La justice décapitée par les factions révolutionnaires ©Capture d'écran : We, The Revolution, Polyslash
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En France, on la retrouve partout sur les frontons, dans les discours, les livres d’histoire : mythe fondateur de la République, la Révolution est indéniablement le monument de tous les monuments. Mais est-ce un édifice inébranlable ? C’est tout l’enjeu du fascinant We, The Revolution, jeu vidéo développé par un studio polonais, sorti le 21 mars, et d’ores-et-déjà annoncé comme un succès du jeu indépendant. À travers Alexis Fidèle, juge du tribunal révolutionnaire, le joueur parcourt cette époque fondatrice, de la chute de la monarchie aux temps qui suivent le renversement de Robespierre. Dans une atmosphère dépeinte comme sombre et vénéneuse, on utilise la guillotine comme arme politique pour se hisser parmi les grands : bien plus que les idéaux, ce sont les violences et contradictions qui sont au cœur de ce palpitant récit. Mais à la fin, ne serait-ce pas la Révolution qui se fait guillotiner ?


Et si au moment de commencer votre weekend, vous entendiez une petite voix vous proposer de remplacer vos plans par un voyage dans le temps ? Résisteriez-vous bien plus longtemps s’il s’agissait plus précisément de partir en immersion au cœur de la Révolution française ? Cette promesse tentatrice est celle du jeu vidéo polonais We, The Revolution. Vous ne seriez pas la première personne à tirer les rideaux de votre chambre et, dans la pénombre, laisser votre weekend naissant passer sous la guillotine de cette fresque.

Aussi, risqueriez-vous d’en ressortir hanté par les vociférations de la Terreur et une vision aussi obscure que criminelle de cette période pourtant sacrée. Puissante œuvre d’art, outil d’une propagande sacrilège, ou encore, moment d’apprentissage des politiques manipulatoires… Qu’est-ce que We, The Revolution ?

Image We the Revolution ©Capture d’écran : We, The Revolution, Polyslash

Une sombre épopée dans la peau d’Alexis Fidèle, juge révolutionnaire

Sorti le 21 mars 2019 et déjà fort de son succès auprès d’un certain public de joueurs et des médias spécialisés, We The Revolution est d’ores-et-déjà assuré de marquer le jeu indépendant cette année. Alors que les grands studios de production vidéo-ludiques portent à l’écran toujours plus de sophistication et de complexité graphique, la petite équipe polonaise de Polyslash a fait un tout autre pari : l’atmosphère de leur jeu repose sur une puissance illustrative originale et proche de la bande-dessinée, qui fait se déployer l’histoire à travers la force des couleurs, des personnages et des symboles. Un choix audacieux et fort pertinent pour nous immerger dans la très mythologique période révolutionnaire. C’est que la sensation d’intimité avec la Révolution nous fait très vite plonger dans l’histoire.

Le joueur y incarne le personnage fictif d’Alexis Fidèle, un juge du tribunal révolutionnaire qui siège dans la première moitié des années 1790 : à travers ses yeux mais aussi ses actes, on projette notre conscience dans une époque où se côtoient et s’affrontent Louis XVI, Robespierre, Danton, mais aussi d’autres figures moins célèbres telles que Hébert, Pache, Roland ou encore Fouquier-Tinville. Très rapidement, Alexis Fidèle voit ses proches embarqués par la force des choses, dans l’immense et ici sombre odyssée révolutionnaire. L’atmosphère de profonde instabilité mêlée au poids de la sanglante guillotine pénètrent de manière venimeuse un joueur confronté très vite et en permanence à de lourds dilemmes moraux. Pour les amoureux de la période, l’effet addictif est sans limite.

C’est ainsi que We, The Revolution, utilise la petite histoire pour amener son public à la grande.

Comme dans des films hollywoodiens qui se déroulent sur fond historique, tels que The Patriot ou Gladiator, le personnage principal est un illustre inconnu dont le destin se mêle aux grands qui marquent l’histoire de leur temps, au prix de grandes souffrances pour lui et sa famille. Deux fils, une compagne et un vieux père donnent à Alexis Fidèle une épaisseur très humaine. C’est ainsi que We, The Revolution utilise la petite histoire pour amener son public à la grande. À cette différence près que le jeu ne nous embarque pas uniquement pour une poignée d’heures mais potentiellement quelques dizaines : l’empathie et l’identification produites avec ce personnage forment un puissant canal d’émotions, propice à la transmission d’une certaine vision de la Révolution. Et c’est bien aussi cela dont il s’agit car comme œuvre d’art de masse, ce jeu vidéo est à la fois le produit d’une volonté d’expression et un objet actif dans les champs des consciences, de la culture et donc, de la politique.

Alexis Fidèle et sa guillotine ©Capture d’écran : We, The Revolution, Polyslash

We, the anti-Revolution ?

Vous ne l’avez peut-être pas encore compris, mais We, The Revolution ne transmet pas exactement une vision positive de la Révolution. Il serait d’autant plus mal avisé de l’offrir à Jean-Luc Mélenchon pour son anniversaire, que certains se souviendront peut-être de sa réaction critique à la sortie de Assassin’s Creed Unity en 2014. Dans ce jeu aussi, l’éclat et les idéaux de la Révolution sont très vite écartés au profit d’une atmosphère sombre et cynique : la guillotine, le sang et les viles manipulations sont le refrain de cette geste dont le fil rouge n’est autre que l’escalade vers la violence et la déliquescence de leaders révolutionnaires, bestialisés jusque dans leur représentation graphique.

Quant aux petites gens du peuple, le jeu nous les rend moins sympathiques encore que les gilets jaunes sur BFMTV un samedi après-midi. Là où dans Un Peuple et son roi (2018), le réalisateur Pierre Schoeller avait fait le choix de rapprocher la focale et le public des parcours de vie des sans-culottes, We, The Revolution en donne une image relativement grégaire et déshumanisée. On retrouve la vision offerte par des penseurs comme Gustave Le Bon, auteur de Psychologie des Foules (1895), pour qui les révolutions consistent en un effondrement des freins sociaux du peuple, libérateur des pulsions destructrices de la masse. En contraste, les monarchistes et aristocrates n’occupent dans le jeu qu’une position très secondaire : représentés très souvent sous des traits plus doux et délicats, ils occupent presque immanquablement la position de victimes et de bouc-émissaires sans que leurs rôles et responsabilités ne soient jamais présentés comme des facteurs de radicalisation du processus révolutionnaire.

La foule après une exécution ©Capture d’écran : We, The Revolution, Polyslash

Conscient ou non, ce parti-pris laisse des angles morts importants sur la période. Sur les motivations de la Révolution, le jeu n’évoque que peu ou pas, les libertés et acquis sociaux ou politiques obtenus, de l’abolition des privilèges et de l’égalité des droits, à l’affirmation de libertés religieuses et politiques alors inédites. De même, We,The Revolution ne met presque pas en scène les résistances de la puissante aristocratie française et le poids des coalitions monarchiques européennes envoyant des centaines de milliers de soldats contre la France, éléments qui viendraient donner une explication à la violence des gouvernements révolutionnaires. Les faiblesses de la contextualisation en laissent ainsi une impression caricaturale des révolutionnaires qui apparaissent alors avant tout comme des arrivistes assoiffés de sang et de pouvoir : le joueur lui-même est bien moins affairé à sauver la Révolution qu’à manigancer en s’alliant et/ou trahissant jacobins, girondins, partisans de Danton, Hébert ou encore Robespierre.

Robespierre et Hanriot, sombrement dépeints ©Capture d’écran : We, The Revolution, Polyslash

Comme pour Assassin’s Creed Unity, le jeu vidéo vient percuter la mythologie française en questionnant violemment le sens de cette Révolution qui est le récit fondateur, la Genèse quasi-biblique de notre République, presque comme une religion. Rappelons que le débat a bien entendu longtemps occupé les intellectuels : au siècle dernier, là où des historiens comme Georges Lefebvre et Albert Soboul ont pu affirmer la Révolution (y compris les temps Robespierristes de 1793-1794) comme une lutte populaire ou de classe, d’autres comme François Furet ont dénoncé ses crimes et le despotisme de ses dirigeants. Bien entendu, la polémique est passée du champ académique à la sphère du débat public et We, The Revolution met le joueur devant le dilemme très symbolique d’envoyer (ou pas) le « pauvre » Louis XVI à la guillotine. En 1793, Robespierre disait : « Louis doit mourir pour que la patrie vive ». En juillet 2015, un jeune politicien méconnu du nom d’Emmanuel Macron adressait comme une réponse à travers les âges au leader jacobin : « Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n’est plus là ! »

Le jeu vidéo vient percuter la mythologie française en questionnant violemment le sens de cette Révolution qui est le récit fondateur, la Genèse quasi-biblique de notre République.

Si We, The Revolution vient plutôt conforter le deuxième que le premier, et s’attaque fortement au monument révolutionnaire, l’intérêt de ce jeu polonais est peut-être moins de parler de la Révolution française en particulier, que de mettre en lumière les rouages de la bataille pour le pouvoir. À l’instar du Prince (1532) de Machiavel, ne peut-on pas voir dans cette œuvre une leçon de réalisme, fut-elle cynique et amorale, sur la politique en général ?

Ouverture du procès de Louis XVI par Alexis Fidèle ©Capture d’écran : We, The Revolution, Polyslash

Un jeu politique sur le jeu politique

À travers le juge Fidèle, le joueur découvre très rapidement un univers judiciaire entaché par les jeux d’influence, les dettes et les services rendus : le premier prévenu rencontré depuis le pupitre n’est autre que Frédéric Fidèle, le très jeune fils d’Alexis, accusé de violences à l’égard d’un petit voisin. Déjà apparaît la tentation d’épargner sa progéniture, de contenter sa compagne, et d’envoyer des hommes de main pour intimider les plaignants. Bien entendu, tout finit par se savoir dans le Paris révolutionnaire et il faut savoir tour à tour épargner et investir sa réputation comme un capital toujours fluctuant. Aux côtés du célèbre accusateur Fouquier-Tinville qui veille à la condamnation de tout crime et à la bonne tenue des procès, on apprend rapidement à composer.

Il s’agit de soutenir Danton, Hébert et d’autres grandes figures, ou bien de les faire décapiter en orientant leurs procès.

Cette justice sans majuscule se trouve rapidement éloignée de l’idéal pour apparaître comme une forme de pouvoir aussi corruptible que les autres. Nommer des alliés à des postes clefs du système judiciaire ? Vous le ferez. Couvrir et dévoiler les scandales afin de renforcer votre position politique ? Vous le ferez. Déclencher des violences pour pouvoir ensuite les réprimer ? Vous le ferez également, et bien pire encore. Ainsi, lorsque le commandant Hanriot nous demande de l’autoriser à utiliser le feu des armes contre les manifestants, on ne peut s’empêcher de penser aux LBD, au cas d’Alexandre Benalla ou encore aux manipulations effectuées par le parquet pour protéger ce dernier. De la nomination de Rémy Heitz, très proche du pouvoir, comme procureur de la ville de Paris, à la perquisition judiciaire effectuée chez Mediapart, pourtant à la pointe des investigations sur la dite affaire, le fait du prince n’est jamais loin.

Dans We, The Revolution aussi, on reçoit à son pupitre les courriers de puissants personnages nous demandant d’intercéder en leur faveur et outre la magistrature, le jeu offre la possibilité de faire appel à des hommes de main pour arriver à ses fins : à son service, on trouve le brutal Clovis (sorte de Vincent Crase de l’époque révolutionnaire), ainsi que le diplomate, Jacques-Louis David, et Ramel, le conspirateur (dans un style plus proche de Ziad Takieddine et Alexandre Djouhri). Les relations familiales jouent également un rôle primordial dans les stratégies d’influence, nous rappelant que dans ces sphères, vies privée et publique sont perpétuellement entremêlées : derrière Alexis Fidèle comme chez tout homme ambitieux, on trouve une clique qui s’active et pour qui la fin justifie les moyens.

Alexis Fidèle et Ramel, conspirant contre Robespierre ©Capture d’écran : We, The Revolution, Polyslash

Rapidement le juge cesse ainsi d’être un simple caporal au service des généraux : usant tantôt de la ruse du renard, tantôt de la force du lion, il devient lui-même un homme politique, avec des objectifs, des intérêts à défendre, des alliés et des ennemis. Le joueur peut ainsi décider de soutenir Danton, Hébert et d’autres grandes figures, ou bien de les faire décapiter en orientant leurs procès avec des questions bien tournées. Toutefois, dans les petites comme les grandes affaires, aucun verdict ne tombe sans produire des effets positifs ou négatifs au sein des différentes factions (le peuple, les révolutionnaires et les aristocrates) et l’on ne saurait survivre sans l’art de ménager les uns et les autres. Le jeu offre toujours la possibilité de prendre la parole avant que ne s’abatte la guillotine et d’affirmer ainsi son rôle de tribun et sa réputation auprès du peuple. Cet art oratoire et manipulatoire sert également lors de négociations avec toutes sortes d’interlocuteurs, du garde ronchon qui refuse de fermer les yeux sur un méfait que l’on a commis, à un député, ou au maire de Paris lui-même que l’on cherche à rallier à sa cause.

Clientélisme, corruption, stratégies d’influence et trahisons : c’est notamment ce que les joueurs de We, The Revolution découvrent de la politique locale et nationale à travers un gameplay très proche du célèbre jeu indé Papers, Please ! (2013). Divisé en trois actes, ce jeu nous amène progressivement d’une histoire basée sur des faits réels à son détournement quasi-total au profit d’une fiction très libre : l’histoire d’Alexis Fidèle nous donne à sentir comment une saga familiale conduit tout autant qu’elle subit tragiquement la force des grands événements.

Là où la Révolution a justement consisté à faire chuter les idoles, la fiction offre au joueur l’expérience de ce même pouvoir grisant, et c’est peut-être ce qui rend ce jeu si vénéneux et fascinant

Vous l’aurez compris, qu’on l’aime ou pas, et qu’il le veuille ou non, We, The Revolution contribue à forger les imaginaires sur la politique, la Révolution et l’histoire française. Là où la Révolution a justement consisté à faire chuter les idoles, la fiction offre au joueur l’expérience de ce même pouvoir grisant, et c’est peut-être ce qui rend ce jeu si vénéneux et fascinant : en mettant en scène les pulsions et le passage à l’acte, et en embarquant les joueurs dans cette spirale, il se fait l’iconoclaste d’une période légendaire. Au risque de lui-même passer à la guillotine de la critique historienne et politique.

La justice décapitée par les factions révolutionnaires ©Capture d’écran : We, The Revolution, Polyslash

 

 

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