Le Sénégal attend toujours la « politique de la rupture » promise par le PASTEF

Manifestation de la jeunesse à Dakar en 2024. © Robin Gachignard-Véquaud

Au Sénégal, les années 2023 et 2024 ont marqué un tournant politique majeur. Dans la foulée d’une mobilisation massive de la jeunesse violemment réprimée, l’élection du président Bassirou Diomaye Faye en mars 2024, portée par le Pastef et le charismatique Ousmane Sonko, a cristallisé l’espoir d’une rupture avec « l’ancien régime ». Le nouveau pouvoir, en promettant transparence, bonne gouvernance et souveraineté, a su canaliser l’élan d’une génération politisée, en quête de justice et de changements systémiques. Après plus d’un an, l’enthousiasme s’est essoufflé : face aux difficultés économiques et à la pression des marchés, la politique de rupture peine à se concrétiser. Sur le terrain, à Dakar comme dans les régions, les organisations de la société civile qui ont participé au mouvement protestataire restent vigilantes. Elles saluent certaines orientations « panafricanistes » et sociales du gouvernement, mais alertent : si les promesses ne sont pas tenues, la rue redeviendra leur tribune. Reportage.

Au Musée des Civilisations Noires de Dakar, à deux pas du port autonome et de la gare, l’exposition photographique « Première ligne » du photographe Abdou Karim Ndoye attire l’attention depuis plusieurs semaines. Proche du parti au pouvoir, le Pastef, l’artiste y retrace les mobilisations populaires et leur répression au Sénégal en 2021, 2023 et 2024, revenant, plus d’une année après les évènement, sur un mouvement politique et citoyen protestataire d’ampleur, marqué par une mobilisation à l’échelle nationale et une issue heureuse à l’élection présidentielle. Soutenu par Ousmane Sonko, actuel chef du gouvernement, l’artiste explique vouloir : « rendre hommage à ceux qui se sont dressés pour se faire entendre et nous invite à écrire ensemble la première ligne d’un avenir qui nous rassemble  ».

La dure voie de la pacification et de la justice

Aux côtés de l’imagerie de lutte, l’exposition à l’accent éminemment politique raconte également l’ascension du président Bassirou Diomaye Faye et de son mentor Sonko. Ce qui marque surtout, c’est la place de la jeunesse dans chaque cliché : visages de résistance, slogans de rupture, récits de combat qui contredisent l’image lisse d’un Sénégal aux transitions apaisées. De ces manifestations, une « génération révoltée » y a surgit avec force, dans un pays où 75 % de la population a moins de 35 ans, et 50 % moins de 18 ans.

En ce mois de juin 2025, plus d’un an après ce que les sénégalais appellent communément dans les rues « l’arrivée du nouveau régime », les blessures mémorielles restent profondes. Le collectif citoyen CartograFreeSénégal, engagé pour le recensement et la mémoire des victimes des répressions sous l’ancien pouvoir, a publié récemment en collaboration avec Amnesty International Sénégal son « bilan définitif des décès liés à la répression des manifestations politiques ». Selon ce rapport, 65 personnes ont perdu la vie, dont 51 tuées par balles. La moyenne d’âge des victimes est de 26 ans, avec des cas aussi jeunes que 14 ans. D’autres avancent des chiffres beaucoup plus élevés, dépassant la centaine de victimes.

A ce titre, ces dernières semaines ont fait ressurgir l’actualité de ces repressions : une loi dite « d’interprétation de l’amnistie » portée par la nouvelle majorité et votée largement au Parlement, visant à exclure les infractions criminelles et correctionnelles du champ d’amnistie liées aux faits survenus entre le 1er février 2021 et le 25 février 2024, a été retoquée par le Conseil Constitutionnel au motif de sa non-conformité à la constitution. Une illustration des difficultés persistantes pour faire advenir une justice pourtant vivement demandée par les organisations de la société civile. Au cours des dernières années de règne de l’ancien président Macky Sall, alors qu’il envisageait de se représenter pour un troisième mandat pourtant interdit par la Constitution, plus de deux milles personnes auraient été incarcérées pour des raisons politiques, avec des pics au plus fort des mobilisations quelques mois avant l’élection présidentielle l’an dernier. Alors que le niveau de violence augmentait et que Macky Sall tentait de se maintenir au pouvoir en enfermant Sonko et en reportant l’élection, la pression de la rue et une décision du Conseil Constitutionnel jugeant illégal le report de l’élection finirent par sauver la démocratie sénégalaise. Le 24 mars 2024, le candidat du PASTEF, Bassirou Diomaye Faye, remporte la présidentielle dès le premier tour (54%) face au candidat de l’establishment Amadou Ba (Alliance pour la République).

Alors que le niveau de violence augmentait et que Macky Sall tentait de se maintenir au pouvoir en enfermant Sonko et en reportant l’élection, la pression de la rue et une décision du Conseil Constitutionnel finirent par sauver la démocratie sénégalaise.

Papa Ndaye Diop, président d’Amnesty Sénégal, explique : « Ce fut une période très compliquée, une blessure profonde, un traumatisme pour la population sénégalaise qui n’était plus habituée à ce niveau de violence et à ce recours excessif à la force des autorités. Aujourd’hui les choses se sont apaisées, mais le temps de la réparation et de la mémoire est encore long. Le processus suit son court. »

Le climat politique s’est partiellement détendu et les libertés publiques ont été retrouvées. En mai 2025, le Sénégal a progressé de 20 places dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters Sans Frontières, passant de la 94e à la 74e position. Une avancée saluée, mais jugée insuffisante aux vues des récentes atteintes aux libertés journalistiques : des fermetures de médias pour non-conformité au Code de la presse qui questionnent, des arrestations de journalistes d’investigation avec pour dernier cas en date la garde à vue de Bachir Fofana le 25 juin 2025, ou bien des procédures de contrôles fiscaux excessives. Autant de pressions encore exercées cette fois par les nouvelles autorités, souvent perçues à rebours des promesses démocratiques lors de la campagne.

Des protestations multiformes au PASTEF

Fortes de leur expérience, les organisations civiles sénégalaises demeurent tout de même vigilantes. Denise Sow, cofondatrice du mouvement Y EN A MARRE — collectif d’artistes, d’intellectuels et de militants opposé dès 2011 au troisième mandat d’Abdoulaye Wade (2000-2012) — rappelle : « Ce n’est pas une question de parti politique. Dès qu’il s’agit de nos valeurs démocratiques, de défense des droits ou de ce que nous appelons “le Nouveau Type de Sénégalais (NTS)”, le mouvement se réorganise, avec un point d’attention et d’intensité sur les pratiques des autorités publiques. » Malgré l’apaisement depuis un an, les collectifs restent actifs et structurés en réseaux, grâce à de nouvelles plateformes de coordination. « Nous n’avons jamais déserté la rue. Nous avons toujours essayé d’être des lanceurs d’alerte. On se présente comme une sentinelle de la bonne démocratie », insiste Maïmouna Ndaye, responsable des programmes à Y EN A MARRE. Le collectif, signataire des plateformes M-23 en 2012 et F24 en 2023, concentre aujourd’hui ses efforts sur la jeunesse engagée et, avec Enda-Ecopop, sur la création d’« observatoires de la démocratie » dans plusieurs régions, pour surveiller les élus.

Bassirou Diomaye Faye, président du Sénégal depuis 2024. © Akphoto Sn

Pour Ousmane Majha, doctorant à l’université Cheikh Anta Diop, une récupération politique s’est bel et bien opérée en 2024. « Lorsqu’on regarde l’évolution des opinions et positions politiques à travers une perspective historique, on voit que le Pastef aujourd’hui au pouvoir a su capter ingénieusement les mécontentements venus de la société civile organisée, de la jeunesse et, d’une manière générale, des classes populaires. » D’abord partisan de la transparence et de la bonne gouvernance – ses fondateurs étant d’anciens inspecteurs des impôts qui ont dénoncé divers scandales – le Pastef est devenu un parti de masse dégagiste, capable de structurer et d’amplifier les mobilisations. « Aujourd’hui ses messages sont encore largement suivis par la population car l’organe sait jouer de la communication. De plus, la population est sensible aux idées. »

Souleymane Gueye, délégué général du FRAPP — mouvement connu pour ses campagnes contre les multinationales et le système monétaire mondial — observe lui aussi une transformation profonde : « La politisation de la jeunesse ne se résume pas à l’adhésion aux partis politiques, mais touche avant tout les questions du quotidien. » Grâce aux réseaux sociaux, les débats ne sont plus réservés aux anciennes générations ni aux médias traditionnels. « C’est le point majeur pour comprendre les stratégies de mobilisation. Aujourd’hui le nerf de la guerre pour la mobilisation est sur les réseaux sociaux. » Mouvance indépendante exclue du jeu électoral mais souvent associée à Pastef pour avoir coorganisé les marches « Le Chemin de la libération », le FRAPP a été l’un des premiers visés par la répression politique. Privé d’accès aux médias classiques, il s’est renforcé grâce à la circulation en ligne de ses messages.

« Boroom làmmiñ du réer » : raviver un héritage historique patriotique

À l’image de la dynamique à l’œuvre en Afrique de l’Ouest, les discours panafricains connaissent un fort écho au Sénégal, particulièrement auprès de la jeunesse, via les réseaux sociaux. Un levier de mobilisation que le nouveau gouvernement, poussé par des acteurs civils, a su intégrer cette vision à son horizon de rupture souverainiste. Dès son entrée en fonction, le président Bassirou Diomaye Faye a ainsi initié une cérémonie mémorielle le 1er décembre 2024 pour les 80 ans du massacre de Thiaroye, où plusieurs centaines de tirailleurs sénégalais furent tués sur ordre d’officiers français. Un geste fort pour réhabiliter une mémoire longtemps étouffée. L’État français, par la voix d’Emmanuel Macron, a pour la première fois reconnu un « massacre », là où l’on parlait jusque-là de « mutinerie ». Rappelons-nous l’ignoble discours qu’avait prononcé Nicolas Sarkozy en 2007 à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar qui avait choqué par « ses clichés sur « l’homme africain » en affirmant qu’il n’était « pas assez entré dans l’Histoire ».

À l’image de la dynamique à l’œuvre en Afrique de l’Ouest, les discours panafricains connaissent un fort écho au Sénégal. Un levier de mobilisation que le nouveau gouvernement a su intégrer cette vision à son horizon de rupture souverainiste.

« Boroom làmmiñ du réer » (« Qui sait se servir de sa langue ne se trompera jamais de chemin »), dit un proverbe wolof. Cette réappropriation mémorielle passe aussi par la langue : les discours officiels sont désormais souvent prononcés en wolof, parlé par plus de 80 % de la population, poussé par le volontarisme des nouvelles autorités l’enseignement primaire et secondaire en langues nationales se généralise. Le 22 mai 2025 dernier, des assises au Grand Théâtre national de Dakar, intitulées « L’État et ses langues nationales », ont ouvert la voie à leur reconnaissance institutionnelle. Autre fait institutionnel, le ministre Abdourahmane Diouf a invité lors de débats au parlement le législateur à accompagner cette évolution : « C’est la société qui est en avance (…). Il faut que le français, le wolof et les autres langues nationales aient la même signification à l’Assemblée nationale. »

Pour Abdoulaye, étudiant en sciences politiques à l’UCAD et cofondateur d’ICAP-Sénégal, « cela coule de source ». Il observe « une rupture culturelle douce et un retour à l’honneur des mémoires historiques ». Selon lui, « il y a clairement une conscientisation des jeunes, un questionnement général sur les formes de restitution culturelle et d’africanisation des récits ». Son association projette d’ailleurs de créer une fondation promouvant la culture africaine par les langues locales, avec des contenus audiovisuels destinés aux enfants.

Ce regain mémoriel s’inscrit aussi dans une redécouverte de figures historiques longtemps marginalisées. Omar Blondin Diop, militant mort en détention en 1973 sous Senghor, ou encore Cheikh Anta Diop et Thomas Sankara, sont désormais régulièrement cités dans les discours politiques. « Il ne s’agit pas d’un abandon complet de l’histoire senghorienne historiquement très proche de la culture de l’ancien colonisateur », nuance Abdoulaye, mais d’un nouvel équilibre symbolique. De son côté, le FRAPP, fidèle à son orientation anticolonialiste et anticapitaliste, organise chaque mois en partenariat avec le Musée des Civilisations Noires des conférences sur des figures panafricaines. Parmi les premières mises à l’honneur : Lamine Senghor, militant communiste et défenseur de la « race noire », ou Aline Sitoé Diatta, héroïne de la résistance casamançaise (ndlr : la Casamance région du sud du pays a été le théâtre de combats indépendantistes dès la création de l’Etat du Sénégal).

Cette dynamique s’exprime aussi dans la toponymie, avec un dernier fait en date qui a marqué joyeusement la population. Le 4 avril, jour de l’indépendance, l’avenue Charles de Gaulle à Dakar a été rebaptisée au nom de Mamadou Dia, ancien Premier ministre et figure de l’indépendance, compagnon de route puis opposant au régime de Léopold Sédar Senghor après 1962. Une décision symbolique saluée par la population : jusqu’ici, le défilé militaire se tenait sur une avenue dédiée à une figure de l’ex-puissance coloniale. Des collectifs appellent désormais à étendre ces changements à d’autres villes, notamment à Saint-Louis, pour redonner à l’espace public une empreinte plus fidèle à l’histoire nationale.

Le mur du système financier

Dans les rues, beaucoup retiennent encore les mots du nouveau chef de l’État lors de son investiture : « Les résultats sortis des urnes expriment un profond désir de changement systémique ». Pourtant, depuis quelques mois, une autre tonalité s’impose : nombreux dialogues et consultations nationales, mais peu d’actes concrets dans le quotidien des Sénégalais, et aucun changement économique majeur. L’impatience grandit. La « rupture » promise au niveau sociétal et en économie devait passer par le « Plan Sénégal 2050 : stratégie de développement 2025-2029 », présenté comme un sésame pour le gouvernement.

Sur le plan politique, rien de fondamental n’a changé. Le 28 mai dernier, une concertation nationale a réuni 700 représentants de partis, experts, société civile et syndicats pour refonder le système politique. L’objectif était de relancer le dialogue et de « poser les actes de concorde nationale ». Cheikh Guèye, modérateur, a salué des « débats féconds » en faveur d’un « système plus juste, représentatif, éthique ». Parmi les mesures, la création d’une Commission électorale nationale indépendante (CENI) ou la fin du cumul des fonctions de chef d’État et de chef de parti. Mais dès la clôture, des critiques ont surgi : « Beaucoup de déclarations mais peu d’interrogation réelle du système démocratique pour le rendre plus participatif, au service de la population et moins de la caste politique », confie un représentant sous anonymat dont l’organisation a été invitée.

Plusieurs partis de l’opposition ont boycotté la rencontre, l’opposition présente a demandé des gestes forts et de bonne volonté, notamment par « la fin de toutes les détentions provisoires » d’anciens responsables politiques. Ce souhait est difficile à satisfaire car le président Faye et le Premier ministre Sonko ont promit de punir les anciens dirigeants accusés dans des affaires financières. A ce titre, cinq anciens ministres du pouvoir précédent sont aujourd’hui poursuivis par la justice sénégalaise sur fond de scandale de détournement des fonds anti-Covid. Ils dénoncent des « arrestations arbitraires » et une « instrumentalisation politique de la justice ».

Les attaques contre l’institution judiciaire se poursuivent, suscitant la crainte d’instrumentalisations par les organisations syndicales du milieu. Voyant sa condamnation pour diffamation confirmée le 1er juillet par la Cour suprême, Ousmane Sonko a surpris les observateurs en revêtant sa tenue d’opposant pour s’attaquer vivement au système judiciaire. « La justice sénégalaise est l’un de nos plus gros problèmes », a-t-il déclaré dans une longue vidéo postée en ligne, avant de poursuivre : « De ce qui reste de mon existence, si je ne participe pas à une élection, ce serait de ma propre volonté parce que rien ne peut m’empêcher d’être candidat »

Etienne, acteur culturel dans la région de Joal Fadiouth (sud-est de Dakar), estime : « C’est le risque d’avoir porté ce type de personnalité au pouvoir. Ces dirigeants populistes divisent la population, soufflent sur les braises et s’attaquent à ce qui freine leur pouvoir lorsqu’on leur résiste. » Il poursuit sévèrement : « La jeunesse mobilisée sera déçue lorqu’elle se réveillera et qu’elle verra que peu de choses vont changer ».

En matière économique, le pouvoir garde cependant un fort soutien dans sa quête de souveraineté. La population a salué le bras de fer avec Woodside Energy, géant pétrolier australien exploitant le champ de Sangomar. L’administration fiscale réclame 62,5 millions d’euros de taxes, contestées par l’entreprise qui a lancé un arbitrage international. Cette nouvelle a été reçue comme conforme au discours du pouvoir affirmant rechercher une plus grande autonomie concernant les ressources naturelles – avec en premier lieu de grands projets gaziers et pétroliers.

En matière économique, le pouvoir garde un fort soutien dans sa quête de souveraineté. La population a salué le bras de fer avec Woodside Energy, géant pétrolier australien exploitant le champ de Sangomar.

Le Sénégal veut ainsi renforcer sa maîtrise fiscale, augmenter ses recettes et réduire sa dépendance aux financements extérieurs, notamment du FMI, pour avoir les mains libres. L’ombre d’un système financier international contesté se fait de plus en plus pesante. Le dernier coup de semonce est venu le 30 juin d’un nouveau rapport réévaluant la dette publique du pays à 119% du PIB pour 2024 (faisant du Sénégal, le pays le plus « endetté » d’Afrique), obligeant le gouvernement d’annoncer un nouveau « plan de redressement » de l’économie pour réduire les dépenses de l’Etat. Les agences de notation mondiales ont de nouveau dégradé la note souveraine du Sénégal, Moodys’s Ratings a fait passer la note de « B1 » à « B3 » condamnant encore un peu plus les capacités d’emprunt de l’Etat sénégalais sur les marchés tout en accentuant l’étouffement de l’économie du pays.

Il faut dire que l’annonce officielle par la Cour des comptes d’un maquillage des comptes publics, donc du déficit, sous l’ancienne présidence de Macky Sall n’a pas aidé à la situation. L’encours de la dette représenterait aujourd’hui plus de 100% du PIB, un taux largement supérieur au montant annoncé de 74% du PIB par le précédent régime. Cela a eu pour conséquence la « mise en pause » par le Fond monétaire international (FMI) de son programme de soutien économique avec le Sénégal. Ces annonces de pénalités ont mis en rogne bon nombre de sénégalais pointant les agences de notation occidentales (Moody’s, S&P et Fitch, et surtout leurs critères de notation.

Tout en pointant la situation de plusieurs Etats occidentaux mieux notés mais avec une dette « colossale » (la dette des Etats-Unis est estimée au 4ème trimestre 2024 à 125% du PIB, celle de l’Italie à 135%, de la France à 112% ou encore du Royaume-Uni à 100%), certains citoyens sénégalais défendent alors l’idée d’une solvabilité évaluée à partir des richesses réelles comme l’or, le lithium ou le cobalt, et surtout un système qui prendrait en compte les rapports « déséquilibrés » entre « les Nords et les Suds ». Beaucoup évoquent ainsi le projet de création d’une agence panafricaine de notation, l’Agence africaine de notation de crédit (AfCRA) devrait voir le jour à partir de septembre 2025. Lors de la 4ème édition de la Conférence internationale sur le financement du développement, organisée à Séville le 30 juin dernier, le Sénégal par la voix de son président a quant à lui appelé « à une révision des critères de notation des agences d’évaluation ».

Pour Souleymane Gueye (FRAPP), ces évolutions sont positives, mais « un loup reste dans la bergerie » : le système monétaire, qui bloque l’autonomie des pays ouest-africains. Né en 2017, le FRAPP réclame l’abolition du franc CFA, qu’il qualifie de « structure arriérée » et « domination économique étrangère néocoloniale». Il défend une monnaie souveraine, africaine, imprimée sur le continent et intégrée équitablement au système mondial.

« Un loup reste dans la bergerie » : le système monétaire, qui bloque l’autonomie des pays ouest-africains. 

Le PASTEF, au pouvoir, a pris l’engagement d’aborder la question monétaire, jusque-là taboue. La primature, annonçant des besoins de financement de 1195 milliards de FCFA pour 2025, a récemment remis en cause le lien avec le franc CFA : « Le FCFA ne cadre pas avec notre vision. Soit la monnaie sera changée avec nos partenaires de l’UEMOA, soit nous prendrons nos responsabilités », cependant sans annoncer de calendrier précis. La société civile réclame depuis des décennies cette réforme. Cependant, le Sénégal ne peut agir seul et cherche à coopérer avec les autres pays concernés. Sa doctrine diplomatique mise sur un échange basé sur le « respect mutuel » et des « conditions gagnantes ». Cette posture s’exprime notamment dans le rôle de médiateur dans le conflit institutionnel entre l’Alliance des États du Sahel* (Mali, Burkina Faso, Niger) et la CEDEAO. Cette diplomatie « panafricaine », pourtant largement soutenue, a ouvert de profondes critiques des ONG et défenseurs des droits humains, qui dénoncent les atteintes aux libertés dans ces pays dirigés depuis quelques années par des juntes militaires. Le gouvernement rappelle les liens de dépendance économique, culturelle et sécuritaire dans une région frappée par le djihadisme.

Falo, jeune du port de Cap Skirring (Casamance). © Robin Gachignard-Véquaud

Concernant les relations sur la scène internationale à propos des ressources naturelle et du commerce, certaines mesures sont appréciées mais dans l’attente d’actes plus féconds. Le gouvernement a satisfait sa population par des annonces concrètes. Face à la crise de la pêche artisanale due à la surexploitation et la raréfaction des ressources, il a refusé de renouveler les accords de pêche avec l’Union européenne, en vigueur depuis les années 1980. Pourtant, lors de la conférence de l’ONU sur les océans le 9 juin dernier, des organisations de pêcheurs ont dénoncé à nouveau la pêche massive des chalutiers chinois navigant sous pavillons sénégalais ou en dehors des radars et accusés de « pillage » des eaux sénégalaises.

Ces activités détruisent l’écosystème du littoral tout en m’étant en péril un secteur économique crucial pour le pays, on estime que la pêche fait vivre de façon directe ou indirecte 600 000 travailleurs. De plus les scientifiques estiment que les produits halieutiques constituent 7,9% de l’apport en protéines pour la population, avec des plats traditionnels consommés au quotidien tel le thiéboudiène (riz au poisson). Mamadou Sarr, pêcheur et secrétaire général du comité des pêcheurs de Ouakam, dénonce ces accords de libre-échange : « L’État devrait dire stop. On peut donner une licence parce que vous avez le droit, mais ce n’est pas le moment ».

« Bombe sociale à retardement » 

Ce manque de remise en question des modèles de libre-échange reflète-t-il une forme de largesse idéologique ou, à tout le moins, les contradictions d’un parti « attrape-tout » une fois au pouvoir ? Ou bien s’agit-il plutôt de la dure réalité d’un exercice d’équilibrisme, pour un gouvernement de rupture confronté à une économie encore largement dépendante de l’extérieur ? Les récentes rencontres du président Bassirou Diomaye Faye, avec Emmanuel Macron et surtout avec Donald Trump à la maison blanche pour parler affaires et exploitation des ressources, ont sérieusement mis en doute l’orientation de rupture. Même si pour beaucoup ces rencontres consistaient à défendre les intérêts du pays. Le Sénégal figure, par exemple, sur la liste des 24 pays soumis aux récentes restrictions de visas consécutives au durcissement de la politique migratoire américaine.

M. Dialo Diop, figure historique de « l’extrême gauche » sénégalaise, aujourd’hui vice-président du Pastef qu’il a rejoint en 2021, et conseiller à la présidence, a récemment défendu la ligne du parti dans Le Monde diplomatique. Selon lui, il faudrait « arrêter de penser avec les termes venus de l’extérieur » pour retrouver « l’égalitarisme africain ». Un discours qui fait écho aux thèses de Cheikh Anta Diop, appelant à une « révolution culturelle » pour sortir les peuples africains de catégories conçues comme « occidentales » – socialisme, capitalisme, libéralisme, etc – et construire leurs propres modèles. Et qui justifie une inflexion libérale du Pastef ? Sous couvert d’unité du continent, le parti soutient en effet le projet de Zone de libre-échange continental africaine (ZLECAf).

Syndicalistes mobilisés lors de la journée internationale des travailleurs, 1er mai 2025, Dakar. © Robin Gachignard-Véquaud

Certains observateurs soulignent ainsi le poids croissant des factions libérales au sein du Pastef. Le soutien affiché de certains capitalistes fortunés, à l’image du magnat de l’immobilier Pierre Goudiaby Atepa — qui a soutenu tous les régimes successifs et ambitionne de grands projets d’exploitation des ressources naturelles — n’est pas passé inaperçu. Reste à voir comment le gouvernement gérera les immenses terrains récupérés après la fermeture de la base militaire française, en plein centre de Dakar. De nombreuses voix s’élèvent pour demander la création de logements sociaux, dans une capitale où se loger devient un casse-tête. Mais cette demande populaire fera-t-elle le poids face aux intérêts puissants des promoteurs immobiliers ?

Certains observateurs soulignent le poids croissant des libéraux au sein du Pastef. Le soutien affiché de certains capitalistes fortunés, à l’image du magnat de l’immobilier Pierre Goudiaby Atepa – qui a soutenu tous les régimes successifs – n’est pas passé inaperçu. 

Alors qu’un parfum d’austérité flotte dans l’air, la question de l’emploi — enjeu crucial pour un pays en pénurie chronique — reste sur toutes les lèvres. Le 1er mai dernier, après plusieurs mois de menaces de grève générale, un tournant a semblé s’amorcer. Lors de la Fête internationale du Travail, le Premier ministre Ousmane Sonko a annoncé la signature d’un « pacte de stabilité sociale » avec les syndicats et le patronat. Fidèle au slogan « Jub, Jubbal, Jubbanti » [Droiture, transparence, réforme], ce pacte national se veut une nouvelle base de dialogue et d’unité. Annonce importante : une trêve sociale de trois ans, conclue avec les quatre principales centrales syndicales et les organisations patronales. En échange d’une cessation des grèves le gouvernement s’est alors engagé à mener une politique d’amélioration des conditions de travail.

Mais combien de temps cet accord va-t-il tenir ? Dès les rassemblements du 1er mai, des critiques s’étaient déjà fait entendre. Le Front syndical pour la défense du travail et le syndicat SELS avaient exprimé leurs doutes. Et les faits leur ont donné raison. Moins de trois mois plus tard, les grèves et débrayages se multiplient dans des secteurs clés en pleine ébullition : la santé, la justice et l’enseignement. Malgré l’engagement de certains responsables syndicaux, de nombreux travailleurs refusent toute mise en pause de la contestation tant que les pensions impayées, les reclassements bloqués ou les suppressions de postes dans l’administration ne seront pas réglés. L’actuel gouvernement devra faire face ces prochains mois à d’éventuels premiers mouvements d’humeur et de contestation d’ampleur. Preuve que la méfiance reste forte. Plusieurs travaux sociologiques ont déjà mis en lumière la dégradation des conditions de travail au Sénégal.

Le travail est aussi le sujet du futur. La société sénégalaise fait face à une pression démographique intense : chaque année, entre 100 000 et 300 000 jeunes arrivent sur le marché du travail, pour seulement 30 000 emplois créés. Résultat : un taux de chômage des jeunes estimé à 60 %, bien au-dessus du taux national, qui atteignait 20,3 % fin 2024. Beaucoup se tournent alors vers le secteur informel, mal rémunéré et souvent très précaire. La situation est aussi structurelle : près de la moitié des jeunes en quête d’emploi sont sans diplôme, et un quart n’ont pas achevé le cycle secondaire. À Dakar, il n’est pas rare de voir les centres d’orientation sociale débordés, où des centaines de jeunes attendent, papiers en main, leur tour dans l’espoir d’un accompagnement. « C’est une véritable bombe sociale à retardement » nous confie un syndicaliste le jour du rassemblement du 1er mai. Face à ce défi, le gouvernement a organisé fin avril une « grande conférence sociale sur l’emploi et l’employabilité au Sénégal », sans réelles annonces.

Une chose est sûre : « Les gens ne veulent plus avoir les mots entre les dents, ils veulent avoir les actes concrets », lance, ferme, un jeune sénégalais interrogé avec ses amis au détour d’une rue. De quoi y voir un avertissement clair au pouvoir en place : si les promesses ne se traduisent pas en actes, les mobilisations pourraient vite reprendre. Pour les dirigeants, l’équation pourrait bien être résumée par ce célèbre proverbe du pays : « À qui saute et tombe dans le feu, il reste à faire un autre saut ». Ce saut sera-t-il celui de l’ère d’un changement tant attendu ?

Le Sénégal à l’ère du souverainisme et des incertitudes

Ousmane Sonko - Le Vent Se Lève
Ousmano Sonko, premier ministre du Sénégal et principal opposant de l’ancien président Macky Sall © compte twitter d’Ousmane Sonko

Après des années de secousses politiques marquées par des émeutes et manifestations meurtrières, le Sénégal bascule dans l’inconnu. Une aventure politique portée par une jeunesse qui a vu en Ousmane Sonko l’étincelle de l’espoir : une fenêtre vers un avenir sans chômage, sans corruption, et peut-être, aussi, sans la France. Après de nombreux rebondissements judiciaires, c’est le fidèle de Sonko, Bassirou Diomaye Faye, qui a pu se porter candidat et emporter l’élection présidentielle. Le jeune inspecteur des impôts de 44 ans a nommé son mentor au poste de Premier ministre dans la foulée. L’occasion pour ces souverainistes aux accents panafricanistes et aux accents parfois conservateurs de mettre en place la politique de ruptures promise à la jeunesse sénégalaise en se confrontant à la réalité du pouvoir. Retour sur l’ascension d’un ovni politique, volontiers taxé de « populiste » quand son projet se veut avant tout « pragmatique ».

Dix ans d’ascension fulgurante

Il aura fallu dix ans à Ousmane Sonko et son fidèle Diomaye Faye pour conquérir le pouvoir au Sénégal. En 2014, ces deux inspecteurs des impôts créaient le PASTEF (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), un parti souverainiste fondé sur la dénonciation de la dépendance de leur pays aux intérêts étrangers et de la corruption des élites qu’ils ont vue et combattue quand ils étaient fonctionnaires. En très peu de temps, ce discours trouve un écho puissant dans une jeunesse plus diplômée que les générations précédentes mais davantage frappée par le chômage (selon une enquête, 29% de jeunes Sénégalais se disent sans emploi). En 2019, Sonko crée la surprise en devenant le troisième homme de la présidentielle et s’impose rapidement comme le premier opposant au gouvernement de Macky Sall, qu’il accusera d’être corrompu et de défendre les intérêts de la France. Il est temps d’assumer, selon l’opposant, « la préférence nationale ».

À partir de là, l’affrontement sera rude, et le pays secoué par des crises politiques sévères, ponctuées de manifestations sanglantes. Le bilan humain des récentes émeutes est lourd : en mars 2021, l’arrestation d’Ousmane Sonko, à la suite d’accusations par une jeune employée de salon de massage de viols répétés et de menaces de mort, a provoqué des mouvements de protestation violentes qui ont fait 14 morts et 500 blessés. En mai 2023, vingt-trois personnes ont perdu la vie après une nouvelle condamnation du leader pour « corruption de la jeunesse ». Ces événements illustrent la profondeur de la crise politique et sociale que traverse le pays​​, mais aussi le bras de fer qui a opposé le jeune Ousmane Sonko et son aîné Macky Sall – président depuis 2012, qui a longtemps laissé planer le doute sur son éventuelle candidature à un troisième mandat alors même que la Constitution prévoit une limite de deux consécutifs. Et c’est l’une des nombreuses fautes commises par l’ex-président, qui a ainsi fourni à ses adversaires l’occasion de se poser comme les défenseurs de la démocratie face à un homme prêt à tout pour s’agripper au pouvoir.

La jeunesse sénégalaise, moteur de la révolte, a vu en Ousmane Sonko l’étincelle d’un renouveau. Les arrestations et condamnations répétées des cadres du PASTEF furent dénoncées comme politiquement motivées, et ont exacerbé un sentiment général d’injustice face à un système perçu comme corrompu et aliéné aux intérêts étrangers. Dans un pays où les trois quarts de la population ont moins de trente-cinq ans, la logique de confrontation avec la jeunesse choisie par Macky Sall était vouée à l’échec. Alors même qu’il faisait retomber la pression en annonçant renoncer à un troisième mandat le 1er juillet 2023, Sall tentait d’en finir avec le PASTEF en prononçant la dissolution du parti et l’emprisonnement de nombreux cadres, dont Sonko et Faye. Ceux-ci, plutôt que d’appeler à la révolte comme le souhaitait une partie de leurs partisans, vont jouer la carte de l’apaisement. La bataille de l’opinion était gagnée, ils en étaient désormais persuadés : leur heure viendrait.

Les ressources halieutiques du Sénégal sont pillées par des chalutiers géants venus de l’Union européenne et d’Asie, qui amenuisent les réserves et ne laissent que des miettes aux pêcheurs locaux

Dans ce contexte tumultueux, c’est donc Bassirou Diomaye Faye, discret bras droit du charismatique Sonko, qui est devenu le candidat du PASTEF. Après onze mois de prison, il n’a eu, aux côtés de Sonko, que dix jours pour battre campagne – du 14 au 24 mars. Les affiches présentent les deux visages côte à côte, flanquées du slogan Diomaye mooy Sonko : Diomaye, c’est Sonko. Et Sonko, c’est Diomaye. Une manière d’afficher un projet national devant l’ambition d’un seul homme, et de renforcer leur image de hérauts de la démocratie.

À l’arrivée de cette confrontation violente, c’est une victoire électorale impressionnante pour le PASTEF qui l’emporte dès le premier tour avec 54% des suffrages. Faye président, il nomme Sonko premier ministre. Cette légitimité électorale écrasante devrait leur conférer la légitimité nécessaire pour mener certaines des nombreuses réformes promises, à commencer par les changements institutionnel : limitation de l’hyper-présidentialisme, création d’un poste de vice-président pour équilibrer le pouvoir exécutif, interdiction du cumul des mandats.

Sur ce champ, ils souhaitent également renforcer la séparation des pouvoirs pour en finir avec la mainmise de l’exécutif. Des mesures aptes, pour leurs défenseurs, à revitaliser le système démocratique sénégalais. La réalisation de ces objectifs va toutefois rapidement se confronter à un parlement qui leur est hostile : l’exécutif pourra décider de le dissoudre pour retourner aux élections en septembre et espérer obtenir une majorité. D’ici-là, il pourra profiter de la force du régime présidentiel pour répondre rapidement aux très grandes attentes populaires en gouvernant par décret. Quitte à renier une partie de leurs promesses démocratiques ?

Souverainisme et panafricanisme

Au-delà des réformes institutionnelles, Faye et Sonko entendent donner au pays sa pleine souveraineté, d’abord comprise comme l’indépendance vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale. En juillet 2021, Sonko lançait, parmi d’autres envolées : « Il est temps que la France lève son genou de notre cou. Sept siècles de misère faits de traite humaine, de colonisation et de néocolonisation, cela suffit. Il est temps que la France nous foute la paix. » Ces discours ont trouvé un écho dans la jeunesse, et des émeutiers ont à plusieurs reprises visés des entreprises françaises, à l’image des magasins Auchan pillés à diverses reprises. Sonko dénonce l’installation de multinationales de distribution telles qu’Auchan et consorts qui « phagocytent inexorablement nos petites et moyennes entreprises du secteur agroalimentaire ». Il compte y remédier en revoyant les Accords de partenariat économiques (APE) avec l’Union européenne pour limiter ces installations… et y préférer l’émergence de grands distributeurs sénégalais.

Au-delà, ce sont tous les contrats d’exploitation étrangers que le nouvel exécutif compte renégocier, pour qu’ils soient enfin « gagnant-gagnant ». Les enjeux sont importants, surtout à la veille du démarrage de l’exploitation du pétrole et du gaz dans le pays. En 2022, Ousmane Sonko affirmait que seuls 10% des revenus de l’exploitation du pétrole et du gaz reviendrait au Sénégal. Les contrats rendus publics, la réalité est autre et le bénéfice pour le pays s’approcherait davantage des 60% – quand bien même une incertitude demeure quant à leur effectivité.

Faye et Sonko entendent aussi protéger les ressources halieutiques très importantes tant pour la consommation de nombreuses familles que pour les économies locales, et nationale. Elles contribuent à 3,2% du PIB et représentent plus de 10,2 % des exportations du Sénégal selon un rapport de 2022 du Département américain de l’agriculture. Mais depuis quelques années, elles sont pillées par des chalutiers géants venus de l’Union européenne et d’Asie, qui amenuisent les réserves et ne laissent que des miettes aux pêcheurs locaux dont beaucoup finissent par préférer tenter l’aventure, dangereuse, de la migration vers l’Europe.

Autre point cardinal : la réforme monétaire et la fin du Franc CFA, dénoncé comme un instrument de domination française. La CEDEAO planche depuis quelques temps sur une monnaie commune, « l’eco ». Mais le projet tarde à aboutir. Et si la monnaie commune (ou une monnaie nationale arrimée à une monnaie communautaire) ne devait pas voir le jour, Sonko et Faye se montrent résolus à créer leur propre devise nationale. Le nouveau ministre de l’économie, Abdourahamane Sarr, spécialiste des questions monétaires et connaisseur des arcanes de la finance internationale, devra en faire sa priorité. Il est attendu au tournant, dans un pays à la balance commerciale structurellement déficitaire.

Malgré la virulence du discours de Sonko, le soutien affiché par la France insoumise ou sa défense par l’avocat Juan Branco, le pouvoir hexagonal a tenu à échanger avec les leaders du PASTEF avant leur élection. Alors que le parti promettait d’expulser les soldats français basés à Dakar, ils pourront finalement rester. Emmanuel Macron plaide depuis des années pour réformer le Franc CFA, et avait même proclamé sa fin en décembre 2019 aux côtés du président ivoirien Alassane Ouattara. Mais de nombreuses voix se sont levées pour dénoncer le projet de la nouvelle monnaie « eco ».

« Populiste » pour ses détracteurs, Sonko se veut avant tout « pragmatique ». Technique, ambivalent, son programme reflète l’attelage hétéroclite du PASTEF, qui s’étend d’anciens communistes à des libéraux

Certes, les versants les plus problématiques du Franc CFA devraient être abolis : acronyme franc CFA, représentation française au sein des instances de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), l’obligation pour celle-ci de déposer la moitié de ses réserves de change auprès du Trésor français, etc. Mais certains fondamentaux seraient conservés : la parité fixe avec l’euro, la liberté de transfert des capitaux et revenus, et la tutelle du Trésor français sur le franc CFA et la BCEAO à travers sa prétendue « garantie » de convertibilité. Nul doute que le nouveau pouvoir sénégalais ne se contentera pas de cette semi-réforme, prévue pour 2027 seulement.

Si Sonko est présenté comme un projet « panafricaniste de gauche », s’il revendique l’héritage de Thomas Sankara, le projet d’Ousmane Sonko est en bien des points éloignés de l’héritage du révolutionnaire bukinabè. Le programme de Sonko se réclame du « pragmatisme » et porte des mesures aux contours parfois flous, imprégnées d’un certain libéralisme économique.

De quoi le projet « pragmatique » de Sonko est-il le nom ?

Le programme social du PASTEF est manifestement restreint : la promesse de mieux redistribuer les richesses est faite, mais le projet n’est pas un projet de classe. Le niveau des revenus n’est jamais évoqué, dans un pays où le salaire minimum est autour de 64 000 FCFA (à peine moins de 100 euros), ni celui du temps de travail – alors que des jeunes au salaire minimum travaillent 72 heures par semaine sans congés payés. De ceux-là il ne sera pas question non plus, pas davantage que de retraites, ou de droits syndicaux.

Le programme du PASTEF, prévoit en revanche des « politiques efficientes de gestion de la dette publique » et favorise largement les investisseurs privés dans tous les domaines. Il prône la création d’un livret d’épargne pour les financer les PME, « une politique budgétaire qui rationalise les dépenses publiques », les partenariats public-privé… tout en affirmant la nécessité d’un « État interventionniste et stratège », le développement de « l’économe sociale et solidaire » et de l’approche coopérative.

Souhaitant renforcer le secteur primaire pour atteindre l’auto-alimentation, il porte une « réforme agraire basée sur la sécurisation des droits fonciers des exploitations familiales et des investissements privés ». Finalement, ce programme fait la part belle aux « entrepreneurs » mais ne parle pas des salariés, réservant son volet social aux « plus démunis » et aux « handicapés ». Il y a loin de la révolution bukinabè portée par Thomas Sankara, référence constante de Sonko, à ces mesures aux allures sensiblement libérales !

Toujours ambivalent, sur l’éducation par exemple, le programme pose un constat peu flatteur pour le corps enseignant : « notre système d’éducation et de formation s’empêtre depuis des décennies dans un engrenage de difficultés et un magma de revendications. Il se singularise par des effectifs pléthoriques, un fort taux de déperdition scolaire, des grèves récurrentes des enseignants, un quantum horaire jamais atteint, des enseignements trop généralistes et la mise à l’écart de nombre d’enfants de la République ». A contrario, dans les propositions figure la volonté de recruter des enseignants pour en finir avec les classes multigrades. Elles prévoient aussi une taxe qui ne dit pas son nom sur les entreprises pour financer le système éducatif et construire de nouvelles écoles. Et suggère un renforcement des liens entre entreprises, écoles et universités, dans une tradition toute libérale.

L’écologie trouve une place dans le projet présidentiel, avec des plans de lutte contre la pollution et de résilience face au changement climatique, une stratégie nationale de gestion des déchets et le développement de l’éducation au développement durable. La recherche est aussi une priorité annoncée du nouvel exécutif, avec une volonté de moderniser l’État pour embrasser le passage à l’ère du numérique. Développement des infrastructures, soutien au tourisme, grand plan d’accès à l’eau, souveraineté alimentaire, sécurité… tout y passe. Au risque d’un grand flou idéologique. « Populiste » pour ses détracteurs, Sonko se veut avant tout « pragmatique ». Technique, ambivalent, le programme reflète l’attelage hétéroclite que constituent le PASTEF et sa coalition, qui s’étend d’anciens communistes à des libéraux et des conservateurs.

Ces derniers ont aussi réussi à marquer leur empreinte dans les discours de Sonko et de Faye. En témoigne une déclaration d’Ousmane Sonko datant 2022, affirmant que l’une de ses premières mesures serait de durcir la criminalisation de l’homosexualité. Une mesure destinée à s’attirer les bonnes grâces du collectif de religieux musulmans And samm jikko yi (« Ensemble pour la sauvegarde des valeurs » en wolof), qui voulaient durcir la loi en vigueur selon laquelle les homosexuels sont passibles de peines de prison allant d’un à cinq ans et d’une amende de 100 000 à 1 500 000 F CFA (de 152 à 2 287 euros environ).

Un traditionalisme religieux qui se veut pourtant moderne, et qui vaut aux deux leaders d’être qualifiés de salafistes. Contrairement à ses prédécesseurs, Faye ne s’est pas embarrassé de courbettes envers les confréries soufies encore très influentes au Sénégal (et persécutées par les courants extrémistes au niveau mondial). Les nouveaux chefs sénégalais incarnent la montée du courant réformiste salafiste au Sénégal qui prône une relation à Dieu sans intermédiaire, une vision plus moderne de l’islam au Sénégal. Avec un écho certain dans la jeunesse.

Au-delà des discours, ils entendent incarner ces positions conservatrices : le jeune président assume sa polygamie (tout comme son premier ministre) et l’affiche fièrement. Une posture qui dénote encore avec la vision féministe d’un Thomas Sankara qui luttait pour l’émancipation des femmes – et s’opposait à la polygamie. Tandis que le PASTEF possède en son sein un véritable mouvement de défense des droits des femmes, certaines sont montées au créneau pour dénoncer le faible nombre de femmes nommées à des ministères dans le nouveau gouvernement : 4 femmes sur 30 ministres, soit 13% contre 18% dans le précédent.

Enfin, Ousmane Sonko est souvent pointé du doigt pour sa volonté de remettre en place la peine de mort. Une série de prises de positions qui l’éloignent du camp progressiste tel qu’il a pu exister sur le continent africain. Si Sonko a réussi un tour de force magistral en conquérant le pouvoir après avoir conquis le cœur de la jeunesse, en l’espace de seulement dix ans, l’avenir reste plus incertain que jamais. Mais l’aspiration à la souveraineté dont son élection témoigne demandera plus que des discours et des demi-réformes pour êtres satisfaite.

Au Sénégal, chronique d’une insurrection annoncée

© compte twitter d’Ousmane Sonko

La tension entre le pouvoir et le camp d’Ousmane Sonko, très populaire chez les jeunes, n’a cessé de grimper depuis deux ans. En instrumentalisant la justice depuis son élection afin d’écarter ses principaux concurrents et en laissant penser qu’il briguerait un troisième mandat, Macky Sall a pris le risque de faire de l’ancien lanceur d’alerte un martyr, et de voir la rue s’embraser. Par Ousmane Diallo, article originellement publié sur Afrique XXI.

plusieurs endroits, le théâtre d’un déferlement de manifestations spontanées après l’arrestation d’Ousmane Sonko, perçue comme un abus du pouvoir. Au cours de ces cinq jours d’émeutes, 14 manifestants avaient perdu la vie, dont 12 (parmi lesquels 3 mineurs) à la suite de tirs par balles de la police, de la gendarmerie et de l’armée. Plusieurs bâtiments publics et biens privés avaient été détruits par les manifestants en furie.

Ce furent les « régulateurs sociaux », à savoir les marabouts et des leaders de la société civile, qui finirent par apaiser la situation en négociant un compromis entre le pouvoir et l’opposition. Cinq jours après son interpellation, la justice plaçait Ousmane Sonko sous contrôle judiciaire et le libérait tout en confisquant son passeport. Le M24, qui coordonnait alors l’action des partis politiques et de la société civile, suspendait son appel à manifester. Les « régulateurs sociaux » visitaient les familles des victimes (morts et blessés), leur accordant des réparations « officieuses » pour les dommages subis et appelant à la paix. L’État sénégalais ne reconnaissait toutefois pas sa responsabilité envers ces victimes et ne montrait aucune volonté de poursuivre les enquêtes sur ces violations des droits humains.

Deux ans plus tard, le Sénégal vit des journées similaires à celles de mars 2021. La condamnation d’Ousmane Sonko et de Ndeye Khady Ndiaye, propriétaire du salon de massage Sweet Beauty, à une peine de deux ans d’emprisonnement ferme pour, respectivement, « corruption de la jeunesse » et « incitation à la débauche », a immédiatement entraîné une autre série de manifestations réprimées dans le sang. Lors des journées du 1er et du 2 juin, 15 personnes ont été tuées selon le ministère de l’Intérieur – un bilan déjà plus lourd que celui de mars 2021. Le Sénégal vit sa crise politique la plus sérieuse depuis 1988, année au cours de laquelle une grève générale et une contestation électorale avaient fait vaciller le pouvoir d’Abdou Diouf.

Ces derniers jours, la rue a encore une fois répondu aux défaillances de la République. Mais alors qu’en mars 2021 les médiateurs sociaux avaient pu décanter la situation, leur capacité à en faire de même aujourd’hui est loin d’être garantie, leur crédibilité et leur impartialité étant de plus en plus remises en question par l’opposition. Au cours de ces deux dernières années, et dans le contexte de l’affaire juridico-politique « Sweet Beauty », dont la conclusion judiciaire pourrait l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle de 2024, Ousmane Sonko, jusqu’alors simple membre de l’opposition, a pris une nouvelle envergure aux niveaux national et international, suscitant intérêts et craintes, en articulant les aspirations d’une jeunesse et d’une classe moyenne désabusées, et œuvrant à la crispation des relations entre la France et le Sénégal.

AU DÉBUT ÉTAIT UNE PLAINTE POUR VIOLS

Lors de l’éclatement de l’affaire « Sweet Beauty », en 2021, Rama Salla Dieng, militante féministe et maîtresse de conférences à l’Université d’Édimbourg (Royaume-Uni), écrivait que le « corps des femmes est depuis toujours une arène de batailles politiques » au Sénégal [1]. Au début était une plainte pour viols et menaces de mort, soumise à la section de recherches de la gendarmerie de la Médina (un quartier de Dakar), à l’encontre de celui qui était alors député à l’Assemblée nationale. L’autrice de la plainte, Adji Raby Sarr, une employée du salon de massage payée au pourboire, accusait Ousmane Sonko de l’avoir violée à plusieurs reprises entre décembre 2020 et février 2021, et de l’avoir menacée de mort en cas de dénonciation. Si Ousmane Sonko a reconnu avoir fréquenté ce salon de massage pour ses problèmes lombaires, il a toujours nié les accusations portées contre lui et n’a cessé de dénoncer un complot politique.

L’affaire qui allait structurer les débats politiques pour les années à venir éclatait à un moment particulier : Macky Sall avait réussi à coopter l’opposant Idrissa Seck, arrivé deuxième à l’élection présidentielle de 2019, en le nommant président du Conseil économique, social et environnemental, et en ouvrant le gouvernement à plusieurs membres de son parti. En effet, le remaniement gouvernemental de novembre 2020 intégrait plusieurs anciens critiques du gouvernement comme Oumar Sarr, du Parti démocratique sénégalais (PDS), et Aissata Tall Sall, du Parti socialiste/Osez l’avenir, tout en éjectant plusieurs potentiels dauphins de Macky Sall comme Aminata « Mimi » Touré, Makhtar Cissé ou encore Amadou Ba, alors ministre des Affaires étrangères. Ce faisant, Ousmane Sonko était l’un des seuls opposants à Macky Sall encore en marge de ce genre de tractations.

L’accusation de viols et de menaces de mort qui devait sonner le glas de sa carrière politique et paver la voie à un « deuxième quinquennat »/« troisième mandat » pour Macky Sall a dominé les débats publics. Si les partisans de Sonko y voient une machination politique ayant pour but d’écarter du jeu un acteur politique qui se distingue par son discours radical contre le système politico-économique, mais aussi contre les relations étroites entre la France et le Sénégal et la corruption des politiques et de l’administration, ses contempteurs, parmi lesquels figurent les tenants du pouvoir, arguaient qu’il ne s’agissait que d’une simple affaire de mœurs impliquant un homme politique qui avait abusé de son statut.

Adji Sarr, 20 ans, issue d’un milieu social modeste, employée dans des conditions précaires dans un salon de massage, se trouvait ainsi au centre de l’attention ; par sa voix, et par ses propos, elle pesait sur les aspirations de millions de Sénégalais et pouvait déterminer la trajectoire politique de la nation. Une pression forte sur une jeune femme qui était entrée par effraction sur la scène publique et qui est devenue à son corps défendant un jouet pour les acteurs politiques sénégalais. Le fait qu’elle aurait été soutenue par Me Gaby So, avocat au barreau de Dakar, dans la rédaction de la plainte pour viols et menaces de mort, et que plusieurs membres de la coalition au pouvoir l’aient soutenue dans sa quête de justice, a très tôt donné à l’affaire un relent politique, de même que la levée de l’immunité parlementaire d’Ousmane Sonko, en février 2021, ainsi que les arrestations préventives de plusieurs membres de son parti.

UNE FIGURE ANTI-SYSTÈME

Les associations féministes qui ont longtemps lutté pour la criminalisation du viol ont subi de multiples pressions pour « porter » cette affaire et défendre Adji Sarr face à Ousmane Sonko. Un ministre de la Justice a ainsi reproché à plusieurs de ces associations de ne pas avoir défendu Adji Sarr, bien que le gouvernement ait accédé à la demande de criminalisation du viol en janvier 2020 – ce malgré les réticences du corps judiciaire qui s’inquiétait de la difficulté de prouver la réalité de ce crime en l’absence d’éléments scientifiques et/ou médicaux, qui étaient peu utilisés jusqu’alors, faute de moyens.

En 2023, lorsque la justice relaxe au bénéfice du doute Sitor Ndour, ancien maire de Fatick et allié du président, pour des faits de viol sur une domestique mineure servant de nourrice pour ses enfants, en dépit des messages audio de l’accusé suppliant la mère de la victime de ne pas porter plainte et de trouver un accommodement avec lui, l’incrédulité de l’opinion face à sa partialité ne fait qu’augmenter.

Le ralliement autour d’Ousmane Sonko dans cette affaire vient ainsi en partie des suspicions de manipulation judiciaire dans le but d’écarter un adversaire politique. En ce sens, l’affaire « Sweet Beauty » et l’utilisation des moyens de l’État pour exercer un pouvoir de contrôle et de coercition sur Ousmane Sonko a écorné l’image d’une démocratie sénégalaise réputée stable.

Mais, plus fondamentalement, Ousmane Sonko articule des griefs partagés au sein de la société sénégalaise, quant à la prédation de l’économie par les élites, à la captation de l’économie sénégalaise par des capitaux étrangers, en particulier français, qui bénéficient d’exemptions fiscales sans impact positif sur les conditions des travailleurs, et aussi quant aux collusions entre cercles du pouvoir et cercles maraboutiques, dont les intérêts convergent souvent et qui s’accordent en général sans que « ceux d’en bas » ne soient pris en compte. C’est contre ce système qu’Ousmane Sonko a construit son discours politique depuis son irruption sur la scène politique en 2014, en apparaissant d’abord comme un lanceur d’alerte sur les incohérences de la politique gouvernementale. Le fait qu’il était à l’époque inspecteur des impôts et domaines et que nombre de ses collègues et même des acteurs économiques témoignaient de sa probité lui a donné une certaine crédibilité en tant que critique du « système ».

« PROTÉGER LE PROJET »

Depuis 1960, le Sénégal s’est positionné comme un havre de stabilité politique dans la sous-région en maintenant des liens forts avec la France et les États-Unis, qui se reflètent dans les relations économiques et sécuritaires. Au cours des deux mandats de Macky Sall, le Sénégal a eu des taux de croissance économique frôlant les 10 %, grâce aux secteurs tertiaire et primaire en particulier. Mais cette croissance n’est pas « mangée » par les locaux, et notamment par les gorgorlous (ceux qui se débrouillent pour gagner leur pain quotidien), qui ne se retrouvent pas dans ces chiffres et qui sont affectés par l’inflation sur les prix des produits de première nécessité et de l’énergie. En 2022, celle-ci avait atteint près de 10 % au Sénégal, réduisant le pouvoir d’achat de millions de travailleurs.

À ces difficultés s’ajoutent des problèmes économiques qui poussent des milliers de jeunes dans la force de l’âge à tenter de fuir le pays chaque année, en quête de meilleures perspectives. Pour tous ces déclassés du système, Ousmane Sonko représente un espoir d’avenir meilleur car il est l’un des rares acteurs politiques à oser contester la structure de l’économie et à dénoncer les réponses cosmétiques à un problème de fond. Dans le discours ambiant, « protéger le projet » est un terme qui revient souvent. Et ce projet est incarné par Ousmane Sonko.

Pour toutes ces raisons, Ousmane Sonko est vu comme le seul (et peut-être le dernier) espoir pour la réalisation de ces aspirations, mais aussi contre l’ambition prêtée à Macky Sall de vouloir briguer un troisième mandat, après avoir déjà marginalisé Karim Wade et Khalifa Sall, radiés de la liste des électeurs et donc inéligibles après leurs condamnations en 2014 et 2017. De fait, on ne peut comprendre la résistance à toute arrestation d’Ousmane Sonko et l’appel de l’intéressé à descendre dans la rue pour défendre le « projet » sans prendre en compte l’instrumentalisation de la justice afin d’écarter les rivaux politiques de Macky Sall ces dernières années.

LES PRÉCÉDENTS KARIM WADE ET KHALIFA SALL

En 2012, à peine élu, Macky Sall réactivait la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei) pour juger les cas de corruption et de détournement sous Abdoulaye Wade, son prédécesseur au pouvoir de 2000 à 2012. Karim Wade, fils de l’ancien président et ancien tout-puissant ministre, fut l’une des cibles de cette cour et, au terme d’une procédure de deux ans (2012-2014), il fut condamné pour enrichissement illicite à payer une amende de 138 milliards de F CFA (plus de 210 millions d’euros). Cette condamnation le privait de ses droits politiques. À l’issue de tractations diplomatico-politiques, Karim Wade fut forcé de s’exiler à Doha (Qatar) en 2016. Depuis, il n’a plus jamais remis les pieds au Sénégal, et nombre de chefs de son parti, le PDS, ont rallié la majorité présidentielle.

L’ancien maire de Dakar, Khalifa Sall, à Paris, en mai 2012 © Skolkovo Foundation / flickr.com

En 2017, c’était au tour de Khalifa Sall, maire de Dakar de 2009 à 2017, d’être poursuivi par la justice et d’être condamné à une peine de cinq ans d’emprisonnement et à une amende de 5 millions de F CFA pour « escroquerie aux deniers publics », « faux et usage de faux dans des documents administratifs » et « complicité en faux en écriture de commerce » dans l’affaire dite de la « caisse d’avance » de la ville de Dakar. Cette caisse d’avance, qui constituait un fonds de soutien social, était utilisée comme fonds de mobilisation politique, et était perçue comme un contrepoids dangereux à la capacité financière de la majorité présidentielle. Lors de sa condamnation, Khalifa Sall a lui aussi perdu ses droits civiques, et c’est pourquoi sa candidature à la présidentielle de 2019 a été rejetée par le Conseil Constitutionnel.

Si des fautes ont pu être commises par les deux hommes lorsqu’ils étaient aux affaires, les droits de la défense ont été violés dans les deux procédures. Récemment, l’ancien procureur de la Crei a dénoncé les immixtions politiques, exprimant sa frustration liée aux obstructions du chef de l’État [2]. La mobilisation populaire autour de Sonko s’explique en partie par le manque de confiance envers la justice exacerbé par ces affaires. Et c’est ce qui a poussé le camp Sonko à adopter la stratégie de la « rue publique » en janvier 2023.

BRAS DE FER

Le débat est désormais clivé, et chaque camp se radicalise. Les accusations de « fascisme » et de complicité avec la rébellion du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), portées contre Sonko par des ministres, des directeurs d’agence et des patrons de quotidiens nationaux proches du pouvoir, sont de plus en plus fréquentes. Face à l’ascension de Sonko, la réponse consiste à le diaboliser, et à faire peur en invoquant les risques que pourrait causer son accession au pouvoir.

L’audition des parties dans le cadre de l’affaire « Sweet Beauty » à partir de novembre 2022 a été le point de départ d’un nouveau bras de fer entre la rue et l’appareil étatique. Ousmane Sonko et ses partisans affirment depuis longtemps que le dossier de viols et de menaces de mort est vide. Ils arguent que le rapport de consultation médicale établi par un gynécologue l’exonère et que le procès-verbal d’enquête rédigé par la section de recherches a été manipulé par l’ancien procureur de Dakar – et donc que le juge d’instruction aurait dû clore l’information judiciaire. Il est vrai que le haut-commandant de la Gendarmerie avait diligenté une enquête interne sur le déroulé de la procédure en mars 2021, laquelle avait mis en lumière des interférences.

La fuite vers Touba de Seydina Oumar Touré, l’un des deux capitaines enquêteurs, avant son retour à Dakar et sa radiation du corps de la gendarmerie en juin 2021 pour « fautes contre l’honneur, la probité et les devoirs généraux du militaire », ont renforcé le sentiment d’abus venant du sommet. Le remplacement du général Jean-Baptiste Tine, haut-commandant de la Gendarmerie, en avril 2021, a quant à lui été perçu comme une sanction par rapport à la gestion des manifestations de mars 2021. Il se trouve que le général Tine est celui qui a commandité l’enquête interne…

DÉSOBÉISSANCE CIVILE

Dans un contexte d’intenses pressions politiques sur l’appareil judiciaire – pressions venues des deux côtés –, la conclusion de cette affaire ne pouvait qu’être contestée. Lorsque le doyen des juges a décidé de renvoyer le dossier devant la chambre criminelle, en janvier 2023, Ousmane Sonko et son parti, le Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), ont adopté une nouvelle stratégie. Lors d’un discours tenu durant un grand meeting à Keur Massar en janvier 2023, Sonko a dit « confier » son sort aux Sénégalais et a affirmé que son testament était déjà rédigé. Face aux abus et à l’arbitraire du pouvoir, il a appelé au « gatsa-gatsa », c’est-à-dire à un retour à l’envoyeur face à tous ces outrages.

Le pouvoir, en réponse, a dénoncé des appels à l’insurrection et promis de « défendre la République ». Depuis février 2023, plusieurs confrontations ont opposé sympathisants de Sonko et forces de l’ordre, à Mbacké (février), Dakar (février/mars) et Ziguinchor (mai). Dans une scène surréaliste captée par des téléphones en février, la brigade d’intervention polyvalente (BIP) de la police nationale a fracassé le véhicule d’Ousmane Sonko, de retour d’un procès pour diffamation, puis des policiers l’ont extrait de force de son véhicule pour le ramener chez lui, à la cité Keur Gorgui. En mars 2023, pour la même affaire de diffamation, policiers et partisans de Sonko se sont affrontés au rond-point Mermoz, à Dakar. Sonko, gazé et ramené de force au tribunal, puis hospitalisé, a parlé par la suite de « tentative d’assassinat ». La pression contre l’opposant va depuis crescendo. L’accès à sa résidence est régulièrement bloqué par la police et la gendarmerie, sans aucune justification légale.

En mai 2023, à l’annonce du début du procès de l’affaire « Sweet Beauty », Sonko a appelé à une campagne de désobéissance civile pour protester contre l’arbitraire. De Ziguinchor, dont il est le maire, une ceinture composée de ses partisans protégeait le leader du Pastef de toute arrestation par les forces de l’ordre. Une tentative d’arrestation a d’ailleurs causé la mort d’un policier, écrasé par un véhicule de police, et la blessure de plusieurs manifestants.

LA « BATAILLE FINALE » ?

Le 24 mai, un jour après la fin des débats, Ousmane Sonko a annoncé son retour à Dakar et a demandé aux jeunes rassemblés devant son domicile s’ils étaient prêts à l’accompagner. Ainsi, devant une foule acquise, il a déclaré : « Nous n’avons pas à fléchir devant Macky Sall. Tous les Sénégalais qui ne peuvent pas accepter que notre projet soit compromis sur des bases telles que ce qui est en train de se passer, je les convie à se mouvoir vers Dakar. Car s’il doit y avoir une bataille finale, elle se fera à Dakar. »

La « caravane de la liberté », qui devait passer par plusieurs villes entre Ziguinchor et Dakar, sur un trajet de 500 km, a constitué un autre épisode du bras de fer politique entre le pouvoir et Sonko. Elle a rapidement été interrompue le 27 mai, lorsque Ousmane Sonko a été arrêté dans le département de Koungheul, alors qu’il était séparé de ses partisans, par le Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN), puis assigné officieusement à résidence à Dakar.

Depuis cette arrestation, Ousmane Sonko, ainsi que les membres de sa maisonnée, sont privés de leur liberté de mouvement. Sonko n’a ainsi plus accès à ses avocats. Plusieurs manifestations spontanées ont éclaté dans la capitale ainsi que des appels à lever de force les barricades érigées par la police à la cité Keur Gorgui. Le 1er juin, lorsque le délibéré du procès est tombé, les manifestants ont pris possession de plusieurs rues de Dakar, mais aussi de Ziguinchor, de Kaolack et de Pout, entre autres villes, pour dénoncer l’iniquité d’un verdict qui risque de compromettre le « projet ». Les 1er et 2 juin, au moins 15 personnes ont perdu la vie, dont plusieurs à la suite de tirs par balles des forces de l’ordre. Ousmane Sonko est devenu inaudible, car privé de tout moyen de communication. Mais la rue, elle, bruit d’énergie et de force, et semble sur le point d’exploser.

Notes :

[1] Rama Salla Dieng, « Une lecture féministe des événements politiques récents », Seneplus, mars 2021

[2] « Le gros déballage de l’ex-procureur de la Crei, Alioune Ndao », Sud Quotidien, 24 octobre 2022

Quelles nouvelles de la Grande muraille verte ? Entretien avec Chérif Ndianor

Chérif Ndianor préside le Conseil de surveillance de l’Agence nationale de la Grande muraille verte au Sénégal. Nous l’avions premièrement rencontré pendant la COP24 puis ressollicité lors de son passage à Paris, car nous souhaitions qu’il nous en dise plus sur ce plan de reboisement pharaonique censé arrêter l’avancée du désert, et donc stabiliser les populations sahéliennes. Ce projet écologique d’une ambition sans précédent avait fait couler beaucoup d’encre lors de la COP21, suscitant beaucoup d’espoir pour un continent touché de plein fouet par le changement climatique. Le Sénégal est le pays qui, sur les 11 concernés par le projet, a le plus avancé dans les plantations. Comment cela se passe-t-il concrètement sur le terrain et où en sont ces travaux ?


 

LVSL : On a beaucoup entendu parler de l’immense projet de la Grande muraille verte ici en France, surtout à l’occasion de la COP21. Depuis, nous n’avons pas eu beaucoup de nouvelles. Pouvez-vous premièrement nous expliquer ce qu’est la Grande muraille verte, et dans quel contexte le projet est apparu ?

Chérif Ndianor : La Grande muraille verte est un projet qui est né d’un constat : l’avancée du désert est liée à la déforestation et au changement climatique. Au 7ème sommet de conférence des chefs d’États de la zone saharo-saharienne, en 2005, l’idée de créer une barrière d’arbres pour lutter contre l’avancée du désert a été émise pour la première fois. Le projet concerne 11 pays et vise à créer une ceinture verte, de Dakar à Djibouti (7 000 km de long). Le Burkina Faso, l’Erythrée, l’Éthiopie, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, le Soudan et Djibouti sont concernés par le tracé. Pour le Sénégal, le projet s’étend sur 545 km de long, 15 km de large et concerne trois régions : Louga, Matam et Tambacounda.

5 ans plus tard, le 17 juin 2010, l’agence panafricaine pour la Grande muraille verte a été créée à Ndjamena au Tchad. Elle est désormais basée en Mauritanie, mais dès 2008 déjà le Sénégal a créé sa propre agence nationale (décret 2008-1521 du 31 décembre 2008) et a commencé ses activités.

LVSL : On sait que l’Algérie de Boumédiène, dans les années 70, a été la première à évoquer un projet d’un barrage vert pour éviter la désertification saharienne qui menaçait les fertiles portes de l’Atlas. Était-ce une inspiration ?

Chérif Ndianor : Oui, on peut parler de cette idée algérienne, mais beaucoup d’autres théoriciens ont évoqué des projets de barrière verte pour endiguer le désert. La Chine qui lutte contre l’avancée du désert de Gobi est une vraie source d’inspiration. Mais l’idée est venue aussi d’un sentiment de nécessité des États concernés, qui finalement les a poussés à créer cette agence panafricaine pour vraiment lutter contre l’avancée du désert et la pauvreté dans cette zone.

LVSL : Qu’est-ce que la Grande muraille verte permettrait sur le plan environnemental, sur le plan climatique et sur le plan social ? Dans un contexte de changement climatique où la désertification avance vite au Sahel, est-il vraiment possible de gagner cette bataille et d’inverser la tendance à la désertification ? Est-ce que la muraille suffira ?

Oui, je pense que la Grande muraille verte peut suffire à inverser cette tendance-là. Ce qu’elle permettrait au niveau environnemental, c’est surtout d’encourager la conservation, la restauration et la valorisation de la biodiversité, mais aussi la durabilité de l’exploitation de la terre.

Au niveau climatique, nous participons à la séquestration de carbone dans les végétaux et dans les sols. Grâce au partenariat avec l’Observatoire Hommes-Milieux (O.H.M) et le CNRS, l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) a été mise à contribution pour travailler sur des méthodes de calculs pour comprendre le potentiel de séquestration par hectare planté.

L’impact social est déterminant. L’acacia que nous plantons fournit aussi de la gomme arabique qui peut également être valorisée donc génère des revenus pour la population locale. L’acacia Sénégal produit un fruit qu’on appelle chez nous le « soump », qui est commercialisé et dont les vertus médicinales sont connues.

Nous mettons en place des « jardins polyvalents villageois » (JPV) gérés par des femmes, qui permettent de produire des fruits et des légumes dans une zone pourtant très aride. Outre une amélioration de l’alimentation, de la nutrition et donc de la santé, ces femmes à travers leur organisation en groupements en tirent des revenus non négligeables.

Nous pensons vraiment que l’on peut gagner cette bataille avec un appui financier plus conséquent, et je pense qu’on va y arriver aussi. Ce projet la demande aussi beaucoup de ressources et c’est pour cette raison que nous sollicitons davantage le soutien et l’appui de nouveaux partenaires techniques et financiers.

LVSL : En Chine, la Grande muraille verte pour lutter contre l’avancée du désert de Gobi a provoqué des assèchements ponctuels des nappes phréatiques, car les arbres étaient en fait mal adaptés. Comment allez-vous réussir au Sénégal et en Afrique à prévenir de potentielles externalités négatives en termes environnementaux ?

Chérif Ndianor : Oui nous le savons c’est pourquoi notre approche a été assez différente de celle de la Chine. La Chine avait privilégié la quantité par rapport à la qualité. Les aspects biodiversité, diversité des espèces et espacements entre les espèces plantées n’y étaient pas trop pris en compte. Or il y a des écartements à respecter entre les arbres. Si on privilégie la quantité, alors trop d’arbres pompent dans la nappe phréatique en même temps quand il fait chaud actionner l’évapotranspiration.

Chez nous, on a d’abord fait le choix de confier tout ce travail sur les aspects biodiversité, choix des espèces et écartements à respecter aux experts : forestiers et universitaires. Ainsi, ils ont travaillé sur des espèces adaptées au type de sol et au type de climat local.

L’appui des universités et du CNRS français nous a aussi permis d’avoir une idée claire sur les espèces à planter et sur les écartements à respecter entre les différents arbres. Le choix a été fait de maintenir un écartement de 6 ou 8 mètres entre chaque arbre. Cela nous permet aujourd’hui d’avoir vraiment un très bon taux de réussite (taux de survie de chaque arbre planté) qui avoisine les 80%. Et pour l’instant ça marche très bien.

LVSL : Quand on dit Grande muraille verte on a en tête une ligne de forêt continue qui irait du Sénégal jusqu’à Djibouti. En réalité il s’agit plus d’un enchevêtrement de petites fermes, alors comment est-ce que vous allez mettre cela en œuvre, qui va construire tout ça ?

Chérif Ndianor : L’idée de grande muraille est symbolique. On sait très bien que techniquement ce n’est pas possible d’avoir un mur continu d’arbres de Dakar à Djibouti parce que cela traverse des espaces de vie où des populations vivent, des espaces d’agriculture, des espaces de pâturages. Et je pense même que ce n’est pas mieux, on a vu l’exemple de la Chine. Ce qu’on a fait au Sénégal et qui sera reproduit un peu partout, c’est de définir un tracé et d’y réaliser des activités de reboisement, de mise en défens, de valorisation du potentiel local (maraîchage, écotourisme, etc.). C’est donc, selon les endroits du reboisement – nous clôturons par exemple 5000 hectares pour empêcher le bétail de manger les jeunes pousses, mais aussi des jardins polyvalents ou simplement des réserves naturelles communautaires. Les activités y sont vraiment multiformes.

Avec le reboisement la faune revient aussi. Nous réintroduisons des espèces animales qui avaient disparu, on peut citer notamment des tortues dans la réserve naturelle communautaire de Koyli Alpha. Nous avons pour projet de réintroduire des gazelles et nous avons pu observer le retour des loups, des oiseaux, des insectes…

Nous développons aussi d’autres activités par exemple dans le Ferlo qui est une zone d’éleveurs peuls nomades. En saison des pluies ils se stabilisent, mais quand il n’y a plus d’herbes ils se déplacent, quitte à empiéter sur les cultures des agriculteurs sédentaires et de créer des conflits. Avec le projet de la Grande muraille, nous clôturons les pâturages ce qui permet de sédentariser ces éleveurs en leur offrant du travail. Mais cela permet aussi d’améliorer le niveau de fréquentation de l’école, parce qu’avec des rythmes nomades leurs enfants avaient généralement du mal à suivre.

LVSL : Il y avait des tensions entre les Peuls et d’autres communautés sédentaires pour la concurrence aux terres et qui maintenant diminuent avec la Grande muraille verte ?

Chérif Ndianor : C’est vrai qu’il y avait plus de tensions entre les éleveurs et les agriculteurs au niveau des terres. Mais aujourd’hui avec le projet, ce sont ces populations-là qui sont sur le terrain et qui le gèrent. Nous sommes là pour l’appui technique, l’appui logistique… mais le travail, c’est eux. Par exemple la période de collecte ou de récolte des fourrages pour les animaux, c’est eux qui la gèrent. Les jardins polyvalents permettent aussi une meilleure amélioration du voisinage entre les agriculteurs et les éleveurs.

LVSL : Concrètement, pouvez-vous nous parler de ces résultats ?

Chérif Ndianor : Nous produisons 1,5 million de plants par an. En 10 ans d’expérience de la Grande muraille sénégalaise, c’est donc 15 millions d’arbres qui ont été plantés. Nous mettons en place 1 000 km de pare-feu par an, que nous entretenons ou bien que nous ouvrons. Les pare-feux servent à lutter contre les feux de brousse qui détruiraient les jeunes plantations. On débroussaille pour que le feu soit circonscrit à un endroit bien précis en somme. Nous plantons 6 000 hectares de forêt par an et en protégeons autant pour qu’elles se régénèrent naturellement.

8 jardins polyvalents sont aménagés chaque année pour un chiffre d’affaire estimé à 2 millions de francs CFA que les femmes arrivent à récupérer. Nous formons également les populations à l’utilisation de la gomme arabique.

LVSL : Concrètement, qui construit tout cela et comment se passent les travaux ?

Chérif Ndianor : Il faudrait préciser premièrement que le reboisement ne se fait pas uniquement dans le cadre de l’agence nationale la Grande muraille verte. Le ministère de l’Environnement par le biais de la Direction des eaux et forêts fait aussi un gros travail en matière de reboisement.

De février à mars, on commence par identifier les zones à reboiser et nous effectuons un travail de préparation du sol appelé phase de sous-solage. Des tracteurs viennent tourner la terre pour faire des tranchées sur 30 mètres, ce qui permet à la terre d’absorber mieux l’eau. Ensuite, nous reboisons à la saison des pluies (juillet-septembre), autrement nous n’aurions pas assez d’eau facilement disponible.

Beaucoup d’acteurs interviennent sur le projet, dont l’Agence nationale de la Grande muraille par le biais de ses bases opérationnelles sur le terrain. Nous recrutons durant cette période-là au sein de la population locale. Nous recrutons de la main d’œuvre qui vient nous aider au jour le jour, mais aussi pour la préparation des pépinières qui se fait bien en amont.

Nous avons la chance aussi d’avoir des partenaires comme l’ONG internationale Sukyo Mahikari qui envoie en moyenne 300 personnes pour aider sur le terrain et des fonds. Ils sont basés un peu partout en Europe, aux États-Unis, en Asie. Nous avons aussi des associations locales de jeunesse. Le ministère de la Jeunesse organise des vacances citoyennes en envoyant des jeunes nous aider au reboisement, avec bien entendu la coordination de nos techniciens qui sont sur le terrain pour les orienter.

LVSL : Maintenant j’aimerais qu’on s’intéresse un peu aux mécanismes de financement pour ce projet : combien cela coûte-t-il au Sénégal ? Est-ce que l’argent va entièrement sur le terrain ?

Chérif Ndianor : Nous avons eu la chance d’avoir une volonté politique très forte dès le départ. Le Sénégal n’a pas attendu la création en 2010 de l’Agence panafricaine de la Grande muraille verte pour démarrer ses activités. Dès 2008 déjà, le Sénégal a créé son agence nationale et a commencé à mener des activités.

Cette volonté politique très forte se matérialise aujourd’hui par la signature d’un contrat de performances 2016-2018 entre l’État du Sénégal et l’Agence nationale de la Grande muraille verte du Sénégal dans lequel l’État s’est engagé à assurer les dotations financières nécessaires à la mise en œuvre de ce projet soit une subvention d’au moins 4.702.168.090 Francs CFA (soit 7 179 000 €) sur la période des trois ans.

La Banque mondiale qui intervient dans le programme PDIDAS (Programme de développement inclusif et durable de l’agro-business au Sénégal) a fourni une enveloppe de 3 millions de dollars pour cette période 2016-2018.

Le projet FLEUVE (Front local environnemental pour une union verte) est aussi financé par l’Union européenne à hauteur de 7,8 millions euros et concerne 5 pays du Sahel, dont 916 000 € pour le Sénégal sur la période 2016-2018. La FAO, via l’ACD (Action contre la désertification) a débloqué 41 millions d’euros sur 4 ans pour 6 pays africains, dont 1 553 00 € pour le Sénégal.

C’est dire donc qu’un budget conséquent a été octroyé. Ce qui traduit une volonté politique de donner plus d’impulsion, d’autorité et d’autonomie à un ensemble d’activités nouvelles ou insuffisamment prises en charge. Ce n’est évidemment jamais assez, mais c’est énorme quand même. Il faut reconnaître que l’État a fait un effort important et son engagement va en augmentant.

Ces fonds vont uniquement aux projets auxquels ils sont destinés et nous sommes là sur le terrain pour le vérifier. Aujourd’hui, il y a un changement de paradigme. Avec l’arrivée au pouvoir du président Macky Sall et à travers “l’Axe 3 Bonne Gouvernance” du PSE (Plan Sénégal émergent), l’accent est surtout mis sur la gestion axée sur les résultats et les performances avec un impératif de rendre compte. Donc on peut dire qu’il y a tout de même une rigueur dans la gestion de ces fonds et dans l’accomplissement de ces différentes activités.

LVSL : Pourquoi le Sénégal est le seul pays qui avançait sur le dossier jusqu’à présent ? Vous avez cité les 11 pays du tracé, mais on se rend compte avec les photos satellites qu’en fait il n’y a qu’au Sénégal que les arbres apparaissent.

Chérif Ndianor : Je ne peux pas vous laisser dire que le Sénégal est le seul pays qui a avancé sur ce projet-là. Peut-être que le Sénégal est en avance par rapport aux autres, car nous avons commencé 2 ans avant la création de l’Agence panafricaine, en 2008. Beaucoup de pays ont depuis commencé comme la Mauritanie, le Niger, le Burkina Faso entre autres. La Mauritanie, qui abrite l’Agence panafricaine, a d’ailleurs très bien démarré avec plus de 1 000 km de tracé défini. Chaque pays a sa spécificité, ses contraintes, ou bien ses priorités, mais aujourd’hui on peut quand même dire que tout le monde est sensibilisé par rapport à ce projet.

Depuis la COP21, les chefs d’État se sont rencontrés et il y a même d’autres pays qui ne faisaient pas partie du tracé qui demandent à y être intégrés, comme l’Algérie ou les pays du bassin du Congo. Toute l’Afrique aujourd’hui est intéressée et beaucoup d’envoyés viennent au Sénégal pour s’inspirer et peut-être transposer dans leurs pays des pratiques similaires.

LVSL : La dimension sécuritaire entre aussi en compte ? Puisque le Sénégal est relativement épargné par le péril djihadiste. Boko Haram par exemple frappe plutôt d’autres pays sahéliens et ça n’aide évidemment pas ces pays à accélérer les travaux.

Chérif Ndianor : Oui effectivement, chaque pays a ses priorités. Nous avons la chance d’être épargnés de ces risques et d’être un pays stable démocratiquement, avec des alternances qui se passent sans problème. Nous avons aussi des experts reconnus dans le monde entier. Je le constate aussi quand je vais dans les sommets internationaux ; les experts sénégalais sont à la tête de plusieurs structures. C’est un atout indéniable.

Mais aujourd’hui beaucoup de pays sont sensibles à cette question-là. Le cas du Nigeria est intéressant puisqu’il a pour projet de replanter 1 500 km avec le but affiché de lutter ainsi contre Boko Haram via l’amélioration des conditions de vie des populations. On sait qu’une bonne partie des gens qui vont se radicaliser le font à cause de leurs conditions de vie précaires. Donc je pense que c’est un projet panafricain intégrateur, qui peut permettre en plus de lutter contre la pauvreté, de lutter peut-être aussi contre le terrorisme, mais aussi contre les migrations clandestines en fixant les populations autour d’une activité, des revenus…

LVSL : Est-ce que vous pensez que ce projet-là peut suffire à fixer les populations sahéliennes et ainsi tarir les flux des migrations interafricaines et intercontinentales ?

Chérif Ndianor : Bien sûr. La première vague d’immigration sénégalaise vers la France a eu lieu dans les années 70, années de sécheresse. La sécheresse a poussé les populations à migrer des zones rurales vers les zones urbaines, puis vers l’immigration clandestine. La Grande muraille permet de régler le problème à la racine. Mais il n’y a pas seulement ce projet-là. Le Sénégal est en train de mettre en place d’autres projets comme les aménagements hydroagricoles visant à l’autosuffisance alimentaire. Toute la zone de la vallée du fleuve Sénégal a vu l’aménagement de terres pour faire de l’agriculture, de la riziculture, etc.

LVSL : La Grande muraille verte est un projet pharaonique, est-ce qu’il y a d’autres grands projets écologiques en Afrique qui suivent cet exemple-là ?

Chérif Ndianor : Oui, j’en citerais deux particulièrement ambitieux comme le projet d’appui à la transition agro-écologique en Afrique de l’Ouest (PATAE) qui a été lancé en avril 2018 à Abuja (Nigéria) avec 8 millions d’euros et qui s’étend sur 4 ans (2018-2021). Il rassemble la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Mali, le Sénégal et le Togo. Il est cofinancé par l’Agence française de développement et la CEDEAO.

Il y a aussi le Fonds bleu, projet du bassin du Congo avec 12 pays africains donc l’objectif est de subventionner des projets qui permettent de préserver ce territoire de la déforestation et des dégradations environnementales. Le bassin du Congo est le deuxième poumon mondial après l’Amazonie, il faut donc protéger ses 220 millions d’hectares de forêts. 101 millions d’euros par an vont être mobilisés autour de ces projets que je trouve vraiment intégrateurs et qui peuvent permettre à l’Afrique de lutter efficacement contre la désertification et les changements climatiques.

 

Image à la une : © Clément Tissot pour Le Vent se Lève