Acqua alta 2019
L'inondation-de-la-place-Saint-Marc-à-Venise-le-15-novembre-2019
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Venise a subi le mardi 12 novembre sa deuxième plus importante inondation, appelée localement acqua alta (littéralement : « l’eau haute »), depuis le début des relevés en 1923. Une hauteur d’eau d’1,87 mètres a été enregistrée, contre 1,94 mètres lors de l’inondation historique de 1966. Outre le décès de deux personnes, fait rarissime, de graves dégâts matériels ont été infligés à la ville. Les images des gondoles et des vaporetti (bus maritimes) projetés sur les quais ou dérivant dans la lagune, ainsi que des monuments envahis par les eaux, ont fait le tour des médias internationaux. Ce phénomène naturel s’est aggravé au cours des dernières années en raison du réchauffement climatique. Un système de protection de la ville est en construction mais il est particulièrement décrié. Il accumule en effet les retards, sur fond d’affaires de corruption, et son déploiement ne résoudra pas entièrement le problème de l’acqua alta. D’autres projets avaient pourtant été proposés mais ont été écartés pour des raisons discutables. Par Fabien Coletti et Sébastien Mazou.


L’acqua alta est un phénomène millénaire, attesté depuis au moins le VIIIe siècle, mais la fréquence des épisodes de forte intensité a augmenté ces dernières années. Le réchauffement climatique en est la cause première mais l’industrialisation de la lagune au cours du XXe siècle est aussi à prendre en compte. L’activité humaine est donc directement responsable des dégâts de l’acqua alta du 12 novembre dernier.

L’Acqua alta  : un phénomene naturel

L’inondation régulière de Venise s’explique par la conjonction de trois éléments. Le premier est la marée nettement plus prononcée dans la mer Adriatique, au nord de laquelle est située la lagune de Venise, que dans le reste de la Méditerranée. Mais l’acqua alta n’a pas lieu toute l’année : elle s’observe surtout entre le début de l’automne et la fin de l’hiver, lorsque souffle le sirocco. Ce vent d’automne pousse la mer dans la lagune, à travers les trois ouvertures dans le Lido, la bande de terre qui sépare la lagune de l’Adriatique. Les eaux demeurent alors piégées par le vent, ce qui a pour effet de faire monter le niveau de l’eau. Enfin, la pluie aggrave l’acqua alta sans en être une condition indispensable. En résumé, les causes de l’inondation du 12 novembre sont la marée haute, le vent ininterrompu et les pluies torrentielles. Au moment où la marée atteignait son maximum, le vent et la pluie l’ont empêchée de redescendre et ont au contraire accentué sa montée.

Lido de Venise
L’une des ouvertures du Lido, par lesquelles la mer Adriatique s’engouffre et cause l’acqua alta

La hauteur des eaux enregistrée à 1,87 mètres ne signifie pas pour autant que Venise s’est retrouvée immergée sous quasiment deux mètres d’eau. Il faut en effet retrancher de cette hauteur le niveau moyen de la ville, situé entre un mètre et 1,30 mètres. Ainsi la place Saint-Marc commence à être recouverte par les eaux dès que l’acqua alta dépasse un mètre tandis qu’il faut plusieurs dizaines de centimètres supplémentaires pour que toute la ville soit submergée. Au début d’une acqua alta, des flaques apparaissent un peu partout dans la ville. Une sirène digne des alertes aériennes de la Deuxième guerre mondiale prévient à l’avance les Vénitiens de l’imminence d’une inondation. Le nombre de tonalités indique le degré d’élévation des eaux, de 110 centimètres à plus de 140 centimètres.

Heureusement pour les Vénitiens, le phénomène est bref puisqu’il correspond essentiellement au pic de marée. Malheureusement, lors d’une acqua alta particulièrement forte, il arrive que l’inondation dure plusieurs heures. Ce fut le cas le 12 novembre dernier avec un maximum atteint à 23h et un niveau d’eau d’encore d’1,10 mètres le lendemain matin. De plus, une nouvelle acqua alta de 1.30 mètres a touché la ville en fin de matinée.

Acqua alta 1966
Les Vénitiens se déplacent en bateau dans Venise lors de l’acqua alta de 1966

Des inondations aggravées par l’action humaine

Le changement climatique augmente la fréquence des épisodes météorologique de forte intensité. Le cas de l’acqua alta à Venise l’illustre bien : la moitié des quinze plus fortes inondations subies depuis 1923 ont lieu depuis l’an 2000. Un tiers se sont déroulées au cours des dix dernières années. Venise fait également face à d’autres problèmes d’origine anthropique. Partiellement construite sur l’eau, elle est le résultat d’un patient travail de réunion de plus d’une centaine d’îles naturelles ou construites sur pilotis.  Par conséquent, la montée des eaux, elle aussi induite par le réchauffement climatique, la menace directement. Si Venise ne risque pas à court terme de connaître le destin de la légendaire Atlantide, des inondations plus régulières, voire quotidiennes, entraîneraient des dégâts considérables. Sans parler des conséquences pour ses habitants et son économie touristique.

Le réchauffement climatique est un phénomène global mais, dans le cas de Venise, l’action humaine est aussi responsable à une échelle plus locale. La lagune de Venise est un milieu fragile. Elle était entretenue avec soin lorsqu’elle accueillait le siège d’une puissante république de marchands. Depuis le XIIIe siècle, les Vénitiens savaient que leur survie reposait sur un savant mais précaire équilibre entre la terre et l’eau. Des projets titanesques pour le Moyen Âge protègent la lagune des dangers de l’alluvionnement ou de l’érosion marine.

Des solutions diverses ont été envisagées pour préserver la lagune (…), elles se voulaient surtout expérimentales, combinées et réversibles. Mais entre-temps, un projet autrement nuisible avait vu le jour.

La modification du milieu par l’action humaine depuis le début du XXe siècle fragilise cet équilibre. Est notamment montrée du doigt l’installation d’usines à Marghera, au nord-ouest de la lagune, dans les années 1930. En particulier celle de pompes électriques destinées à extraire du sol l’eau nécessaire aux industries. Cela a dramatiquement accru l’enfoncement de Venise, passé d’un peu plus d’un centimètre tous les dix ans à environ cinq centimètres tous les deux ans. Au total, Venise s’est enfoncée de 23 centimètres dans la mer Adriatique en un siècle. Il faut ajouter à cela le passage de navires de fort tonnage, en particulier les paquebots touristiques, dont les remous fragilisent les fondations de la ville. Déjà en 1973 le grand historien de Venise Frederic C. Lane constatait que « l’industrialisation a alourdi les menaces que l’homme fait peser sur la lagune ». Depuis, le phénomène s’est aggravé. Les autorités ont envisagé des solutions diverses pour préserver la lagune. Mêlant la surélévation progressive de la ville et la mise en place de barrages saisonniers, elles se voulaient surtout expérimentales, combinées et réversibles. Mais entre-temps, un projet autrement nuisible avait vu le jour.

Le Mose ne sert qu’à ceux qui le font

Le projet phare de protection de la ville porte le nom évocateur de Mose (jeu de mots avec Mosè, Moïse en italien). C’est l’acronyme de « MOdulo Sperimentale Elettromeccanico » (« module expérimental électromécanique »). Il s’agit d’un système de soixante-dix huit digues déployées sur les trois passes du Lido en cas d’acqua alta importante afin d’empêcher une inondation comme celle du 12 novembre. C’est le fruit d’une réflexion lancée peu après la terrible acqua alta de 1966…il y a un demi-siècle. L’une des photographies que les Vénitiens ont le plus partagé sur les réseaux sociaux ces derniers jours provient d’un article du quotidien La Stampa de 1992. Le projet du Mose y est annoncé, accompagné par une prévision de date de mise en route : 1995. La présentation du projet définitif n’a pourtant lieu qu’en 2002. Un écart emblématique pour un chantier qui accumule retard sur retard. Les travaux commencent l’année suivante et doivent initialement durer jusqu’en 2011.

Mais les problèmes techniques se multiplient : le sable de la lagune bloque le mécanisme, une partie des charnières immergées commencent à rouiller exigeant un remplacement avant même leur mise en fonction. À tel point que la fin des travaux est désormais prévue pour décembre 2021. Le président du conseil, Giuseppe Conte, évoque lui le printemps 2021. De plus, son coût initialement prévu à 2 milliards d’euros atteint, pour l’instant, les 6 milliards d’euros. Giuseppe Conte insiste par ailleurs sur l’achèvement du projet aujourd’hui à « 93 % ». Les Vénitiens observent que ces 7 % manquants les ont laissés totalement démunis le 12 novembre dernier. D’ici la fin de l’année 2021, les Vénitiens subiront encore deux saisons d’acque alte. Ils sont conscients de ne pas trop devoir compter sur le projet Mose une fois qu’il entrera en fonctionnement.

Le projet Mose
Le projet Mose

En effet, il pourrait finalement causer plus de problèmes qu’il n’en résoudrait. Des écologistes et des scientifiques font régulièrement part de leurs craintes. Ne faudra-t-il pas déployer le projet Mose quotidiennement du fait de la montée du niveau des océans ? Cela aurait pour conséquence d’aggraver l’équilibre précaire de la vie aquatique de la lagune. De plus, un système automatique d’abaissement des panneaux est prévu en cas de conditions météorologiques exceptionnelles. Mais qu’adviendra-t-il alors de la ville ? Venise ne sera donc pas protégée des acque alte les plus violentes. Et les travaux de constructions du Mose ont agrandi les passages entre la mer et la lagune. Cela a ainsi fortement augmenté le volume d’eau qui se déverse sur la ville à chaque acqua alta. Enfin, le projet n’est prévu que pour une élévation du niveau des mers de 22 centimètres alors que les prévisions sont nettement plus élevées…

Une alternative hollandaise vite écartée

Évidemment, on pourrait envisager qu’il n’y avait pas de meilleure solution que le projet Mose. Il apparaîtrait alors comme un moindre mal. Sauf qu’une alternative existait : en 2001, le maire de Venise Paolo Costa a reçu une proposition hollandaise prévoyant la construction de digues mobiles émergées. Le coût du projet était estimé à 1,2 milliards d’euros et ses délais de réalisation à cinq ans. Mais surtout, celui-ci avait déjà été mis en place à Rotterdam avec succès. Pour l’anecdote, un musée de la ville expose les autres solutions envisagées, dont une similaire au Mose en cours de construction à Venise. Il précise qu’elle fut écartée car jugée dangereuse et à la manutention trop coûteuse… Les autorités vénitiennes écartèrent ce projet hollandais pour des raisons… esthétiques. Il serait en effet visible en permanence contrairement au Mose, dissimulé sous l’eau quand il est inactif.

L’arrestation de Giovanni Mazzacurati, avait permis aux enquêteurs de mettre à jour de vastes pratiques de corruption qui alimentaient (…) la vie économique et politique locale.

Au fur et à mesure des années et des retards les Vénitiens ont développé le sentiment que « le Mose ne sert qu’à ceux qui le font ». C’est ce qu’affirment de nombreuses affiches et inscriptions sur les murs de la ville. Les Vénitiens ne connurent donc qu’une demi-surprise le matin du 4 juin 2014. Les journaux révèlent ce jour-là un coup de filet qui conduit derrière les barreaux 35 personnes et voit la mise en examen d’une centaine de protagonistes du chantier. L’année précédente, l’arrestation de Giovanni Mazzacurati, ancien président du Consorzio Venezia Nuova qui dirige les travaux du Mose, avait permis aux enquêteurs de mettre à jour de vastes pratiques de corruption qui alimentaient, à travers un système de fausses factures, la vie économique et politique locale. Les montants dépasseraient les dizaines de millions d’euros.

Les arrestations politiques semblent surtout frapper la droite vénète : l’ex ministre néo-fasciste Altero Matteoli, la députée européenne Lia Sartori (Forza Italia, berlusconienne) et surtout le député Giancarlo Galan (Forza Italia), président de la région Vénétie pendant trois mandats (1995-2010). Mais le centre-gauche n’est pas en reste, en commençant par le maire de Venise Giorgio Orsoni, assigné à résidence et promptement désavoué par le Parti Démocrate alors au gouvernement, mais aussi Giampietro Marchese, conseiller régional de ce même parti. S’y ajoutent des dizaines d’entrepreneurs, fonctionnaires locaux et même un ancien général de la Guardia di Finanza. Une force de police spécialement chargée de la lutte contre la fraude…

La majorité des accusés – notamment Giancarlo Galan – acceptent de plaider coupable en échange d’une réduction de peine. Ce n’est pas le cas d’autres accusés politiques, qui choisissent le procès. Une première sentence tombe en 2017 mais, comme souvent, la justice italienne doit reconnaître la prescription pour un certain nombre de délits – c’est le cas de l’ancien maire Orsoni – tout en confirmant l’existence d’un système de détournement de fonds publics. Un constat confirmé en appel au mois de juillet 2019.

Une affaire de corruption qui porte la droite au pouvoir

Le coup de tonnerre du 4 juin 2014 a des conséquences politiques durables en Vénétie. Les berlusconiens, privés de plusieurs de leurs figures de proue, continuent à céder du terrain face à leurs alliés d’extrême droite de la Ligue du Nord. Ceux-ci avaient déjà conquis la région en 2010. Mais c’est surtout Venise qui change de visage. Depuis 1993 et l’élection des maires italiens au suffrage direct, la ville avait toujours été au centre-gauche, îlot progressiste dans une région conservatrice. Or, en 2015, le candidat du parti démocrate, Felice Casson, peu défendu par son parti, perd face à l’entrepreneur divers droite Luigi Brugnaro. Un petit Berlusconi local jusqu’alors pratiquement inconnu si ce n’est comme propriétaire de l’équipe de basket de Mestre.

La nécessité de sauvegarder Venise, en tant que lieu de vie et patrimoine de l’humanité, ne suscite aucune contestation. En revanche, les décisions prises se révèlent catastrophiques. En attendant la mise en place d’une solution durable, les inondations de Venise demeurent un symbole des conséquences du réchauffement climatique et des dégâts causés à la nature depuis le début de l’âge industriel.

 

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