Israël : la gauche atone en plein tournant illibéral

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    Israël connaît une mobilisation massive de sa population, visant à empêcher l’adoption d’une réforme illibérale de la justice portée par la coalition de Benyamin Netanyahu. Au-delà de la thématique de l’État de droit, c’est sur la question palestinienne que la pente conservatrice du gouvernement se durcit. La nouvelle coalition entend franchir des pas décisifs dans l’annexion des territoires occupés, quand certains de ses représentants réclament le durcissement du régime de ségrégation. La gauche israélienne, quant à elle, peine à sortir de sa marginalité.

    Le 21 janvier 2023, 130.000 personnes défilaient à Tel Aviv, la capitale de l’État d’Israël, pour le troisième acte d’un mouvement d’ampleur, rarement vu dans le pays. Chaque semaine depuis début janvier, des dizaines de milliers d’Israéliens descendent dans la rue pour s’opposer à un projet de réforme de la justice1 menaçant l’indépendance de la Cour Suprême, porté par la coalition de droite et d’extrême droite de Benyamin Netanyahou. La contestation s’est étendue jusqu’au sommet de l’appareil d’État, des fonctionnaires d’ordinaire obéissants se sont officiellement prononcés contre la réforme, à l’image d’une centaine de diplomates.

    Justice et territoires occupés : quand les digues sautent

    Cette coalition s’est formée à l’issue de l’élection du 1er novembre 2022 – la cinquième en trois ans. Elle a vu le retour du Likoud de Benyamin Netanyahou, le parti traditionnel de la droite laïque qui a opéré un tournant illibéral depuis quelques années. Il avait perdu la majorité en 2021, défait par une coalition hétéroclite allant de la gauche à l’extrême droite, menée par Naftali Bennet et Yaïr Lapid. Outre le Likoud, qui ne dispose que d’une majorité relative de 32 sièges sur 120, cette nouvelle coalition compte 3 partis juifs orthodoxes (le Parti sioniste-religieux, Le judaïsme unifié de la Torah et le Shas). Malgré leurs différences, ces formations ont en commun des relents racistes et fustigent le caractère séculaire de l’État et donc la Cour Suprême, en ce qu’elle réduit l’influence du religieux.

    C’est en effet sur les principes de l’État de droit que l’État d’Israël a été fondé : séparation des pouvoirs et limitation du pouvoir religieux. Seuls trois rituels ont été laissés au rabbin et n’ont pas été rendus « civils » : la naissance et la circoncision, le mariage et la mort2, ce qui avait été vécu comme une trahison par les formations orthodoxes.

    Cependant, il est un sujet brûlant et quasi-absent de ces mobilisations : la question palestinienne. Pourtant, sur ce point également, la nouvelle coalition fait naître des craintes de taille. Plusieurs de ses partis-membres, dont le Parti sioniste-religieux, se distinguent par une idéologie vigoureusement anti-palestinienne, appelant à l’annexion de l’intégralité de la Cisjordanie – territoire attribué à l’hypothétique État palestinien par les Accords d’Oslo de 1993 – et la mise en place d’une ségrégation entre Juifs et Arabes. Certes, ce n’est pas la première fois que Netanyahou forme une coalition avec de tels partenaires. Mais jusqu’à présent, il parvenait à maintenir une forme de statu quo, en laissant se développer les colonies mais sans annexion.

    Cette fois cependant, le Parti sioniste religieux a expressément conditionné sa participation par l’engagement de mesures de toute nature visant à l’annexion, à moyen terme, des territoires occupés3. Ainsi, plusieurs digues commencent à sauter. Le nouveau gouvernement va par exemple ponctionner de l’argent sur les taxes et revenus douaniers qu’Israël prélève pour le compte de l’Autorité palestinienne, qui n’a pas le contrôle de ses frontières. Cette ponction intervient à un moment critique, avec une Autorité palestinienne désavouée par sa population qui est au bord de la révolte. D’ordinaire, les gouvernements israéliens renflouent l’Autorité palestinienne lorsqu’ils constatent lorsqu’un effondrement social se profile, mais ce n’est pas le cas. D’autant que, pour la première fois, le concours de ces trois partis de l’ultra-droite religieuse suffit au Likoud à constituer une coalition.

    Le processus de paix avec la Palestine et l’État de droit, victimes en devenir de la nouvelle coalition, sont deux héritages de la gauche, qui, à leur image, est mal en point. Le Parti travailliste et le Meretz, les deux partis majeurs de la gauche – le dernier n’ayant cependant jamais eu l’importance du premier – enchaînent une nouvelle défaite conséquence. Le Parti travailliste, au pouvoir sans discontinuer de de la fondation de l’État en 1948 à 1977 puis à nouveau régulièrement par la suite, n’obtient que 4 sièges contre encore 19 en 2015. Le Meretz, fondé en 1992, et qui a gagné jusqu’à 12 sièges cette même année, n’en a pour la première fois obtenu aucun.

    Le lent enlisement de la gauche israélienne

    L’achèvement d’une paix dans le cadre d’une solution à deux États était leur promesse majeure à partir des années 1990. Leur incapacité à la faire aboutir semble être la raison principale de leur quasi disparition. Lors de la signature des accords d’Oslo, la société israélienne soutenait largement un processus de paix4. Elle avait donné en 1992 une nette majorité au Parti travailliste (44 sièges) et au Meretz (qui gagnait 12 sièges dès sa première élection), légitimant le Premier Ministre Ytzak Rabbin dans sa démarche. Certes, de la méfiance envers les Palestiniens prévalait chez les Israéliens, dont les leaders travaillistes, qui percevaient avec scepticisme la transition rapide de l’OLP du terrorisme au pacifisme5. Cela n’empêchait cependant pas une majorité d’Israéliens de considérer la négociation et les concessions territoriales (la restitution des territoires occupés après le conflit de 1967) comme la meilleure voie possible, et donc à encourager.

    Mais les espoirs suscités par l’accord ont progressivement été douchés à mesure que sa mise en œuvre traînait en longueur. Rabbin commet d’abord l’erreur de ne pas interdire la construction de nouvelles colonies, justifiant l’appréhension de sa population tout en renforçant la méfiance des Palestiniens. D’autant que le Hamas, craignant d’être marginalisé au sein de l’OLP, commet plusieurs attentats suicides à partir de 1994, qui renforcent la mentalité d’assiégés des Israéliens. En 1996, ces attentats coûtent la victoire à la coalition de gauche, qui devra attendre 1999 pour revenir au pouvoir avec Ehud Barak. La période est courte, puisque les travaillistes perdent définitivement leur majorité en 2001, et ne voit pas d’amélioration du processus de paix. Au contraire, en 2000 éclate la seconde Intifada, une longue révolte des Palestiniens, parsemée d’attentats terroristes, qui dure jusqu’en 2005.

    Un nouveau paradigme s’installe alors dans l’opinion, largement porté par la droite6 : la paix n’apporte pas la sécurité, la gauche a donc échoué à protéger le peuple israélien. Une méfiance envers les Palestiniens et les représentants du camp de la paix, ONG, journalistes, politiciens pro-paix s’ancre et se confirme aux législatives de 2006, lorsque le parti travailliste et le Meretz qui font tous deux campagne sur un programme très « colombe » se font sèchement battre7. Deux ans plus tard, ni le Parti travailliste, ni le Meretz, ne dénoncent l’opération Plomb durci qui se traduit par des centaines de morts à Gaza8. Dès lors, la certitude d’une droitisation irrémédiable de l’électorat israélien se répand chez les travaillistes qui n’assument plus leur position pro-paix. Dans les années 2010, leur programme alterne entre flous et propositions radicales. Il va ainsi jusqu’à promouvoir, en 2016, la construction de murs entre les quartiers juifs et arabes à Jérusalem9.

    La perte progressive de l’électorat israélien juif s’accompagne de celle des Arabes israéliens qui ne leur pardonnent pas d’avoir participé aux gouvernements à l’origine des répressions anti-palestiniennes des années 2000 et au début des années 201010. Ainsi, en 2022, 80% des Arabes israéliens ont voté pour des partis arabes11, dont les résultats sont aussi en baisse (10 sièges au total contre 15 en 202012). Ayant paradoxalement la possibilité d’assumer un rôle d’arbitre, de l’apathie semble s’être emparée de l’électorat arabe, dont la participation en 2022 a à peine dépassé les 50 %13.

    Le néolibéralisme contre le travaillisme des débuts

    La question palestinienne n’explique cependant pas tout le discrédit de la gauche israélienne. La politique socio-économique de cette dernière n’y est pas étrangère. Partis de gauche, le Meretz et travaillistes insistent sur la justice sociale, la redistribution des richesses et la lutte contre la pauvreté. Or, l’abandon de la question sociale par la gauche israélienne (du moins par le Parti travailliste) est devenu un poncif (justifié ou non) régulièrement convoqué pour expliquer ses défaites successives. La ligne relativement étatiste sur le plan économique qui prévalait au sein du Parti travailliste jusque dans les années 1970 a été renversée dans les années 1980, quand Shimon Peres, Premier Ministre issu du parti, a pris le train du néo-libéralisme.

    Alors que jusqu’à présent les travaillistes s’étaient efforcés de construire les bases d’un État social14 (fournir une protection sociale élémentaire et satisfaire les besoins fondamentaux en matière de logement, de santé, d’éducation et de sécurité alimentaire), son action économique s’est dès lors traduite par des licenciements de fonctionnaires, le gel des salaires, un assainissement drastique des comptes publics et l’indépendance de la Banque centrale15. A plusieurs reprises lors de cette période, le Parti travailliste échouera aux yeux des électeurs à tenir sa promesse d’amélioration du niveau de vie, qui le sanctionneront. Depuis le parti semble être devenu inaudible sur le sujet, entraînant également le Meretz dans cette perte de crédibilité.

    En réalité, un sérieux clivage existe à l’intérieur du Parti travailliste, entre les tenants d’une ligne social-démocrate et ceux d’une ligne plus centriste. L’évolution du rapport de force se répercutera dans la participation ou non du parti aux coalitions avec le centre et la droite dans les années 2000 et 2010. Ainsi, en 2006 le parti se démarque par un programme plus ambitieux par la volonté d’aider les populations fragilisées par les politiques néo-libérales.

    Irrémédiablement pourtant, le programme socio-économique, à l’image du programme sur la paix, perdra en clarté, suscitant même des plaintes parmi des parlementaires, anciens ou en fonction, à l’image de Colette Avital en 201916. L’élection en 2017 de leur leader apparaît révélateur de ce manque de cap. Le candidat victorieux était Avi Gabbay, un nouveau venu en politique, issu des classes moyennes qui a fait fortune dans les télécoms. Sa campagne avait été menée non pas sur un programme particulièrement élaboré, mais sur les thèmes de la modernité et du renouveau, avec l’emploi de méthodes issues du privé (voilà qui rappelle un autre candidat victorieux en Europe occidentale la même année)17. Cette ligne n’a non seulement pas résolu les divisions entre la frange libérale et la faction davantage social-démocrate mais n’a pas non plus permis la victoire en 2019.

    Un créneau existe pourtant toujours car la situation sociale est particulièrement inégalitaire dans ce pays, parfois qualifié de start up nation. Le miracle économique qu’il connaît depuis les années 2000 ne bénéficie pas à une partie conséquente de la population. Selon l’ONG, Latet, 2 627 000 personnes, dont 1 176 000 enfants, vivaient dans la pauvreté en Israël en 202218. Ce chiffre est en hausse par rapport à 2021 et le phénomène n’est pas nouveau. Or, les partis du centre et de la droite n’investissent pas les thématique de justice sociale.

    Les idées de la gauche sont pourtant bien plus partagées que ses scores ne le laissent entendre. Environ 30% des citoyens israéliens seraient favorables à la solution à deux États (sans compter ceux qui soutiennent un État commun sans ségrégation)19. La société n’est pas si conservatrice qu’elle n’y paraît, en témoignent les manifestations contre la réforme de la justice. Une demande existe ainsi sur la question palestinienne comme sur le programme social mais trop souvent, il apparaît que la gauche soit victime d’un vote utile en faveur des partis centristes pour faire barrage à la droite20.

    Cette multiplication de scores décevants semble avoir ouvert une séquence de remise en question et favorise l’émergence de propositions concrètes21 : fusionner le Parti travailliste et le Meretz, assumer clairement un programme pro-paix, mettant fin à l’occupation en imposant l’idée que la fin de l’occupation amènera la sécurité. Plusieurs figures mettent en avant la nécessité d’attirer les électeurs arabes, mais la défiance entre les deux communautés (et surtout des Arabes vis-à-vis des Juifs) est particulièrement forte, notamment par crainte des leaders arabes d’être instrumentalisés. D’autant il n’existe pas de consensus sur la solution concrète à donner au conflit : solution à deux États, ou État unique qui accorderait la nationalité à chaque habitant de la Cisjordanie, quelque soit sa religion22.

    Ainsi, la faute principale de la gauche est d’avoir échoué à mener ses deux grands objectifs dans les années 1990 et ne pas avoir su par la suite, proposer dans la durée de projets cohérents à la population israélienne, ce qui a poussé les électeurs libéraux à se tourner vers le centre pour faire barrage à la droite. Un chantier de reconstruction semble se mettre en œuvre mais les divisions et désaccords restent encore nombreux.

    Notes :

    1 Libération. (01/2023). Israël : « C’est une crise institutionnelle, constitutionnelle, inédite dans l’histoire du pays » https://www.liberation.fr/international/moyen-orient/israel-cest-une-crise-institutionnelle-constitutionnelle-inedite-dans-lhistoire-du-pays-20230217_6NYVN4QHXNDWRNLBBN23I7DAIY/

    2 Simon, D. (2009). « L’effondrement du Parti travailliste » Les Cahiers de l’Orient, 95, 83-94.

    3 K. (01/2023). « Israël : vers la rupture ? » https://k-larevue.com/israel-vers-la-rupture/

    4 Cohen, S. (2013). « La “dégauchisation” d’Israël ? Les paradoxes d’une société en conflit » Politique étrangère, , 51-64.

    5Ibid.

    6 Ibid.

    7 Ibid.

    8 Ibid.

    9 Le Monde. (02/2016). En Israël, l’opposition travailliste présente son plan de séparation avec les Palestiniens. https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/02/10/en-israel-l-opposition-travailliste-presente-son-plan-de-separation-avec-les-palestiniens_4862923_3218.html

    10 Simon, D. (2009). Op cit.

    11 Lavie, E., Wattad, M., Gweder, A., et al. (2022). « Arab Society in Israel and the Elections to the 25th Knesset ». INSS – The institute for national security studies.

    12 Ibid.

    13 Ibid.

    14 Charbit, D. (2023). « La gauche israélienne est-elle morte ? » https://laviedesidees.fr/La-gauche-israelienne-est-elle-morte.html

    15 Jourdin, S. (2017). « La gauche israélienne et l’espoir social-libéral ». Esprit, , 16-19.

    16 I 24 News. (01/2019). « The Future of Israel’s Struggling Labor Party » https://youtu.be/XLAfy6f6bKw

    17 Jourdin, S. (2017). Op cit.

    18 I 24 news. (11/2022). Plus de 2,6 millions Israéliens vivent dans la pauvreté, selon un rapport.

    19 972 mag. (01/2023). « The Israeli right is the minority — the left need only realize it » https://www.972mag.com/israeli-right-minority-left-palestinians/

    20 The New York Time. (11/2023). After Near Wipeout in Election, Israeli Left Wonders: What Now ? https://www.nytimes.com/2022/11/09/world/middleeast/israel-left-netanyahu.html

    21 Ibid.

    22 Ibid.

    Quand la France dénonçait les bombardements israéliens

    © Hugo Baisez pour LVSL

    Durant ses douze années de gouvernement, Benjamin Netanyahu a pu bénéficier de bonnes relations avec la France. Ni les bombardements indiscriminés, ni l’extension de la colonisation dans les territoires palestiniens n’ont soulevé les critiques des présidents Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron. Ce dernier s’est montré d’un soutien sans failles à l’égard de son homologue israélien durant les récents affrontements entre le Hamas et Israël. Au point d’en oublier que les relations entre la France et l’État hébreu se sont révélées plus d’une fois difficiles sous la Vème République, avant le tournant atlantiste progressivement opéré sous le mandat de François Mitterrand.

    Alors que les violences ayant fait plus de 250 morts entre le Hamas et Israël ont pris fin le 21 mai dernier, à la suite d’un cessez-le-feu négocié par l’intermédiaire de l’Égypte, Jean-Yves le Drian déclarait au sujet de la stratégie française au Proche-Orient vouloir poursuivre une politique des « petits pas » (L’Express 24/05/2021). Voilà qui semble résumer l’ambition hexagonale, dont la position paraît désormais loin de la doctrine définie par le fondateur de la Vème République, lors d’une conférence de presse quelques mois après la guerre des six jours en 1967 : « La France ne tient pour acquis aucun des changements réalisés sur le terrain par l’action militaire ». Tout en réaffirmant le soutient de la France à l’État d’Israël « dans ses frontières justes et reconnues », cette vision gaulliste, caractérisée par une neutralité exigeante, apparaît aujourd’hui comme de plus en plus marginale.

    Symbole d’une diplomatie en perte d’influence et alignée sur les États-Unis, ou simple désintérêt pour un processus de colonisation que l’on ne désigne plus que par ses « escalades » et autre mécaniques de « spirale de la violence » (Emmanuel Macron, 13/05/2021) ? Si le dossier israélo-palestinien ne figure plus en haut de l’agenda diplomatique, au grand dam des populations de Gaza et de Cisjordanie, les manifestations en solidarité à la Palestine – ainsi que diverses enquêtes d’opinion – suggèrent pourtant une insatisfaction populaire par rapport au positionnement de l’exécutif.

    Le rééquilibrage de la politique française sous l’impulsion du Général de Gaulle

    Historiquement, la position française s’est dans un premier temps orientée du côté d’Israël au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sous l’influence d’une partie de la SFIO. De Gaulle, qui fonde la Vème République en 1958, choisit de rééquilibrer l’action diplomatique de la France en réaffirmant le droit du peuple palestinien à disposer d’un État, tout en condamnant la conquête de nouveaux territoires par Israël, en particulier lors de la guerre des Six jours.

    Cette politique, qui entre dans le cadre d’un rapprochement plus global avec les pays arabes, entrepris après le fiasco de l’expédition du canal de Suez et la signature des accords d’Évian en 1962, permet également au général de se distinguer des États-Unis, ardents défenseurs d’Israël. Pour autant, les liens avec Israël sont loin d’être rompus, et si la France déclare en 1958 avoir cessé ses programmes d’aides en faveur de l’accès d’Israël à l’énergie atomique, comme pour la construction de la centrale de Dimona, ceux-ci se poursuivent sous la Vème République, de même que les exportations d’armes telles que les fameux chasseurs bombardiers Mirage III fabriqués par Dassault. Ceux-ci sont largement utilisés par Israël pendant la guerre des Six jours. Ainsi, 72 appareils sont livrés à Israël par la France en 1961 et le dernier contrat de ce type date de 1966 – de quoi relativiser en partie la thèse largement mythifiée d’un de Gaulle érigé en héraut du peuple palestinien.

    De fait, il faut attendre 1967, à la suite d’une victoire éclair d’Israël sur l’alliance entre l’Égypte, la Syrie et la Jordanie – qui permet au pays de s’offrir la bande de Gaza, Jérusalem-Est ainsi que le plateau du Golan – pour que soit proclamé un embargo français sur les exportations d’armes à destination d’Israël. De Gaulle, qui le 15 juin 1967 condamne en conseil des ministres ce qu’il qualifie « d’agression israélienne », réaffirme quelques mois plus tard, au cours de la fameuse conférence de presse du 27 Novembre 1967, qu’il ne reconnaîtra pas l’annexion des territoires conquis militairement par Israël grâce à une guerre que le pays a lui-même déclenchée. Au même moment, de Gaulle réitère son soutien aux peuples arabes en rappelant la politique « d’amitié, de coopération, qui avait été pendant des siècles celle de la France dans cette partie du monde » – idéalisant au passage la période coloniale, la politique d’extraction des ressources et les guerres d’indépendance qui s’en sont suivies.

    Cette politique initialement pro-arabe, largement influencée par de Gaulle, se poursuit chez ses successeurs, Pompidou et Giscard. Michel Jobert, ministre des affaires étrangères de Pompidou, résumera en 1973 la position française, au commencement de la guerre du Kippour, déclarant au sujet de l’offensive syro-égyptienne : « Est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression imprévue ? ».

    L’ère Mitterrand : fin de la « politique arabe », mais soutien de la cause palestinienne

    Les mandats de Pompidou et de Giscard ont pour l’essentiel préservé les grandes lignes de la politique gaullienne : soutien d’une solution à deux États, vote d’une résolution onusienne en 1976 bloqué par les États-Unis « affirmant le droit inaliénable à l’autodétermination, incluant le droit d’établir un état indépendant en Palestine » et même reconnaissance de l’Organisation de Libération Palestinienne (OLP) en tant qu’« interlocuteur qualifié ». Il faut attendre l’élection de François Mitterrand en 1981 pour voir une nouvelle évolution de la position française sur ce dossier.

    C’est en particulier son discours à la Knesset de 1982, insistant sur le nécessité de créer un État « palestinien », qui permet l’envoi d’un nouveau signal fort à destination des peuples arabes… tout en aidant à la reconnaissance de l’État d’Israël sur la scène internationale, Mitterrand étant le premier président de la Vème République à se rendre sur son territoire. Le soutien de de la France mitterrandienne à l’OLP, bien que constant, est cependant marqué par un alignement relatif de la France sur la position américaine. Ce soutien, matérialisé à l’été 1982 par l’envoi de troupes chargées d’évacuer des soldats de l’OLP retranchés au Liban alors attaqué par Israël, culmine en mai 1989 avec l’invitation officielle de Yasser Arafat à Paris. François Mitterrand n’en reste pas moins convaincu que le processus de paix implique un de bonnes relations avec l’État d’Israël, et c’est sous son mandat que la position française va se rapprocher de celle des États-Unis, à rebours de la politique d’autonomie diplomatique héritée de l’époque gaullienne.

    C’est en effet Mitterrand qui, dans un premier temps, reviendra sur la déclaration de Venise des États de la CEE soutenu par Giscard en juin 1980, qui prévoyait notamment « la reconnaissance des droits légitimes du peuple palestinien » et appelait Israël « à mettre fin à l’occupation des territoires maintenue depuis le conflit de 1967 », au profit du « processus de paix » prévu par l’accord de paix signé entre l’Égypte et Israël au Camp David. Ce dernier ne fait mention d’aucun droit à l’autodétermination ni du statut de Jérusalem, tandis que l’OLP n’y est aucunement consultée. Point de départ d’un tassement de la position spécifique de la France sur ce dossier ?

    La conférence de Madrid en 1991, l’intervention militaire de la France coordonnée par les États-Unis lors de la guerre du Golfe contre Saddam Hussein – pourtant allié de Yasser Arafat -, de même que les accords d’Oslo en 1993, soulignent tour à tour la prédominance américaine et la perte d’une vision spécifiquement française sur le dossier.

    L’effacement de la France par l’alignement sur les États-Unis

    Certains qualifient désormais Mitterrand de « pro-israélien éclairé » (Sieffert, 2004) au regard de son basculement relatif et implicite de la France en faveur de la politique d’Israël. La mandat du président socialiste marque surtout l’acceptation d’un rôle assez secondaire de la France sur le dossier au profit des États-Unis.

    La couverture médiatique de la visite de son successeur Jacques Chirac à Jérusalem en 1996 escorté par des policiers israéliens qui l’empêchaient d’entrer en contact avec des Palestiniens a bien, pour un temps, réaffirmé le soutien symbolique de la France à la cause palestinienne. Pour autant, l’événement n’en reste pas moins mineur au regard de l’impact diplomatique de la France. Peut-on parler dans ce cadre d’une nouvelle vision française sur le conflit israélo-palestinien ? Car si l’on peut retenir la « posture » gaullienne de Chirac comme l’illustrera son opposition à l’invasion de l’Irak en 2003, il n’en reste pas moins que la « voix » de la France sur le conflit ne se fait pas entendre. Côté socialiste, l’arrivée de la gauche plurielle et de Lionel Jospin au poste de premier ministre n’ébranlera pas le statu quo, D’autant que le Parti socialiste apparaît profondément divisé sur la question, comme le révèle l’affaire Boniface au début des années 2000.

    L’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 ne viendra pas non plus bouleverser le positionnement français. À ce sujet, le discours prononcé par ce dernier à la Knesset en 2008 se contente de rappeler les « tendances lourdes » (Mikaïl, 2010) de la diplomatie française, soit la reconnaissance de Jérusalem comme capitale des deux États, la négociation des frontières sur la base de la ligne de 1967 et le traitement de la question des réfugiés palestiniens. Surtout, la réintégration de la France au sein du commandement intégré de l’OTAN, qu’elle avait quitté en 1966, symbolise le retour de la France au sein d’un paradigme militaire largement dominé par les États-Unis.

    Au-delà du symbole, c’est la capacité de la France à développer une diplomatie, sinon indépendante, du moins autonome, qui est mise en question. Bien que le processus semble avoir été enclenché de longue date, l’alignement atlantiste de la France au sein d’un cadre encore déterminé par le « grand frère » américain semble bloquer toute initiative française d’envergure.

    Ainsi, le quinquennat de François Hollande, s’il marque le soutien de la France au statut d’observateur pour l’Autorité palestinienne au sein de l’ONU en novembre 2012 ou encore de l’UNESCO à compter de 2016, ne remet pas en cause l’alignement sur la position américaine. On notera au passage l’invitation, restée lettre morte, de l’Assemblée Nationale à une large majorité qui avait « invité » le gouvernement français à reconnaitre l’État de Palestine en 2014. Alors que les territoires effectivement contrôlés par l’Autorité palestinienne sont déjà pratiquement inexistants, la décision du gouvernement Hollande de ne pas suivre l’avis de la représentation nationale semble révélatrice, si ce n’est d’un manque de vision à long terme sur le conflit, d’un manque de courage politique – ceci alors même qu’une dynamique européenne semblait s’être enclenchée avec la reconnaissance de l’État palestinien par la Suède la même année.

    Dernièrement, Emmanuel Macron, en continuateur d’une diplomatie pour le moins timide, estimait en 2017 lors d’une visite du président de l’Autorité palestinienne qu’une reconnaissance unilatérale de la France ne serait pas « efficace ». Réelle stratégie à long-terme ou simple manque de volonté politique sur le sujet ? L’initiative tripartite entre la France, l’Égypte et la Jordanie a surtout brillé par son retard, huit jours après le début des hostilités, et ce sont le blocage puis le réveil américain qui semblent avoir pesé sur Netanyahou après que l’armée a estimé avoir atteint ses objectifs militaires.

    Loin d’une vision gaullienne, dont il convient de mesurer la portée au vue des engagements militaires réels des débuts de la Vème République, la « voix » de la France pourtant toujours revendiquée au gré des discours, semble s’être effacée progressivement au profit des « petits pas » d’Emmanuel Macron et de Jean-Yves le Drian. 4300 roquettes, 250 morts et 50 000 réfugiés gazaouis pour une victoire revendiquée de part et d’autre : l’urgence du drame israélo-palestinien ne cesse pourtant d’interpeller.

    Le Festival Ciné-Palestine, édition confinée : la résistance sur petit écran

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    Visit Palestine © Franz Krauss 1936.

    La pandémie de coronavirus a sans aucun doute provoqué un grand chamboulement dans le monde de la culture : salles de cinéma et théâtres fermés, événements reportés ou annulés, la situation sanitaire a bousculé tous les plans. C’est dans cette situation complexe que la sixième édition du festival Ciné-Palestine a dû se réinventer en cette fin d’année. Bien que le festival soit reporté au printemps 2021, les organisateurs ont tenu à en proposer dès à présent quelques œuvres phares en ligne, entre le 10 et le 15 novembre. Cette volonté d’adaptation permet de souligner à la fois l’importance du cinéma et de sa diffusion pour témoigner de réalités sociales et politiques, et la question de l’influence du numérique sur le public.


    Contraint d’être reporté au printemps prochain du fait des nouvelles mesures prises en France, le festival Ciné-Palestine s’est adapté en rendant accessibles, via son site et des événements Facebook, quatre documentaires présentés dans le cadre de la sixième édition, ainsi que le concours de courts-métrages « New generation ». « Malgré le confinement et la crise sanitaire liée à la Covid-19, le Festival Ciné-Palestine (FCP) tient à maintenir son action en faveur de la promotion du cinéma Palestinien en France », explique-t-il dans une publication au sein de l’événement Facebook de son édition en ligne. Un choix qui soulève d’intéressantes questions quant à la nécessité du cinéma et à son rôle politique.

    DONNER À VOIR LA DIVERSITÉ PALESTINIENNE

    Le festival a ordinairement lieu de façon annuelle à Paris et dans sa région métropolitaine. Fondé en 2015, il se donne avant tout pour mission de rendre le cinéma palestinien accessible, malgré des « restrictions imposées par les frontières » selon leur site ; Israël contrôlant les entrées et sorties de Palestine, il n’est en effet pas rare que des Palestiniens tentant de se rendre à l’étranger restent bloqués à un checkpoint, à l’image de Khaled Jarrar en 2014. L’arbitraire du contrôle des frontières israéliennes, qui ne concerne pas d’ailleurs que les Palestiniens, est régulièrement dénoncé. Bien que certaines de ses organisations partenaires explicitent clairement leur soutien au peuple palestinien (par exemple l’association France-Palestine Solidarité, ou l’Union Juive française pour la paix), le FCP reste plus discret sur la situation particulière de l’art palestinien, entravé par le contexte géopolitique local que nous connaissons, et se présente avant tout comme un festival engagé.

    Son projet est de faire découvrir l’art cinématographique palestinien, dans sa diversité ; à travers les éditions du festival, mais aussi à travers un ciné-club, ou encore à travers un concours de courts-métrages « Next Generation », le cinéma palestinien est représenté dans des formes variés. Entre films récents (Ave Maria de Basil Khalil pour l’édition 2016, A man returned pour l’édition 2017…) et plus anciens (Les Dupes, film de Tawfiq Saleh datant de 1972 et projeté lors de l’édition 2018 ; Return to Haifa réalisé par Kassem Hawal en 1980, proposé lors de l’édition de 2017…), documentaires et œuvres de fiction, longs-métrages et courts-métrages, la présence de quelques œuvres d’animation (on retient pour cette année le court-métrage Freedom is mine de Mahmoud Salameh). À travers les œuvres présentées, c’est bien la diversité des quotidiens palestiniens qui sont représentés, et, à travers eux, les difficultés auxquelles doivent faire face tout un peuple : si les réalisateurs sont tous d’origine palestinienne, tous ne vivent pas et n’ont pas pu réaliser leurs films en Palestine. Certains viennent du Liban, d’Allemagne, de Jordanie, ou du Royaume-Uni.

    Les acteurs et réalisateurs engagés sont ainsi parfois punis pour leurs opinions par le système israélien, comme le raconte le cinéaste Saleh Bakri dans un entretien : « On ne sait jamais de quoi les autorités sont capables. Mon père [cinéaste lui aussi] a été persécuté par le gouvernement israélien et l’est toujours. Il a été menacé directement et indirectement. Ça pourrait m’arriver aussi ! Il y a des gens en Israël qui sont en prison depuis des années, voire des décennies. Je ne sais même pas combien il y a d’enfants dans ces prisons ! Je suis comme tout le monde, je suis soumis aux mêmes dangers. » Les questions matérielles se posent aussi : à propos des aides financières pour réaliser des films, notamment : Saleh Bakri se refuse à accepter un quelconque financement provenant d’une institution israélienne, ce qui « reviendrait pour [lui] à défendre l’occupation et l’apartheid ». On comprend donc bien pourquoi le cinéma palestinien s’internationalise dans sa production même ; comme un reflet de la situation des Palestiniens, sur leur propre terre ou à l’étranger.

    De la même façon, les œuvres abordent des thèmes différents : l’édition en ligne propose par exemple un documentaire sur un homme ayant appartenu à la faction militante palestinienne Abu Nidal (Ibrahim : A fate to define par Lina Al Abed), un long-métrage à propos de trois palestiniens vivant à Jérusalem (Song on a narrow path par Akram Safadi), un documentaire sur des jeunes enfants vivant dans le camp jordanien de réfugiés de Zaatari (Tiny Souls, de Dina Naser) ou le quotidien à Bethléem (Lettre à un ami, Emily Jacir). Quatre expériences, qui sont trois facettes différentes de la réalité palestinienne. Certains thèmes semblent toutefois faire écho à des expériences plus générales. Ainsi, quatre des cinq courts-métrages présentés dans le cadre du concours cette année traitent du thème de l’exil, et des difficultés que rencontrent les immigrants (au Liban, en Allemagne, au Royaume-Uni ou en mer Méditerranée) alors qu’ils ont été obligés de fuir. Bien que refusant (à raison) de donner une vision monolithique de ce que sont les Palestiniens, le FCP permet toutefois de faire ressurgir certains thèmes récurrents ; une façon de témoigner de la situation complexe des Palestiniens aujourd’hui (pour ceux restant en Palestine comme pour ceux ayant dû partir vers l’étranger), tout en refusant d’en dresser un portrait misérabiliste.

    UN PUBLIC PLUS VASTE GRÂCE AU PASSAGE EN LIGNE ?

    Cette année, le festival a toutefois dû innover pour rendre possible ce partage, malgré le report de l’événement à une date ultérieure. Si le « distanciel » a des contraintes non-négligeables, il ouvre toutefois certaines perspectives assez intéressantes dans le cadre de ce festival : notamment, en devenant en théorie accessible à un plus grand nombre de personnes, puisque la contrainte du lieu disparait. D’ailleurs, certaines projections ont déjà lieu en ligne habituellement, notamment celles du ciné-club du FCP que nous avons mentionnées plus tôt. Se pose toutefois, à travers ce passage à un (pour l’instant) tout en ligne, la question suivante : un cinéma en ligne est-il un cinéma plus accessible ? Dans les faits, les genres filmiques que nous consommons restent très déterminés socialement. De façon assez intéressante, il est établi une distinction entre le cinéma que l’on pourrait qualifier « de masse » et le cinéma d’art et d’essai, jugé plus noble – une distinction dont nous avertissait déjà Claude Bremond en 1963. « Nous avons à présent deux cinémas, encore liés par de multiples interférences, mais qui seront sans doute bientôt aussi étrangers l’un à l’autre que peuvent l’être aujourd’hui le monde de la musique classique et le monde de la chanson. Nous avons un cinéma d’auteurs et un cinéma de vedettes : d’un côté Bresson, de l’autre Bardot. Ces deux cinémas ne correspondent pas, comme on le croit, à deux niveaux de développement au sein d’une même culture, mais à deux cultures radicalement distinctes. », écrit-il ainsi, avant de clarifier cette distinction : d’un côté, le cinéma d’auteurs (de l’intellectualité, du jugement esthétique), et de l’autre, le cinéma de vedette, le cinéma de la « participation émotionnelle ». Une distinction dont on devine sans peine qu’elle s’est, hélas, vite muée en distinction sociale – un schéma opposant la masse émotive contre l’élite intellectuelle.

    Et cette distinction, le passage au numérique n’a pas réussi à la franchir, bien que des efforts aient été faits. La contrainte géographique est abolie, certes, mais pas la contrainte sociale. Dans le cadre des festivals de cinéma comme le FCP, la question mérite d’être posée : à laquelle de ces deux catégories appartiennent les films palestiniens présentés ? S’ils n’ont pas vocation à être intellectualisés, et si l’envie d’avoir un public le plus vaste possible est clairement exprimée, il n’en demeure pas moins que la programmation semble difficilement pouvoir entrer dans la catégorie des films « de vedettes » ou « de masse ». Le festival a eu, et c’est dommage, assez peu d’écho dans la presse ; quant à trouver l’événement sur Facebook, il faut sans doute que l’algorithme nous le propose soit parce qu’un ami y participe, soit parce qu’on y a exprimé d’une façon ou d’une autre un intérêt pour le cinéma, ou pour la Palestine.

    Le rôle des algorithmes dans une certaine restriction de nos choix a été étudiée par le CSA Lab, plus particulièrement au sujet de l’accès à des contenus audiovisuels : « ces algorithmes peuvent également conduire à des effets inverses, à savoir enfermer les individus dans une personnalisation des services en fonction de leurs goûts et opinions. Si tel était le cas, il en résulterait potentiellement une atteinte au libre choix, une homogénéisation de l’information, une polarisation des contenus autour de visions dominantes en opposition avec l’objectif de diversité culturelle » avertit-il, en considérant le besoin de tempérer les algorithmes pour qu’ils préservent cette diversité culturelle.

    Dans tous les cas, il convient d’être prudent quant à la théorique liberté d’accès à des contenus que nous donnerait Internet : on retrouve dans le cas du FCP, malgré le passage en ligne, la contrainte sociale qui, si elle n’est de toute évidence pas souhaitée par les organisateurs de l’évènement, est difficilement effaçable : pourront profiter de l’offre du festival ceux qui s’intéressaient déjà à la Palestine ou au cinéma. L’édition 2019 (en physique) a ressemblé environ 2500 personnes, selon le bilan de l’organisation. Si c’est un bilan plus que satisfaisant, il faut garder à l’esprit cette dimension sociale (que l’on retrouve, d’ailleurs, dans tout événement artistique), que le numérique n’efface pas ; la composition du public est définie, comme nombre de publics, par des normes sociales. Des façons de réduire l’importance de ces normes existent, bien que n’étant pas du ressort du festival lui-même ; mais en tous cas, il semble que le passage en ligne ne sera pas suffisant.

    L’ART PALESTINIEN COMME RÉSISTANCE

    La force de ce projet est de présenter un art dont la nationalité peut lui valoir d’être méconnu, mais aussi un art dont l’existence même est un combat politique. La situation des Palestiniens aujourd’hui est sujette à de vives discussions, et ceux-ci connaissent de nombreuses injustices sur lesquelles alertent régulièrement diverses associations. Face à ce contexte national compliqué, les Palestiniens luttent pour la reconnaissance de leur État, et pour leur reconnaissance en tant que peuple. Cette lutte est d’autant plus difficile que leur cause est souvent instrumentalisée, et prise en étau entre les intérêts de certains partis : la lutte interne entre le Fatah (mouvement de libération laïc) et le Hamas (mouvement de résistance islamique) est un nouveau blocage au développement politique de la Palestine, qui s’ajoute aux difficultés faisant d’un État palestinien une perspective qui s’éloigne  chaque jour davantage.

    Les personnalités politiques palestiniennes semblent échouer, tant sur la politique interne que d’un point de vue diplomatique. Dès lors, la lutte pour préserver une identité palestinienne doit prendre d’autres formes. La culture fait partie de ces formes nécessaires : elle est un moyen de retrouver une dignité dans un contexte qui fait tout pour effacer l’histoire des Palestiniens, ainsi qu’un moyen de garder foi en l’avenir, comme l’a montré Nabil el Haggar en parlant de « résilience culturelle » en Palestine. Donner un écho à la production artistique palestinienne, comme le fait le FCP en ce qui concerne le cinéma, c’est donc valoriser cet engagement artistique permanent. « Toute résistance meurt si elle n’est pas aussi culturelle », résume Saleh Bakri.

    « Toute résistance meurt si elle n’est pas aussi culturelle »

    Les films sont aussi, comme nous l’avons vu, une façon de témoigner de l’expérience des Palestiniens. Loin de l’image fantasmée d’une « Palestine » uniforme, insister sur des quotidiens et des expériences plurielles permet de montrer la multiplicité du peuple palestinien, et aussi sa richesse, sans tenter de l’ériger nécessairement en martyr. En fait, ces films divers permettent de briser les images toutes faites que l’on peut avoir en tête lorsque l’on pense aux Palestiniens, et qui sont souvent entretenues par certaines organisations ou personnalités politiques : entre ceux qui considèrent les Palestiniens comme un groupe de dangereux terroristes (suite, notamment, à la seconde Intifada au début des années 2000) ou ceux qui ne les présentent que comme un peuple éploré et sans espoir, les concernés sont finalement victimes de clichés qui ne leur rendent pas justice.

    L’art parlant des Palestiniens, et réalisé par des Palestiniens, il apparaît donc comme l’une des meilleures façons d’avoir une vision juste de ce qu’est leur réalité. Plusieurs artistes tentent donc de mieux transmettre leur culture, au-delà du contexte politique actuel du pays, afin que leur peuple ne soit plus défini seulement par ses tragédies : « l’occupation israélienne prend indéniablement une grande part dans l’art palestinien. (…) Néanmoins, une des raisons qui me pousse à chanter du folklore palestinien, c’est justement le fait de vouloir connaître la Palestine avant l’occupation israélienne. Je veux apprendre et connaître notre histoire avant tout ça. Je suis d’accord qu’il y a quelque chose de malheureux dans l’art palestinien, mais il y a aussi un rapport avec ce que les Européens veulent voir. Souvent, quand tu vas postuler dans les musées – pour pouvoir faire ton exposition – les musées ne veulent pas forcément voir l’art palestinien classique. Ils veulent voir la Palestine sous occupation. Peut-être qu’à travers le monde, on arrive seulement à voir la Palestine sous le regard de l’occupation. Après tout, c’est la réalité. C’est difficile de ne pas en parler, ni de l’exprimer. » expliquait ainsi la chanteuse Maya Khalidi dans un entretien.

    Si le contexte de l’occupation israélienne est difficilement contournable, il y a une volonté exprimée par les artistes palestiniens de présenter leur culture non plus seulement par rapport à leur voisin, mais bien comme une culture ancienne et riche par elle-même, avec sa propre histoire et sa propre identité – une vision qui échappe souvent aux spectateurs européens, qui voient le pays seulement à travers le prisme du conflit. En ce sens, partager le cinéma palestinien, c’est présenter les Palestiniens sans passer par des filtres politiciens biaisés. On comprend donc l’importance du FCP, et sa volonté de rester présent, même en ligne, malgré le report de sa sixième édition.

    Au Liban, Palestiniens et Chrétiens s’affrontent dans « L’insulte »

    Affiche du film l'Insulte

    Nommé aux Oscars dans la catégorie de meilleur film étranger, L’insulte est une plongée au cœur de la complexité de la société libanaise d’aujourd’hui, qui porte toujours les traces de la guerre civile. Ziad Doueiri se livre une fois de plus à un exercice risqué et difficile. Pari réussi pour le réalisateur dont la controverse semble décidément être la marque de fabrique.

    Toni, garagiste honnête et travailleur acharné, est de plus en plus excédé par la présence des Palestiniens dans son quartier. Galvanisé par les discours belliqueux du parti chrétien auquel il adhère sans réserve, ce Libanais se sent investi de la mission de « défendre son territoire », restant sourd face au désir de sa femme enceinte de s’installer dans la banlieue de Beyrouth, loin de l’agitation urbaine. Lorsque Yasser, chef de chantier palestinien, lui propose de réparer la gouttière de son balcon, qui arrose les passants dans la rue, Toni le congédie brutalement. Yasser répare tout de même le tuyau mais, humilié, lâche un « sale con », qui aurait pu paraître anodin.

    Pourtant, cette insulte amorce l’engrenage des hostilités, et le conflit dégénère malgré les excuses – imposées par son employeur – de Yasser. L’orgueil des deux hommes va les mener devant les tribunaux, transformant une simple altercation en défense de leur peuple respectif. Ce qui s’apparente à une simple querelle de voisinage prend alors une dimension politique retentissante : l’affaire rouvre des blessures qui n’ont jamais été pansées dans cette société jadis déchirée par la guerre civile. En quelques jours, le procès pousse le Liban au bord de l’affrontement social, et le tribunal devient l’exutoire des souffrances étouffées par une amnistie nationale aux allures d’amnésie générale.

    Au cœur des conséquences sociales de la guerre

    Cette histoire que l’on souhaite oublier, c’est celle de la guerre civile qui a causé plus de 200 000 morts entre 1975 et 1990. Le Liban était alors le théâtre de multiples massacres qui ont marqué le pays au fer rouge. L’absence de transition politique et de procès lors du cessez-le-feu au début des années 1990 ont rendu la cicatrisation très difficile. Ainsi, d’anciens chefs militaires ont pu accéder à des responsabilités politiques, et la plupart des crimes de guerre sont restés impunis.

    Dispensées de jugement, les différentes parties se sont naturellement déresponsabilisées de leurs actes, accusant durablement « l’autre » de toutes les fautes commises. C’est précisément le sujet du film puisque tout au long du procès, les deux avocats vont tâcher de justifier les actions des deux protagonistes en remontant dans leur traumatismes respectifs, ancrés dans la guerre civile elle-même. En plus de rouvrir brutalement des plaies qui n’ont jamais été pansées, Ziad Doueiri aborde un épisode particulièrement subversif : l’épineux dossier du massacre de Damour. Il s’agit d’une localité chrétienne, au sud de Beyrouth, dont une partie des habitants ont été assassinés en 1976 par des membres de l’OLP.

    Porter à l’écran un tel événement est risqué et inévitablement polémique. Pour cause, cette période est tristement célèbre pour la montée des hostilités à l’encontre des Palestiniens, notamment au sein de la droite maronite, ce qui conduisit notamment au massacre de Sabra et Chatila en 1982, lors duquel des milliers de réfugiés palestiniens furent assassinés par les milices chrétiennes en présence de soldats israéliens. Voir les rôles inversés à travers cet épisode où des Palestiniens sont assassins et les Chrétiens victimes a de quoi déranger. Le film a eu l’effet d’une bombe au Liban, en soulevant le tabou des tensions enfouies entre Chrétiens libanais et Palestiniens, dans un pays que l’on érige souvent en modèle de cohabitation religieuse et culturelle.

    Au Liban, un accueil virulent 

    Tantôt encensé, tantôt critiqué, l’art singulier de Ziad Doueiri, mêlant politique et humour noir, ne laisse personne indifférent. Il faut reconnaître au réalisateur le courage de s’exposer sans ciller aux critiques les plus violentes. Il prend le risque de s’attirer les foudres des deux partis qu’il défend ici en se faisant dans un premier temps le porte-parole des réfugiés palestiniens et le critique de la propagande du parti chrétien, puis en démontant la sacro-sainte cause palestinienne pour souligner les extrémités auxquelles se sont adonnés certains de ses défenseurs. Source de scandale, le film a bien failli être interdit au Liban, et en septembre, Ziad Doueiri a même été arrêté par les autorités libanaises pour comparaître devant un tribunal militaire.

    Peu après sa sortie, une pluie de critiques s’est abattue sur le réalisateur. Certains l’accusaient de ridiculiser la cause palestinienne, tandis que d’autres dénonçaient une accusation vis-à-vis des Phalanges chrétiennes. En s’attaquant aux douloureux événements qui ont précipité la fracture sociale et confessionnelle libanaise, Ziad Doueiri a secoué la société libanaise, et a provoqué un débat qui a fait les gros titres des journaux dès les premières projections en salles. Rien que pour le tollé qu’il a provoqué, preuve de la pertinence de son propos sur les divisions communautaires, ce film semble indispensable à la bonne compréhension du Liban contemporain.

    Raviver les antagonismes pour mieux les dépasser : une tentative de réconciliation des mémoires ?

    Le cinéma de Ziad Doueiri nomme les choses et ne se perd pas dans des métaphores, auxquelles il préfère une description douloureuse mais assumée des événements. Là où Valse avec Bachir, le film d’Ari Folman, ne faisait qu’évoquer les massacres de Sabra et Chatila, traités à travers des suggestions oniriques, le réalisateur libanais n’épargne pas son spectateur d’images d’archives et de témoignages sanglants, aussi accablants pour les uns que pour les autres.

    Finalement, le sujet de ce film n’est pas tant le conflit « palestino-chrétien ». Cette œuvre transcende l’intime pour toucher l’universel, en rappelant que ce déchirement interne, comme toute guerre, constitue un traumatisme pour la société entière. Ce qui se révèle déstabilisant, c’est le constat glaçant établi par Ziad Doueiri : rien n’est blanc ou noir, et toute victime d’aujourd’hui peut devenir un bourreau demain, comme toute victime d’hier peut être un bourreau aujourd’hui. À travers la complexité de ses personnages, il traite d’un seul coup de la capacité dévastatrice des blessures enfouies, de la souffrance causée par la non-reconnaissance d’une mémoire collective et du caractère transgénérationnel de la haine.

    Les personnages se rejoignent en ce qu’ils sont tous deux les victimes d’un conflit qui les dépasse, dont ils perpétuent malgré eux les rancœurs. Ils pensent tous deux être légitimes dans leurs excès, en raison des persécutions dont ils ont été victimes par le passé, alors que « personne n’a le monopole de la souffrance », comme le fait remarquer l’avocat de la défense. En exacerbant leurs différences puis leur étonnante ressemblance, le réalisateur rassemble les deux hommes dans une connivence finale jouissive, et nous fait croire le temps d’une séance à la réconciliation des mémoires.

    Ce plaidoyer caustique illustre une querelle personnelle qui éclate en un conflit politique de grande envergure, et consume tout un pays. Mais le film montre que cette logique peut également être appliquée dans l’autre sens : comment les divisions et les décisions politiques à grande échelle affectent les interactions quotidiennes les plus banales. La force de Ziad Doueiri réside dans sa capacité à n’épouser aucun camp sur un sujet aussi sensible. Dans sa capacité à montrer avec humanité les contradictions de deux communautés jadis ennemies, leurs traumatismes et leurs incompréhensions mutuelles. L’Insulte s’inscrit en ce sens dans une entreprise de réconciliation des mémoires, où tout reste à faire.