-Orient qui ont des répercussions jusqu’en Europe, et ont en commun d’avoir provoqué une crise humanitaire majeure.

“Pour la seule année 2017, MSF déclare avoir traité plus de 100 000 patients atteints de choléra. Cette situation est la conséquence directe du blocus mis en place par l’Arabie Saoudite”

L’ampleur du drame que vivent les Yéménites ne souffre d’aucune ambiguïté. Il est même désigné par l’ONU comme la “pire crise humanitaire du monde”. Près de 14 millions de Yéménites se retrouvent dans une situation de pré-famine, tandis que plus de 22 millions d’entre eux sont en situation d’urgence humanitaire, selon de multiples rapports onusiens – pour une population totale de 28 millions d’habitants. Pour la seule année 2017, MSF déclare avoir traité plus de 100 000 patients atteints de choléra, dans un pays ou le système de santé à été rendu dysfonctionnel par le conflit. MSF fait également état de cas de diphtérie, directement imputables à l’insécurité sanitaire du Yémen. Cette situation est la conséquence directe du blocus mis en place par la coalition arabe, dirigée par l’Arabie Saoudite de Mohammed Ben Salman. Le pari du jeune prince était de faire plier les rebelles houthis en leur aliénant le soutien de la population yéménite par une campagne fulgurante et brutale. Cependant, sur le plan militaire et politique, les choses n’avancent pas aussi rapidement que prévu. La résistance houthie reste conséquente, et malgré des pertes territoriales en début de campagne, elle maintient sa présence dans le Nord du pays, aidée en cela par les divisions géographiques, sociales et historiques du Yémen. En face, le président yéménite Hadi revendique sa légitimité au regard de la communauté internationale. La coalition qui le soutient apparaît cependant comme de plus en plus divisée. Les partisans du président Hadi seraient plûtot favorables a une poursuite des offensives, car celles-ci apparaissent comme le seul moyen de maintenir soudés les membres de cette coalition.

Le sommet de Stockholm : un possible tournant ?

Un premier round de négociations à eu lieu entre le 6 et le 15 décembre dernier à Stockholm, entre les rebelles houthis et la coalition qui soutient le président Hadi. Il s’est achevé sur l’accord le plus complet qui ait été signé depuis le début du conflit. 15.000 prisonniers seront échangés entre les deux camps, afin de poser les bases d’une négociation politique plus vaste ayant pour but de mettre fin à la guerre.

L’un des points clefs de cet accord concerne le port d’Hodeidah, qui était le théâtre de violents combats depuis cet été, et par lequel transite 80% de l’aide humanitaire en direction du Yémen. Initialement prévu pour le 8 janvier, le retrait de tous les acteurs militaires du port et de la ville, bien que non achevé, se poursuit. Il permettrait à la population de pouvoir enfin bénéficier de l’aide humanitaire.

Cette évolution positive – dont il reste cependant à voir les modalités concrètes d’application – a été incontestablement déclenchée par l’affaire Khashoggi. L’assassinat de ce journaliste d’opposition saoudien qui publiait dans plusieurs journaux américains a en effet provoqué un retentissement médiatique international. Sous pression, la monarchie saoudienne a décidé de lâcher du lest pour améliorer son image, s’assurant ainsi de ne devoir rien lâcher d’autre, que ce soit sur le plan national ou international. Aux yeux de nombre d’observateurs, ces négociations semblent donc confirmer le pouvoir pacificateur des médias occidentaux, qui ont poussé les gouvernements à prendre la situation yéménite en compte. La pression internationale qui a suivi l’affaire Khashoggi ayant permis ce résultat, on ne peut que regretter la sous-médiatisation qui fut celle du conflit yéménite. Elle a retardé la prise en compte des enjeux relatifs au drame yéménite par les gouvernements occidentaux.

L’issue des négociations, entre velléités humanitaires et Reälpolitik

Malgré le succès diplomatique qu’a constitué le round de négociations à Stockholm, la situation yéménite ne voit pas se profiler un avenir radieux. Pour l’heure, de nombreux accrochages ont été rapportés autour d’Hodeihah. Le port est toujours l’objet d’affrontements entre assiégeants issus de la coalition pro-Hadi et assiégés houthis, chaque camp rejette sur l’autre la responsabilité des accrochages.

Les avancées de Stockholm sont un produit direct de la situation régionale. L’affaire Khashoggi ayant conduit les Saoudiens à devoir lâcher du lest, le Yémen est apparu comme l’endroit idéal pour le faire. Les gouvernements occidentaux cherchaient à mettre un terme à la crise humanitaire yéménite, dans la mesure où ils estiment que l’instabilité sécuritaire et politique engendre une situation propice au développement de groupe djihadistes. Cette préoccupation s’inscrit dans un contexte où, sans être définitivement vaincu, le foyer djihadiste syro-irakien a été considérablement affaibli. Aux yeux des Saoudiens, la négociation semble être désormais le chemin par lequel ils ont le plus à gagner. La manière dont Mohammed Ben Salman a mené le conflit, avec une impréparation totale de ses forces armées, a montré ses limites. Le conflit yéménite est une guerre que Ryad ne peut gagner sans perdre beaucoup. Contrairement à ce qu’affirme la propagande saoudienne – qui lit la guerre à l’aune de l’opposition entre Ryad et Téhéran -, l’intervention iranienne n’est qu’un facteur minime du conflit. L’Iran ne s’accrochera pas à un conflit dans lequel il n’est en réalité que très marginalement présent. Si d’un point de vue régional, donc, la conjoncture actuelle semble favorable à un règlement pacifique du conflit, la situation interne au Yémen semble au contraire toujours plus conflictuelle et belligène.

“Les importantes ventes d’armes au gouvernement saoudien effectuées par les gouvernements occidentaux justifiaient une telle mise en sourdine de la situation au Yémen”

La coalition pro-Hadi, proche de la rupture, est de plus en plus divisée. Le seul lien qui maintient encore unis les différents groupes de cette coalition (le parti Al-Islah, des groupes salafistes et des groupes sudistes, entre autres) est constitué par le combat contre les Houthis. Un accord de paix pourrait donc paradoxalement signifier une nouvelle implosion pour le Yémen. La dissolution de l’État yéménite à la suite de la transition qui avait été initiée en 2012 a eu pour conséquence la démultiplication des acteurs politiques. Le Yémen est, depuis longtemps, un pays divisé. Le Sud, autour du port d’Aden, fut colonisé par les Britanniques jusqu’en 1967, avant d’être dirigé par la République populaire du Yémen, régime philo-soviétique et seul État marxiste du monde arabe. Le Nord quant à lui échappe à la colonisation, mais devient le théâtre de rivalités arabes qui débouchent en 1962 sur une guerre civile entre républicains socialistes, soutenus par l’Égypte de Nasser, et royalistes, soutenus par l’Arabie Saoudite. Lorsque l’Égypte se retire du conflit, l’Arabie Saoudite accepte de reconnaître la République Arabe du Yémen qui est pro-occidentale. Le pays n’est réunifié qu’en 1990, sous le régime du président du Nord Ali Abdallah Saleh. Ce dernier, renversé par le printemps arabe, a fini assassiné par des rebelles houthis. Les divisions économiques, territoriales et sociales demeurent donc particulièrement importantes dans ce pays fortement déstabilisé. Elles n’ont fait qu’accroître les tentations sécessionnistes, notamment dans le Sud du pays, qui se sent délaissé par le pouvoir central depuis plusieurs années. 

Il faut ajouter à cette situation épineuse la présence de groupes djihadistes qui se sont greffés sur le conflit. Entre avril 2015 et avril 2016, le port de Mukalla, (environ 150 000 habitants) à été contrôlé par une coalition de salafistes, de djihadistes locaux, et de la branche d’Al-Qaida présente dans la Péninsule Arabique (AQPA). La généralisation du chaos au Yémen permet à des groupes tels que l’AQPA de s’installer dans le paysage politique local. Malgré son gouvernement par la terreur, le groupe djihadiste pouvait se targuer d’une gouvernance positive de la ville de Mukalla, avant d’en être chassé par une offensive coordonnée des Émirats Arabes Unis et des Américains. Cet épisode est plus qu’anecdotique. Des cellules dormantes de l’AQPA commencent à germer dans plusieurs endroits au Yémen. Il va sans dire que les conditions de vie des habitants du Yémen, où la misère s’étend et le chômage s’accroît depuis le début de la guerre, ne peut que favoriser l’implantation de ces groupes djihadistes. Ces derniers peuvent séduire les jeunes en recherche de débouchés sociaux.

Malgré les avancées positives de Stockholm, le conflit semble donc loin d’une résolution immédiate. Toutefois si les premiers accords signés, notamment ceux qui concernent Hodeidah, sont plutôt bien respecté, d’autres améliorations seront rendues possibles. Cela nécessite que le conflit bénéficie d’une médiatisation suffisante, seule à même de garantir une pression internationale contraignante. En effet, les répercussions de ce conflit s’étendent bien au-delà du simple cadre du Yémen. L’instabilité yéménite, qui crée un terreau fertile pour la prolifération djihadiste, contribue à l’instabilité moyen-orientale, qui elle-même déborde sur l’Europe. Une meilleure perception du conflit yéménite et de ses possibles répercussions est donc absolument nécessaire en Europe.

Bien sûr, les importantes ventes d’armes au gouvernement saoudien, ainsi qu’a son allié émirati, effectuées par les gouvernements occidentaux, justifiaient une telle mise en sourdine de la situation au Yémen. Jean-Yves Le Drian s’était montré particulièrement actif sous la présidence Hollande dans le tissage de réseaux franco-saoudiens et franco-émiratis. Il avait réussi à faire fructifier ses contacts. D’une part, d’importants contrats d’armement ont été signés avec les deux pays du Golfe (9 milliards d’euros rien qu’entre la France et l’Arabie Saoudite entre 2010 et 2016) ; d’autre part, les Saoudiens s’étaient engagés à régler la facture des commandes de l’armée libanaise, tandis que les Emiratis ont financé les achats d’armements et de véhicule livrés à l’armée égyptienne, souvent d’origine française. Ces équipements ont servi à la sanglante répression du maréchal Al-Sissi contre ses opposants. Comme le dénonce régulièrement Amnesty International, les véhicules Renault ont en particulier joué un rôle crucial dans cette répression. L’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir n’a strictement rien changé à cette ligne politique. Depuis sa nomination au Ministère des Armées, Florence Parly s’est contentée de rejeter ou de minimiser les accusations de ventes d’armes pour la répression en Égypte. Pourtant, plusieurs preuves démontrent que le gouvernement avait conscience du rôle qu’allaient, ou qu’étaient en train de jouer ces armes.

Afin d’arrondir leurs comptes, les pays occidentaux ont donc délibérément soutenu une politique en réalité contraire à leurs intérêts et à la stabilité de la région moyen-orientale. Cette course à la vente d’armes s’explique entre autres par la croyance, très répandue, en vertu de laquelle la politique étrangère française au Moyen-Orient ne pourrait avoir d’existence que dans le cadre d’un alignement sur la géopolitique des États-Unis. “Existence” rime ici avec “concurrence” dans la vente d’armes, et ce au prix d’une réelle vision à long terme de la stabilité de la région et de la sécurité des Européens.

Iran : la persécution silencieuse des minorités religieuses

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Muharram_in_cities_and_villages_of_Iran-342_16_(120).jpg © Payam Moein

En Iran, les minorités religieuses se retrouvent confrontées à un pouvoir central aux politiques très paradoxales : certaines de ces communautés sont à la fois protégées et exclues par l’État iranien. Chrétiens, Juifs ou Zoroastriens vivent en effet dans un pays musulman à plus de 95%, chiite dans sa grande majorité. Et dans cette République islamique, appartenir à l’une des rares minorités religieuses est synonyme de discrimination, voire de persécution. Alors que certaines religions « historiques » bénéficient d’un statut spécial, leur garantissant une relative liberté de culte et de sièges au Parlement, d’autres, comme les Bahaïs, voient leurs droits les plus fondamentaux violés depuis des décennies.


Des minorités religieuses issues d’une longue sédimentation

Site funéraire zoroastrien où étaient exposés les corps des défunts à proximité de Yazd.

Si l’on connaît surtout l’Iran pour la loi islamique qui y est appliquée, plusieurs communautés religieuses y subsistent malgré tout. Avant l’arrivée de l’islam, le zoroastrisme était la religion officielle de l’Iran sous les Sassanides. Il a été battu en brèche avec l’invasion arabe au VIIème siècle, et l’islamisation progressive de l’Iran pendant les quatre siècles suivants.

On y trouve également l’une des plus anciennes communautés chrétiennes du Proche et du Moyen-Orient, puisque l’Église de Perse aurait été fondée par l’apôtre Thomas. Les Chrétiens y ont néanmoins été persécutés par les souverains Sassanides, car ils les considéraient comme des représentants de l’Empire romain, subversifs et déloyaux. Avec la conquête islamique de la Perse, et le statut de la dhimma, le statut des minorités religieuses, chrétiennes comme juives, évolue : dépositaires d’une partie de la Vérité révélée, ces minorités étaient protégées par le sultan et avaient le droit de pratiquer leur foi, à condition de reconnaître la suprématie de l’islam.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’Iran abrite aussi la deuxième communauté juive du Moyen-Orient après Israël. Ses membres descendent pour certains des Juifs restés dans la région après l’exil en Babylone, au VIème siècle av. J.-C.. Cette communauté est restée importante jusqu’en 1979, alors que les communautés juives des autres pays du Moyen-Orient avaient presque disparu suite à la création d’Israël. Bien que la Constitution de 1979 donne un statut officiel aux Juifs et même un siège au Parlement, de nombreux membres de cette communauté ont émigré vers Israël, étant accusés par le régime de sionisme et de collusion avec Israël et les Etats-Unis.

Des libertés limitées

Femme zoroastrienne à Yazd.

En Iran, le chiisme est aujourd’hui la seule religion légitime, proclamée religion d’État suite à la Révolution islamique de 1979. Cependant, la Constitution autorise la plupart des minorités à professer leur culte et à vivre sous la protection de l’État. Au Parlement, trois sièges sont même réservés aux Chrétiens arméniens, chaldéens et assyriens, un siège pour les Juifs, un autre pour les Zoroastriens. En revanche, la Constitution prévoit que la voix d’un non-Musulman – ou d’une femme -, vaut la moitié de la voix d’un Musulman dans un tribunal.

Dans ce pays où le paradoxe est roi, on croise des Chrétiennes coiffées du hijab islamique, en chemin pour l’église où l’on célèbre Noël en toute discrétion. Ces minorités ont, certes, officiellement le droit d’exister, mais dans des conditions très strictes et avec des libertés réduites. L’intégralité des minorités religieuses est soumise à la pratique rigoriste de l’islam. Aucune d’elle ne peut exercer publiquement son culte, sous peine d’être accusée de prosélytisme.

Si les Chrétiens, les Zoroastriens et les Juifs peuvent se marier selon leurs « rites » et conserver certains de leurs lieux de cultes, les pratiquants doivent impérativement s’enregistrer auprès des autorités, ce qui contribue à répertorier les « impies » pour mieux les discriminer plus tard. En cas « d’oubli », les sanctions sont sévères et peuvent aller jusqu’à l’arrestation des responsables.

Ces trois communautés ont fondé leurs propres écoles et sont théoriquement libres de transmettre leur culture religieuse aux leurs. Seulement, l’État est en réalité omniprésent et interfère dans tous les domaines.  Les programmes scolaires sont vérifiés et parfois censurés par le gouvernement, le persan est la seule langue d’enseignement autorisée, et des maîtres musulmans sont présents dans toutes les écoles. Les jeunes filles sont contraintes de porter le hijab bien que cela ne soit pas prescrit par leur religion. Surtout, l’État nomme les directeurs de ces lieux d’enseignement.

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Cartographie des religions en Iran

Les conséquences de cette surveillance sont dévastatrices pour les religions qui n’ont pas réussi à fonder une communauté soudée. Le zoroastrisme par exemple ne compte plus que 30 000 fidèles en Iran, résidant surtout dans de petits villages, contrairement aux Juifs et aux Chrétiens réunis dans des agglomérations. Leur nombre a drastiquement diminué ces dernières années notamment car les adeptes subissent une discrimination à l’embauche – de très nombreux emplois leur sont interdits -, ce qui a étouffé cette communauté entre dettes et chômages. En plus de l’emprisonnement de plusieurs de leaders zoroastriens, la dispersion des membres à travers l’Iran a limité la solidarité leur permettant de s’organiser.

S’ajoute à cela l’interdiction de se convertir pour un musulman, donc presque impossible de grossir les rangs de ces communautés en Iran. Par exemple, il est formellement prohibé aux non-Chrétiens et aux Chrétiens farsis, nés en Iran et n’appartenant pas originellement à cette communauté, de célébrer Noël. En termes légaux, la Constitution iranienne estime qu’un Iranien né d’un père musulman est musulman, il lui est par conséquent interdit de choisir, changer ou renoncer aux croyances religieuses chiites. Ainsi, une conversion est considérée comme relevant de l’apostasie et est soumise à la peine de mort.

Les Sunnites et les Bahaïs, minorités persécutées

Les Sunnites, quant à eux, ne bénéficient même pas du statut de minorité religieuse. Ils sont tout simplement ignorés par le pouvoir central, qui les considère comme des citoyens de seconde zone. Pourtant les musulmans sunnites iraniens représentent entre 9 et 15% de la population, principalement concentrés dans les zones frontalières de l’Iran et dans le Golfe persique. A l’époque du Chah, le sunnisme était reconnu, et son développement encadré mais largement autorisé. Mais depuis la Révolution islamique, les Sunnites ne bénéficient plus d’aucun type de reconnaissance, et ne disposent d’aucun accès à la politique depuis 1979. Les lieux de culte sunnites sont formellement interdits, tout comme l’accès à l’ensemble des emplois publics ou gouvernementaux.

Quelques contestations ont fait leur apparition en 2015, notamment après la destruction de lieux de cultes sunnites par des agents gouvernementaux. Molavai Abodlhamid, l’un des dirigeants de cette communauté, avait alors écrit une lettre au Guide suprême et au Président, pour réclamer un assouplissement des règles encadrant la vie des minorités religieuses. Une revendication restée sans réponse.

Les Bahaïs, eux, sont bien trop occupés à survivre pour se réclamer du moindre droit. Cette communauté rassemblant 300 000 fidèles selon Human Rights Watch, forme la première minorité religieuse dans le pays, après les Sunnites. La religion bahaïe est née au XIXe siècle, se réclamant d’un courant chiite messianique, convaincu de l’imminence de l’arrivée du mahdi, le « guidé ». Depuis la Révolution de 1979, cette religion monothéiste est strictement interdite par le régime en place. Si l’on s’en tient à l’International Religious Freedom Report de 2015, ils ne peuvent pas entrer à l’université, ni occuper un emploi public, bénéficier d’une aide publique – accordée aux autres citoyens – ou d’une retraite. De même, ils ne disposent pas de droit à la justice ou à la propriété.

En somme, aucun droit civil ou politique, en plus des lieux de cultes détruits ou des cimetières profanés. « Un bahaï est un mhdur ad-damm, quelqu’un dont le sang peut être versé en toute impunité », souligne Christian Cannuyer, auteur de l’ouvrage Les Bahaïs (éditions Brepols, 1988). Le fait que la religion bahaïe se veuille fédératrice et à vocation universelle y est probablement pour quelque chose. Sa doctrine met l’accent sur l’égalité et sur la paix : l’unité des religions et du genre humain. Cette religion se réclame de principes tels que la non-violence, l’égalité absolue entre hommes et femmes ou la complémentarité entre sciences et religions.

« Affirmer que Mohammed n’est pas le dernier prophète et que les femmes sont les égales des hommes est insupportable pour les ayatollahs», expliquait la représentante des Bahaïs en France, Hamdam Nadafi, dans un article pour La Croix paru début 2017. L’acharnement du gouvernement iranien sur cette minorité, s’il trouve ses racines dans des rivalités historiques, trahit la nature profondément politique de ces persécutions. Selon la législation iranienne, tuer un Bahaï n’est pas considéré comme un crime. 200 d’entre eux ont ainsi été exécutés entre 1979 et 2010, des centaines emprisonnés.

L’État théocratique iranien : garant des discriminations ?

L’hostilité entre les deux confessions sunnite et chiite a certes toujours été radicale, mais la fluctuation des relations est aussi due en grande partie aux tensions géopolitiques entre l’Iran et les royaumes sunnites, l’Arabie Saoudite en tête. Il est donc fondamental de ne pas négliger la dimension politique d’une telle répression.

Le système politique iranien est fondé sur un islam absolutisé, dogmatique, et surtout institutionnalisé, avec un véritable clergé. La structure étatique est unique en son genre, puisqu’il s’agit d’une République islamique. Paradoxalement, la souveraineté se partage entre Dieu et le peuple. L’association du clergé aux institutions politiques a mené à l’intégration juridique et institutionnelle de certains groupes religieux ou ethniques comme les Chrétiens d’Arménie, au détriment d’autres groupes alors victimes d’une exclusion totale, tels que les Sunnites ou les Bahaïs.

Malgré l’arrivée au pouvoir de Rohani en 2013, que beaucoup de médias occidentaux se sont aventurés à qualifier de « modéré », la liberté religieuse continue à se détériorer. Depuis 2013, le nombre de membres des minorités religieuses emprisonnés ne cesse d’augmenter, et le Code pénal islamique continue à justifier allégrement des violations graves des droits de l’Homme. On a du mal à imaginer une amélioration de cette situation, sans une altération profonde du caractère théocratique de l’État iranien.

Les mouvements de contestation ont laissé entrevoir une lueur d’espoir mais le système semble bel et bien voué à rester en place. Après trente-huit ans de République islamique, politique et religieux semblent ainsi durablement liés en Iran, sans que rien n’annonce un effondrement ou un assouplissement du régime sur la question, au grand malheur des minorités religieuses.

Crédits :

Cartographie des religions en Iran : https://www.lesclesdumoyenorient.com/Cartographie-des-religions-4-L-Iran.html