Bolivie : la chute, le peuple, le sang et le brouillard

Coupure de route à El Alto @Shezenia Hannover Valda

Depuis la démission forcée du président Evo Morales, la Bolivie, sous la trop faible lueur des projecteurs nationaux et internationaux, est plongée dans un violent conflit1. Le 21 novembre, la députée du MAS [Movimiento al Socialismo, parti d’Evo Morales] Sonia Brito établit le tragique bilan de 34 morts, 800 détenus et plus de 1000 blessés, rappelant le fait notable d’actes de mise en scène consistant à placer de la dynamite dans les affaires des détenus pour ensuite les accuser de sédition2. Armée du même mot, la ministre de la communication Roxana Lizárraga annonçait le 14 novembre dernier que les actes « séditieux » de la presse nationale et étrangère seraient durement réprimandés3. Sous ce même mot d’ordre, le gouvernement met désormais à disposition un numéro d’appel gratuit et incite à la dénonciation de leaders de l’opposition supposés payer des personnes pour manifester, diffusant sur les réseaux sociaux des encadrés dignes des meilleurs westerns. Par ailleurs, de nombreux témoins assurent que des vidéos mises en ligne sont mystérieusement retirées par Facebook, indice d’une ingérence plus qu’inquiétante4… Retour sur ces dernières semaines qui ont bouleversé la donne politique, et sur les causes profondes de ces conflits. Article co-écrit par Baptiste Mongis et Shezenia Hannover Valda.


Le 15 novembre, alors qu’est publié le Décret Suprême 4078 accordant aux militaires la possibilité de réprimer par tous les moyens à leur disposition sans risquer de poursuites judiciaires5, paraît un communiqué continental des « Peuples de l’Abya Yala » pour alerter la communauté internationale6 ; une pétition de scientifiques du monde entier circule depuis le 17 novembre7 et un communiqué de presse de la Commission Interaméricaine des Droits Humains est paru le 19 novembre8, le jour même où à Senkata, à El Alto, ont été tuées au moins 9 personnes. Dès le 23 novembre, des délégations de l’ONU et de la CIDH se sont rendus à La Paz, El Alto et Cochabamba pour recueillir des témoignages9, ainsi que, plus récemment, une délégation argentine10.

Le débat « coup d’État ou révolte démocratique » pour qualifier les événements ayant précédé le 10 novembre a au mieux fait couler beaucoup d’encre, quand chez certains l’hypothèse d’un renversement orchestré de l’ex-président indigène ne réveillait pas même un soupçon11.

L’homogamie entre le « mouvement civique » d’alors, ayant conduit à la fuite du président Morales au Mexique, et le style de l’actuel gouvernement de transition auquel il a donné naissance, laisse désormais moins de place au bénéfice du doute et un peu plus aux macabres prévisions. État de la situation actuelle, à l’écoute des voix et des corps qui jalonnent le territoire en lutte, urbain comme rural.

Crise, paranoïa et militarisation

Le MAS et Evo Morales, en 14 ans d’exercice, ont commis des erreurs stratégiques et persisté dans certaines, s’entêtant dans quelques pratiques peu orthodoxes et essuyant la défection de plusieurs alliés au cours des dernières années : c’est ce que s’attachent à décrire, et à renforts d’arguments bien fondés (quoiqu’il s’agirait d’en faire une critique approfondie), un certain nombre de communications récemment parues12. De là à justifier, en explicitant sa supposée nature, le mouvement « civique » qui a conduit à la démission du président le 10 novembre, il n’y a qu’un pas, plus ou moins franchi par certains auteurs13.

Il est pourtant légitime de se demander, dans un pays qui revient de loin et dont les compteurs sociaux et économiques sont au vert (la Bolivie était le pays le plus pauvre d’Amérique latine, avec Haïti, à la veille de l’investiture d’Evo Morales ; ayant divisé par deux sont taux de pauvreté, il est aujourd’hui l’un des plus dynamiques de la région), comment « le peuple » a pu parvenir en si peu de temps à destituer, avec en point d’orgue l’appui de la police et de l’armée, un gouvernement qui enregistrait, encore en 2014, 61% des votes au premier tour, et ce alors que derrière la frontière le gouvernement de Sebastian Piñera au Chili, largement impopulaire par ses politiques néolibérales, encaisse plus d’un mois de mobilisations historiques sans sourciller, faisant massacrer ses manifestants par l’armée, ou qu’en Équateur, Lenín Moreno, auteur de politiques également néolibérales absolument contraires à ses mots d’ordre de campagne, s’est maintenu malgré l’ampleur du mouvement (notamment indigène) qui l’a répudié.

C’est que d’une part, diront certains, la démission d’Evo Morales était au fond attendue, voire souhaitable : trois mandats et un quatrième anticonstitutionnel, dont le référendum pour avaliser sa candidature le 21 février 2016 fut perdu, le tout couronné d’une « fraude » ! Peu importe si tant d’autres avant lui ont demandé à modifier leurs Constitutions ou souhaité se perpétuer au pouvoir (dans des pays où cela est possible, comme l’Allemagne), que le référendum ait été perdu à seulement 1% près dans un contexte de scandale médiatique savamment agencé ou que ladite fraude, relevée par la très peu impartiale Organisation des États d’Amérique, fut dénoncée selon un protocole et une rhétorique plus que suspects qui à ce jour empêchent toujours de la constater (a-t-elle vraiment eu lieu ?) ou d’en déterminer la nature (si oui, quelle en fut l’ampleur réelle, qui l’a fomentée et de quelle manière)14 : le storytelling avait déjà opéré et le président était retiré du jeu. D‘autre part, diront peut-être les mêmes, si c’était un coup d’État, « ça se verrait ». Il faut alors s’ouvrir l’esprit, saisir le mécanisme à l’œuvre dans ce cas précis15 et actualiser nos images d’Épinal pour comprendre que la nature de ces derniers a bien changé16. Car qui ignore encore que le néolibéralisme n’apprend pas de ses erreurs pour se perfectionner dans son art d’usurper, précisément, la souveraineté des peuples – celle-là même que certains revendiquent en produisant le retour du pire de l’usurpation ? C’est que tirer sur un président de gauche avec un char d’assaut comme dans le Chili de Pinochet ou faire disparaître 30 000 opposants comme dans l’Argentine de Videla, « ça ne se fait plus ». Ce qui se fait toujours, en revanche, c’est de s’ingérer pour des raisons politiques et économiques dans les affaires des autres ; et en ce sens, on ne change pas la voracité des vieux empires, et surtout pas des États-Unis ; simplement le vernis de leurs parures revêt d’autres reflets (relisons le Corbeau et le Renard…). Le sociologue Franck Poupeau jette une suspicion bienvenue dans Le Monde par son titre questionneur : « En Bolivie, il y a eu une destitution forcée qui ressemble étrangement à un coup d’État »17. L’ancien directeur du Monde Diplomatique Maurice Lemoine, pour sa part, tranche plus franchement en faveur de cette seconde hypothèse18a tout comme Renaud Lambert dans l’édition de ce mois18b. Au cours de la délibération du 12 novembre au siège de l’Organisation des États d’Amérique (OEA), le Mexique, l’Uruguay et bien sûr la Bolivie tinrent un discours radicalement opposé à celui des États-Unis, considérant que la tenue de nouvelles élections, préconisée par le fameux rapport qu’a produit cette même organisation pour expertiser le soupçon de « fraude » électorale (rapport bien moins tranchant que l’interprétation qui en fut faite par l’opposition à Morales), fut bel et bien malmenée et interrompue par un coup d’État19 ; coup d’État reconnu comme tel par le Mexique de López Obrador, l’Uruguay de Tabaré Vazquez et l’Argentine du futur président Alberto Fernández, sans compter le Venezuela de Nicolas Maduro, quand Jair Bolsonaro au Brésil et Donald Trump depuis les États-Unis ont salué un mouvement citoyen victorieux et exemplaire et que l’Union européenne, du fin fond de sa prude neutralité, s’est contentée d’appeler au calme.

C’est peut-être l’une des premières fois dans l’histoire que dans une conjoncture où un système profite relativement à tout le monde20 se produit une si violente et inattendue destitution : les pires présidents parvenaient toujours à se perpétuer ou bien, lorsqu’ils étaient forcés de renoncer à leurs mandats en cours (comme Fernando de la Rúa en 2001 en Argentine ou Gonzalo Sánchez de Lozada en 2003 en Bolivie), ce n’est pas quand ils commettent une fraude – ce qu’ils ont tous toujours fait, d’une manière ou d’une autre – mais bien quand les mesures successivement prises relèvent d’un caractère extrêmement anti-populaire et se couronnent par de sanglantes répressions contre les classes les plus défavorisées (31 morts en 2001 en Argentine ; 69 morts en 2003 en Bolivie). Que s’est-il donc passé en 2019 en Bolivie ?

Voir si un événement politique inédit correspond ou non à une définition préfabriquée à partir d’antécédents historiques n’a que peu de sens : ce qui a lieu prend la forme qu’il doit prendre et devrait être analysé pour lui-même, à la lueur simplement indicative du passé. Le fait est qu’un président forcé de renoncer par défection de sa police et de son armée (dont les inquiétudes n’ont jamais rien eu à voir avec une sainte préoccupation constitutionnelle, quelles que soient les évolutions de leur sociologie21, répondant bien plutôt à des fractures et des intérêts corporatistes22) accomplit bien, in fine, le même résultat que n’importe quel coup d’État “traditionnel” et répond convenablement aux intérêts de ceux qui souhaitent que cela se produise.

Le fait est qu’un président forcé de renoncer par défection de sa police et de son armée accomplit bien, in fine, le même résultat que n’importe quel coup d’État “traditionnel” et répond convenablement aux intérêts de ceux qui souhaitent que cela se produise.

C’est que « complexifier la compréhension des processus politiques populaires » n’est pas censé « impliquer de nous priver d’assumer des décisions éthiques et politiques claires », comme le rappelait très justement María Pia López pour Página 1223. Savoir se positionner : peut-être serait-ce la meilleure manière d’affronter une presse bolivienne vendue au processus destituant en cours, et qui croit bon de faire porter sur le MAS l’entière responsabilité de la violence des événements actuels en faisant mine d’exhumer de vieux dossiers du fond des tiroirs de la vice-présidence d’Álvaro García Linera, quand les propos cités à l’appui ne sont rien d’autres que des discours politiques historiquement argumentés24. Le sujet n’est alors pas d’entrer ou non dans le jeu de victimiser Evo Morales et son entourage, mais bien d’appeler un chat un chat, ou un caméléon un caméléon.

Les coups d’État se sont toujours donnés de bonnes raisons, et conquérir le soutien d’une partie de la population fut toujours l’enjeu de leurs architectes. On sait que l’ambition de renverser Morales couvait de longue date25 ; avec ou sans erreur du président, on peut supposer que le plan aurait été mis à l’œuvre un jour ou l’autre, car tel est le spectre qui plane au-dessus de ces gouvernements plus ou moins socialistes aux idées trop opposées aux intérêts de l’oligarchie mondiale (et quels que soient les pactes passés avec elles), surtout lorsqu’ils recèlent (encore) des ressources naturelles très convoitées, comme le lithium pour la Bolivie26. Les étrangler ou les évincer est une vielle obsession des poids lourds capitalistes. L’irrésistible ascension d’un renversement en Bolivie serait donc consommée, au nom de la poursuite des mêmes intérêts de toujours, aveugles à d’autres langages et obsédés par l’homogénéisation néolibérale du monde.

Car vraiment, quand a-t-on vu dans l’histoire qu’un honnête mouvement citoyen se réclamant de la « démocratie » contre la « dictature » (c’est que les oppositions binaires et irréprochables ont le vent en poupe), dont les protagonistes ne souffrent de restrictions ni sociales, ni économiques ou identitaires, pouvait renverser en deux semaines, essuyant quelques tirs de lacrymogènes (et de sporadiques victimes collatérales), un gouvernement encore largement légitime (et légitimé à nouveau à hauteur de 47% des votes au scrutin d’octobre dernier, voire un peu moins, selon l’étendue de ladite et très peu circonscrite « fraude ») sous le prétexte d’un soupçon d’irrégularité électorale, dans un contexte où le président accusé, a priori gagnant au premier tour ou en tout cas largement en tête – et outre ses erreurs tactiques de court et moyen termes – avait fini par appeler à de nouvelles élections sous l’égide d’un nouveau tribunal ? Chacun demeure prisonnier de ce que son environnement social lui permet de percevoir et de penser. Mais le biais analytique, énorme, est révélé par le caractère meurtrier des récents événements. N’en déplaise à cette catégorie de la population mobilisée, souvent jeune, qui joue les rebelles sans mouvoir sa mémoire historique : tous les gouvernements sont et ont toujours été corrompus à leur façon, et ce sur tous les continents ; cela n’en fait pas, en soi, un critère d’illégitimité.

C’est qu’une personne violente, au-delà de son désir sincère de changer, l’est souvent par héritage car ses parents ou ses grand-parents l’ont été, au sein de leur moment historique. De la même manière, les représentants politiques, par-delà leur désir parfois sincère de transformer les modèles et les pratiques, n’en restent pas moins prisonniers des structures et des comportements qui les ont précédé. Les transformations prennent du temps, à condition d’être sincères. Par ailleurs soumis comme toute organisation à l’avidité des uns et aux choix tactiques, parfois critiquables voire déplorables, des autres, les gouvernements de passage sont plus qu’imparfaits et tentent irrésistiblement de se maintenir par tous les moyens pour protéger leurs partisans, satisfaire leurs petits intérêts ou, de façon plus éthique, pour ne pas laisser leurs adversaires défaire le travail accompli lorsqu’il fut digne. Cela fait-il de tous les gouvernements du monde des dictatures ? Dictatures qui, pour ceux qui les ont vécus en Amérique latine, ont signifié à leur époque la suspension d’élections, la suppression de presse contradictoire et l’assassinat systématique d’opposants. Un gouvernement « de gauche » ayant au contraire gagné à plusieurs reprises et par les urnes des majorités parlementaires est-il plus dictatorial que tel autre « de droite » qui, par sa complicité séculaire avec les oligarques locaux, est propriétaire de tous les médias lorsqu’il dispose et de l’appareil d’État, et des entreprises privées ?

On pourrait multiplier les jeux de miroirs inversés ; l’argument du « verticalisme », de la « fraude » ou de la « corruption » est creux pour justifier pareille déroute, d’autant plus faible que ce mouvement qui a défié Morales ne s’est appuyé sur aucun argument politique sérieux27 ni aucune proposition d’alternative (on aurait par exemple aimé qu’ils exhibent dans leurs cabildos [grands rassemblements] la dénonciation des logiques pro-agrobusiness du MAS qui attisèrent les feux dans la forêt de la Chiquitania, mais ç’aurait été trop demander). Leur cheval de bataille enragé n’a obéi qu’au fouet de ce seul mot, « démocratie », donc. Répété à coups de cris et de fracas de casseroles employées pour leur qualité sonore (alors qu’elle furent le symbole de la disette lors d’historiques manifestations où les citoyens, privés de ressources et de travail, mourraient de faim pour de vrai), ce concept n’a dans les mobilisations anti-Evo jamais été entendu pour le défi politique qu’il représente (personne n’a évoqué l’idée d’inventer de nouvelles institutions, de repenser la démocratie directe, la révocation des élus, le tirage au sort, l’écriture et le vote des lois directement par les citoyens, etc.). Il a au contraire activé les actes les plus contradictoires avec l’idée démocratique, à commencer par l’incrémentation d’une paranoïa réactionnaire dans les quartiers de La Paz ayant motivés des gardes nocturnes dignes de la guerre du feu.

Des barrages de rues ont essaimé dans tous les coins, et dont il était impossible de franchir les barbelés sans être soupçonné de vouloir cambrioler la maison du voisin ou de vouloir faire exploser la station service toute proche. Chaque passage, comme un péage, se voyait gratifier par les habitants mobilisés de regards de travers, d’approches musclées armées de bâton afin de faire ouvrir les coffres des voitures ou baisser les caméras des plus audacieux. La capitale bolivienne s’est transformée en une citée assiégée par d’hypothétiques déferlantes de vandales ; sensation attisée par quelques actes malvenus de profiteurs, mais surtout par des médias insinuant que frapperaient n’importe où les désormais célèbres « hordes du MAS » par soif de vengeance. Une fois Evo jeté hors du pouvoir, ces mouvements d’habitants « autoconvoqués » ont redoublé de vigilance, jusqu’à ce que finalement la capitale se vide de ses vigies auto-organisées qui n’eurent rien de foncièrement politique : il s’est seulement agi de défendre les quartiers respectables contre ces alteños (habitant d’El Alto, périphérie majoritairement populaire située sur les hauteurs de La Paz) prompts à saccager les habitats des braves citoyens, suivant aveuglement les ordres de leur regretté leader déchu qui les paye copieusement pour exécuter le sale boulot (au moment où de nombreux protagonistes ont bel et bien été payés, eux, par de mystérieux donneurs d’ordres pour semer le désordre).

Une peur généralisée qui, alimentée par des siècles de préjugés, conforte un climat de guerre civile frelatée où une partie de la population urbaine réclame soudain ce que le gouvernement de transition lui offre sans rechigner : l’appui d’une police omniprésente et l’armée dans les rues.

Une peur généralisée qui, alimentée par des siècles de préjugés, conforte un climat de guerre civile frelatée où une partie de la population urbaine réclame soudain ce que le gouvernement de transition lui offre sans rechigner : l’appui d’une police omniprésente et l’armée dans les rues ; une police qui, en réalité fidèle à ses méthodes et honnie par une autre partie de la population moins vissée à son grand écran anxiogène, agit parfois de façon surprenante. À Ciudad Satelite, pourtant le quartier le plus « classe moyenne » d’El Alto, Une vieille dame nous raconte comment son petit neveux, par ailleurs souffrant d’une récente opération au crâne, a été emporté de façon totalement arbitraire sans n’avoir commis aucun acte de malveillance ; la rançon pour pouvoir le faire sortir est de plus de 7000 bolivianos (930 euros) : « À présent je sais », confie-t-elle, « je vois combien ils sont corrompus, comment ils les payent à arrêter n’importe qui sans se soucier des faits ! C’est déplorable ».

Un jeune étudiant allemand en mission en Bolivie nous relate pour sa part un traitement similaire qui doit avoir le malheur d’être banal. Alors qu’il marchait pacifiquement avec sa compagne bolivienne et d’autres manifestants, quelques jours après la démission d’Evo Morales, portant haut les couleurs de la Wiphala (le drapeau indigène) après l’épisode humiliant de sa crémation par des forces de l’ordre, un peloton de policiers en moto leur tombe dessus à grands renforts de gaz lacrymogènes. Sans sommation, la petite troupe est embarquée dans un fourgon ; certains, peu coutumiers d’être ainsi malmenés, pleurent de peur ; pour toute réponse, des agents les traitent de tous les noms et leur gazent la figure. Une fois à la UTOP (Unidad Táctica de Operaciones Especiales), ils sont gratifiés d’une ruée de coups. Être étranger n’est pas forcément un atout : malgré son espagnol presque parfait, on croit notre suspect, à cause de son accent, espion cubain ou vénézuelien. Il doit sa libération à sa compagne qui, ayant pu discuter avec une policière, obtient d’être relâchée avec son ami. Les autres, en revanche, sont transférés à la prison de San Pedro, à l’instar de plusieurs personnes qui, parfois, « passaient par hasard dans la rue près d’une zone en tension et se retrouvaient embarquées pour rien », raconte le jeune homme. Pour lui, il n’y a pas de doute : structurellement, « ils embarquent n’importent qui pour remplir les prisons et prouver ainsi qu’il y a bel et bien des perturbateurs et que la police fait bien son travail » ; psychologiquement, « ils se défoulent sur toi, gratuitement, violemment, à l’abri des regards ».

Si le statut de président par intérim ne diverge constitutionnellement pas, en terme de responsabilités, de celui de président élu, la présidente transitoire Jeanine Áñez n’est pas sans ignorer qu’elle n’est dépositaire d’aucun mandat du peuple. Cette absence de légitimité devrait la conduire à agir de façon la plus neutre possible, autrement dit, à assurer la gestion administrative de l’État et organiser au plus tôt de nouvelles élections. Or de nombreux actes de son gouvernement relèvent d’un caractère foncièrement politique et jettent ce qu’il faut d’huile sur le feu en mettant sérieusement en doute le souhait exprimé de garantir la paix.

Le principal instigateur de la chute d’Evo Morales, le sulfureux entrepreneur multimillionnaire d’extrême droite Luis Fernando Camacho28 (désormais candidat à la nouvelle élection présidentielle29), par ailleurs cité dans l’affaire des Panama Papers, n’est autre que l’actuel président du Comité Civique de Santa Cruz et l’ex-vice-président de l’Union de la Jeunesse Cruceniste (qui en est l’une des branches), décrite par la Fédération Internationale des Droits Humains comme une organisation paramilitaire raciste ciblant les Indiens Aymaras dont on soupçonne fortement l’implication dans l’assassinat d’une trentaine de paysans dans le département du Béni en 2008 et dans la tentative consécutive de coup d’État puis d’assassinat contre Evo Morales. Persuadé d’être (ou cherchant à persuader qu’il est) chargé d’une mission divine30, il était entré, le 10 novembre, dans le palais présidentiel évacué en y déposant la Bible sur le carrelage tandis que dans la rue des policiers mutinés brûlaient la Wiphala. Jeanine Áñez ne trouva rien d’incongru à déclarer, posant à ses côtés avec le livre sacré dans les bras, que « La Bible est revenue au palais », et de prêter serment devant une croix chrétienne alors que l’État Plurinational de Bolivie est un État laïc (dont elle n’hésite pas à déclarer à la BBC que cette caractéristique est le fruit d’une « manipulation du MAS »31) et que les peuples indigènes, si beaucoup sont chrétiens par le résultat de la colonisation, sont plus volontiers pratiquant de syncrétismes et vénèrent la Pachamama. Par ailleurs, la décision de permettre à de nombreux personnages qui ont nuit aux intérêts nationaux, et qui furent écartés par Evo Morales, de revenir au pays, indigne une grande partie de la population jadis lésée par ces acteurs32. La présidente s’est également retirée de l’ALBA, l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques, jadis créée par Hugo Chávez ; mais aussi, comme l’écrivait Amanda Chaparro dans Le Monde le 15 novembre, « le personnel de l’ambassade du Venezuela a été prié de quitter le pays dans les jours à venir alors que le gouvernement intérimaire a rompu ses relations diplomatiques avec Nicolas Maduro, reconnaissant l’opposant Juan Guaido, qui s’est proclamé président par intérim en janvier »33.

C’est que Jeanine Áñez fait parti du Mouvement Social Démocrate (Movimiento Democrata Social), d’obédience catholique, dirigé par Ruben Costas, actuel gouverneur du département de Santa Cruz (où est actif Luis Fernando Camacho), et dont fait parti Oscar Ortiz, adversaire de Morales à la dernière élection et dont on soupçonne qu’il fut à l’origine présumé pour être l’instrument politique du coup d’État ; ce mouvement est affilié à l’Union Internationale Démocrate (IDU – International Democrate Union) fondée en 1983 sous l’impulsion de Jacques Chirac, Georges Bush (père), Margaret Thatcher et Helmut Kohl.

Être légitimement élu ne serait-il pas la condition sine qua non pour trancher de tels sujets ? La parution du Décret Suprême 4078 [retiré depuis, NDLR] termina de refroidir l’échine des plus vulnérables et de soulever l’indignation. Le funeste bilan qui en a découlé est de 34 morts et plus de 1000 blessés en une dizaine de jours. Lorsque l’armée avait dignement invoqué, pour justifier sa mutinerie contre Evo Morales le 10 novembre, qu’elle se refuserait à réprimer le peuple, on ne peut que constater que l’excuse tombe sous le coup du deux poids deux mesures. Lorsqu’il s’agit de paysans indigènes, et sous le faux prétexte que certains soient armés, il est permis d’ouvrir le feu sans trop de scrupules, puisque “certains sont des terroristes”, et que ceux qui ne le sont pas mais se trouvent au milieu “n’avaient qu’à pas s’y trouver” ; en ces termes nous auront exposé leur point de vue plusieurs personnes questionnées dans les rues de La Paz.

Terrible campagne ; paysans malséants

Alors qu’une répression terrible venait d’avoir lieu le 15 novembre à Sacaba, près de Cochabamba, le bon sens nous poussa à nous éloigner de la ville pour aller écouter d’autres voix. C’est que ce « peuple-là » qui a coupé les rues pour forcer Morales à renoncer, et sur qui personne n’a tiré à balles réelles, est principalement urbain et de classe moyenne, bien que parfois rallié par quelques secteurs populaires et syndicats (dont certains, réalisant l’erreur fatale qui fut la leur à se tromper d’allié, eurent vite fait, mais trop tard, de virer à nouveau de bord, comme la COB, la Central Obrera Boliviana)34. C’est que ce peuple n’est pas tout le peuple, loin de là ; il est surtout celui qui a les moyens d’agir, qui dans le cas de certains de ses protagonistes peut se passer de quelques jours de travail, et qui a été coordonné – sauf à La Paz, ou indirectement – par des Comités Civiques liés aux secteurs entrepreneuriaux (dont il conviendrait d’analyser avec plus de distance les ressources et répertoires d’action) ayant bénéficié d’appuis nationaux et internationaux conséquents ; une partie du peuple, donc, dont plusieurs hypothèses portent à croire qu’il fut bel et bien l’idiot utile – et quelles que furent ses sincères motivations – d’un coup d’État savamment orchestré35. Un peuple, donc, auquel la police et l’armée ont juré allégeance, oubliant sûrement l’autre moitié qu’ils répriment aujourd’hui sans soucis de raviver leur si noble esprit de sédition. Aujourd’hui, les « séditieux » sont les autres, les mauvais donc. Et l’on parle un peu moins de « démocratie » que de « pacification », autre mot positif dont il convient d’observer comment il s’applique dans le réel. C’est que l’autre peuple, celui qu’il faut pacifier, c’est-à-dire surtout celui des campagnes (et dont les votes majoritairement en faveur du MAS arrivèrent les derniers au décompte, augmentant sans surprise l’avantage d’Evo Morales dans la dernière ligne droite), se mobilise surtout sur ses terres. La bataille a donc bel et bien cours, superbement ignorée par les médias ou soumis à une distorsion sensationnaliste lorsque le caractère spectaculaire des affrontements ne permet pas de les escamoter.

Barrages près de Mallasa @Baptiste Mongis

Près de Mallasa, dans le sud est de La Paz, aux abords de Rio Abajo où nous nous sommes rendus, la communauté de Taypichullu nous présente un autre visage et partage avec nous des discours inédits. Depuis le carrefour où un véhicule nous a déposés, refusant de prendre le risque d’avancer plus loin, nous marchons deux heures dans un paysage de guérilla sur une route parsemée de pierres, de tas de terre, de troncs d’arbres et de pancartes revendicatives. Les habitants nous dévisagent avec suspicion, mais sans aucune agressivité. Les premiers saluts s’échangent avec des sourires. Après avoir passé un premier barrage peu gardé et traversé le pont Lipari, nous grimpons la montagne pour couper les lacets que forme la route et parvenons, sur le plateau, au niveau d’un second barrage. Un énorme tronc d’arbre a été jeté en travers du chemin : assis dessus, et installés tout autour, des centaines de locaux tournent vers nous leurs regards, et notamment sur les deux Blancs de la bande. Aussitôt résonne un, puis plusieurs « Camacho ! Camacho ! ». Mais le sourire est aux lèvres : la perche est tendue, et comme un mot de passe, nos gestes de dénégation et nos « Jamais ! » leur répondent en signe de confiance. Suivent alors les : « Mesa ? Jeanine ? » ; il faut bien montrer patte blanche et entrer dans le jeu : « Encore mois ! Sûrement pas ! ». « Et la Wiphala, elle est où ? », nous lance une femme. « On l’a laissé là-bas, de peur que les militaires nous malmènent ! La prochaine fois on l’apporte ! ». Le chantage aura été très aimable et de courte durée. Ils sont plus de 300, « et ceci n’est qu’une petite partie de la communauté : on se relaie », nous expliquent-ils.

Nous poursuivons notre chemin jusqu’à la communauté dont l’un des habitants a trouvé la mort près de Mallasa, lundi 11 novembre, dans les affrontements entre les habitants et la police appuyée par l’armée. Alors que nous rencontrons un dirigeant et présentons nos condoléances à la famille devant le cercueil, une femme au teint plus pâle que les autres s’avance et insiste sur le fait que « cet homme est mort par accident ! Il faut être bien clair. Car bien souvent la presse vient et déforme la réalité ! Il n’a pas été tué par balles ! De quels médias êtes-vous ? ». Au cours de l’entretien qu’elle nous accorde avec son frère plus mat de peau, l’échange est pour le moins polarisé : l’un cherche à défendre, avec un calme superbe, la raison pour laquelle son confrère, qui avait plus de soixante-dix ans, a basculé dans le vide : « C’est la faute de la police et de l’armée ! Ils nous ont réprimé ! », mais la femme le coupe : « Non, non, c’était un accident, il ne faut pas dire ça, on veut la paix, à présent, la communauté cherche la paix ! ». La discussion se précise : « Je suis chrétienne, je le dis sans détour, et ici nous cherchons tous à ce que tout aille pour le mieux désormais ! Nous ne voulons plus de victimes ! ». L’objectif de calmer la donne, enrobée d’une peur tout à fait audible, semble vouloir couvrir tant la vérité des faits que la nature du conflit. Si son voisin n’appelle pas plus à la violence, il lui semble tout de même nécessaire de clarifier ce qu’il s’est passé, et de rappeler la raison de la lutte : « Rien de tout cela ne serait arrivé s’ils nous avaient laissés conduire notre marche pacifique, et s’ils nous laissaient mener notre lutte à nous, légitime comme la leur ».

Nous nous entretenons alors avec le frère de la victime qui, ému et en peu de mots, nous raconte ce que la communauté a vécu. Selon lui, la désinformation opérée par les médias et les réseaux sociaux conduit aux pires situations. Le 10 novembre, le candidat de l’opposition à la présidentielle, Carlos Mesa, publiait un tweet disant qu’on lui avait dit que des groupes de malfaiteurs s’apprêtaient à brûler sa maison située toute proche de Mallasa. Le frère du défunt en est déconcerté : « Nous ? Brûler la maison de ce monsieur ? Jamais ! Qui aurait fait ça, par ici ? Pourquoi ? Et puis on ne sait même pas où elle est, sa maison ! ».

“La police et les militaires débarquent ici et nous crient : “Les Indiens rentrez chez vous !” Mais c’est ici, chez nous ! Et ensuite ils nous disent : “On va tous vous tuer”. Les militaires nous ont frappés comme ils en avaient envie, avec leurs armes à la main. Ils ont attrapé des voisines par les cheveux et leur ont fait baiser leurs bottes !”

Un peu plus tard, sur le chemin du retour, un même contre-scénario est présenté par un autre habitant au sujet de l’incendie – bel et bien consommé, celui-ci – de la mairie de Mallasa, la semaine précédente, dont on a accusé les riverains36. Un homme, la cinquantaine, est formel : « La mairie de Mallasa, c’était du vandalisme ! Rien à voir avec nous, la communauté ! Et pourtant ils nous ont accusés ! ».

Un peu plus loin, à Jupapina, à mi-chemin entre Mallasa et Taypichullu, une femme méfiante nous a sommé de couper nos caméras alors que nous prenions des photos : « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous filmez ? Vous allez diffuser ça où, et dire quoi ? On veut pas d’images ! ». Nous lui expliquons que nous sommes indépendants et ferons bon usage de ces clichés, et que nous appuyons la lutte. Le ton se radoucit, et le sujet de la mairie incendiée revient sur le tapis : « Ils disent que c’est nous ! Ils nous traitent de tous les noms ! Mais ce n’est pas nous, et surtout, c’était organisé ! Ils ont eu le temps d’emporter l’essentiel de leur matériel, et pour justifier ça, ils ont dit qu’on avait tout volé avant de mettre le feu ! Des menteurs… », se lamente-t-elle. Elle reprend son souffle, débordée par l’émotion qui monte à mesure que la parole se déploie, et poursuit : « Nous on n’est pas des masistas [du MAS, parti d’Evo Morales]. Ici on fait la olla común [partage d’une soupe cuisinée en communauté]. Il n’y a pas de partis ! La police et les militaires débarquent ici et nous crient : Les Indiens rentrez chez vous ! Mais c’est ici chez nous ! Et ensuite ils nous disent : On va tous vous tuer. Les militaires nous ont frappés comme ils en avaient envie, avec leurs armes à la main. Ils nous font vider nos aguayos [tissu coloré traditionnel arrimé au dos des femmes pour transporter des marchandises… ou des bébés]. Ils ont attrapé des voisines par les cheveux et leur ont fait baiser leurs bottes ! Personne n’a rien fait ! Et personne ne montre rien ! Ce portail qui porte nos revendications, personne ne le montre jamais ! Ils montrent juste les pierres par terre, et commentent par-dessus ce qu’ils veulent ! ». La rage le dispute aux larmes. Une comparse prend le relais et résume : « On réclame la démission de la présidente, on lutte contre la discrimination, et on les laissera pas entrer, les militaires, on veut la justice, et pour cela on bloque, et on fait des marches pacifiques : nous n’avons pas d’armes ! ». Lorsque nous nous éloignons, ils nous saluent et nous remercient d’avoir recueilli leur parole.

Barrage de Jupapina @Baptiste Mongis

Notre mauvaise foi nous inciterait à croire que tous ces gens obéissent à d’obscures consignes du MAS et nous cachent la vérité, mais alors quels acteurs ! Pour en découdre avec tous ces menteurs, nous décidons de nous asseoir un peu plus loin au milieu des barricades. Plusieurs des habitants mobilisés viennent se masser autour de nous, par curiosité, et peut-être par envie de s’exprimer ; preuve en tout cas que ce n’est pas tous les jours que des étrangers – et encore moins des Blancs – viennent se fourrer dans leur communauté et s’inquiéter de leur sort. Cependant, personne n’ose parler : on nous dit de nous en référer aux dirigeants. Contrôle politique, diront certains, ce qui n’aurait rien de faux ; nous préférons y voir le souci de garder un discours cohérent et centralisé face aux risques d’usurpation des journalistes peu scrupuleux. Mais comme il ne se trouve aucun dirigeant à proximité et que l’on se décide aimablement à acheter quelques pochettes de feuilles de coca, la discussion s’engage sur notre proposition : « Qu’avez-vous à dire, vous ? Que voulez-vous que les gens sachent ? ». La première réponse, à nouveau, est qu’ils ne sont pas masistas : « On est des Indigènes en lutte, c’est tout ! », précise l’un d’eux. Puis la parole émerge, ou plutôt commence à se déverser en torrents de paroles imprégnées de colères et de tristesses, de peurs et de résignation. Chacun veut s’exprimer, mais respecte le temps de l’autre : « On n’est pas payés pour être là ! On est là par conviction ! ». On revient sur les événements du lundi : « On a marché jusqu’à Mallasa, où ils nous ont violemment réprimés et gazés. C’est là que notre compañero est tombé dans le ravin. Ils nous ont réprimé au gaz, puis en tirant de vraies balles. Des militaires en civil ont aussi frappé des femmes. »

Une détonation de dynamite nous fait sursauter : les communautaires en font sauter une de temps en temps pour manifester leur présence, l’œil aux aguets sur la route en contrebas. La dynamite, outil du mineur et qui fait d’eux, selon les médias, de dangereux assassins.

Une vieille femme, d’abord hésitante, s’approche finalement de notre enregistreur : « La Wiphala ! Si elle a étudié [la présidente par intérim Jeanine Añez], et que Evo non, alors elle devrait être plus savante que lui ! Mais elle ne sait rien ! Chaque couleur de la Wiphala a une signification. Elle n’en sait rien, mais nous si, on sait ! Chacun d’entre nous est là pour la conscience, pour le proceso de cambio [« processus de changement », ligne politique instaurée par le MAS] qu’il y a eu, et on va se faire entendre jusqu’à ce qu’ils nous respectent. Avant ils ne nous respectaient pas, et on ne savait pas bien, on se laissait humilier, mais grâce à Evo maintenant nous savons qui nous sommes, nous connaissons nos droits. Ils croient qu’ils sont entrés au pouvoir ? On va pas les laisser faire. « Vandales », ils nous disent. Mais eux ils nous ont marché dessus ! Et on est resté les bras croisés, on a supporté, supporté, on a enduré parce que Evo nous disait patience, patience. Pendant presque 20 jours avec leurs paros cívicos [les coupures de routes des « civiques »] ils ont fait ce qu’ils voulaient en ville, et nous on regardait. Et maintenant que cette présidente est arrivée… pardon mais pour moi c’est personne, elle n’est personne, comparée à Evo, et elle se croit tout permis ! Jusqu’au dernier on va lutter ici. Que croient-ils ? Qu’ici il n’y a pas de morts ? Combien il y a de morts, de blessés ? Qui va les compter ? On va continuer de mourir ! Militaires, policiers, à mes frères de l’est, à Chasquipampa, ils les ont frappés aussi ! Et j’ai aussi de la famille à Santa Cruz. Ils ne sortent pas de leurs maisons, par peur. Hier, des avions nous sont passés au-dessus. Et cette nuit, un drone. »

“Avant ils ne nous respectaient pas, et on ne savait pas bien, on se laissait humilier, mais grâce à Evo maintenant nous savons qui nous sommes, nous connaissons nos droits […] Et maintenant que cette présidente est arrivée… pardon mais pour moi elle n’est personne comparé à Evo, et elle se croit tout permis ! Jusqu’au dernier on va lutter ici. Que croient-ils ?”

Elle nous parle alors des exilés politiques sur le point de revenir au pays ou de prisonniers prochainement relâchés : « Ils vont les faire sortir, ceux qui nous ont tué ? Tout ce qu’on a lutté, dans le sang ! ». Elle s’insurge, valorise la force à venir des mobilisations paysannes : « Si tous les départements sortaient, les 20 départements, je ne sais pas ce qu’il se passerait, mon Dieu, il se passerait des choses, et on ne veut pas en arriver là ! Mais alors qu’elle fasse un pas de côté, un pas en arrière. Tout est très joli de l’intérieur, depuis la ville, mais en dehors, que se passe-t-il ? ». Un point crucial de la stratégie se profile : « Ceux de la ville, qui les fait manger ? Aux riches, moi je leur dis : leur argent, il ne va plus leur servir à rien ! On ne va plus faire parvenir aucun aliment à la ville. Qu’est-ce qu’ils vont manger ? »

Une femme, la cinquantaine, peut-être militante, tient un discours bien rodé et haletant : « Ici le premier objectif qu’on a, avec tous mes frères et sœurs, c’est la démission de la présidente. On n’est pas d’accord avec elle. Il lui reste 60 jours. Mais en 2 jours, combien de morts déjà ? Je suis le peuple, elle dit. Pour nous elle n’est pas le peuple. Elle s’est auto-désignée37. Nous, qui souffrons, nous sommes le peuple. Eux, ils parlent de fraude, de vol ! Nous, on a gouverné 14 ans, et eux, combien de temps ils ont volé ? Santa Cruz, Tarija, tous l’ont validé [à la présidente par intérim] ! Mais eux, ce sont des propriétaires terriens ! Nous, ici, on est qui ? Moi je ne comprends pas. Eux, ces politiques de l’ADN [Acción Democratica Nacionalista, parti de droite fondé par le dictateur Hugo Banzer en 1979] et du MNR [Movimiento Nacional Revolucionario, longtemps dirigé par Victor Paz, instigateur de la révolution de 1952, ayant connu par la suite un tournant néolibéral auquel appartient l’ex président Gonzalo Sánchez de Lozada et son vice-président d’alors Carlos Mesa – principal opposant à Evo Morales à la présidentielle 2019 – tous deux responsables des 69 tués par les forces armées en octobre 2003], combien ont-ils dans leurs poches ? Et nous qui avons à peine commencé à avoir quelque chose on va devoir renoncer au peu qu’on a obtenu ? Deux : Camacho : il a incendié tout le pays ! Et il n’écope pas d’un seul jour de prison ? Mais pour nos frères, qui se battent et qui militent, si, il y a de la prison ! Pour ce policier qui a déchiré et brûlé la Wiphala, et nous a humilié, de la prison ? Non plus ! Et nous on va se contenter de ça ? C’est ça, la dignité ? Cette lutte on va la mener jusqu’aux dernières conséquences. La zone sud [quartiers aisés de La Paz, très mobilisés contre Evo Morales] : ils ont commencé, très bien, maintenant qu’ils viennent voir par ici, car ils vont mourir de faim, vraiment je suis indigné par ces jeunes, nous on travaille pour que eux puissent vivre ! Mais ils vont survivre, ils ont tout : ils vont se mettre à manger ces produits transgéniques, importés de Chine ou du Pérou, et ils vont gonfler comme des ballons ! Et à la fin, ils seront malades ! Moi je suis productrice, je sais de quoi je parle, ils vont avoir des maladies ! Nous ce que l’on produit ici c’est bon, c’est frais, c’est sain. »

À la question de savoir pourquoi ces fameux jeunes de la zone sud se sont mobilisés, elle reste perplexe, et cherche une réponse : « Sûrement parce qu’Evo ne devait pas leur donner ce qu’ils voulaient ».

On entend alors des injonctions et des sifflements : « À vos postes ! ». Une voiture se profile au loin sur la route, mais elle est seule, et fait finalement demi-tour. Fausse alerte. La communauté était cependant sur le qui-vive, prête à intervenir.

Une femme, 70 ans au moins, raconte la lutte : « Nous sommes sans manger depuis hier, nous, nos enfants, nos animaux, car nous n’arrêtons pas de marcher : et pendant ce temps on perd des récoltes… Je ne vais pas me plaindre de mes produits, mais je veux que mes enfants aient ce dont ils ont besoin toute leur vie. Mais qu’ils pleurent toute la vie, ça non ! »

Vigie depuis les hauteurs de Taypichullu @Shezenia Hannover Valda

Le bilan d’Evo Morales est ici jugé très positif : « Maintenant grâce à Evo on a des collèges, à Palomar, à Huajchilla, à Mecapaca ! », raconte une habitante. « Evo, c’était un paysan, lui il nous protégeait, nous apportait la justice ». Le luxe que s’est parfois offert ce “paysan” – son avion, son hélicoptère, sa suite dans sa haute tour place Murillo à La Paz, présentés par la presse comme l’étalon de sa non crédibilité (sans se préoccuper des richesses historiquement accumulés par l’opposition), et dont on peut en effet regretter l’étalage si on compare ce style de vie à celui, plus rudimentaire, de l’ex-président de l’Uruguay Pepe Mujica – ce luxe, donc, ne préoccupe pas tant la population locale : pour eux, ce n’est pas le problème38. Une autre habitante s’indigne justement du traitement médiatique ayant exhibé les affaires personnelles d’Evo Morales à la télévision après que des soient entrés dans la célèbre tour faisant office de palais présidentiel : « Ils montrent tous ses vêtements ! Mais que font ces gens ? Eux ils ont brûlé, ils ont teinté ses cheveux à la maire [de Vinto, militante du MAS, humiliée en place publique] ! Si on était comme eux, pardon du mot, mais c’est la vérité : drogués ! Si on était drogués comme eux, on pourrait faire des choses aussi, on pourrait aller jusqu’à son hôtel [de Carlos Mesa], il est juste là-bas. Si elle change pas de ligne, la revanche sera double ! On va en arriver là ! Mais on ne veut pas, on est éduqués ! Mais c’est eux qui ont commencé ! ». Elle ajoute une revendication à la liste : « Qu’ils arrêtent de persécuter nos dirigeants ! Ils les suivent, les menacent par téléphone ! Ce sont des racistes ! Ils brûlent leurs maisons, sans faire attention s’il y a des enfants dedans ou non ! Et cette femme [Jeanine Añez] qui est censée être plus éduquée que nous, comment elle l’insulte, à Evo ? Et ils lui offrent une médaille d’or pour ça ? La grâce qu’elle a reçue ! Ces mots qu’elle utilise, nous on ne les utilise pas ! Ils nous traitent de vandales ! Mais on n’est pas armés, contrairement à eux ! Et eux ils sont payés ! Nous non, mais ils disent que si ! Nous sommes là pour notre conscience d’êtres humains, et elle n’a pas de prix ! Personne ne nous achète, ici. Qu’est-ce qu’on a fait nous pour qu’ils nous envoient les militaires ? ».

Une autre femme, du même âge et tout aussi téméraire, ajoute : « Ils nous chassent comme si on était des animaux ! On a des blessés, des morts ! C’est elle, la dictature ! Je vais te tuer, pute de merde !“, comme ça ils nous parlent, les militaires ! Nous on est Aymaras [principale communauté indigène de Bolivie – avec les Quechuas – dont est issu Evo Morales] ! Moi ça me fait mal, tout ce qu’elle fait cette femme, on ne la reconnaît pas. Elle déteste les Indigènes. À partir de maintenant aucun légume ne va sortir d’ici. Nous sommes la canasta familiar [la « ressource en vivres »] de La Paz. Elle nous humilie tant. Comment ils ont brûlé la Wiphala. Comment on va oublier ça ? Maintenant il n’y a plus de discrimination, elle dit ! Notre président [Evo Morales] nous a fait respecter. Maintenant on peut entrer n’importe où, et ça, ça les a embêté aux k’ara [Les Blancs, en aymara]. Mais on va toujours se battre ! Qu’elle renonce, elle ! C’est une assassine, pour de vrai ! Avec un coup d’État elle est entrée ! C’est ça, l’unité ? Jusqu’au dernier on va se battre. Mais les frères, les pauvres, eux ils vont souffrir ! Mais ça va pas durer… ».

Vient alors le sujet de la fraude, sur lequel les hypothèses vont bon train ; on peut alors questionner quelle est la part de croyance et la part d’intuition pertinente dans les propos tenus : « Quelqu’un a mis de l’argent pour qu’il y ait cette coupure dans le décompte [du TREP, système de comptage rapide du Tribunal Suprême Électoral], pour que les gens de la ville disent qu’il y avait fraude ! ». Puis le thème des prochaines élections censées se tenir en janvier, ou peut-être en mars, se profile : « Je sais pas qui c’est ce Camacho, je sais pas comment l’appeler, je sais pas quel sang il a, il ne doit pas être Bolivien. On va pas accepter ça, s’il se présente. On veut quelqu’un de notre race, un Indigène, quelqu’un d’ici, pas quelqu’un d’en dehors. Que vienne un nouveau leader, quelqu’un qui n’ait pas les mains sales, qui n’ait pas commis d’erreur, à lui, oui, on va l’appuyer ! » On passera sur le racisme inversé à l’œuvre ici : dans un pays où une large majorité d’habitants sont Indigènes ou métis, où presque tous les présidents avant Evo Morales étaient Blancs, où l’ancien président Sánchez de Lozada parlait avec un accent anglais et où l’on soupçonne fortement que Luis Fernando Camacho reçoive l’appui financier des États-Unis, déposant outrageusement la Bible sur le sol du palais présidentiel pour virer son Indien de locataire, on peut comprendre ce qui charrie la réaction de cette interlocutrice.

En partant, on croise une mère avec sa jeune fille, adolescente, vêtues de jeans : « On est de La Paz, on est venues aider nos parents qui vivent ici, leur porter de la nourriture ».

À la sortie de la ville, nous caressons toujours l’espoir, sinon d’entendre au moins une critique du MAS, du moins d’obtenir une autre version des événements afin d’invalider les précédentes. Mais rien n’y fait, les habitants s’obstinent dans leur cohérence, nous livrant d’autres menus détails. Une vieille femme fort dynamique affirme encore, à propos de ce lundi 11 novembre : « Ils nous ont gazéifié ! Ils sont arrivés directement, avec gaz et mitraillettes, et ce type est mort dans la panique qui a suivi ».

Son amie, qui veille avec elle sur le barrage, poursuit : « Cette présidente est très raciste, elle nous déteste, nous les mujeres de pollera [littéralement, « femmes à jupes », désignant l’habit traditionnel bolivien rural, tablier, jupes épaisses à plusieurs volants, chapeaux melons et tresses nouées en bas du dos]. Il n’y a pas de justice pour nous, mais pour les riches, oui ! Quand il y avait la mobilisation en ville, ici il ne se passait rien. Avant il n’y avait ni police ni militaires ici. Et depuis, ils n’arrêtent pas ! Quand Evo a renoncé dimanche, il n’y avait aucun mort. Est arrivée cette femme et elle nous a envoyé aussitôt les militaires ! Combien de morts, combien de blessés, depuis ? Les bourgeois en ville, maintenant tout est normal ils disent, mais non ! Pour eux c’est bien, mais pour nous pas du tout ! ».

Nous apprenons que ce matin-là, alors que nous étions à la veillée funèbre un peu plus en aval, des véhicules militaires sont entrés dans la ville, expliquant le désordre des installations qui ont bougé depuis le matin : « Ils étaient là, à nouveau avec leurs armes, ils ont défoncé nos barrages, mais pas tout heureusement, et j’ai pleuré, mon Dieu, il y aurait pu avoir tant de morts en plus s’ils avaient réussi à rentrer jusque là-bas [jusqu’à Taypichullu] mais heureusement ils n’ont pas insisté. Ils ont aussi attrapé deux jeunes et ils les ont frappé, fort, si fort, et ils leurs ont retiré tous leurs vêtements ! Ensuite ils ont emporté huit personnes dont deux femmes pour les frapper, puis ils les ont relâchés et abandonnés là ! Ils étaient au moins 60 militaires, il y avait 11 camions, dont 3 tanks. On a les vidéos de leur entrée dans la ville. Et ils nous criaient : Rentrez chez vous, sales merdes ! Nous on n’est pas rentrés, on s’est échappés. Tout ce qu’on veut c’est qu’ils ne nous fassent plus de mal. »

L’autre femme s’épanche : « Ils nous menacent. Les journalistes, ils ne nous voient pas, ils ne nous prêtent pas attention. Ils nous traitent de malfaiteurs, de voleurs [maleantes, rateros], ils nous accusent de bloquer la route sans chercher à comprendre… Et puis il y en a qui en profitent, bien sûr, qui vandalisent… ».

Un homme en moto s’est approché du barrage, la femme le répugne d’abord : « On ne passe pas ! ». L’autre lui répond, avec le sourire, que c’est pour la communauté. « Bon, mais passe sur le côté alors, ne défais pas le barrage ! ».

Sa comparse s’explique : « Ils ont commencé eux, avec leurs grèves de Comités Civiques, et puis le Camacho est arrivé, la ville était tranquille, mais lui il faisait déjà mourir des gens là-bas, à Santa Cruz. C’est eux qui ont commencé, c’est pour ça que les gens réagissent ici… mais on n’a pas d’armes ! Nous on produit des légumes ! Avec quoi on va se défendre, nos carottes ? Avec quoi ? ».

Nous nous éloignons, songeurs, sincèrement intéressés par l’art de manier la courgette contre la mitraillette. Sur le pont, en sens inverse, un tag à l’orthographe douteuse nous tire un dernier sourire : Camacho, facho, te vamos a hacer piquemacho [ Camacho, fasciste, on va te cuisiner en piquemacho – le piquemacho est un plat relativement lourd composé de portions de frites, de poivron, de tomates, de saucisses et d’œuf].

Affiches sur le pont Lipari @Baptiste Mongis

Retour en ville : l’apparition des communautés

Dans cette communauté indigène comme dans d’autres, beaucoup, sinon la plupart, se préoccupent peu de savoir en fin de compte s’il y a eu fraude ou pas : cela ne remet pas en cause leur vote en faveur du MAS et leur appui à son projet. La perpétuation de ce leader au pouvoir, lui qui leur a tant apporté matériellement et symboliquement, que ce soit avec ou contre certains principes démocratiques, ne les inquiétait pas. Leur préoccupation réside en effet, d’une part, dans le maintien à leurs conditions de vie, ou de survie, toujours en sursis et longtemps précaires avant l’arrivée du MAS et, d’autre part, dans la reconnaissance de leur identité (et, quoique trop peu respectée en pratique, de leur autonomie). La sensation de perdre l’une et l’autre, de surcroît dans des conditions si incongrues et d’une violence symbolique inouïe, risque de les mobiliser pour longtemps. Leur calcul est simple, et non sans fondement : « Ils ont viré Evo, on va virer Jeanine ».

Le bras de fer entre la campagne et la ville est efficace : le blocus paysan fonctionne sur l’épuisement du ravitaillement et engrange conséquemment une inflation soudaine. À Sopocachi, quartier classe moyenne cultivée de La Paz, de 12 bolivianos, le kilo de poulet est monté à 30 bolivianos (4 euros), et le délicieux fromage orange que l’on coupe en tranche pour le petit déjeuner n’est plus disponible. Une vendeuse ambulante, dans la rue à El Alto, soupire : son fournisseur a augmenté le prix des sachets de chocolat qu’elle revend sur le trottoir. Au coin de la rue, à 21 heures, une file s’est formée devant un caddie pour acheter du pain. Mais le plus dur reste l’essence : les stations ne sont plus ravitaillées. Plusieurs véhicules sont sur leur réserve ou ne peuvent déjà plus rouler. C’est le cas des camions poubelles à El Alto : les ordures s’entassent en improbables monticules qui ravissent les chiens errants. Il ne viendrait pas à l’idée aux habitants, se questionne une voisine, de s’organiser pour les ramasser eux-mêmes : ici, à Ciudad Satelite, la seule partie d’El Alto anti-Evo, les gens estiment avoir payé pour un service qui ne leur est pas rendu et désapprouvent pour la plupart ce comportement des communautés paysannes : « Ils ont peut-être le droit de manifester, mais nous, on a le droit de manger ! », s’indigne une habitante.

Mots d’ordres sur la place San Francisco @Baptiste Mongis

Sur le Prado, l’avenue principale de La Paz, un père sagement assis avec son fils sur un banc public est un peu plus direct : « Il y a des gens qui commettent actuellement des actes de sédition, qui nous empêchent de vivre. De plus, des Vénézueliens et des Cubains s’en mêlent, c’est un acte de guerre contre la Bolivie. Il faut bien faire quelque chose, les réprimer, leur mettre des balles dans la tête à tous ! ». Un taxi, au contraire solidaire du mouvement, nous livre ses craintes : « À El Alto on pourra pas tenir longtemps comme ça… nos stocks vont s’épuiser ». D’autres, en revanche, estiment que la périphérie peut subsister encore longtemps car sa mobilisation n’a commencé que tardivement alors que les coupures du précédent mouvement civique à La Paz ont épuisé la ville depuis quelques semaines : « El Alto peut assiéger La Paz, puisqu’il est au-dessus, tout autour, et que les principales voies d’accès à la capitale passent par là ; mais La Paz ne peut pas assiéger El Alto », commente un militant culturel de l’association Wayna Tambo qui œuvre depuis presque 30 ans pour le quartier Villa Dolores à El Alto.

L’autre peuple, après avoir regardé de loin et d’un œil inquiet le mouvement des « civiques » en ville, puis de s’être longuement concerté dans ses communautés pour décider de la marche à suivre, vient soudain d’apparaître au grand jour, doté d’un protagonisme féminin remarquable. Depuis lundi 18 novembre, ils ont foulé les pavés de la capitale en un déferlement de Wiphalas. On a entendu dans ces marches des « Áñez, asesina, los muertos no se olvidan » (« Áñez, assassine, les morts ne s’oublient pas »), des « La muerte no es transitoria » (« la mort n’est pas transitoire » ; référence ironique au gouvernement actuel « de transition »), accompagnées sur les trottoirs par de nombreux applaudissements bienvenus. Plusieurs communautés indigènes de différentes provinces s’étaient retrouvées sur la place devant l’église San Francisco39 sur fond de chants et de cris : « On est le peuple ! » « La Wiphala se respecte ! ». Nous recueillons sur la place quelques témoignages :

Communautés sur la place San Francisco @Baptiste Mongis

Une femme, la soixantaine : « Je ne suis pas une personnalité politique, je suis venue de ma ville à pied, je suis artisane, je ne touche pas de salaire, je suis locataire, je n’ai pas de maison, alors qu’ils ne viennent pas me dire que j’ai de l’argent ! Non ! Je viens par ma propre volonté ! Ce gouvernement, celui-là oui, c’est une dictature ! De quel droit va-t-elle continuer de nous tuer comme ça ? »

D’un rassemblement de communautés du département d’Oruro, à grands cris de « Oruro está presente ! », se démarque la déclaration d’un leader : « J’ai vécu à Santa Cruz depuis que j’ai 3 ans, jamais de ma vie je n’ai vu de pareilles atrocités commises par un gouvernement autoproclamé ! Pour eux, la démocratie fut de déchirer et de brûler notre Wiphala, ce symbole qui représente les 36 nations indigènes de Bolivie reconnues par la Constitution Politique de l’État (CPE). On a vu comment ils ont humilié les mujeres de pollera, c’est inacceptable ! Nous exhortons les 9 départements de s’unir pour défendre la véritable démocratie ! Passons un appel à la communauté internationale pour qu’elle voit ce qu’il se passe réellement en Bolivie ! Aujourd’hui, ce peuple est le vrai peuple, et non celui qui est sorti les 21 premiers jours pour nous bloquer, à réclamer sa supposée démocratie, qui pour eux est la violation de nos droits constitutionnels, qui est pure discrimination et racisme. Cette femme, Jeanine Áñez, a retiré de sa propre écharpe présidentielle la Wiphala, elle ne nous représente pas ! Nous exigeons que dans l’assemblée législative plurinationale se créer une commission d’enquête qui juge et sanctionne tous les auteurs intellectuels et matériels de ce coup d’état civique, policier et militaire qui jusqu’à maintenant n’a fait qu’humilier le peuple bolivien ! »

Une femme, la cinquantaine : « Amis de la zone sud [classe moyenne aisée], mobilisez-vous aussi ! Moi j’ai des amis là-bas, mobilisez-vous, pour tous ceux qui meurent ! Nous sommes tous citoyens boliviens ! Luttons ensemble pour notre pays, nous n’avons pas besoin d’être militants, défendons notre démocratie ! Cochabamba, Potosí, Tarija, Beni, Pando ! Je viens d’arriver du Beni : ils n’informent de rien ! Amis de la presse : informez ! Moi je préfère renoncer à mon travail plutôt que de dire le contraire de ce qu’il se passe dans mon pays. Il y a des routes, des écoles, des hôpitaux : ce gouvernement a réalisé tant de choses, et je me sens heureuse parce que je vois les jeunes qui jouent dans leur stade de foot, qui vont à l’école, des gens très pauvres dans des maisons ! Avant il n’y avait pas de violence à La Paz, et ces civicos de Santa Cruz sont arrivés, et regardez ! » La fin de ses paroles se noie dans les larmes.

Rassemblement de communautés d’Oruro devant l’église San Francisco @Baptiste Mongis

Une autre, la soixantaine : « Je suis de Oruro, j’ai six enfants, l’un est avec moi, les autres sont restés là-bas. Ici les frères et sœurs boliviens sont unis ! Nous n’avons ni défense policière, ni couverture médiatique ! On a besoin d’appui international, ils nous massacrent ! Nous n’avons aucune protection, ils ont brûlé les maisons de nos dirigeants ! Ils ne nous laissent pas sortir de nos provinces ! Nous n’avons pas d’armes ! Eux, ces jeunes de Santa Cruz, oui ils en ont ! Les médias se rient de nous ! Qu’ils s’en aillent du pays s’ils ne veulent pas travailler pour la Bolivie ! »

Une jeune fille de 23 ans : « Nous sommes de Cosmos 79 [quartier d’El Alto], moi je suis étudiante à l’université publique d’El Alto. Je suis là pour mon quartier, pour mes parents, pour mes frères et sœurs. Nous sommes tous là et on veut que la présidente démissionne, qu’elle parte de Bolivie, qu’ils relâchent nos amis emprisonnés, et que les décrets soient annulés, et qu’ils annulent aussi l’autorisation donné aux exilés de revenir. Comment Goni [Gonzalo Sánchez de Lozada] peut revenir en Bolivie après tout le mal qu’il nous a fait ? Que les jeunes se mobilisent et que rien ne sorte du pays ! Le lithium est à nous ! [référence aux abondantes réserve de lithium encore non exploitées dont dispose la Bolivie, dans la région d’Uyuni, ayant attisé la prédation des forces étrangères et supposément motivé le coup d’État] »

Mais c’est à Senkata, au sud d’El Alto, que la véritable et tragique action s’est déroulée le mardi 19 octobre. L’entrée des camions-citernes d’essence y est interrompue depuis plusieurs jours car les riverains ont creusé des tranchées qu’ils gardent jour et nuit pour bloquer tout passage. L’armée est alors envoyée pour négocier pacifiquement, et sans user d’armes à feu, comme le relatera ce soir-là le gouvernement. La réalité sur place est sensiblement différente : on dénombrera ce jour-là au moins six morts tués par balle, et de très nombreux blessés. Les images des corps évacués sont bouleversantes. Un infirmier en larmes témoigne du désastre40 dans une vidéo, se disant débordé et effaré par cette violence ; il sera plus tard victime d’une campagne de diffamation l’accusant d’être un militant du MAS infiltré déguisé en médecin (en dépit de la preuve apportée par son badge de fonction), et finalement arrêté par la police. Plusieurs films montrent clairement l’usage qui fut fait des armes à feu, et même des impacts de balles sur le sol issus de tirs depuis l’hélicoptère qui survola la zone tout l’après-midi41.

L’armée accompagne la sortie des camion-citernes le 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
Militaires déployés le 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
L’une des 9 victimes mortelles de la répression militaire le 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia

Le lendemain, une veillée funèbre de plusieurs centaines de personnes est organisée à la mémoire des victimes, la liste de celles-ci s’étant allongée à neuf, mais il y en aurait plus : le scandale en cours est que les militaires refuseraient de rendre certains corps, alimentant de la part des familles le soupçon qu’ils veuillent les faire disparaître. La rumeur court également que les journalistes Fernando Ortega Zabala (argentin) et Fernando Ortiz (mexicain), poursuivis par les militaires et après s’être cachés en livrant quelques tweet désespérés, auraient disparus à El Alto des suites de la répression42.

Funérailles à Senkata le 20 novembre @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
Impacts de balles du 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
“Abrogation du décret suprême 4078” @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
“On ne négocie pas avec nos morts” @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
“Nous ne voulons pas de militaires impunis” @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia

La bataille du mercredi 20 novembre est alors médiatique. Les réseaux sociaux s’engorgent de fausses communications : entre autres, celle du faux médecin à qui il arrive aussi de se déguiser en policier43 ; ou encore celle concernant l’association culturelle Wayna Tambo, respectée de tous, et qui précisément, parce qu’elle est l’une des seules à se rendre sur le terrain lors des mobilisations et à relater les faits, serait « illégale et séditieuse » et diffuserait des informations « fausses et alarmantes » sur la situation à Senkata tout en abritant « des cubains et des vénézueliens pour leur vendre de la drogue ».

Campagne de diffamation contre le centre culturel Wayna Tambo (El Alto) @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia

Ces diffamations d’internautes, épaulées par le ton des principaux médias officiels, entrent alors en synergie avec les annonces officielles d’un gouvernement qui se surpasse à communiquer les pires aberrations. La dernière, et la plus démentielle, est le communiqué disant que des militants du MAS, avec l’aide de ressources financières étrangères, menaceraient de faire sauter à coup de dynamite la réserve de gaz de la Planta YPFB de Senkanta, faisant par là courir le risque de raser la moitié de la ville d’El Alto et justifiant, avec l’appui de la partie crédule de la population, le pire de l’intervention militaire (dont le gouvernement continuera de nier qu’elle fit usage de ses armes à feu).

Ces diffamations d’internautes, épaulées par le ton des principaux médias officiels, entrent alors en synergie avec les annonces officielles d’un gouvernement qui se surpasse à communiquer les pires aberrations.

Le jeudi 21, une gigantesque marche s’organise et des milliers de manifestants, dont beaucoup de personnes âgées et plusieurs familles, avaleront à pied les 12 kilomètres qui séparent Senkata de La Paz, transportant les cercueils des victimes sur le toit de véhicules44. Le défilé est pacifique, et les accusations fusent contre ce gouvernement qui occulte les luttes à l’instar des funestes résultats de ses opérations répressives. Une fois la tête de marche parvenue à l’obélisque, au cœur de la capitale, et alors que la foule réclame justice sans heurts, la police déclenche sous nos yeux, de façon totalement arbitraire, ses premiers tirs de lacrymogène. La panique s’empare de la foule, prise de court, qui s’enfuit de façon désordonnée. Des cercueils sont abandonnés sur place, des personnes âgés s’évanouissent sous la quantité des gaz et des enfants se perdent dans la débandade ; assis sur les trottoirs un peu plus loin, des gens pleurent de désarroi et de rage : « Ils ne respectent même pas nos morts ! » 45. Alors que certains manifestants s’insurgent de la situation ou tente de filmer les événements de façon indépendante, ils sont emportés par les forces de l’ordre, parfois même dénoncés par la presse locale et accusés de sédition46. Des dizaines de personnes arborant la Wiphala sont embarquées sans sommation. Des témoignages, recueillis le jour-même, achèvent de laisser pantois : à l’hôpital Holandés de Ciudad Satelite, où 19 blessés ont été reçus le 19 novembre au soir, 10 ont été soit-disant relâchés, selon les informations fournies à l’accueil, au vu du caractère superficiel de leurs blessures. Après enquête, il se trouve qu’ils ont au contraire été expulsés des lieux, blessures béantes, sous le prétexte que leurs familles ne s’étaient pas présentées ; une témoin nous assure qu’en réalité ces blessés furent extrêmement mal traités, relatant les propos affligeants d’un médecin à son patient témoignant de l’efficacité de la désinformation médiatique et de l’hystérie montée en neige au cours des dernières semaines : « Pourquoi je devrais te soigner, espère de sale terroriste ? ».

Conclusion. Deux peuples, un pays

Qu’est-ce que la démocratie, sinon le pouvoir équitable et réel de tout le peuple, y compris de cette immense partie qui fut historiquement écartée de la capacité d’exercer le pouvoir et d’exprimer son identité, et à qui Evo Morales a su rendre sa juste part de protagonisme ? Ne fut-il pas, de ce point de vue, le grand moment démocratique bolivien, par-delà son incomplétude et ses incohérences ; sa véritable séquence politique ? Car comme l’écrit Jacques Rancière, « la politique commence quand il y a rupture dans la distribution des espaces et des compétences – et incompétences. Elle commence quand des êtres destinés à demeurer dans l’espace invisible du travail, qui ne laisse pas le temps de faire autre chose, prennent ce temps qu’ils n’ont pas pour s’affirmer co-partageants d’un monde commun, pour y faire voir ce qui ne se voyait pas, ou entendre comme de la parole discutant sur le commun ce qui n’était entendu que comme le bruit des corps47 ». Une opposition qui, se croyant et se voulant l’écho lointain de l’Europe et des États-Unis, continue d’établir des parallèles opportunistes lorsqu’il s’agit de comparer sa Bolivie avec la vision arbitraire qu’elle a des pays castro-chavistes” – Cuba et le Venezuela – tout en prenant bien soin d’ignorer le désastre du néolibéralisme de longue date installé au Chili et en Colombie ou plus récemment en Argentine ou en Équateur. Une opposition au sein de laquelle beaucoup continuent de croire que le précédent gouvernement eut la bêtise de placer des Indigènes ignorants à des postes-clés de l’État, pour la simple raison qu’ils étaient Indigènes et n’avaient pas la maîtrise de ce discours bureaucratique si excluant dont les pires technocrates ont le secret.

Une opposition qui, se croyant et se voulant l’écho lointain de l’Europe et des États-Unis, continue d’établir des parallèles opportunistes lorsqu’il s’agit de comparer sa Bolivie avec la vision arbitraire qu’elle a des “pays castro-chavistes” – Cuba et le Venezuela – tout en prenant bien soin d’ignorer le désastre du néolibéralisme.

L’ironie est que les auteurs des discours qui ont critiqué ce pouvoir pour sa corruption tendancieuse ne pensent par ailleurs qu’à leurs propres intérêts (leur famille, leur gagne-pain, leur entreprise), et tout laisse à croire qu’arrivés au pouvoir, ils en auraient fait au moins tout autant. Aucune dimension communautaire, collectiviste, sinon celle de s’armer contre les vauriens – à l’instar des classiques mouvances fascisantes – ne fit surface au coin des rues bloquées des premières semaines. C’est que s’unir à d’autres individus n’a jamais été synonyme de lutter pour le bien commun et faire société. Critiquer le MAS pour ses tendances corporatistes et coercitives fut paradoxalement un prétexte pour l’imiter de loin et, en un temps record, faire germer le pire : être violents, mais avec les bons mots issus des “bonnes pratiques”, et se venger de ces répudiés de toujours qui ont gagné trop de pouvoir durant cette dernière décennie.

Sûrement le MAS, parfois plus préoccupé par son maintien au pouvoir que par l’émancipation réelle de tout le peuple, a trop joué sur la dépendance des populations vulnérables à son égard, ayant créé chez elles une peur panique de n’être plus défendues en son absence, attisant exagérément les relations clientélistes. Sûrement ne s’est-il pas non plus assez inquiété de cette contention raciste, bien réelle et périlleuse, qui couvait sous son processus de changement. Mais sans doute et surtout, dans les sordides bastions de cette dernière, n’a-t-on jamais voulu réfléchir à la question de l’égalité réelle dans un pays anciennement colonisé et si métissé au sein duquel la parodie d’un Malcom X indigène (heureusement fictif, quoique certains discours du mouvement katariste48 auraient pu s’en rapprocher) aurait pu tout autant déclarer : « Donnez donc le droit aux Indigènes de mépriser et de soumettre les Blancs pendant 500 ans de plus, et nous serons quittes ».

La question est alors centrale de réaliser quelle partie du peuple – du monde rural et du monde urbain, des Blancs ou des Indigènes et métis, des classes populaires ou des classes moyennes et aisées – est inconcevablement plus vulnérable que l’autre, notamment dans une pareille conjoncture.

Comme l’a très bien remarqué Claude le Gouill au cours de son enquête dans le Nord Potosi, « la mobilisation ne se fait pas au nom d’Evo Morales mais principalement pour la défense de l’État Plurinational et de la Wiphala, du fait de la présence du secteur anti-evista qui n’était pas prêt à se mobiliser pour défendre Evo Morales mais l’est pour les acquis du processus de changement et contre l’extrême droite »49. Une conjoncture qui a fait défaut à l’ex-président et à ses protégés mais attestant d’un peut-être souhaitable « retour au local et aux formes communautaires de mobilisation (cabildos, bloqueos) [révélant] les distances qui se sont créées entre la verticalité accrue du MAS et les organisations de base », étant donné que « le gouvernement des mouvements sociaux promis par l’ancien président [a in fine] renforcé les luttes corporatistes de chaque secteur ». Comme le même auteur l’écrit, « l’un des paradoxes d’Evo Morales est d’avoir romantisé une indianité qu’il a lui-même dissout par ses actions. Elle restera sans doute vivace, mais plus avec les mêmes aspirations ni les mêmes représentations ».

Le vendredi 22 novembre, le MAS est officiellement autorisé à concourir pour de nouvelles élections. La préoccupation politicienne première est de reconstituer une force progressiste et à représentation indigène capable de poursuivre les importantes lignes du processus de changement et de gagner dans les urnes en 2020, voire de trouver le meilleur candidat possible pour le MAS. En ce sens, l’actuelle présidente du Sénat Monica Eva Copa Murga, dont l’activiste féministe Maria Galindo a tiré le portrait50, pourrait être un choix stratégique tant la sincérité de sa parole fut capable de dénoncer le climat de persécution actuel et d’esquisser un horizon démocratique grâce à une attitude dénotant avec le répertoire classique de son parti. Rien ne garantit cependant que les mobilisations diminuent étant donné les propos tenus par un gouvernement qui, sous prétexte de rechercher la paix, s’entête dans ses méthodes meurtrières dérogeant aux principes les plus élémentaires des Droits Humains.

La discussion entre la présidente intérimaire et les représentants des mouvements sociaux a abouti le 23 novembre à une série d’accords qui, sur le papier, semblent prometteurs51. Il demeure curieux cependant que ce même jour Cochabamba essuyait une nouvelle répression sanglante et qu’à La Paz des témoins du massacre de Senkata venaient se confier, la peur au ventre, à la Commission Interaméricaine des Droits Humains, gratifiés sur le chemin des quolibets mensongers d’un groupe pro-gouvernement ayant diffusé sur les réseaux sociaux que des « masistas étaient encore venus dénoncer un faux coup d’État auprès des instances internationales ».

Ce peuple qui s’est mobilisé contre Evo Morales et pour la démocratie : serait-il capable, au-delà de ses cris de guerre convenus, de s’organiser pour réinventer vraiment cette audacieuse et jamais aboutie forme de gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ? Ou n’en appelait-il finalement qu’à virer du pouvoir un Indien et ses collègues pour en revenir à un bon vieil appareil d’État néolibéral, raciste et excluant ? Sera-t-il disposé, ce peuple-là, à mener réellement la lutte politique qu’il a revendiqué en commençant par reconnaître l’autre peuple de Bolivie, celui qui n’a eu que les 14 ans du gouvernement d’Evo Morales pour jouir d’un peu de reconnaissance après 500 ans d’humiliation ? Celui qui, en plus du défaut d’être majoritaire, indigène et métis, ne dispose que des coupures de vivres pour se faire entendre, faute d’armes ou de capital culturel, économique et symbolique ? Le gouvernement de Jeanine Áñez a pour l’instant emprunté les pires chemins pour donner raison à ce défi. Maladresse d’une prise en main du pouvoir précipitée et inattendue, ou choix délibéré faisant partie intégrante d’un coup d’État (en partie) planifié ? Le fait est que le pays est à cran, et en sang. En attendant les prochaines élections, où une candidature du MAS ou d’une nouvelle force politique équivalente sera indispensable pour garantir une représentativité, la communauté internationale ne peut faire défection : il s’agit, au nom des Droits Humains, de veiller à garantir de vraies conditions démocratiques pour ces élections décisives (que les électeurs du monde rural, notamment, puissent à nouveau s’inscrire à temps et en bonne et due forme et se rendre sans risque aux urnes). Il s’agit également de faire pression pour que le gouvernement actuel, à peine légal et profondément illégitime, change radicalement de cap ou passe la main à une autre équipe non impliquée dans la successions de ces manœuvres anti-démocratiques, sincèrement préoccupée par le sort de tous les Boliviens.


1Voir BOUGON François, « La droite dure au pouvoir plonge la Bolivie dans la violence », Médiapart, 18 novembre 2019, https://www.mediapart.fr/journal/international/181119/la-droite-dure-au-pouvoir-plonge-la-bolivie-dans-la-violence?page_article=1 et pour un résumé en vidéo des événements récents (en espagnol), voir : https://www.youtube.com/watch?v=_iHA1JXThwA

2« SE REGISTRARON 34 MUERTES EN LOS CONFLICTOS DEL PAÍS ». Voir :

https://www.youtube.com/watch?v=v_N7HX1pyak

3« Roxana Lizárraga amenazó a periodistas por cometer presunta “sedición” ». Voir : https://www.youtube.com/watch?v=asoxDcZ9eQM

4Pour un cocktail de réactions de la presse et du gouvernement transitoire, voir : https://twitter.com/fkrakowiak/status/1194837155056500738?s=08

9La réunion de la CIDH à Senkata (El Alto) le 24 novembre : https://www.facebook.com/lid.bolivia/videos/2881420668559377/

11Concernant le biais médiatique français, voir dans nos pages : https://lvsl.fr/le-coup-detat-na-pas-eu-lieu-la-bolivie-vue-par-la-presse-francaise/

13Voir, entre autre, cet article sur la vulnérabilité des cholitas dans le contexte actuel https://www.elciudadanoweb.com/revolucion-de-las-cholas-abusos-sexuales-miedo-y-desinformacion-en-bolivia/ ainsi que les réactions au sujet des déclarations des féministes et intellectuelles boliviennes Maria Galindo et Silvia Rivera Cusicanqui, ou encore la rixe entre la féministe argentine Rita Segato https://www.infobae.com/america/america-latina/2019/11/20/rita-segato-durisima-con-evo-morales-dijo-que-no-fue-victima-de-un-golpe-y-recordo-su-machismo-y-autoritarismo/?fbclid=IwAR3_PmOFjREsxfmT_Bk5ZkoteaKXdhIZNnwuGH8q9sesaOrEEykF1TQFx9M et la réponse qui lui fut apportée par un groupe de féministes indigènes : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1081483085576807&id=971373796587737

16LEMOINE Maurice, « En Amérique latine, l’ère des coups d’État en douce », Le Monde Diplomatique, août 2014, Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2014/08/LEMOINE/50711

18a« Maurice Lemoine n’est pas sûr que «la démission d’Evo Morales évite un bain de sang» en Bolivie ». Voir : https://el-siglo.blogspot.com/2019/11/maurice-lemoine-nest-pas-sur-que-la.html

18bLAMBERT Renaud, « En Bolivie, un coup d’État trop facile », Le Monde Diplomatique, décembre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/12/LAMBERT/61150

19« ¿Golpe o triunfo democrático? La OEA se divide ante la crisis boliviana ». Voir : https://www.youtube.com/watch?v=eySaOmb8A7U

20MARIETTE Maëlle, « La gauche bolivienne a-t-elle enfanté ses fossoyeurs ? Mérites et limites d’une « révolution » pragmatique », Le Monde diplomatique, septembre 2019. Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/09/MARIETTE/60321

25CALVO OSPINA Hernando, « Rumeurs, mensonges et exagérations. Petit précis de déstabilisation en Bolivie », Le Monde diplomatique, juin 2010. Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2010/06/CALVO_OSPINA/19232

27Une jeune fille, lors d’une marche contre Evo Morales, nous racontait qu’elle souhaitait « revenir au capitalisme », qui « valait mieux que ce socialisme », sans trop savoir comment s’expliquer cette assertion (ni analyser tout ce qu’a eu de parfaitement capitaliste le gouvernement Morales). Une habitante mobilisée sur une coupure de rue en bas de chez elle dans le joli quartier de Sopocachi à La Paz évoqua pour sa part les classiques « masses de fonctionnaires, coûteuses et payées à ne rien faire, et soumises aux ordres électoraux du MAS », de « dette effroyable contractée auprès de la Chine » (comme si contracter une dette était en soi néfaste, et évidemment facilement évitable, ou bien que la dette argentine, contractée par le très libéral Mauricio Macri auprès du FMI, aurait mieux valu), ou encore de la « chance d’Evo Morales d’avoir vu les cours de matières premières jouer en sa faveur pendant ses mandats », ce qui est vrai, à l’instar de tous les gouvernements progressistes de la dernière décennie qui évidemment n’ont jamais fait l’effort de redistribuer les bénéfices issus de cette chance au plus grand nombre. Voir ces mêmes liens qu’elle nous a transmis : https://www.paginasiete.bo/economia/2019/11/4/las-reservas-internacionales-netas-caen-su-nivel-mas-bajo-en-11-anos-236337.html ; https://www.paginasiete.bo/economia/2019/10/9/deuda-externa-la-mas-alta-en-13-anos-apuntan-al-gasto-corriente-233622.html ; https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&url=https://www.paginasiete.bo/economia/2018/12/9/en-12-anos-funcionarios-del-nivel-central-aumentaron-en-un-916-202566.html&ved=2ahUKEwjQys7IstDlAhULxVkKHe2JB2IQFjAAegQICBAC&usg=AOvVaw0nZ9qcDYsqjrWKAJIYPer-

31 « Jeanine Áñez, presidenta interina de Bolivia: “Evo quería imponerse por la fuerza” | BBC Mundo », 15 novembre 2019, voir : https://www.youtube.com/watch?v=aI0x5b8nOcc

33 CHAPARRO Amanda, « Bolivie : cinq morts au cours d’affrontements dans le centre du pays », Le Monde, 15 novembre 2019. Voir : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/15/bolivie-le-gouvernement-par-interim-met-en-garde-morales-et-expulse-les-diplomates-venezueliens_6019368_3210.html

34Voir, le 10 novembre, https://www.youtube.com/watch?v=nOBa0RnMRnA ; puis, le 12 novembre, deux jours après la démission d’Evo Morales : https://www.youtube.com/watch?v=gWMMa0R2-g4, et enfin le 19 novembre, où les négociations avec le nouveau gouvernement n’ont pas abouti : https://www.youtube.com/watch?v=g1eQurYyPiQ. Sur la position chancelante des forces syndicales et de gauche dans le contexte bolivien actuel, voir : https://www.revolutionpermanente.fr/C-est-un-coup-d-Etat-qui-a-lieu-en-ce-moment-en-Bolivie

35A ce propos, et quoi qu’il faille encore mener une enquête approfondie sur ces révélations et leurs sources, voir le document saisissant paru le 8 octobre dans Behind Back Doors prévoyant le déroulement à venir des événements : https://bbackdoors.wordpress.com/2019/10/08/us-hands-against-bolivia-part-i/, appuyé sur ces enregistrements : https://erbol.com.bo/nacional/surgen-16-audios-que-vinculan-cívicos-exmilitares-y-eeuu-en-planes-de-agitación, et traduit ici en espagnol : http://kontrainfo.com/revelan-el-plan-de-eeuu-para-el-golpe-en-bolivia-nombres-y-apellidos-rol-de-la-embajada-y-paises-vecinos/?fbclid=IwAR0_NR_eGa3fH7PDbfp4lPiq9G_x91KMLGB_FTH42Ffbk0C6efV6_GSzGsQ

36Vidéos de l’incendie de la mairie de Mallasa (11 novembre), malheureusement de piètre qualité : https://www.youtube.com/watch?v=d8JsO0Ezxu4 et https://eju.tv/2019/11/turba-quemo-la-subalcaldia-de-mallasa/

37Le contexte de la nomination de Jeanine Áñez est très controversé : après les démissions successives des titulaires chargés de prendre les rênes de l’État en cas de démission du président, tous du MAS, la nomination de la présidente par intérim, à qui il revenait la charge après défection des premiers, eut lieu sans quorum car il manquait dans l’Assemblée un nombre conséquent de députés du MAS. Le gouvernement en place stipule que ces derniers, malgré des appels répétés, ne se sont pas présentés. L’autre camp précise qu’étant donnée la persécution dont les membres du MAS furent et sont toujours l’objet, les conditions pratiques (coupures de route) et de sécurité n’étaient pas remplies pour qu’ils puissent se présenter. Par ailleurs, l’absence de lettre officielle avalisant par écrit la démission d’Adriana Salvatierra (annoncée oralement dans les médias), ex-présidente du Sénat et membre du MAS à qui la présidence de l’État revenait en cas de démission du président et du vice-président, est toujours l’objet d’une âpre discussion.

38 Pour une lecture critique du contexte médiatique des mobilisations et une parodie de cette exhibition savamment orchestrée des biens d’Evo Morales, voir : https://www.facebook.com/groups/inmobiliariatarija/permalink/2861376640579042/?sfnsn=mo&d=n&vh=e

41Pour une analyse des événements perpétués ce jour-là, voir : https://chaskiclandestina.org/2019/11/29/bolivia-en-estado-de-shock/

44Voir ces nombreuses vidéos relatant cette marche très peu médiatisée. Départ de Cruze Viacha : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/2628597187229394/ Marche en chemin des cercueils à El Alto vers La Paz : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/466010350694354/ Marche vue du pont : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/596113027798040/ Marche en cours (à 3,50 minutes, le « No somos masistas carajo » [« Nous ne sommes pas des partisans du MAS, imbécile »] est nettement audible) : https://www.facebook.com/LaResistenciaBo/videos/597531951020928/

45Quelques images des résultats de la répression. Victimes souffrant des gaz : https://www.facebook.com/1050643185/posts/10218264312653149/ Autres victimes et gazage (à la fin) : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/506536993274730/ Dans les rues à côté (« la presse ne dit pas la vérité » est audible) : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/506536993274730/

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47RANCIERE Jacques, Le spectateur émancipé, op. cit., p.67

48 POUPEAU Franck et DO ALTO Hervé, « L’indianisme est-il de gauche ? » Civilisations, 2009. Voir : https://journals.openedition.org/civilisations/1971

49LE GOUILL Claude, « La crise politique bolivienne vue « depuis le bas » », Lundi Matin, 25 novembre 2019. Voir : https://lundi.am/La-crise-politique-bolivienne-vue-depuis-le-bas

Expérience, réflexivité, self-defense : des révolutions d’un nouveau type ?

Manifestation dans la capitale chilienne © Carolina Guimaraes pour Le Vent Se Lève

Les mouvements sociaux impressionnants qui ont émergé presque simultanément au Chili et au Liban il y a maintenant trois semaines ont rappelé les très nombreuses secousses qui ont marqué le néolibéralisme depuis le début des années 2010. La concordance extrême de ces deux mouvements, remplissant spontanément les rues à 14 000 km de distance, interpelle. Au Chili, c’est la hausse du prix des transports qui a fait exploser la colère sociale. Au Liban, c’est une taxe sur les appels via l’application Whatsapp qui a mis le feu aux poudres. Cela rappelle évidemment, toutes proportions gardées, la naissance du mouvement des Gilets Jaunes dans la foulée de l’augmentation des prix de l’essence. Mais on pense surtout à ce qui se passe depuis des mois en Algérie, et à la révolution tunisienne il y a 8 ans, aux printemps qui puisaient leur confiance dans ce qui se passait, simultanément, ailleurs… Une tribune d’Ulysse Rabaté, Président de l’association Quidam, Conseiller municipal de Corbeil-Essonnes (91).


Ces phénomènes, qui interviennent dans des contextes a priori entièrement différents, révèlent des dynamiques structurelles du capitalisme contemporain. Partout, ce sont d’abord les inégalités de répartition des richesses de plus en plus criantes qui fragilisent l’équilibre social et politique, en même temps que celui-ci ne paraît plus en mesure d’’être garanti par l’ordre politique traditionnel, complètement discrédité. Le mot « dégage » est encore là, mais présente quelques évolutions que l’on peut ici commenter, sans prétendre aller au-delà de premières observations et intuitions.

Un des éléments passionnants qui marque à notre sens ce cru 2019 des mouvements sociaux à l’échelle mondiale est la capacité qu’ont ces mouvements à établir et affirmer un discours sur eux-mêmes, notamment en inscrivant ce qu’ils sont en train de réaliser dans un historique et une expérience. Cet élément de réflexivité peut paraître anodin ou superflu, mais il semble au contraire déterminer une forme d’autonomie, voire de protection, de ces mouvements populaires à l’égard du pouvoir politique auquel ils s’opposent. En effet, ce recul des mouvements sur leur propre action se caractérise par une charge critique et lucide à l’encontre du monde politique dans son ensemble, dont les tentatives de réponse sont toujours prévenues et déconstruites par le mouvement social en cours.

Le lieu privilégié pour observer ce phénomène réjouissant est sans aucun doute la « révolution du sourire » en Algérie. Aucune diversion du pouvoir n’a entamé l’enthousiasme du mouvement, qui tourne chaque semaine en dérision les mesures démagogiques sorties du chapeau du pouvoir, ou encore les tentatives de division, comme l’a bien montré l’épisode du drapeau amazigh. Celui-ci avait été interdit par le pouvoir dans les cortèges, au prétexte qu’il mettait en cause l’unité nationale. Le Hirak, en revendiquant la possibilité de faire coexister ce drapeau et le drapeau national dans les rues du pays, impose en pratique une nouvelle définition de l’unité nationale.

Cette force d’anticipation et de résistance ne sort pas de nulle part et dépasse toute perspective dégagiste. Le mouvement algérien revendique explicitement son expérience historique et notamment l’héritage de la décennie noire et la guerre civile des années 90, pour se poser en passeur et protecteur de sa propre histoire. Se protégeant ainsi lui-même, de façon inédite, à l’égard du pouvoir. Ici, connaissance et réflexivité font office en pratique d’une self-defense politique qui repousse très concrètement les limites du possible.

Au Chili, on retrouve l’expression de cette maturité politique dans la manière dont les premières saillies répressives du pouvoir de Sebastien Pinera ont d’emblée été dénoncées, en lien avec les pratiques de la dictature. Ici encore, l’expérience historique et le discours sur cette expérience fait pleinement partie du mouvement. En tant que corps social, celui-ci ne s’oppose pas seulement au pouvoir en place, mais se dresse en meilleur garant d’un « plus jamais ça » très majoritaire au Chili, remettant délibérément en cause l’image de bon élève du libéralisme accolée au pays depuis deux décennies. Au sein du mouvement, nombreux sont les slogans qui remettent en cause cette fausse neutralité chilienne, véritable réécriture libérale de l’histoire de l’Amérique du Sud contemporaine. On pouvait ainsi lire la semaine dernière ces mots, projetés sur un mur immense dans la nuit de Santiago : « On ne retournera pas à la normalité, car la normalité c’était le problème ».

Ici aussi, il est saisissant de voir à quel point le mouvement social s’approprie et entretient spontanément un discours sur lui-même et sa place dans l’histoire, au pays d’Allende. Au Liban, le mouvement social revendique la lucidité quant à « l’entremêlement de plusieurs échelles de conflits dans ce pays réputé être la caisse de résonance des antagonismes régionaux »[1], et surjoue la dimension festive de la mobilisation comme pour s’opposer à toute instrumentalisation de la violence visant à discréditer le mouvement. Cette mise en scène a pris des allures assumées, par exemple lorsque des centaines de chichas sont installées sur les places pour apprécier le spectacle d’un peuple en révolution. Ce phénomène constitue une sorte de méta-discours qui s’oppose de manière instantanée aux tentatives de division et de détournement des revendications premières du mouvement autour de la question sociale. L’intéressant slogan libanais « Tous, c’est tous » exprime quant à lui toute la finesse d’une revendication à plusieurs niveaux de lecture, en forme de message lancé au corps politique dans son entier.

Et en France ? Si le mouvement des gilets jaunes a marqué l’actualité politique et sociale pendant des mois, il est à première vue difficile de lui accorder une portée comparable, tant en terme d’envergure de la mobilisation que de potentiel critique. Ceci explique sans doute une certaine difficulté du mouvement à faire entendre un discours réflexif autonome. Comme dirait Bourdieu, les gilets jaunes ont beaucoup « été parlés » et il est difficile d’appréhender la signification politique du mouvement, presque un an après l’Acte 1.

Contrairement aux mouvements que l’on vient d’évoquer, les gilets jaunes se sont finalement peu inscrits et décrits dans l’histoire politique récente de leur pays. N’est-ce pas ce qui les a rendus plus aisément contournables par le pouvoir en place, et aisés à déconsidérer par une bonne part des médias et intellectuels ? Certes, sur la question des violences policières, phénomène le plus marquant dans la réponse gouvernementale au mouvement, un lien s’est explicitement établi avec les combats contemporains menés notamment par les militants des quartiers populaires depuis de nombreuses années. Ces combats, que le champ politique s’attachait à circonscrire aux quartiers populaires, ont gagné en centralité dans le débat politique par un travail d’alliance, et de médiatisation salutaire des violences perpétrées par les forces de l’ordre lors des manifestations.

Sur ce sujet, le mouvement s’est rendu incontournable en même temps qu’il a contribué à révéler le caractère central de la question politique des violences policières. Car les gilets jaunes nous ont aidés à penser cette idée simple et à l’affirmer dans le champ politique : l’ambition de la non-violence n’est pas la promesse de ne pas insulter les forces de l’ordre ou des membres du gouvernement, comme on a pu le lire dans des chartes absurdes, mais plutôt une forme d’action qui rende immédiatement insupportable (et dans la réalité, infaisable) l’usage de la violence par le pouvoir qui s’y trouve confronté. On peut dès lors considérer que la société française, pour des raisons nombreuses et parfois délibérément, a sous-estimé depuis des mois ce qui se passait, les dynamiques structurelles à l’œuvre, les leçons à tirer d’un mouvement comme celui des gilets jaunes.

Le rappeur Kery James, sur le plateau de Clique TV, déclarait récemment, sans même citer les gilets jaunes : « A toutes ces femmes qui portent le voile par choix, je veux leur dire que je les aime (…) Je pense à ce milliers de gens qui sont descendus dans les rues en France, et qui avaient des revendications claires, nettes et précises. Et dans leurs revendications, il n’y avait pas l’interdiction du port du voile dans l’espace public. A tous ces Français-là, je veux leur dire merci ». Cette réponse magnifique aux dérives racistes d’Emmanuel Macron et son gouvernement a été partagée plus de 150 000 fois sur les réseaux sociaux à l’heure où nous écrivons ces lignes. Ce phénomène (qui n’est qu’un parmi d’autres) fonctionne comme un révélateur d’une lucidité massive et partagée à l’égard des manœuvres du pouvoir en place.

Il montre aussi que le mouvement des gilets jaunes constitue bien une expérience partagée, ancrée dans les représentations politiques ordinaires et agissant encore sur le réel. La suite des événements demeure incertaine. Il y a quelques années encore, la critique du néolibéralisme ou les actions de désobéissance étaient considérées comme un privilège de riche, donc de pays riche : pour les autres, le rattrapage économique sur les pays développés, la sortie de la dictature militaire, le spectre de la guerre civile constituaient des sortes de justifications du rouleau compresseur néolibéral.

À la fois laboratoires et arguments vivants, les pays du Sud justifiaient la dynamique du capitalisme et la fin de l’histoire. L’émergence d’une classe moyenne conformiste était le rempart contre les inégalités, la garantie de la disparition des turbulences sociales. Or aujourd’hui c’est précisément dans ces pays qu’émergent des mouvements sociaux originaux, alliant spontanément classes populaires et classes moyennes. Ces mouvements sans représentants ni partis déconstruisent des équilibres politiques qui se révèlent extrêmement fragiles, pour y opposer un pacte démocratique nouveau, nourri d’une expérience vécue revendiquée.

Leçon singulière des potentiels politiques de la démocratie. Lorsque les manifestants ironisent comme en Algérie sur les tentatives d’instrumentalisation, lorsqu’ils prennent soin les uns des autres et mêmes des rues dans lesquelles ils marchent (au Chili, en Algérie, à Hong Kong), lorsqu’ils osent revendiquer leur mobilisation comme un combat contre le traumatisme de leur propre histoire, ils révèlent comment la construction d’une expérience critique ordinaire ouvre la voie à une proposition politique irrésistible. Elle crée des conditions telles qu’un pouvoir politique, même à tendance autoritaire, ne peut s’y opposer sans se contredire. Pour prendre une métaphore issue du monde de la boxe, le pouvoir est ainsi dans le coin. Cela ne veut pas dire que la répression sanglante est évitée à tous les coups, comme les exemples égyptien ou irakien le montrent. Cette situation assez exceptionnelle vue sous cet angle illustre les mots de la psychologue féministe Carol Gilligan dans son nouvel ouvrage sur la société patriarcale : « L’injonction morale de ne pas opprimer […] coexiste avec l’injonction morale de ne pas abandonner – ne pas agir de façon inconsidérée et négligente (carelessly), ne pas trahir, y compris vous-même »[2]. Ces révolutions inédites sont aussi passionnantes qu’incertaines.

Sans naïveté aucune à l’égard des configurations complexes dans lesquelles elles s’inscrivent, nous y repérons un nouveau rapport à la politique qui combine le rejet de la politique instituée et un travail collectif d’auto-protection par la revendication d’une expertise politique ordinaire et partagée, opposable désormais aux combines politiciennes, aux abus de pouvoir et plus largement à l’autoritarisme. Dans cette perspective, la dialectique de l’endurance et de la réactivation de la violence subie et incorporée, révélée par Elsa Dorlin dans Se défendre.

Cette philosophie de la violence apparaît comme une puissante grille de lecture pour analyser ce que nous appellerons ici des phénomènes de self-defense politique. Ce n’est pas un hasard si dans ce contexte, les femmes jouent un rôle important dans les mouvements en cours. Outre sa légitimité revendiquée à s’élever contre des politiques qui, s’attaquant aux plus vulnérables, la touche en priorité, cette avant-garde féminine recompose les mouvements sociaux en y donnant une place nouvelle aux émotions et aux enjeux de la prise de parole et de l’occupation de l’espace. En Algérie, au Liban, en Amérique, elle rappelle avec force la place occupée dans l’espace des mobilisations depuis les années 90, par les mouvements de femmes, qui ont exigé la vérité pour les morts et disparus sous les guerres et les dictatures et ont été toujours en première ligne dans les luttes environnementales. En France, elle nous incite à donner toute leur place politique aux combats des familles de victimes de violences policières (presque toujours menés par des femmes) ou encore aux mobilisations de « mamans », pour lutter en lieu et place des pouvoirs publics contre les violences entre jeunes dans les quartiers populaires.[3]

Ces expériences qui nous viennent des Suds nous inspirent quant aux formes multiples et originales de désobéissance et de self-défense qu’elles proposent. Il s’agira forcément de décliner celles-ci demain pour sauver la planète de ses dirigeants irresponsables. Soyons donc sensibles à cette nouvelle leçon politique.

Notes :

[1] Khalil, Aya, « Liban, un soulèvement populaire qui remet tout (ou presque) à plat », Contretemps, 2019.

[2] Gilligan, Carol, Le Patricarcat, Climats, 2019

[3] Voir notamment l’engagement, largement relayé ces dernières semaines, des mères de famille contre les violences à Villeneuve-Saint-Georges (94) ou le trafic à Saint-Denis (93).