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Inauguration du gazoduc TANAP par le président Recep Tayyip Erdogan le 12 juin 2018 © Official website the President of Azerbaijan, image libre de droit.
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Le 5 janvier 2020, le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé le déploiement de ses militaires en Libye en soutien au gouvernement de Fayez Al-Sarraj. L’offensive militaire turque cache un enjeu stratégique d’importance : l’intérêt du pays pour le gaz en Méditerranée orientale. Début janvier, Israël, Chypre et la Grèce ont signé un accord sur le gazoduc EastMed, menaçant directement la place de la Turquie dans la course au gaz en Méditerranée orientale. Appuyer militairement le GNA (Government of National Accord) de Fayez Al-Sarraj permet à la Turquie de renforcer son partenariat stratégique pour l’exploitation des ressources libyennes et ainsi d’empêcher les trois pays de devenir le nouveau maillon énergétique de l’Europe.


La Méditerranée est devenue une région gazière d’importance majeure depuis 2009. La découverte de ressources d’hydrocarbures dans la région restructure les alliances géopolitiques et stratégiques en faisant émerger de nouvelles couches de conflit dans une région déjà fortement polarisée. Les ressources énergétiques découvertes, en tant que futures mannes financières, font l’objet de rivalités régionales pour leur appropriation. Dans cette configuration complexe, la Turquie se positionne comme un acteur clef à la fois de par sa situation géographique stratégique, mais aussi de par son ambition de leadership géopolitique dans la région. La conjoncture régionale conditionne initialement la place stratégique de la Turquie.

La découverte de gaz en Méditerranée orientale, opportunité géopolitique pour la Turquie

La catégorisation de l’espace méditerranéen est très ancienne, la première découverte offshore a lieu en 1969 au large d’Alexandrie. En 2009, la découverte d’importants gisements de gaz en Méditerranée orientale ravive les dissensions régionales autour de l’accaparement des ressources gazières convoitées. Les ressources de gaz en Méditerranée orientale sont aujourd’hui estimées à 1 100 milliards de m3 d’après les chiffres du chercheur David Rigoulet Roze. L’évolution des techniques de prospection, en-dessous de 1 500 mètres d’eau, a accru l’intérêt des investissements. La découverte des gisements gaziers conduit à une redéfinition des relations régionales selon les nouveaux intérêts économiques.

Pendant longtemps, la Méditerranée orientale n’est pas délimitée juridiquement. Elle devient un territoire disputé lors de la découverte des ressources énergétiques et on assiste à la mise en place d’une Zone économique exclusive pour chaque État : les ZEE permettent alors de délimiter la souveraineté des explorations naturelles juridiquement. Ces délimitations sont sujettes à des conflits révélateurs d’antagonismes géostratégiques régionaux. Certains pays, dont la Turquie fait partie, n’ont pas ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Ainsi, il n’y a pas toujours de cadre légal délimitant le territoire, mais des contrats entre gouvernements, dont les alliances sont mouvantes. La Turquie, depuis le début des explorations, a une participation active dans la découverte des ressources énergétiques méditerranéenne avec le forage de treize puits en Méditerranée depuis les années 1960. Cependant, la capacité d’exploration est différenciée selon les pays et les acteurs tels que les entreprises régionales et internationales (du fait du différentiel de moyens). On distingue sur le terrain de petites entreprises comme Noble Energy et des majors comme ENI et Total.

La Turquie, au cœur d’une stratégie d’alliances régionales

Les découvertes de gaz en Méditerranée orientale sont un moyen de coopération régionale. La situation géographique de la Turquie est idéale puisqu’elle se trouve au carrefour des pays producteurs et consommateurs : entre Moyen-Orient, mer Noire, mer Caspienne et Europe du Sud-Est. La stratégie de sécurisation énergétique européenne, en contournant géographiquement la Russie, fait des détroits turques (Dardanelles et Bosphore) le verrou stratégique de sa route d’approvisionnement. L’Union européenne souhaite contourner sa dépendance énergétique vis-à-vis de l’approvisionnement russe en projetant de faire transiter son énergie par la Turquie. Le projet de corridor gazier sud-européen illustre cette stratégie. Ce projet regroupe plusieurs gazoducs ; le South-Caucasus Pipeline Extension (en provenance d’Azerbaïdjan), le Trans-Anatolian Gaz Pipeline, et le Trans-Adriatic Pipeline. L’Union européenne a investi pour structurer et surtout sécuriser ce corridor d’importance stratégique qui devrait pouvoir l’alimenter depuis fin 2019.

Malgré la crise des réfugiés qui cristallise des tensions autour de ce projet, les insécurités prégnantes dans la région font de la Turquie le territoire le plus sécurisé concernant les projections de projets de gazoducs. Le pays est le corridor privilégié depuis le début des années 1990. C’est un territoire d’intersection des flux énergétiques, qui est frontalier à 70 % des ressources mondiales d’hydrocarbures. Les routes des réseaux d’hydrocarbures révèlent les jeux de pouvoir autour de la découverte des ressources, la configuration des alliances entre pays producteurs, importateur et de transit comme la Turquie. La stratégie du pays vis-à-vis du gaz en Méditerranée orientale est particulièrement illustrée par son positionnement à l’égard de trois acteurs régionaux que sont Chypre et Israël, et l’Irak.

La Zone économique exclusive définie par Chypre est contestée par son voisin turc, qui revendique un tracé prenant en compte la souveraineté de la République Turque de Chypre du Nord (RTCN). L’île de Chypre a un véritable intérêt géographique pour la Turquie puisqu’elle se situe en face de son oléoduc BTC. La ZEE chypriote est divisée en 13 blocs parmi lesquels se trouve le champ gazier Aphrodite découvert en 2011 et qui représente 250 milliards de m3 de gaz. La RTCN revendique un droit de forage offshore sur ce champ situé dans les zones offshores de l’ouest et Sud-est de l’île. De son côté, la Turquie ne reconnait pas la démarcation maritime de la République de Chypre (ZEE proclamée en 2004) et réclame un accord de règlement de la division de l’île avant de débuter l’extraction. Israël se positionne en acteur clef concernant ces gisements stratégiques : le pays a un accord avec Chypre pour délimiter les frontières maritimes respectives des deux États. Depuis la fin des années 1990, les deux pays ont renforcé leur relation stratégique par une coopération militaire et de renseignement. Israël et Chypre ont également mis en place un accord énergétique avec une coopération dans la recherche des ressources énergétiques et un plan de partage de celles-ci : le partage des eaux territoriales est validé par l’ONU en 2009. Les deux États protègent les gisements avec une coopération militaire depuis février 2012. Le voisin anatolien et la Chypre du Nord rejettent cette alliance.

https://www-cairn-info.bibelec.univ-lyon2.fr/revue-herodote-2013-1-page-83.htm
Gisements gaziers en Méditerranée orientale. © Pierre Blanc, 2012

La Turquie entretient des relations conflictuelles avec Israël, qui fut pourtant historiquement un partenaire énergétique majeur. La construction d’un pipeline (projet Eastern Mediterranean Natural Gas Pipeline) israélien passant par la Turquie avait même été envisagé. Le projet a avorté en raison de la non résolution de la crise chypriote. De plus, en 2011, le navire humanitaire turc Mavi Marmara est la cible d’un accrochage par les gardes côtes israéliens, qui conduit à la mort de neuf de ses membres, à la suite de quoi les relations diplomatiques entre Israël et la Turquie sont gelées : les accords commerciaux et militaires sont suspendus. Israël n’a pas d’accord de délimitation maritime avec ses voisins, ce qui entretient le flou juridique autour des gisements gaziers situés à proximité de ses côtes. D’importants gisements gaziers sont pourtant revendiqués par l’État israélien ; le gisement Tamar, découvert en 2009 et représentant 260 milliards de m3 de gaz naturel est exploité par Noble Energy, ainsi que le gisement Léviathan, découvert en 2010 et représentant 460 milliards m3, dont la légitimité est contestée par le Liban.

L’Irak est historiquement un pays au centre de la stratégie énergétique turque. Dès 2009 et la nouvelle donne du gaz en Méditerranée, la Turquie effectue un rapprochement politique avec le gouvernement central irakien. En 2011, le pays signe cependant un accord avec le Kurdistan irakien. Le territoire autonome peut désormais exporter ses ressources d’hydrocarbures sur les marchés européens en passant par la Turquie. Pour cette dernière, les gains financiers de l’importation du gaz de cette région sont avantageux et entrent en concordance avec sa politique de diversification. Cela permet également à Erbil de contourner Bagdad. Cette stratégie conduit à exacerber des tensions avec le gouvernement central mais cela apparaît être une voie de sortie nécessaire pour la Turquie puisque ses partenaires historiques que sont la Syrie et l’Iran n’ont plus d’infrastructures viables. A contrario, le projet avorté d’exportation du gaz irakien par le pipeline Nabucco dès 2009 avec le gouvernement de Bagdad semble assurer la sécurité énergétique de la Turquie. Les relations régionales du pays sont également complexes avec l’Égypte. Les stratégies des deux États deviennent quasiment antagonistes avec l’arrivée d’Al Sissi au pouvoir en Égypte et l’opposition politique aux frères musulmans. La Turquie avait néanmoins signé en 2008 un accord d’approvisionnement au gaz naturel avec la compagnie Botas en agent principal. La découverte du champ gazier Zohr en 2015 (850 milliards de m3) ravivent les intérêts turcs vis-à-vis de ce pays.

Les défis techniques pour s’affirmer hub énergétique régional

https://www-cairn-info.bibelec.univ-lyon2.fr/revue-confluences-mediterranee-2014-4-page-53.htm
Carte des gazoducs en Turquie. © Tagliapietra, S., (2014), « Turkey as a Regional Natural Gas Hub : Myth or Reality ? An Analysis of the Regional Gas Market Outlook, beyond the Mainstream Rhetoric ».

Dans une région pourtant riche en hydrocarbures, la Turquie ne possède pas de ressources naturelles sur son territoire. En raison de sa dépendance aux importations d’énergie et de la croissance de sa consommation intérieure, elle est obligée de développer une stratégie volontariste. Le gaz est ainsi la première ressource consommée en Turquie depuis 2013. Les découvertes en Méditerranée orientale posent des défis techniques au pays en raison de la conception et de l’investissement dans des infrastructures, la mise en place d’un suivi commercial administratif, ainsi que des négociations coûteuses. Il subsiste donc des obstacles au-delà de la découverte d’un gisement. Le tracé des oléoducs et gazoducs sont notamment source de convoitise stratégique à la fois économique et politique. Le projet titanesque TANAP témoigne de cela : il s’agit du plus important corridor gazier (1 810 km, il passe par 21 provinces turques). D’après les chiffres de l’étude d’Elvan Arik et Elshan Mustafayev, ce projet nécessite un investissement de 11 milliards de dollars, dont le financement majoritaire provient de la compagnie d’Azerbaïdjan SOCAR. Ce dernier pays est un partenaire majeur de la Turquie du fait de sa position vis-à-vis des ressources pétrolières de la Caspienne. Le TANAP est prévu pour une capacité de transit de 31 milliards de m2 de gaz naturel d’ici 2023. Il contribue à la diversification et à l’amélioration des infrastructures énergétiques turques.

Le rapprochement depuis 2017 avec la Russie, autre poids lourd régional, permet à la Turquie de renforcer ses partenariats stratégiques. Début janvier, les deux pays ont annoncés l’ouverture du gazoduc Turkstream. Il est prévu pour une capacité de 31,5 milliards de m2 par an. La gazoduc permet à la Russie d’exporter son gaz sur les marchés européens sans passer par l’Ukraine, avec laquelle le pays est en conflit depuis 2014. Les liens avec la Russie sont essentiels pour la Turquie puisque ceux-ci lui offrent un nouveau levier d’action vis à vis de l’Union européenne et de ses marchés. Le partenariat met cependant en exergue le fait que les ambitions de la Turquie butent sur la puissance du mastodonte russe Gazprom, entreprise dominante qui possède le plus grand réseau de gazoduc au monde. Le géant gazier se positionne comme un partenaire incontournable dans la course au gaz régionale.

Le rôle géopolitique de la Turquie vis-à-vis du gaz en Méditerranée orientale se heurte à de nombreuses limites, notamment des difficultés politiques internes avec des crises à répétition et de mauvais calculs interventionnistes dans la région comme l’enlisement dans le conflit syrien. Il se heurte aussi à des limites matérielles du fait de l’insuffisance des infrastructures et de la politique protectionniste turque vis-à-vis des marchés énergétiques qui limite de facto les investissements privés. Sous le gouvernement de l’AKP, le gaz est un véritable enjeu sociétal puisqu’il participe de sa politique sociale. La variable énergétique est donc une clef de voûte de la politique redistributive, véritable axe de maintien au pouvoir de l’AKP. Le monopole de Botas illustre ce fait majeur : il s’agit de la première compagnie nationale turque de transport d’hydrocarbures, créé en 1974, et qui est toujours en situation monopolistique malgré les annonces gouvernementales de promesses d’ouverture à la concurrence. La Turquie cherche à s’affirmer comme Hub énergétique régional : la stratégie géopolitique turque permet de satisfaire la demande intérieure et la diversification de ses sources d’approvisionnement, tout en se positionnant comme territoire stratégique à la confluence des différents fournisseurs et consommateurs. Cependant, s’ériger en zone de transit principale implique de risquer de s’aliéner certains acteurs, particulièrement dans une région polarisée où les équilibres géopolitiques et économiques sont précaires.

Le gaz en Méditerranée orientale représente un triple rôle pour la Turquie ; se positionner comme territoire clef géographiquement, être précurseur d’une géopolitique d’alliances régionales, et assurer sa sécurité énergétique par le développement d’infrastructures. Le rôle ambitieux de la Turquie vis-à-vis du gaz en Méditerranée orientale se heurte au fait que le pays se retrouve régulièrement isolé en raison sa stratégie géopolitique qui a affaibli son leadership régional, malgré sa position incontestable d’État pivot. L’offensive militaire en Libye est un pari risqué pour la Turquie. S’il s’avère gagnant, l’accord turco-libyen signé en novembre 2019 en serait renforcé et permettrait au pays de s’assurer la main sur les ressources offshores libyennes.

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